Parnaêêe françaii, p
LES TRAGÉDIES CORNELIENNES. 161
théâtre du xvu" siècle ii n'y a peut-être pas de tragédie où ractioQ soit plus vive et plus pressée, où les coups de surprise soient plus nombreux et plus saisissants. Il faut dire de plus que le personnage de Camma est très conforme à l'image que Plutarque avait tracée de cette femme illustre et que, s'il* y a bien de l'extraordinaire dans cette aventure, c'est de l'extraordinaire vi-ai. Le poète n'a presque rien eu à inventer, et c'est l'histoire même qui lui a fourni uh de ses plus beaux caractères.
Cette reine de Galatie qui se jura de punir de ses mains le meurtrier de son époux, qui, seule et sans appui, en face de son ennemi tout-puissant, frappa coup sur coup par le fer et par le poison, et fit avec joie le sacrifice de sa vie pour être plus sûre de sa vengeance, toute l'antiquité l'avait connue, l'avait mise au rang de ses héroïnes, à côté de Damocrita la Lacédémonienne, de Polycrita de Naxos ou d'Ëponine, femme de Sabinus, et Thomas Corneille n'avait pas besoin d'embellir son modèle, pour en faire une digne sœur des Emilie et des Sophonisbe *.
Ce qu'il faut regretter, c'est que le style ne soit pas a la hauteur des situations, et c'est là le défaut commun de toutes les pièces dont nous venons de parler. Les vers bien frappés n'y manquent pas, mais ils sont perdus et comme noyés dans des développements interminables, et quelle admiration peut exciter une grandeur d'âme qui s'exprime si lâchement?
La fermeté du langage qui répond à la noblesse des pensées, l'inspiration, le ton héroïque, et ce souffle puissant que l'on sent courir dans tous les chefs-d'œuvre
1. Le sujet a été repris en ce siècle : le poète italien Joseph MontaneUi a composé pour Mme Rislori une tragédie de Camma qui a été représentée pour la première fois à Paris le 23 avril 1857.
cornéliens, notre poète ne les a peut-être rencontrés qu'une fois, et c'est dans la Mort d'AnnibaL
Poursuivi par la haine des Romains, Annibal s'est réfugié à la cour de Prusias, roi de Bithynie : sa fille Elise lui est seule restée fidèle et l'a accompagné dans son exil. Trois prétendants recherchent la main de la jeune fille : Prusias, son fils Nicomède et Attale, prince de Pergame. Mais l'ambassadeur romain Flaminius, qui est venu a la cour de Bithynie réclamer Annibal, prétend choisir lui-même le mari d'Élise : il ne veut pas que l'irréconciliable ennemi de Rome ait un gendre trop puissant. Pour obtenir de lui la jeune Carthaginoise, Prusias lui promet de lui livrer Annibal. Il le livre en effet; mais le vieillard ne se rend point sans résistance et même, avec l'aide de Nicomède et d'Attale, il réussit à échapper aux Romains ; par malheur, dans un moment où il se croyait perdu, il a bu du poison et il ne reparaît que pour mourir. Il se trouve que dans la mêlée Prusias a été tué : Nicomède devient donc roi, il épousera Élise.
C'était un dessein assez hardi que d'aller faire parler, après Pierre Corneille, Nicomède et Flaminius, et il faut reconnaître que ces deux personnages sont ici bien rapetisses : Flaminius n'est qu'un fourbe et sa politique n'est le plus souvent que de l'astuce vulgaire; Nicomède est l'amoureux le plus insignifiant. Quant à Prusias, c'est un vieux galant fort méprisable, plus poltron encore que passionné et qui ne craint pas de descendre jusqu'aux plus mesquins artifices *. Tout
1. Pour savoir si Élise n*aimc pas son fils Nicomède, il feint de vouloir le lui donner pour époux. Qn sait que le Mithridate de Racine recourt à la même ruse : Mithridate est de 1673, la Mort èTAnnibal de 1609; Racine ne se serait-il pas souvenu de celte scfcne? Th. Corneille lui-même ne se serait-il pas souvenu de l'Avare^
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notre intérêt s'en va vers Elise et vers Ânnibal, qui paraissent encore plus grands au milieu de tant de bassesses.
Thomas Corneille a prêté un langage digne de lui k l'illustre général de Carthage. Dans cette petite cour, où il est venu mendier un asile, Annibal n'a rien perdu de son énergie ni de sa fierté : c'est bien là le conseiller d'Ântiochus, le maître de Nicomède, le robuste vieillard acharné dans sa haine, presque aussi redoutable dans son exil qu'à la tète de son armée, « celui dont les Romains n'osaient même pas attendre la mort ».
<c Moi », dit-il,
Je hais les Romains même avant que de naître; A peine au jour encore j'avais ouvert les yeux, Que j'en jurai la perte en présence des dieux. A ces nobles serments j*ai sans réserve aucune Immolé biens, honneurs, repos, gloire, fortune; J'ai vu, sans démentir ce que j*avais promis. Et ma patrie ingrate, et les dieux ennemis....
Et s'adressant au jeune prince Nicomède qui lui offre son secours :
Vous avez le cœur grand, ferme, résolu, chaud. Prompt, hardi; cependant c'est un roi qu'il me faut. Un puissant allié qui, brûlant de me suivre.
Se serve des moments qui me restent à vivre; Je n'en ai point à perdre '!...
Si Flamiuius essaye de le railler sur ses projets de vengeance, il lui répond avec une hauteur vraiment héroïque. « Le gendre que vous cherchez, lui dit le Romain, vous apprendra sans doute l'art de ne pas être vaincu ! »