DaritiSf I, ii
sujet infidèle et cavalier parjure, « criminel d'Etat et criminel d'amour », comme dit Thomas Corneille.
Des autres personnages il n'y a pas grand'chose à dire : le roi est bien le monarque le plus débonnaire qui se puisse imaginer, et l'on se demande vraiment ce que peuvent lui reprocher les mutins qui viennent, au cinquième acte, assiéger son palais. Comme il n'a d'ordinaire la couronne que par occasion, il est tout de suite disposé à la rendre, aussitôt que paraît l'héritier légitime, et il faut qu'on le prie longtemps pour qu'il se décide à la garder. Souvent il a auprès de lui une sœur, sans doute un peu mûre, à laquelle il ne serait pas fâché de trouver un mari, et cette sœur est d'aussi bonne composition que lui : elle accepte les uns après les autres tous les prétendants dont on lui parle ; quand ils se dérobent, elle ne leur en garde pas rancune et, à la fin, elle consent sans murmure à épouser quelque seigneur étranger, que son frère s'avise tout d'un coup de lui choisir et dont il ne semble pas qu'elle connaisse même le nom.
Citons encore le bon sujet, qui semble n'avoir été mis sur la terre que pour obéir, toujours prêt à sacrifier, sur un mot de son roi, sa- fortune, sa personne, ses parents ou sa maîtresse, courant même au-devant du sacrifice et voulant à toute force donner plus qu'on ne lui demande. Tel est par exemple le Tigrane d'AntiochuSy qui supposant, tout à fait à tort, que le prince Antiochus aime sa propre. fiancée, s'en va tout d'un trait le prier de l'épouser : Antiochus refuse, comme on pense : « J'admire votre discrétion, s'écrie Tigrane, mais je veux qu'elle soit votre femme! » Il insiste longtemps avec un empressement qui parait presque comique, et Antiochus a bien du mal a se défendre contre un zèle aussi acharné.
Voilà bien tous les personnages qui défilent, plutôt qu'ils n'agissent, dans cette très enfantine tragédie, si peu naturels et si peu compliqués qu'ils ressemblent moins à des êtres vivants qu'a des mannequins marqués d'une étiquette. Chacun d'eux n'a qu'un geste, qu'une attitude et à la bouche qu'un seul mot : la princesse disant : « Tout pour ma gloire » ; l'amant : « Tout pour ma maîtresse » ; l'ambitieux : « Tout pour la couronne », et le bon sujet : « Tout pour mon roi ». Quand on songe que ces fantoches aux traits immuables paraissaient toujours dans le même cadre, et qu'autour d'eux se reproduisaient toujours les mêmes événements, quand on pense qu'un tel drame, où d'avance tout était réglé, fut obstinément offert au public, pendant plus de dix années, non seulement par Thomas Corneille, mais encore par Boyer, par Quina'ult, dont presque toutes les tragédies pourraient se réduire aux mêmes éléments, on ne peut s'empêcher d'admirer la patience des spectateurs et l'on se demande ce que ces honnêtes gens venaient chercher au théâtre.
Il faut bien croire pourtant que cette uniformité ne leur déplaisait pas et que même elle était pour eux un charme de plus : qu'en eût-il coûté aux auteurs de varier un peu leurs procédés, si le changement avait dû plaire? Il faut croire que, fanatique des grands sentiments, passionnée pour la galanterie, la société de ce temps aimait à avoir l'oreille sans cesse remplie des beaux mots de gloire, de dévouement et d'amour, heureuse de se retrouver a chaque nouvelle pièce en pays de connaissance et de se promener en compagnie de ses héros favoris dans ce monde artificiel, indépendant des lois de la nature, où tout était invraisemblable, où rien cependant n'était imprévu. Cette société, où les femmes commençaient a dominer, ne pouvait pas suivre
Pierre Corneille dans les régions de Taiistère devoir et de la haute politique; elle était encore trop éprise des conventions pour estimer son prix la forte imitation de la nature a laquelle Racine s'essayait. Dans la tragédie romanesque elle trouvait tout à la fois le triomphe de Tesprit chevaleresque, qui n'est qu'une forme plus accessible de l'héroïsme, et la glorification de cet amour factice, qui était le seul dont sa délicatesse crût alors pouvoir s'accommoder. Il était assez naturel qu'elle s'engouât de cet art fait à sa mesure, jusqu'à ne s'en pouvoir lasser.
Le drame romanesque n'a donc rempli qu'une période de transition : à dire le vrai, il n'en est pas resté une œuvre durable. Il ne faut pas oublier pourtant que l'opéra en est sorti et que nos deux plus grands poètes tragiques en ont un moment subi l'influence, Tun au commencement, l'autre au terme de sa carrière. Peuton nier que V Alexandre de Racine ne soit autre chose au fond qu'une tragédie romanesque bien écrite, et que le Grand Corneille, tout en disant beaucoup de mal des « doucereux et des enjoués », n'ait fait à la fin de visibles efforts pour se rapprocher de leur manière?