Thomas et ses amis
Dans notre étude sur Y Académicien Thomas, publiée en 191 7 YiSir le Bulletin du Bibliophile (i), nous n'avons pas épuisé — tant s'en faut — nos innombrables documents sur cet honorable personnage et sur son milieu.
Encouragé par le bon accueil qui nous a été réservé, il nous a semblé intéressant, pour mieux faire connaître l'écrivain, l'homme privé et son époque, de le montrer dans ses rapports épistolaires avec plusieurs de ses amis, appartenant à des mondes différents et de notoriétés très diverses.
Dans cette revue se coudoieront des magistrats et des avocats : le grave M. de Montyon, le président Bonnier d'Alco, à la muse toujours badine, Lacretelle, préoccupé des grands problèmes du droit et de la liberté individuelle ; — des membres du clergé : l'abbé Bessin, un brave curé de campagne, et l'ex-oratorien Delisle de Sales, dont les bizarres théories philosophiques ont été condamnées comme athées ; — des fonctionnaires lettrés : Ghennevières, premier commis au ministère de la guerre, de Saizieu, consul à Tunis, Jouvant, lieutenant d'un bailhage de province ; — des écrivains amateurs : le professeur Sélis, le comte
(i) Numéros de mars à octobre.
d'Eymar; — des académiciens : Chabanon, qui s'essaie en différents genres sans réussir dans aucun ; Chamfort, se moquant de tous et de tout ; enfin un littérateur profondément oublié aujourd'hui, qui nous a paru mériter une notice complète, l'historien Gabriel Gaillard, érudit, honnête, modeste, le type achevé de l'ami serviable et bon.
Sans doute, sous la plume de ces hommes de la seconde moitié du xviii* siècle, trouverons-nous trop souvent du verbiage masquant des idées creuses. Mais sachons faire abstraction de nos goûts actuels pour la simplicité et la précision du style ; reportons-nous par la pensée à un siècle et demi en arrière; les silhouettes effacées de Thomas et de ses contemporains nous sembleront toucliantes par leur bonne foi et leur grâce naïve, et nous ratifierons ce jugement de ChênedoUé : (( J'aime les mots sonores ; les mots pleins, pompeux, harmonieux, ont droit de me plaire, même sans idées. Ils me charment par le seul effet du pouvoir musical ; ils exercent sur mon oreille un empire inconcevable. Voilà pourquoi Thomas me plaît tant (i). »
M. DE CHENNEVIERES
Pendant les deux années que Thomas a passées à la Cour en qualité de secrétaire particulier du ministre des affaires étrangères, il a été mis en relations avec des jeunes gens appartenant à l'administration, collègues de bureaux qui partageaient le temps entre leurs
(i) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 3ro, en noie.
devoirs professionnels et le plaisir des lettres. Tels étaient: Rochon de Chabannes, auteur dramatique souvent applaudi, Genêt, un historien érudit qui fut le père de Mme Campan, Peloux de Clairfontaine, un des collaborateurs de Genêt, M. de Chennevières et Barthélémy de Saizieu, qui ont entretenu avec Thomas d'intéressantes correspondances, et lui sont restés fidèles bien après son départ de Versailles.
Né à La Rochefoucauld le 22 novembre 1699, François de Chennevières était, de plus de trente ans, l'aîné de Thomas. Premier commis aux bureaux de la guerre et inspecteur général des hôpitaux militaires, c'était un homme aimable, et Voltaire le flattait jusqu'à l'indiscrétion pour faire passer sous son contreseing une foule de paquets et de leltres (1), car ses fonctions lui assuraient la franchise postale, et Voltaire usait et abusait de la poste, tout en cherchant à en éluder les frais .
Outre un ouvrage technique, Détails militaires, M. de Chennevières avait publié en 1766 une pastorale : Misis et Gtaucé, et un opéra en un acte : Célimen oa le Temple de rindifférence détruit par l'Amour, musique du chevalier d'Herbain.
En 176/i, il publie : Mes loisirs, deux volumes in- 18, à La Haye, chez Neaulme. Ce petit ouvrage, très faible, mais écrit sans prétentions, a les honneurs d'une nouvelle édition en 1769, deux volumes in- 12 à La Haye et à Paris. H est dédié à l'Electeur Palatin, et l'auteur avoue dans son Avertissement « qu'il n'a cherché qu'à se délasser et à remplir les vides que des
(i) Voir dans la Revue du Palais, 1898, tome T, p. l\Ç)^, une étude de M. Gaulhiers-Villars : Une correspondance inédile de Voltaire.
occupations plus sérieuses lui laissaient ». Parcourons rapidement ce recueil d'épîtres, de madrigaux, épitaphes, compliments de bonne année, bouquets de fêtes, lettres galantes, etc. Nous y verrons défiler tous les amis de Ghennevières, et aussi les grandes dames qu'il fréquente, Mme de Beaumont (i), la marquise de Prie (2), la baronne de Kriidner. la belle-mère sans doute de l'auteur de Valérie (3), la comtesse de Brionne (^), dont il célèbre les grâces en ces termes :
La nature en prudente mère Donnait aux uns le goût, aux autres les talents, A celle-ci l'esprit, à l'autre l'art de plaire,
Les vertus ou les agréments ;
Enfin on ne voyait personne
Qui n'en fût assez bien traité ; Elle montre aujourd'hui trop d'inégalité :
Elle donne tout à Brionne.
Mme du Hausset, femme de chambre de la marquise
(i) Mme de Beaumont paraît être la mère du comte de Beaumont, qui épousa Pauline de Montmorin Saint-Hérem, la célèbre amie de Chateaubriand.
(2) Elle avait été l'une des maîtresses du Régent. C'était la fille d'un traitant nommé Pléneuf.
(3) Juliette ViectinghotT, mariée en 1780 au baron de Rrudner, était dans les termes les plus affectueux avec Suard, et Garât vante avec lyrisme leur liaison ÇMvmoires de Garai, tome I, pp. 259 à 277).
(/i) Marmontel dit que la comtesse de Brionne, la marquise de Duras et la comtesse d'Egmont étaient « assez semblables aux trois déesses du mont Ida ». Et il ajoute : « Pour la comtesse de Brionne, si elle n'était pas Vénus même, ce n'était pas que, dans la régularité parfaite de sa taille et de tous ses traits, elle ne réunît tout ce qu'on peut imaginer pour définir ou peindre la beauté idéale. De tous les charmes, un seul lui manquait, sans lequel il n'y a point de Vénus au monde; c'était l'air delà volupté. » ^Mémoires d'un père, t. II, p. 35^, édition de 1827.)
de Pompadour, dit de Chennevières, dans ses Mémoires : « C'était un homme aimable et de bonne compagnie, qui ne manquait pas d'esprit. »
Thomas le louait de ses vers légers et de ses opéras :
Dans vos écrits brillants sans fard, Vous nous rajeunissez Voltaire Et vous multipliez Bernard.
Quand, de quelques fêtes nouvelles Par vous l'Opéra s'embellit, Du haut des sphères immortelles.
Quoique jaloux, Quinault sourit ; Le cœur des amants et des belles Dans chaque loge s'attendrit.
Et l'Amour, en battant des ailes, Avec Paris vous applaudit.
Arrêtons-nous de préférence dans Mes Loisirs aux petits vers qui célèbrent Thomas et Barthe — car quiconque est intime avec l'un ne manque pas de le devenir avec l'autre, et tous deux ont été plusieurs mois, au printemps de l'année i 768, les hôtes de Chennevières, à Compiègne, et ont gardé de ce séjour, de leurs promenades en forêt, ^ur la pelouse du château, au soleil couchant, le meilleur souvenir (i).
A Barthe, Chennevières adresse force compliments pour une Héroïde sur une jeune fille que sa mère avait forcée de se faire religieuse.
Plus loin, il écrit :
(i) Voir les lettres de Thomas à Barthe. « Comme nous jetions, écrit Thomas le 17 septembre 1768, un œil philosophiquement dédaigneux sur la Cour ! » (Revae d'Histoire liUéraire de la France, iyi8, p. 1/1:2).
lO THOMAS F.T SES AMIS
A ramitié toujours fidèle, Barlhe, tu passes tes moments A lui montrer ton cœur, à lui prouver ton zèle.
Puis, c'est une invitation, toujours en vers, « à l'enterrement d'une dinde ». Soyez sûr que, pour cette cérémonie qui n'avait rien de funèbre, à Barlhe s'étaient joints Thomas, Marmontel, Gentil Bernard, Lanjon, Collé, Rochon de Chabannes, et autres habitués des soupers de Monsieur le Premier commis.
Passant en revue ses amis. Chennevières écrit dans une Epitre à M. le Comte de S... :
De Thomas la plume féconde Donne un ressort à l'âme et des leçons au monde.
Une fois par hasard, pendant le carnaval, Thomas n'était pas venu de la semaine chez Chennevières. Cet événement insolite émeut notre rimailleur, qui s'écrie, moitié fâché, moitié riant :
Thomas sait très bien que je l'aime, Cependant je ne le vois pas.
ll'veut donc que, dans les jours gras, Je fasse déjà mon carême.
Dès qu'il apprend la disgrâce de Thomas, Chennevières lui adresse de flatteuses condoléances, et ceci honore grandement un homme qui vivait à la cour et de la cour.
Vous abandonnez le séjour
De la cruelle jalousie :
C'est là que l'on voit chaque jour
L'orgueil, la souplesse et l'envie.
Vous n'étiez point fait pour la cour ;
Aussi vous la quittez sans peine.
L'esprit se rétrécit aussitôt qu'on le gêne.
La liberté règne à Paris ; C'est là que les talents ont choisi leur asile, etc —
Thomas remercie son ami de ses adieux courtois dans une lettre éditée dans ses Œuvres complètes. « Je me souviendrai toujours de Versailles avec intérêt, dit-il, puisque c'est là que j'ai eu le plaisir de vous connaître. Je ne sais s'il y a des vices dans ce pays-là ; quand on y a vécu avec vous, on sait qu il y a des vertus, etc »
Le départ de Versailles n'a pas rompu les bonnes relations des deux correspondants. La lettre suivante en est la preuve :
A \ ersailles, le i i juin 176/4.
Je comptais, mon bon ami, que vous me donneriez des nouvelles de notre « amateur » (i), dont je suis fort inquiet. Je désire bien que son indisposition n'ait pas eu de suite. Il a toutes les qualités qu'il iiaut pour se faire aimer, et il le serait bien plus s'il était manchot, vous le sentez plus souvent qu'un autre. Embrassez le pour moi.
Avez-voijsvu Cromwell? (2) Je n'en ai pas oui dire grand* bien, et comme il y a lieu de croire qu'on ne le jouera plus à la fin de la semaine, vous devriez bien m'en dire quelque chose.
J'ai mandé à Bernard que je voudrais bien que nous puissions nous rassembler chez lui à mon passage ; faites en sorte de vous trouver à Paris dans ce temps-là. J'aurais bien du regret, mon bon .ami, si je partais sans vous embrasser et vous renouveler mon tendre et inviolable attachement.
Chennevières.
P. S. Ma ménagère vous fait bien des amitiés. Les fêtes ont attiré ici un monde prodigieux (3). Madame la baronne
(i) Notre « amateur » est Barthe, auteur d'une comédie ainsi intitulée, représentée avec succès à la Comédie française le 3 mars 1764.
(a) Cromwell est une tragédie en cinq actes, en vers, de Maillet-Duclairon, représentée à la Comédie française le 7 juin 176^1. Grinim dit que c'est « une des plus froides et des plus mauvaises tragédies cju'on ait vues depuis longtemps » (^Correspondance UUéraire).
(3) Ce sont les fêtes à l'occasion de la naissance (le 3 mal
de Krùdner a soupe hier chez moi, et nous avons beaucoup parlé de vous et de notre ami. Je dînai avant-hier chez Madame la Marquise de Prie(i), qui me demanda de vos nouvelles.
M. Thomas.
Nous savons que tout était prétexte pour Chennevières à versifier: les fêtes, les ouvrages nouveaux, un portrait, etc...
Sous un portrait de Thomas, il propose ce distique :
Par ses savants discours et ses sublimes vers, Il honora son siècle et charma l'univers.
Vers la même époque, il célèbre en ces termes les succès académiques de son ami :
Thomas, par un brillant essor.
Vole aux cieux d'une aile légère ; Il nous enchante et nous éclaire.
Du génie éclatant l'élastique ressort Le porte au séjour du tonnerre.
Malgré des etïbrts impuissants, Ses rivaux restent sur la terre.
1764) d'Elisabeth-Philippe-Marie-Hélène, fille du Dauphin Louis, fils de Louis \V, el de sa seconde l'emme Marie-Josèphe, fille du lol de Pologne.
(r) A la marquise de Prie, Chennevières adresse ce madrigal pour lui laisser comprendre galamment qu'elle a vieilli :
Vous lûtes jadis l'ornement
De l'aimable cour de Cvthère ;
Vous conservez l'heureux talent
De nous enchanter el de plaire.
Vous fûtes reine des Amours ; Par l'esprit vous savez aujourd'hui nous séduire;
Sur les cœurs vous régnez toujours :
Vous n'avez que changé d'empire.
Par les traits les plus éloquents Il pare les vertus ; il démasque le A'ice ; C'est par les mains de la justice Qu'on voit couronner ses talents.
Chaque nouvelle année est célébrée : Elrennes à M. Thomas :
Au séjour de la jalousie Oiî l'orgueil est souvent rampant, Où régnent la fraude et l'envie, On sait bien que le cœur dément Les transports que la perfidie Nous offre au lieu de sentiment.
Distinguez, ami, je vous prie, Les vœux que bien sincèrement Je fais dans cet événement Pour le bonheur de votre vie.
D'Autres Elrennes à M. Thomas se terminent par ce souhait :
Vivez longtemps pour votre gloire :
Moi, je vivrai pour vous aimer.
Le billet suivant est encore motivé par des vœux de nouvel an ; mais, cette fois, Chennevières s'exprime en prose :
A Versailles, le 3o décembre 1765.
Que vous souhaiter, mon bon ami ? De la fortune ? Vous la méprisez. De la considération ? Personne n'en a plus que vous. Des amis.^ Vous n'en manquerez jamais. Je me borne donc à faire des vœux pour votre santé et à vous assurer que le temps ne peut, mon bon ami, affaiblir le tendre et parfait attachement que vous me connaissez pour vous.
Ch.
I /j THOIVIAS ET SES AMIS
• Ma ménagère me charge de vous dire bien des choses pour elle.
M. Thomas.
Cliennevières, qui suit la cour dans tous ses déplacemuuls, est à Compiègne en juillet 1767. et tient Tliomas au courant des nouvelles du jour.
A Compiègne, le i! 5 juillet 17G7.
J'ai passé, mon bon ami, à Paris pour venir ici; j'ai appris que vous y éliez, j'ai été vous chercher, je ne vous ai point trouvé. Je voulais vous embrasser. Vous étiez sorti; mon cœur en murmura. Faut-il donc .que je passe ma vie sans vous voir et sans recevoir de vos nouvelles? Je ne sais oîi vous êtes à présent ; j'adresse à tout hasard ma lettre à Paris ; apparemment qu'on vous la fera tenir. Je suis bien fâché que mon sort m'éloigne de vous. Une société comme la Votre ne pourrait que contribuer beaucoup à ma satisfaction. Les choses s'arrangent mal sur cela. Lorsqu'on ne peut se parler, il faut au moins s'écrire qtielquefois.
Nous voyons ici l'image de la guerre, pendant que vous jouissez des douceurs de la paix et de la liberté. Avouez que votre lot vaut mieux que le mien. Monsieur le Duc d'York, frère du roi d'Angleterre, est ici ; il paraît satisfait des manœuvres de nos troupes. Une dame de la cour lui ayant demandé ce qu'il en pensait, il lui a répondu qu'il désirait de ne les voir qu'ici. 11 se loue beaucoup des politesses et des attentions de notre cour. Il a chassé avec le roi et a soupe avec Sa Majesté au Petit Château.
Voilà toutes nos nouvelles. Donnez-moi des vôtres et de cellcb' de notre ami(i). Je vous embrasse tous deux^ 6t je vous prie, mon bon ami, de compter sur le tendre et inviolable attachement que vous me connaissez pour vous.
Ch.
Ma ménagère vous fait bien des amitiés. Nous avons ici (1) Barthe.
THOMAS Eï SES AMIS l5
Madame de Beaumont et Madame la baronne de Krudner. Vous voyez que nous ne sommes pas trop à plaindre.
M. Thomas.
La dernière lettre de Ciiennevières contient une invitation pour Bartlie et Thomas, qui, après avoir passé quelque temps en compagnie de l'auteur de Mes Loisirs et de (( sa ménagère », tantôt à Versailles, tantôt à Compiègne, sont priés maintenant de les aller rejoindre, loin des intrigues des courtisans, dans leur maison de campagne des environs de Paris.
A Ciiennevières (i), le 21 novembre 1773.
11 y a bien longtemps, mon bon ami, que je n'ai entendu parler de vous. Est-ce que vous m'avez oublié .^ Je ne saurais le croire ; votre cœur me répond de votre souvenir, et j'espère que j'aurai bientôt des nouvelles assurances des sentiments que vous m'avez toujours témoignés. Comptez que le temps ne peut rien sur ceux que vous me connaissez pour vous.
J'habite ma solitude depuis la fin du mois de mars ; j'y ai eu successivement quelques-uns de mes amis, des dames de Paris, de Versailles et de Montfort-l'Amaury, et entre autres l'aimable baronne de Krudner. Ainsi vous voyez que j'y ai passé mon temps assez agréablement. Je voudrais bien y pouvoir posséder les deux amis (2) dans les beaux jours. Il n'y a point de meilleur air, l'eau y est excellente, les promenades délicieuses ; on n'est jamais mieux que dans les lieux où on est aimé. C'est pour cette raison que vous devriez vous déterminer à y venir ; vous y travailleriez tranquillement, et vous y jouiriez d'une entière liberté. Je n'ose
(i) Il existe quatre villages du nom de Ghennevières dans le département de Scine-et-Oise, arrondissements de Versailles et de Rambouillet.
(2) Thomas et Barthe.
espérer avoir cette satisfaction, quoique je la désire beaucoup.
Je partirai d'ici dans deux jours pour aller m'établir à Versailles. Quand vous y viendrez, je me flatte que j'aurai le plaisir de vous y voir.
De l'Amitié, chez moi, vous trouverez le temple ; Nous encenserons ses autels, Et nous apprendrons aux mortels A la servir par notre exemple.
Notre ami Bartlie est-il revenu de Marseille (i).^ Je n'ai eu aucune de ses nouvelles ; serais-je assez malheureux pour que mes anciens amis m'oubliassent? Je mérite quelque retour par mes sentiments pour eux. Rassurez-moi, je vous prie, sur cela, et comptez, mon bon ami, que mon sincère et inviolable attachement pour vous est à toute épreuve.
Chennevières.
Chennevières avait besoin d'être rassuré sur les sentiments de Thomas à son égard. Les vers suivants de l'auteur des Eloges, en réponse au quatrain qui précède, lui ont donné toute satisfaction.
Un courtisan disait à la Fortune :
« 0 ma déesse ! ô l'objet de mes vœux !
Fais que le roi, dans la foule importune
Des courtisans, sur moi jette les yeux;
Fais qu'il me voie, et je suis trop heureux. »
Moi, j'approchai du temple respectable
De l'Amitié, temple des vrais plaisirs^
Et je lui dis : « 0 toi ! déesse aimable,
Toi que j'adore, entends tous mes désirs;
Conserve- moi le cœur de Chennevières ;
Que ce mortel, l'honneur de ses amis,
(i) Barthe, marseillais d'origine, avait conservé des intérêts dans sa ville natale, et y faisait fréquemment des séjours dans sa famille.
Né pour sentir, comme il est né pour plaire, M'aime [oujours, et mes vœux sont remplis, w
Ghennevières, « l'honneur de ses amis », n'a pas survécu longtemps aux vœux de bonheur formés par Thomas. Il est mort le i3 novembre 1779.