‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 98 sur 209 · Don Juatif I, m · texte numérisé non relu

Don Juatif I, m

LES TRAGÉDIES RACINIBNNES. 183

sa complice, 8*enorgueillir de leur crime et proclamer bien haut que Tamour est le souverain maître, qu'il a le droit et le pouvoir de justifier toutes les trahisons. Le bon Thomas Corneille n'a point voulu chercher d'excuse aux coupables : il a réservé toute sa sympathie à la victime, il a voulu en quelque sorte la venger de son abandon en montrant les deux amants heureux, honteux de leur bonheur, éprouvant devant elle ce trouble qui est une première forme du remords.

Parmi ces tristes délaissées dont les anciens poètes aimaient a chanter les malheurs, il n'en est point assurément de plus gracieuse qu'Ariane. On se la représente sous ces traits charmants que lui a prêtés l'admirable artiste du Capitole, assise vers le soir au milieu des rochers de Naxos, regardant vers la mer, du côté où est parti l'infidèle ; ses yeux, brillants encore des larmes répandues, semblent chercher à l'horizon la voile qui lui ramènera Thésée repentant; et voici que les dieux ont compati à sa douleur : à ses côtés paraît Dionysos, jeune et resplendissant, il pose la main sur son épaule; à sa vue, elle oublie ses maux, le premier sourire paraît sur ses lèvres, elle se laisse entraîner vers la joyeuse troupe qui fait cortège au plus beau des immortels ; au milieu des chants et des parfums, comme en une procession triomphale, elle est conduite vers les saintes demeures, et depuis ce temps brillent dans le ciel les étoiles d'or de la Couronne d'Ariane.

Voila l'aimable légende qu'ont contée Plutarque et Catulle et Ovide*. L'Ariane de Thomas Corneille est certes moins poétique que la fiancée de Bacchus, mais elle est plus touchante, parce qu'elle est plus femme et parce qu'elle est plus malheureuse. Les dieux ne veiU

t. Cf. Hy^in^ fah. 42; Diodore de Sicile, V. Si; Pausanias, I, xx, 2.

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lent pas sur elle : elle n*a pas, pour soulager sa peine, Fespoir de rimmortalité . Trompée par Tainaut pour qui elle a tout quitté, trompée par sa sœur, dont la sympathie aurait pu être un adoucissement à ses maux, elle est seule. Même Timbécile Pirithoùs, même le roi de Naxe sont contre elle, favorisant, l'un par faiblesse, Tautre par calcul, la trahison de Thésée. Comment défendrà-t-elle contre tant d'ennemis les droits de son amour? Elle ne les défend pas : elle s'abandonne et elle pleure. Elle n'a pas su prévoir le malheur, elle ne sait pas le détourner; elle ne sait qu'aimer et souffrir. Quelle foi profonde, inaltérable, elle a d'abord dans la fidélité et dans l'honneur de son héros! En vain, pour cacher ses nouvelles amours, a-t-il affecté d'offrir tour à tour ses hommages aux jeunes beautés de Naxe, a Cyane, a Mégiste, à JEglé : Ariane n'en a point conçu d'inquiétude, elle croirait s'abaisser en doutant de lui. A cette même place où Thésée vient d'arracher a Phèdre la promesse qu'elle le suivra, elle paraît heureuse et confiante. « Parle-moi de lui! » dit-elle à sa confidente.

Peins-moi bien quel honneur je reçois de sa foi, Peins-moi bien tout l'amour dont il brûle pour moi.

« Je crois bien que .son cœur vous appartient », lui répond Nérine,

Mais au point que de lui je vois vos sens charmés, C'est beaucoup s'il vous aime autant que vous l'aimez.

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