LE « MERCURE GALANT
de l'y retrouver. Par cette intéressante pièce, que nous avons reproduite dans VAppendice^ on peut voir que Corneille ne fut pas pour De Visé un collaborateur d'occasion, mais qu'il fut, au même titre que lui, le directeur et le propriétaire du Mercure et que par suite il mérite d'être compté parmi les fondateurs de la presse française. On remarquera aussi avec quel soin minutieux toutes les précautions sont prises pour qu'aucun intérêt ne soit lésé, pour qu'aucun différend ne puisse jamais s'élever entre les deux associés. Ce n'est point assurément qu'ils se méfient l'un de l'autre ; en un endroit même, De Visé donne à son ami une preuve de confiance assez significative ^ : mais tous deux sont des hommes avisés et pratiques, qui ne veulent rien abandonner au hasard et savent que les bons comptes font les bons amis. Il ne faut pas manquer non plus de relever dans le commencement de l'acte le curieux article que voici : « C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et De Visé demeurons associés au susdit privilège du Mercure galant et partagerons chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente des livres, soit des présents qui pour^ ront nous être faits en argent^ meublesy bijoux ou pensions, etc..,. » Ainsi le journalisme, dès son début, savait faire payer sa réclame et calculait déjà les profits qu'il pourrait tirer de la sotte vanité des gens! Et cet aveu est d'autant plus précieux à noter que l'accusation de vénalité fut justement la première que l'on porta dans le public contre les auteurs du Mercure, celle dont ils eurent le plus à cœur de se disculper.
1. Il est dit dans l'acte que si De Visé meurt le premier, Thomas Corneille « jouira pleinement et entièrement du Mercure, en donnant aux héritiers dudit sieur de Visé le tiers du gain par chacun mois, sans qu'il soit tenu de leur rendre pour ce aucun compte et dont il sera cru sur sa simple affirmation et bonne foi ».
La pièce de Boursault, que la Comédie-Française annonça au commencement de 1683 sous le titre du Mercure galant^ n*était point du tout dirigée contre la nouvelle gazette *. En mettant sur la scène une foule d'originaux plus ou moins grotesques qui venaient successivement importuner le directeur du Mercure, l'auteur n'avait songé qu'à faire une sorte de revue des ridicules du temps : il aurait été fâché, il le dit dans sa préface, de porter atteinte à un livre « que son débit justifiait assez », et d'ailleurs, si nous entendons bien cette même préface ', il n'avait rien voulu faire avant d'avoir obtenu l'approbation d'un des intéressés, de Thomas Corneille, son ami.
Mais à côté de l'aimable et bienveillant Boursault, il y avait tout un groupe d'envieux qu'irritait le succès de cette nouvelle entreprise et qui ne pouvaient se consoler de n'y avoir pas pensé les premiers. Ceux-là dirigèrent contre le Mercure une campagne d'injures et de calomnies, où ils allèrent jusqu'aux dernières limites de la grossièreté ' : à leur tète était Gacon, le
1. De Visé eut le tort de s'effrayer trop tôt : dès qu'il connut le titre de la pièce, il courut se plaindre à la cour qui le renroya au lieutenant général de police. « Ce magistrat (M. de la Reynie), s'étant fait apporter la comédie, la trouTa trop belle pour la supprimer et se contenta d'ordonner, pour apaiser M. de Visé, qu'on ne l'intitulerait plus le Mercure galant ^ mais la Comédie sans titre» » (Avertissement des Œuvres de Boursault, par Boursault le fils.)
2. « Des personnes, dit-il, qui ont autant de probité que d'esprit, pourraient rendre témoignage que je les ai consultées, moins pour les prier de me donner des lumières sur mon ouvrage, que pour savoir s'il y avait quelque apparence que je pusse faire tort à quelqu'un; et, s'il m'était resté quelque scrupule sur ce sujet, peut-être n'y aurait-il eu aucun espoir de succès qui m'eût obligé à mettre cette comédie au jour. x>
3. Dans son Histoire de la Presse (t. I, p'. 385), Hatin cite une épigramme vraiment répugnante, que nous ne croyons pas pouvoir reproduire ici. C'est le morceau qui commence par ces vers :
Le sot livre qu'on voit dans les mains des bourgeois, Revenant à toutes les lunes!...