‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 38 sur 209 · SO THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

SO THOMAS CORNEILLE

vingt SOUS, relié en veau, et quinze sous, en parchemin; de plus, deux ou trois fois par an dans le commencement, beaucoup plus souvent dans' la suite, on joignait au recueil mensuel un « extraordinaire », comme on disait, où Ton relatait avec grand détail les événements de quelque importance (sièges, batailles, fêtes de la cour, réceptions d'ambassadeurs). Tout cela devait naturellement être écrit très vite, si l'on voulait que les nouvelles n'arrivassent pas trop tard r tel volume de plus de trois cents pages fut rédigé en moins de huit jours. Il faut dire qu'une moitié au moins du recueil ne coûtait pas grande peine aux rédacteurs : c'étaient les nouvelles de la province, de Grenoble, de Toulouse, d'Arles, d'Avignon, de Marseille, auxquelles il fallait seulement donner un tour quelque peu littéraire ; c'étaient les petits vers, les jolis billets qui arrivaient accompagnés de petits présents, et signés de galants pseudonymes : le Berger de Flore^ le Berger fleurislCy la Lorraine espagnolette \ c'étaient les devises, inscriptions, projets de médailles en l'honneur du roi ou des ministres, envoyés par des sujets fidèles, et aussi les rébus et les énigmes que se posaient les uns aux autres les lecteurs les plus subtils. Ce qui restait à faire à Thomas Corneille et à son associé, c'était de rassembler tous ces petits faits dont l'histoire ne parle pas, et qu'il n'est pourtant pas permis d'ignorer quand on veut suivre son temps et pouvoir dire son mot dans les conversations : naissances ou décès illustres, grands mariages, déplacements du roi ou des princes, nouvelles des armées, nouvelles des théâtres. Il fallait porter jusqu'aux provinces les plus éloignées les récents usages, les derniers changements de la mode, en un mot l'air de la cour; il fallait aussi intéresser par des histoires plus ou moins imaginaires, habilement

LE ce MERCURE GALANT ». 81

interrompues au moment le plus intéressant % provo* quer de temps en temps de petits plébiscites sur des questions de galanterie *, et publier les meilleures réponses. La besogne encore n'était pas petite et l'on ne voit pas sans quelque peine l'auteur d'ilriane et de la Mort d'Annibal réduit à ce rôle de courriériste mondain.

Avec son ordinaire souplesse il se fit vite à ce métier et attrapa si bien le tour de phrase et le ton du gazetier qu'il est absolument impossible de distinguer les arti* clés écrits de sa main de ceux que De Visé a rédigés. C'est partout la même mollesse, le même laisser aller du style, la même banalité dans l'éloge. Cette médiocre publication ne pouvait pas faire grand honneur à son talent, et^ quand on parcourt les trois cents volumes qu'il livra régulièrement au public pendant les vingt années de sa collaboration, on ne peut s'empêcher de regretter que tant d'activité se soit ainsi gaspillée et perdue, sans profit pour les lettres.

Reconnaissons toutefois que si son renom d'auteur ne gagna rien a cette trop abondante production, sa situation mondaine n'y perdit rien, au contraire : les rédacteurs du Mercure devinrent vite des personnages assez considérables avec lesquels il fallut compter. Tout imparfaite, tout enfantine qu'elle était, la presse affirmait déjà sa puissance. Reconnaissons aussi que l'en-

1. Citons par exemple Tbisloire de la couleurre de la Toar-du-Pin, couleuTre fabuleuse de qui doit descendre en droite ligne le fameux serpent du Constitutionnel, Elle portait entre ses dents une escarboucle merveilleuse qui pendant la nuit éclairait plus d'une lieue. Longtemps poursuivi, capturé enfin par un prêtre de village, lui échappant miraculeusement, ce singulier reptile tint éveillée pendant plus d'un an la curiosité des lecteurs du Mercure, (Cf. le numéro de nov. 1680.)

2. Est-il plus glorieux de fixer une coquette ou de toucher une indifférente ? > (Question posée dans le Mercure de juin 1688.)

treprise du Mercure se trouva être une bonne opération financière et que, par le débit de plus en plus considérable des volumes ^, par les pensions, les libéralités des grands, les présents des particuliers, Corneille eut désormais son existence à peu près assurée. Délivré ainsi de la nécessité d'aller chaque année risquer sur le théâtre une réputation, qui ne pouvait plus que décroître, il put vivre en repos, certain du lendemain, et se livrer, dans les loisirs que lui laissait la gazette, à ces travaux d'érudition vers lesquels son goût le portait.

1. Le prix en fut encore augmenté. A partir de 1690, chaque numéro, relié en veau, fut Tcndu 30 sous, somme assez . forte pour le temps. Cf. les yers qu'adressait à De Visé le libraire Boniface, lui parlant de Blageart, l'éditeur du Mercure :

Il doit être content d'avoir Totre pratique : On ne déserte point son heureuse boutique; Du matin jusqu'au soir il ne Toit qu'acheteurs..., etc....

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