‹ Thomas et ses amisChapitre 2 sur 8 · BARTHELEMY DE SAIZIEU, CONSUL DE TUNIS · texte numérisé non relu

BARTHELEMY DE SAIZIEU, CONSUL DE TUNIS

Antoine-Etienne-Lazare-Barthélemy de Saizieu, attaché d'ambassade à Vienne de 1757 à 1761, a été secrétaire de Choiseul-Praslin, ministre des affaires étrangères, de 1761 au 29 novembre 1762. Il était donc, à cette époque, le collègue de Thomas à la cour. Après avoir obtenu des provisions de consul à Tunis, il ne négligea aucune de ses relations parisiennes. Il a connu les incidents qui ont retardé l'entrée de Marmontel à l'Académie française et les difficultés subies par Thomas à cette occasion. Tout en félicitant Thomas de sa courageuse conduite, il n'ose pas blâmer son ministre de son attitude en la circonstance.

Tunis, le 29 décembre 1765.

Après une année d'incertitude et d'attente, je viens enfin de recevoir, mon très cher ami, votre lettre du i" octobre dernier. Je n'osais plus me la promettre ; je ne savais que penser de votre silence, et je vois aujourd'hui qu'il est autorisé par le mien, puisque vous n'avez point reçu mes lettres. L'homme qui les a arrêtées n'avait pas besoin de ce trait pour se rendre plus méprisable ; mais sur ce que je vous en ai écrit par ma dernière du 22 juillet, j'aurais désiré que

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VOUS eussiez fait quelques dcmarclies pour les avoir; non pas que vous deviez beaucoup en regrelter la perle par rapport à vous, mais seulement à cause de moi, qui vous disais dans cette lettre du i" janvier tout ce que je pensais de votre conduite dans TalTaire de Marmonlel, et peut-être un peu librement mon sentiment sur les personnes qui s'en étaient mêlées. Je sens avec peine cetle lettre en de pareilles mains, et quoique je fusse prêta répéter et à publier son contenu, je voudrais cependant vous engager, dans mon. intérêt, à faire votre possible pour vous la procurer. Elle en renfermait également cinq ou six pour dillércutes personnes qui ne les ont point reçues et qui, je pense, auront servi à assouvir l'impertinente curiosité de ce vilain et malhonnête homme.

Je reviens à votre lettre, mon cher ami. Elle m'a affligé et réjoui tout ensemble par le triste détail que vous me faites du combat que vous ave/, eu à soutenir contre l'autorité et dans lequel votre vertu l'a emporté. Je vous connais trop pour avoir douté de votre résistance et du sacrifice rare et généreux que vous avez fait à votre ami ; vous y avez gagné la liberté, et je vous en félicite, quoique je sois persuadé que vous n'aurez pas quitté M. de Praslin sans regret. Il a des qualités qui lui attachent ceux qui l'approchent, et c'est peut-être le seul ministre qui soit parvenu à se faire aimer par ceux qui lui devaient de la reconnaissance. Ce que vous me mandez à cet égard répond parfaitement à ce que j'éprouve et aux sentiments que j'aurai toujours pour lui, quand même je n'y serais point obligé par le bien qu'il m'a fait. J'ai su qu'il avait été aiïligé du parti que vous avez pris; mais c'est le seul qui vous convenait, après ce qui s'était passé. Les lettres y gagneront infiniment et vous dédommageront à leur tour, par une gloire plus solide, des grandeurs que vous avez quittées.

Par quel endroit ai-je pu mériter l'injuste réflexion que vous mettez à la tète de votre lettre!* «J'ignorais, me ditesvous, si n'étant plus à Versailles et auprès du ministre, notre commerce pouvait encore vous intéresser. » Je ne vous réponds rien à cela, mon cher ami ; si votre cœur n'est point changé à mon égard, il prendra ma défense, et vous serez certainement fâché de m'avoir tenu un pareil langage ; du moins je ne m'y serais point attendu, et jusques à ce moment j'ai cru que mes lettres vous intéressaient, quoique je

sois en Afrique, loin de minisire et de premier commis, et que je ne me sois jamais dissimulé la stérilité de ma correspondance.

Les talents ne se donnent pas, et n'est pas homme d'esprit qui veut. Je le serais si cela était ; mais je i,n'en console et je suis dédommagé par un excellent cœur, que je ne troquerais pas contre le plus bel esprit de l'Académie. C'est par le cœur que je veux mériter, mon cher ami, et c'est par lui que vous connaîtrez si je vous suis attaché. Metlez-moi à l'épreuve, disposez de mes soins, de mes faibles moyens et de mon existence même. J'ose vous assurer que te que vous avez de plus cher vous aime sans doule moins que moi. Le temps et les circonstances pouiront vous convaincre de celte vérité.

Je vous remercie des nouvelles que vo-us m'avez données ; elles fournissent aux réflexions que j'ai tout le loisir de faire ici. M. Barthe est-il à Paris P Je vous prie de lui faire mes compliments ; je suis étonné qu'il n'ait fait aucune réponse aux lettres qu'il a dû recevoir de moi lorsqu'il était à Marseille.

Ma femme, qui partage tous mes sentiments, vous aime beaucoup et me prie de vous le témoigner. Mes respectueuses obéissances à vos dames (i). Adieu, mon cher ami, promettez-moi de venir me voir quelque jour. Et que sait-on ? si vous êtes jamais dans le cas de l'exil, choisissez Tunis; vous V trouverez le plus vrai et le plus cher de vos amis.

Saizieu.

Barthélémy de Saizieu connaissait à fond les affaires barbaresques ; en le chargeant du consulat de Tunis, son ministre avait fait un choix particulièrement heureux, et son nom est cité avec honneur dans Thistoire. (( Ali-Bey, bientôt gagné par la noblesse de son esprit et l'aménité de son caractère, dit .M. Eugène Plantet, avait pour' lui autant de considération que d amitié. Il le lui prouva à plusieurs reprises, en donnant à la plupart de ses négociations une solution conforme aux intérêts français » (^Correspondance des Beys de Tunis

(i) La mère et les sœurs de Thomas.

et des Consuls de France avec la cour, tome II, p.xxxvii. Paris, Félix Alcan, iSg/j, in-S"). Une des premières négociations de Saizieu eut pour résultat de dégrever les objets d'importation, qui n'eurent plus à redouter la concurrence. En 1765, le nouveau consul obtint du Bey que les corsaires marocains ne pourraient trouver asile en Tunisie ni y vendre leur butin. Parti avec un traitement de 8 5oo livres, il eut bientôt, en 1767, une augmentation de mille livres, plus des gratifications exceptionnelles accordées par le ministère. On s'explique dès lors qu'il ait conservé pour Choiseul-Praslin une reconnaissance qu'il ne dissimule pas à Thomas, bien que ce dernier nait pas eu les mêmes raisons de se féliciter des procédés du duc.

Depuis le 29 décembre 1765, date de sa première lettre à Thomas, Barthélémy de Saizieu est tout à fait acclimaté en Barbarie, et continue à rendre les plus grands services au gouvernement français et aux commerçants de sa patrie; ses eflorls ont été couronnés de succès. Ali-Pacha, le Bey de Tunis, laime et lestimë, non sans qu'il se soit produit parfois entre eux certains refroidissements à loccasion de l'abandon de la Corse à la France par le traité de Compiègneen 1768. Le Bey s'est montré hésitant à punir, avec la fermeté exigée par Louis XV, des habitants de Sfax qui avaient apporté obstacle à la mission d'un officier du roi de France. Mais par son énergie et son habileté diplomatique, de Saizieu est arrivé à aplanir tous les conflits. Il a obtenu que le Bey fit construire à ses frais un hôpital et une église. Le duc de Choiseul-Praslin lui en témoigne toute sa satisfaction le 20 avril 1767 : « J'ai examiné les diffé-

renls étals de l admiiiistration el du commerce de votre Echelle, el ils m'ont paru présenter un objet d'avantage et d'économie dont je ne puis qu'augurer toujours mieux pour l'avenir, puisque le commerce a augmenté du double et que la caisse nationale restait au dernier décembre avec un revenant bon de 833 piastres. C'est beaucoup d'avoir porté le commerce, depuis la paix, fort au delà de ce qu'il avait jamais été. Le moyen le plus sage que la nation pût prendre dans cette vue était sans contredit celui que vous avez autorisé pour faire cesser l'abus et le vice de la concurrence des Français entre eux... Vous avez très bien entendu l'esprit de

mes instructions générales, etc » A la suite des

compliments qui lui sont adressés, de Saizieu reçoit, le 22 juin, une nouvelle augmentation d'appointements de I ooo livres et une gratification de 2 /ioo livres.

De Saizieu a triomphé des irrésolutions du Bey, tiraillé entre le désir de faire plaisir à la France et les récriminations et exactions de certains de ses compatriotes. Le .Bey, écrivant le 12 mai 1768 au duc de Clioiseul-Praslin, lui fait part de « la grande estime qu'il a pour la probité de son consul... Ne doutez point, ajoute-t-il, que par rapport à vous, et par l'envie^ que j'ai de cimenter de plus en plus notre union, le sieur de Saizieu, votre consul, ne jouisse auprès de moi de la plus haute considération et ne reçoive de moi toujours l'accueil le plus favorable. Je me flatte que, concourant l'un et l'autre réciproquement à l'exécution des traités, la bonne harmonie recevra une nouvelle force et qu'elle ne sera jamais altérée. »

Presque en môme temps que le Bey attestait au ministre des affaires étrangères son bon accord avec M. de Saizieu, ce dernier écrivait à Thomas et se félicitait de l'amitié de son prince.

Tunis, le 17 mai 1768.

J'ai depuis longtemps réuni en vous seul, mon cher ami, tout ce que j'avais d'affection, d'attachement et d'estime pour des gens qui n'ont plus rien de tout cela pour moi. Je ne forme plus aussi ni désirs ni regrets vers Paris, qu'ils ne vous aient pour objet (i) ; et si je ne devais vous y retrouver et jouir encore des douceurs de votre amitié et de votre société, j'aimerais assez la Barbarie et ses grossiers habitants pour les préférer aux plaisirs dangereux de cette ville funeste. Mais avec tout le besoin que j'ai de vous intéresser et de recevoir les précieux témoignages que vous venez de m'en donner, je ne me pardonnerais ni mon indiscrétion ni la perte de votre temps, si je vous exposais par une correspondance plus active à m'écrire trop souvent et aux dépens de votre repos ou de ceux qui ont moins d'intérêt et plus de droit que moi à votre loisir et à vos occupations. Je n'aurai jamais le moyen de les dédommager, ni la moindre disposition à me plaindre du partage que aous me ferez, mon cher ami, et c'est déjà assez pour vous et infiniment pour moi, que vous m'accordiez annuellement une lettre qui est le revenu le plus cher et le plus nécessaire à mon cœur^ comme la preuve la moins équivoque de tous les sentiments et de la bonté du vôtre envers moi.

La prévention favorable dans laquelle vous me voyez vous a fait me supposer des moyens et les talents quil me faudrait pour écrire quelque chose d'utile sur ce pays. Je suis devenu presque aussi barbare et paresseux que les hommes qui l'habitent, et je n'ai, pas d'ailleurs tout le loisir que de pareilles recherches exigeraient. Mon temps est journellement rempli par des détails pénibles et dégoûtants que l'habitude et le devoir me font supporter, et que notre nation commerçante et nombreuse ici me renouvelle chaque jour, ainsi que les embarras de mon service. Je dirai pourtant à mon ami que j'y ai eu quelques succès, que la cour m'en a su gré et les a reconnus par des gratifications et une augmentation assez considérable d'appointements, et que l'amitié

([) Le 21 février 1769, Thomas charge Barthe de faire parvenir à de Saizieu une lettre qui est sans doute la réponse de celle du 17 mai 1768.

du prince aiipiès duquel je réside me les rend plus avantageux et plus faciles.

Mais quels succès auprès des vôtres, mon cher ami ! Que vous les rendez différents et bien autrement glorieux ! Jouissez-en aussi longtemps que mon cœur le désire et que vous le méritez. J'attendrai votre édition avec impatience (i) ; elle fera Tornement et les délices de ma petite bibliothèque, et n'en sortira qu'avec de bonnes sûretés d'y être rendue. Recevez-en mes tendres remerciements^ ainsi que tout ce que vous m'apprenez de Paris^ où je n'aurai bientôt plus que des relations de gazette ou de service.

J'ai pourtant lu la jolie comédie de M. Barthe, qui m'a fait un singulier plaisir, pour lui et pour le public. Je vous prie de lui témoigner, et avec un peu d'humeur de ce qu'il néglige un homme qui a de l'attachement pour lui et que vous aimez. Il m'autoriserait par cette conduite à empêcher la représentation de sa pièce que ma nation prépare, et je le ferais sans doute, si je ne préférais le plaisir de Tentendre à celui de le priver des applaudissements cju'il aura sur le théâtre de Tunis comme à celui de Paris. C'est là un avantage que le seul Monsieur de Voltaire a eu jusqu'ici, par la préférence que nos acteurs barbaresques donnent à ses pièces. Ils ont entre autres joué le jeudi gras de cette année (2) sa Mort de César avec un concours si prodigieux, qu'il m'en a coûté un souper de cent et quelques couverts et une bonne dose de vin pour détruire les impressions de tristesse qu'ils avaient faites sur les convives. Je prévois que M. Barthe achèvera de ruiner ma cave et mon office ; mais du moins il fera rire nos belles qui se connaissent aussi en bons tours.

Je serai toujours bien empressé de servir nos amis, et surtout M. d'Angivilliei's, mon cher ami. Je ne sais pourtant si j'y aurai réussi. Je viens de remettre à un négociant de l'Echelle qui se rapatrie une petite-caisse de singulières et vieilles petites armes,, qui sont toutes à Tusage des Arabes : elles ne sont ni chères ni belles, et si M. d'Angivilliers m'en fait le remboursement en quelques-unes de ces brochures

(1) L'édition complète des œuvres en prose de Thomas ne parut qu'en 1773. Nous savons quelles ont été les causes de ce retard. (L'Académicien Thomas, ch. xvi).

(2) 18 février.

qui courent Paris, et que vous n'estimez guère, il me les paiera assez. Mais je vous prie de lui dire que 'je peux lui en procurer un plus grand nombre et de plus riches que celles-ci^ quoique toutes dans le même goût, et que ni les Turcs ni les Arabes ne font point usage de couteaux de table ; ils déchirent tout, et ne coupent rien, pas même le pain. S'il n'en a pas à l'usage des Turcs, il faut s'adresser à Constantinople. En cas qu'il n'ait aucune connaissance dans cette ville, marquez-le moi avec un mémoire de ses intentions, et je les ferai remplir par notre consul qui est de mes amis.

Adieu, mon bien cher ami ; je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.

Promu peu de temps après consul général, le correspondant de Thomas reçoit en avril 1771 des lettres de noblesse en récompense de ses services.

Mais tant de travail et de soucis l'avaient épuisé avant l'âge : il demandait à M. de Sartines, le successeur du duc de Praslin au ministère, de lui accorder un congé en attendant son admission à la retraite. « Accablé de maladies, de famille et de besoins, écrivait-il le i5 juillet 1778, j'arrive en France dépouillé de tout revenu et sans raison d'en obtenir aucun dans mon absence desEchelles, si je ne mettais pas toute ma confiance dans vos bontés. » Sa confiance était bien placée. Le 8 mars 1779, M. de Sartines écrivait au Bey : « La mauvaise santé de M. de Saizieu ne lui permettant plus de continuer sa résidence et son service à Tunis, c'est à regret que je me suis décidé à mettre sous les yeux de l'Empereur (i) mon maître les justes et pressantes représentations que cet officier m'a faites pour être déchargé des fonctions qu'il a si bien et si longtemps remplies auprès de vous. Je lui en ai obtenu la plus juste récompense de Sa Majesté impériale ; et heureux et distingué dans sa patrie par les grâces qu'il a su

(i) L'Enfipereur, c'est le roi de France.

mériter, il n'aura désormais à regretter que de n'avoir pu continuer un service dans le cours duquel il a eu le bonheur de vous intéresser assez à sa situation pour me faire espérer que vous céderez aux motifs qui l'ont forcé à demander sa retraite. » A son tour le Bey, par lettre du 8 mai, célèbre « le zèle et le talent de M. de Saizieu, auxquels les deux empires doivent l'amitié et la bonne harmonie qui les unissent depuis longtemps». Il vante « surtout la profonde discrétion de ce consul dans toutes les négociations délicates dont il a été le sage et heureux intermédiaire pendant de longues années )) {Correspondance des Bey s de Tunis et des consuls de France avec la cour, tomes II et III, passim).

Ce diplomate modèle, non content d'encourager le commerce de ses compatriotes, s'efforçait aussi de développer la civilisation des levantins en leur faisant connaître les nouveautés théâtrales françaises, dût-il lui en coûter quelques faux frais. C'est ainsi qu'il a participé à l'organisation de la représentation à Tunis de plusieurs pièces de Volta'ire et qu'il a fait monter le petit acte très spirituel de Barthe, l'Amateur, qui avait remporté à la Comédie française, en 176/i, un franc succès de gaîté.

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