CHAPITRE V
Les dernières œuvres de ihéAire : la Pierre philosophâtes l'Usurier, les Dames vengées, — Vie priTéo de Th. Corneille : ses rapports avec son frère ; sa famille ; mariage de sa fille Marthe. — Ses relations mondaines. — Ses amis particaliers, — Ses mérites et ses vertas.
Après la Devineresse, c'en est fini ou à peu près des succès dramatiques de Th. Corneille : en 1681, une nouvelle pièce à grand spectacle, la Pierre philosO'^ phale ', tombera tout à fait, parce que la matière en sera jugée trop inquiétante et trop remplie de mystère ; en 1685 *, une audacieuse comédie de mœurs, l'Usurier *, tombera aussi, peut-être parce que la société du
1. En collaboration avec De Visé. La première représentation eut lieu le 23 février 1681 : le nom des auteurs, une réclame habilement faite {Mercure de janvier 1681) avaient attire une foule considérable : la recette fut de 1 794 livres {Registre de Lagrangc). La deuxième représentation, donnée le ih février, ne rapporta pas 400 livres et fut la dernière. Cette pièce n'a pas été imprimée : seul le programme ou livre de sujet nous en a été conservé.
2. De 1683 à 1684, Th. Corneille travaillera & deux comédies de l'acteur Hauteroche : le Deuil et la Dame invisible : il avait déjà, en 1673, collaboré au Comédien-Poète de Montfleury.
3. L Usurier fut joué pour la première fois le 13 février 1685. Les frères Parfaict donnent cette pièce comme anonyme; aucun dictionnaire ni aucune biographie ne l'attribuent ù Thomas Corneille, et pourtant la paternité n'en était pas difficile à établir, puisqu'il suffisait de consulter le Registre de Lagrange : a Le 13 février, t Usurier, comédie nouvelle de MM. De Visé et Corneille : 1 477 livres, 10 sous ». D'ail-
t43inpfi y trouvera trop bien mis au jour les maux secrets dont elle souffre ; le Baron des Fondrières (1686) n'aura qu'une seule représentation * ; la tragédie de Bradamante (1695) échouera presque aussi misérablement •. Il faut dire que la comédie des Dames vengées (1695) sera fort bien accueillie : l'on en goûtera l'art ingénieux et même original, l'observation piquante, le style vif, parfois brillant, mérites rares en cette époque de médiocrité, nouveaux en tout cas chez Corneille. Mais ce ne sera là qu'un succès éphémère, dont De Visé, l'ordinaire collaborateur, voudra encore partager la gloire, et qui ne fera en somme que jeter une lumière, toute fugitive, sur un nom déjà un peu effacé, que rendre au triomphateur d'autrefois la retraite plus honorable et plus douce.
On peut donc dire qu'à partir de 1680, Th. Corneille ne compte plus parmi les hommes de théâtre. Mais, s'il n'est plus auteur dramatique que par occasion, ce n'est point qu'il sente le besoin du repos. Il commence pourtant à vieillir : après avoir travaillé, presque sans relâche, pendant trente-cinq années, il aurait, semble-t-il, le droit de faire sa retraite. Eh bien ! à cette heure où les plus
leurs les deux notes que les auteurs du Mercure firent paraître dans les Tolumes de janTÎcr et de février 1685, soit pour annoncer, soit pour défendre la comédie, auraient dû suffire à faire deviner qu'il s'agissait d'un ouvrage de la maison. Elles sont rédigées avec une vivacité que les frères Parfaict eux-mêmes avaient remarquée.
1. Le public même, s'il en faut croire le Manuscrit de Tralage,. signifia durement son congé à l'auteur. « A cette pièce, on entendit pour la première fois des sifflets au parterre. » D'après Racine, ce serait six ans plus t6t, à « YAspar du sieur de Fontenelle », que lesspectateurs auraient commencé à se révolter.
2. Bradamante n'était pas d'ailleurs un ouvrage nouveau; c'était^ Corneille nous le dit lui-même, une vieille tragédie, datant de plus de quinze ans, qu'il avait tirée, on ne sait pourquoi, de ses cartons, et qu'il aurait mieux fait d'y laisser. — Ajoutons qu'en 1693» Th. Corneille était revenu ù l'opéra et avait écrit le poème de Médée^ dont Antoine Charpentier avait composé la musique.
actifs commencent à connaître la lassitude, il va courir une nouvelle carrière et cette époque, qui aurait pu être le dernier terme de sa vie littéraire, n'en marque que le tournant. Après avoir jeté sur la scène plus d.e quarante ouvrages de toutes sortes, comédies, tragédies, opéras, pièces h machines, il va, érudit improvisé, passer en revue presque toutes les matières du savoir humain. Il sera tour à tour journaliste, grammairien, historien , géographe , homme de science : il aura le courage d'entreprendre et la force d'achever des travaux énormes, écrasants, auxquels il semble que tout un âge d'homme aurait à peine pu suffire, et ainsi, exemple presque unique dans l'histoire des lettres, nous trouverons dans une seule existence, ajoutées l'une à l'autre et comme soudées, une vie brillante de poète et une vie laborieuse de savant.
Nous allons tout h l'heure suivre Corneille dans cette nouvelle voie ; mais auparavant il nous paraît utile de jeter un regard sur sa vie privée, sur ses affaires domestiques, sur ses relations amicales et mondaines et aussi de marquer les principaux traits de cette aimable physionomie.
Nous avons déjà dit que Pierre et Thomas avaient continué à Paris la très douce et très étroite intimité dans laquelle ils avaient vécu à Rouen. En 1680, nous les trouvons encore tous les deux dans la même maison, rue de Cléry. Rien n'avait pu troubler la parfaite union de ces deux frères, qui avaient si longtemps suivi le même chemin et dont le moins grand avait eu la meilleure fortune. Thomas, malgré ses succès, se plaçait lui-même bien au-dessous de son aîné : il sentait bien que sa réputation, à lui, n'était que la menue monnaie de la gloire; mais il ne souhaitait rien au delà. Les contemporains nous ont transmis un détail touchant :
ii appelait lui-même son frère le Grand Corneille. De son côté, Pierre avait applaudi sans arrière-pensée aux bruyants succès de son cadet : il avait vu sans envie Ariane^ Circé, l' Inconnu, toutes ces pièces, composées si vite et saqs effort, mieux accueillies par le public que sa Pulchérie et son Suréna, qui lui avaient coûté tant de peine, qu'il aimait de cette affection si tendre qu'ont les pères pour les enfants de leur vieillesse. Il ne cherchait même pas une consolation dans le senti-^ ment de sa supériorité : ne disait-il pas des premières tragédies de son frère, moins bonnes assurément que les dernières, qu'il aurait voulu les avoir faites ?
En 1681 , les deux ménages se séparèrent : Pierre alla habiter rue d'Argenteuil et Thomas tout à côté, rue du Clos-Georgeot; mais leur intimité n'en devint pas moins grande. Les forces de Pierre diminuaient de jour en jour * ; il ne sortait plus que rarement, pour aller a l'Académie ; il n'avait peut-être plus ni fille ni fils à ses côtés*. Thomas dut souvent aller s'asseoir h son foyer pour l'entretenir des nouvelles du jour et lui parler de ce théâtre, dont le vieillard ne pouvait détourner ses pensées. Sans doute aussi, pour égayer un peu sa solitude, il lui amenait ses enfants, auxquels il avait appris de bonne heure à admirer, à vénérer le grand poète. Trublet nous rapporte à ce sujet une bien jolie anecdote : « M. de Fontenelle, dit-il, m'a conté que, parlant un jour à Mme de Marsilly, fille de Thomas
1. Dès 1681, La Monnoye écriyaii à l'abbé Nicaise : a Corneille so meurt. » [Lettre du 5 octobre.)
2. Charles était mort jeune; le lieutenant de cavalerie arait succombé au siège de Graye en 1674; Pierre, le capitaine, qui avait obtenu une charge de gentilhomme du roi, était souvent retenu loin de Paris; Thomas, filleul de Th. Corneille, avait été nommé en 1680 abbé d'Aygues-Vives, en Touraine. Marie était en Normandie avec son second mari ; Marguerite était à Rouen, chez les Dominicaines. Peut-> être P. Corneille avait-il encore une antre fille. Cf. p. 111.
Corneille, de l'affaiblissemeDt de l'esprit de leur oncle commun *, et s'étant servi du mot de radoter, elle avait trouvé fort mauvais un pareil terme à l'égard d'un pareil oncle, et s'en était fâchée sérieusement. M. de Fontenelle trouva plaisante la colère de sa cousine, et lui en sut pourtant gré *. » Ne nous est-il pas agréable de penser que, si le Grand Corneille finit oublié du monde, il fut du moins traité, dans sa famille, et jusqu'au dernier jour, avec le respect qu'il méritait?
Nous aimerions aussi h penser que Thomas put soulager un peu la gène qui pesa, quoi qu'on en ait dit, sur sa vieillesse ; peut-être lui rendit-il quelquefois de ces services d'argent, que l'illustre auteur se résignait difficilement à demander aux étrangers, et qu'il pouvait recevoir sans humiliation de son frère. Mais il n'avait pas lui-même assez de bien pour introduire l'aisance dans cette maison de bourgeois besogneux. Il avait gagné d'assez grosses sommes avec ses pièces de théâtre, surtout avec Circé, l'Inconnu et la Deçine^ resse ; mais il avait fallu vivre, et ses quelques économies avaient été employées à acheter deux petites fermes en Normandie ' : car il aimait la terre, en vrai provincial qu'il était. De plus, justement à cette époque, il avait à faire de gros sacrifices pour le mariage de sa fille.
De son union avec Marguerite de Lempérière Thomas Corneille avait eu au moins trois enfants * : un fils,
1. « La dernière année de sa vie, l'esprit du Grand Corneille se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si longtemps. » (Fontenelle, Vie de Corneille.)