LA MORT DE COMMODE — STILIOO!! — MAXIMIAN — LAODICE — CAMMA
LA MORT d'an MB AL
Par quoi se marque dans ces pièces l'influence de Pierre Corneille. L'amour relégué au second plan. — S'il y a quelque yériié historique dans le théâtre du Grand Corneille. — Thomas Corneille et l'histoire. — La folie du pouvoir dans Stilicon et dans Maximian, — L'horreur tragique dans Laodice, — Grandes beautés de la Mort d'Annibal; s'il faut y reconnaître la main du Grand Corneille. La fille d'Annibal et Nicomcde.
Que Thomas Corneille ait quelquefois essayé d'imiter son frère, cela certes n'a rien de surprenant : comme il vivait dans son intimité et travaillait à ses cotés, s'iutéressant a ses ouvrages, le consultant sur les siens, il était assez naturel que son esprit irrésolu et docile reçût, au moins pour un temps, l'empreinte de ce vigoureux génie. Ce dont il faut s'étonner, c'est qu'il n'ait pas justement commencé par faire des tragédies cornéliennes, et que le goût des dames et des gens de la cour ait eu d'abord plus d'influence sur lui que les idées et les exemples de son aîné.
On devine bien qu'aucune des tragédies dont nous allons parler ne saurait être comparée ni à Cinna, ni à Rodogune, ni à yicomède, qui sont les ouvrages de Pierre Corneille dont elles se rapprochent le plus. Sans
parler de l'ordinaire faiblesse du style, par laquelle on peut dire que Thomas reste toujours au-dessous de ses modèles, même quand ces modèles sont La Calprenède ou Mlle de Scudéry, ces tragédies ressemblent beaucoup trop aux pièces romanesques, dont elles sont d'ailleurs contemporaines; on y rencontre encore, non sans quelque irritation, des princes légitimes dissimulés sous des noms d'emprunt, des princesses fort glorieuses et fort raisonnables et aussi les mutins du cinquième acte, si utiles et si peu gênants.
Mais si les procédés sont assez semblables, il faut bien reconnaître que l'esprit est différent.
D'abord, et c'est là le grand point, si la galanterie tient encore dans ces œuvres une assez belle place, ce n'est point elle qui domine.
On sait quelle idée s'était faite Corneille, dans la seconde moitié de sa carrière, sur l'amour et sur le rôle qu'il devait jouer dans la tragédie. Il écrivait en 1668 : « J'ai cru jusques ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse, pour être la dominante, dans une pièce héroïque : j'aime qu'elle y setve d'ornement^ et non pas de corps *. » Déjà en 1660 il avait exprimé la même opinion dans son Premier Discours sur le Poème dramatique : « La dignité de la tragédie demande quelque grand intérêt d'État, ou quelque passion plus noble et plus maie que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément et peut servir de fondement à ces
1. Lettre de Corneille ù Saint-Eyremond. — Cf. Sainl-Evremond, Dissertation sur l'Alexandre de Racine : « Que les plus grands partisans de l'amour ne croient pas que le premier but de la tragédie soit d'exciter des tendresses dans nos cœurs,... etc. »
LES TRAGEDIES CORNÉLIENNES. I45
intérêts;... mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poème et leur laisse le premier. »
Combien cette conception était fausse dans son principe et combien elle fut malheureuse dans ses résultats, c'est ce qu'ont très bien montré Voltaire et M. Nisard après lui * : il est très vrai qu'ainsi réduit à n'être plus qu'un agrément épisodique, l'amour n'intéresse personne et qu'au lieu d'être un « embellissement », il a bien plutôt l'air d'être a un vain remplissage ». Mais ce qu'il nous importe de constater, c'est que cette sorte de subordination de la passion est une des théories fondamentales de la poétique cornélienne et qu'en s'y conformant Thomas Corneille s'éloignait tout à fait de l'idéal romanesque, qui est, comme nous avons vu, une glorification de la tendresse. Dans la Mort de Commode y dans Stilicoriy dans Camma^ dans Maximian, dans Laodicey dans la Mort d^Annibal, les amoureux et les amoureuses certes ne manquent pas; mais ils sont généralement relégués au second plan. Les personnages du premier ordre sont tout absorbés par quelque passion d'une nature plus virile et plus haute, et si quelques-uns s'abandonnent parfois à un sentiment plus doux, on s'aperçoit bien que ce n'est que par passe-temps et qu'ils restent maîtres de leur cœur.
Une autre différence est encore bien sensible. Dans les pièces romanesques, pas plus que dans les romans qui les avaient inspirées, il n'y avait aucune espèce de souci de la vérité historique. Que dans les lointaines contrées de l'Egypte ou de la Phrygie, l'auteur réglât les événements à sa guise, qu'il présentât sous les traits qui lui plaisaient le mieux des héros imaginaires comme Timocrate ou Philoxène, ou des princes inconnus