‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 76 sur 209 · Id., III, XI · texte numérisé non relu

Id., III, XI

LES TRAGEDIES CORNELIENNES. I5l

« Sriu t'étonnes de mon entreprise », ajoute-t-elle,

Jette un moment tes yeux sur tes proscriptions, Vois de là sous ton nom tes provinces pillées. De leur "premier éclat tristement dépouillées. Servir d*injuste proie à qui, pour s'enrichir, Dans d'infâmes emplois ne craint point de blanchir*.

N'est-ce point la Emilie, avec plus d'énergie encore, parce qu'elle n'emprunte pas le bras d'un autre pour exécuter son dessein, avec plus de constance aussi dans la haine? Cette haine même n'est-ellc pas plus haute et plus généreuse, puisque Emilie ne veut venger que son père, tandis qu'IIelvie veut venger et affranchir sa patrie asservie?

Dans Stilicon, dans Maximian, la vertu est faiblement représentée. Les personnages principaux de ces deux pièces sont criminels, mais si le forfait qu'ils méditent est horrible, le sentiment qui le leur inspire « a quelque chose en soi de noble et d'héroïque ».

On connaît l'étrange destinée de Stilicon. Redouté des Saxons et des Francs, vainqueur d'Alaric et de Radagaise , ancien tuteur d'Honorius , devenu son ministre tout-puissant et son beau-père, il se laissa enivrer par toute cette gloire et complota la mort de l'empereur pour mettre sur .le trône son propre fils. Sa conspiration fut découverte et on l'égorgea a Ravcnne. C'était là une tragédie toute faite, et Thomas Corneille n'a presque rien eu à ajouter à l'histoire : mais ce qui perd chez lui Stilicon, c'est moins l'ambition qu'un amour paternel poussé à bout, exaspéré. Depuis longtemps il souffre de voir que son fils n'est qu'un sujet, tandis que sa fille est impératrice.

Ce fils, Ilonorius l'a comblé de ses faveurs, il l'a mis

' A, La Mort de Commode,' W y ii.

aussi près du trône qu'il se pouvait. Cela n'est* pas

assez :

Un degré Ten sépare, et ce degré c'est tout.

La grandeur la plus vaste est toujours imparfaite, Quand d'un plus haut pouvoir elle se voit sujette, Et ce qu'à commander elle donne de droits Ne vaut pas la douleur d'obéir une fois.

Il conspire donc et c'est à peine s'il hésite à payer d'une si noire ingratitude toutes les bontés que le souverain a eues pour lui. « Je vois le crime, dit-il, mais je brave le remords. Si l'entreprise est effroyable »,

Une grande âme seule en peut être capable.... Des plus sacrés devoirs étouffer le murmure.

C'est à ses passions asservir la nature ; Cet effort ne part point d'un courage abattu. Et, pour faire un grand crime, il faut de la vertu '.

Le complot de Stilicon ne réussit pas. Mais on ne peut croire qu'il en soit l'auteur; c'est son fils qu'on accuse, son fils qu'il n'avait pas voulu associer à son entreprise, pour garder pour lui toute la faute et aussi tout le repentir. Puis, pour comble de malheur, ce fils se fait tuer, en combattant une révolte que Stilicon lui-même avait préparée.

En apprenant la mort de cet enfant chéri, pour la grandeur duquel il avait tout sacrifié, en apprenant qu'il est justement la cause de sa perte, le malheureux père confesse à l'empereur, qui n'ose l'en croire, sa trahison, son forfait; il veut qu'on le mène au supplice, qu'on lui arrache une vie, à laquelle maintenant il ne tient plus, et cette scène de l'aveu est vraiment belle et saisissante :

Page 1