‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 74 sur 209 · La Mort d*AchiUe · texte numérisé non relu

La Mort d*AchiUe

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chose le mieux du monde; le coup manqué, elle lui annonce qu'elle va recommencer : il déclare qu'il ne se défendra pas et se laissera tuer, par obéissance.

Il semble qu'il ne soit pas possible de prendre plus de libertés avec l'histoire! Et pourtant l'on trouverait que Thomas Corneille a été assez discret, si on comparait son Théodat à celui que Quinault a mis en scène dans Amalasonte^ ou à la Tomyris de VArtamèney ou à la Lucrèce de la Clélie ou à ce « grand borgne » d'Horatius Coclès, chantant à l'écho des couplets amoureux! N'était-il pas permis de contredire Blondus ou quelque autre chroniqueur du Bas-Empire, quand l'autorité d'Hérodote, de Tite-Live et de Plutarque était comptée pour si peu de chose ? N'était-ce pas la loi fondamentale du genre romanesque que a l'amour seul fit la vertu héroïque », comme dit Boileau dans son Dialogue des héros de romans *?

Si on le compare à ses contemporains, si peu respectueux de la tradition, s'étonnera-t-on que le Grand Corneille ait été appelé historien et que ses admirateurs aient pu dire de lui qu'il avait « mieux fait parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes et que, presque seul de son siècle, il avait eu le bon goût de l'antiquité ■ » ?

Dans un article récent, un des maîtres de la critique contemporaine s'est appliqué à montrer que Pierre Corneille n'a eu en réalité aucune idée de ce qu'on nomme

1. a Les héros et les héroïnes, dit Platon dans ce Dialogue ^ sont aajourd*hai les plas sottes gens da monde grftce & certains aatears qui leur ont appris, dit^on, le beau langage et qui en ont fait des amoureux transis;... et quand nous leur témoignons, Proserpine et moi, que cela nous choque, ils nous traitent de bourgeois. »

2. Saint-Eyremond, Disseriation sur la tragédie de Racine inti» tulée Alexandre le Grand.

la couleur locale, que, « dans les situations les plus diverses, tous ses personnages se ressemblent, que Grecs et Romains, Byzantins et Lombards, Gépides et Visigoths, Huns et Francs, Syriens et Espagnols, ils parlent tous, ils agissent tous à peu près de la même manière et que, par exemple, les vers qu'il a mis dans la bouche de sa Cléopâtre seraient aussi bien placés dans celle de son Emilie » ; et il a conclu en disant que « pas plus que ses contemporains, Corneille n'a eu de l'historien ni le souci de l'exactitude, ni le respect de la vérité, ni le sentiment de la distinction des temps, des lieux et des mœurs * ». Il y a bien de la vérité sans doute dans cette observation : il est assez naturel que les héros cornéliens ne portent pas une marque très particulière de leur milieu et de leur temps, puisqu'ils ne sont pas, à proprement parler, des individus, mais bien plutôt des personnifications de vertus ou de passions idéales , dégagées de tout élément passager. Mais enfin tout est relatif : si on rapproche ces héros des personnages du drame moderne ou même du drame romantique , on pourra trouver qu'ils manquent de couleur et que leurs contours sont peu arrêtés ; mais si on les compare aux Gâtons galants et aux Brutus damerets dont parle Boileau, on reconnaîtra que, s'ils sont des images agrandies, ils ne sont pas du moins des images défigurées des hommes illustres, dont ils portent le nom, que les idées ou les sentiments qu'ils représentent sont bien en somme les idées et les sentiments qui ont dominé leur époque, qu'ils se distinguent par là, et que par exemple on se figurerait malaisément le Cid uniquement furieux pour le bien public et Horace esclave du point d'honneur. Ainsi on

1. M. Brunctière, article sur Corneille {Grande Encyclopédie),

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comprendra qu'en louant Corneille d'être entré dans le génie des siècles disparus et d'avoir fait parler açec bienséance tant de héros, Saint-Evremond ne lui décernait ni un éloge banal, ni un éloge immérité, qu'il y a en somme dans son théâtre une vérité très haute et très belle et que si ce n'est pas absolument une vérité historique, c'est, suivant Theureuse expression de M. Nisard, une vérité héroïque.

Cette vérité, qu'il avait violée tout le premier dans ses œuvres romanesques, Thomas Corneille l'a très soigneusement respectée dans les tragédies dont nous parlons maintenant, et c'est par ce trait, autant que par la subordination de la galanterie à l'héroïsme, que ces tragédies méritent vraiment d'être appelées cornéliennes. Point d'invraisemblance ici, ni dans les actions, quoiqu'elles soient « illustres » et surprenantes, ni dans les personnages, quelque détachés qu'ils soient des faiblesses humaines ; parce que, comme son frère, le poète est allé chercher sa matière « dans l'histoire des peuples nés pour la grandeur * » et que, peignant des âmes antiques, il n'a voulu les animer que des généreuses passions dont avaient vécu les anciennes républiques : l'amour ardent de la liberté, l'ambition politique et l'esprit de sacrifice.

Le Commode de Th. Corneille n'est qu'un monstre assez vulgaire : mais il en a face de lui une courageuse jeune fille qui, seule dans une cour terrorisée et avilie, conserve des sentiments dignes de l'ancienne Rome, qui seule ose tenir tête au tyran. C'est Helvie, fille de Pertinax. L'empereur s'est pris pour elle d'une tendresse subite et veut l'élever jusqu'à lui ; mais cette éclatante fortune ne la tente point, et elle repousse l'amour du maître avec une fierté d'âme toute stoïcienne. (( Redoutez Commode », lui dit-on :

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