‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 58 sur 209 · Frères Parfaîct, Hiat. du Tk, Fr., t. VIII, Préface · texte numérisé non relu

Frères Parfaîct, Hiat. du Tk, Fr., t. VIII, Préface

.situations et de belles âmes ; mais l'histoire et la politique y cédaient le pas a Tamour, et cet amour était une passion adoucie, correcte, élégante, capable de raisonner et de s'analyser. Sans doute Théroïsme régnait encore dans VArtamène, dans la Cléopâtre ou dans le Polexandre, mais c'était un héroïsme atténué et, si l'on peut dire, un peu rabaissé, égayé par les agréments à la mode, et rendu accessible aux âmes du commun.

Thomas Corneille sut comprendre que l'heure était venue d'une tragédie héroïco-galante, où les spectateurs pussent retrouver, ramassé et condensé, tout l'ordinaire assaisonnement des histoires qu'ils aimaient : fictions invraisemblables, caractères de convention, discussions amoureuses, analyses poussées jusqu'au fin du fin'. Avec un épisode de la Cléopâtre^ il composa son Timocrate, et l'invraisemblable succès de cet ouvrage fit voir que c'était bien là le genre qui répondait aux aspirations du public, et que cette prise de possession du théâtre par le roman était attendue, appelée depuis longtemps.

Rien à coup sûr n'est plus extraordinaire ni plus compliqué que le sujet de cette tragédie. Timocrate, prince crétois, aime depuis longtemps Eriphile, princesse d'Argos, dont le père a autrefois péri dans une guerre avec la Crète. Il a quitté la cour du roi son père et est venu s'engager dans l'armée argienne sous

1. Il serait injuste d'en attribuer le mérite, si mérite il y a, au seul Th. Corneille. La Bérénice en prose de Du Ryer (1635) est déjà une tragédie romanesque; QuinauU avait fait jouer la Mort de Cy ru* quelques mois arant Timocrate \ mais ce fut véritablement Timocrate qui marqua l'avènement du genre nouveau.

2. « Je croirais mal répondre à ki profession que je fais d'honorer l'incomparable auteur de la Cléopâtre, si je n'avouais hautement que Y Histoire d*Alcamène et de Ménalippe (viii* partie du roman) m'a fourni les premières idées de cet ouvrage. » (Préface de Timocrate,)

fis THOMAS CORNEILLE.

le nom de Cléomène. Les grands services qu'il a rendus à sa patrie d'adoption, les victoires quHl a remportées dans une expédition contre les Messéniens, et aussi ses galants empressements et ses soupirs discrets ont attiré sur lui les regards de la princesse : elle a écouté ses aveux, parfois même elle a oublié qu'une fille de roi ne peut épouser un capitaine» de fortune.

Sur ces entrefaites, le roi de Crète «est mort et ïimocrate a dû s'éloigner en secret pour prendre possession du trône de son père. Mais ce fidèle amant ne peut pas rester longtemps éloigné de sa maîtresse : son premier souci est d'équiper une flotte et de venir . assiéger Argos. La galanterie est rare, comme on voit. Satisfait d'avoir gagné par son seul mérite le cœur d'Eriphile, il veutjmaintenant conquérir sa tnain par la force ^des armes. Avant d'attaquer la ville, il envoie sous son nouveau nom un messager à la reine des Argiens et lui promet de signer .la paix, si elle veut lui donner la princesse.

C'est à ce moment précis que commence la pièce.

Avant de répondre à son ennemi, la reine a voulu consulter \ts plus fidèles appuis de son trône. Au moment où le conseil va s'assembler, Timocrate paraît sous les habits et sous le nom de Cléomène : il a quitté en secret ses vaisseaux et vient, comme ancien général de farmée argienne, appuyer les* propositions qu'il a faites comme roi de Crète.

La discussion s'engage : deux rois alliés el un prince d'Argos, appelé Nicandre, qui tous trois aiment Eriphile,. conseillent à la reine de repousser la demande de Timocrate, ils l'engagent avec chaleur a ^.ccepter la guerre et même à porter les premiers coups. Seul le faux Cléomène parle en faveur de la paix. On s'étonne d'entendre ce vaillant capitaine donner un aussi lâche

avis ; la reine, enflammée d^une belle colère, jure que, bien loin de vouloir écouter Timocrate, elle Timmolera, s'il tombe entre ses mains, aux mânes de son époux; puis, se tournant vers les princes qui l'entourent, elle s'engage à donner sa fille k celui qui lui livrera son ennemi.

On juge de l'embarras de Timocrate : non seulement ses affaires ne sont pas en bon chemin , non seulement le serment de la reine semble lui interdire toute espérance, mais encore ses rivaux lui viennent tour à tour reprocher le conseil qu'il vient de donner. « Eh quoi! lui dit le prince Nicandre, qui est son ami, vous savez que j'aime Eriphile et vous voulez la donner au roi de Crète! » Notre héros se disculpe de la façon la plus subtile. « Il faut, répond-il, que je vous confie un secret. Moi aussi, quelle que soit la bassesse de ma fortune, moi aussi j'adore la princesse. » Et, comme Nicandre comprend de moins en moins : « Oui, ajoutet-il, aimant la princesse et ne pouvant la disputer à trois princes, j'ai cru qu'il me serait moins cruel de la voir devenir la femme d'un étranger :

La princesse, disaîs-je en ma triste pensée.

Acceptant Timocrate obéira forcée

Et, suivant de son sort le décret inhumain.

Réservera le cœur en lui donnant la main :

Sa contrainte à mes maux me la peindra sensible... '.

Contraindre sa maîtresse a un mariage odieux et, parce que sa main ne peut être à vous, faire en sorte que son cœur ne soit à personne, cela n'est-il point une jolie façon d'aimer?

A un tel argument, Nicandre n'a rien à répondre. Mais que va dire le faux Cléomène à la princesse elle-

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