LE PROFESSEUR SELIS
Nicolas-Joseph Sélis, né à Paris le 27 avril 1737, élève boursier au collège de Montaigu(T), puis docteur es arts, obtint par la protection de Thomas, qui était professeur à Dormans-Beauvais, une chaire de maître des classes élémentaires dans le même établissement, où déjà l'abbé Delille donnait l'enseignement".
Ce fut bientôt, entre les trois camarades, un concours d'émulation à qui emporterait les meilleurs suffrages dans leurs essais littéraires.
En 1760, tandis que Thomas avait remporté deux prix d'éloquence, et que Jacques Delille, après avoir fait insérer dans le Mercure de France une Ode sur la Physique, publiait les premiers chapitres de ses Géorgiqucs, Sélis, moins précoce et moins brillant, était l'auteur d'un poème sur l'Armée romaine sauvée par les prières de la légion fulminante , suivi, l'année d'après, de V Inoculation du bon sens, une diatribe diri-
(1) Sur l'emplacement de ce collège a été fondée la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
gée contre les Jésuites, d'une Relation de la maladie, confession et Jîn de Voltaire, et du Testament de M. de Voltaire. Ces deux derniers libelles, qui tournaient en ridicule l'auteur de Mérope, ont été qualifiés par Voltaire de (( fade imitation » (i). C'était en effet une imitation de la Mort du Père Berthier (2), mais elle n'avait rien de « fade » ; cette facétie fut éditée trois fois dans le courant de la même année, et La Harpe y voyait « de la finesse et des traits heureux ^).
En 1762, les Jésuites sont poursuivis. Un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 6 août, règle définitivement leur cas. L'expulsion de l'ordre est opérée par tout le royaume ; une foule de collèges sont abandonnés à qui veut les reprendre. Voilà un débouché tout indiqué pour les jeunes membres de l'Université de Paris. Sélis et Jacques Delille en profitent; ils se font nommer professeurs à Amiens. L'abbé a la classe de seconde, et Sélis la troisième, avec, chacun, la rétribution de mille livres attachée à ces chaires (3). Rapprochés par leur communauté d'existence et de goûts, ils n'oublient pas leurs amis de Paris, et vont les voir à chaques vacances.
Depuis qu'il est à Amiens, Sélis ne songe plus qu'à écrire pour le théâtre ; il a dans la tête un sujet de comédie, dont le titre au moins est arrêté : Le Protecteur, et il en expose le plan à Thomas. La pièce aura cinq actes, en vers. Sélis veut reprendre et développer, dit-il, un sujet mal présenté quelque temps avant par Rochon de Chabannes.
(1) Lettre du 36 mars 1761.
(2) La Relotion de la maladie, de la confession, de la mort et de Vapparilion du Jésuite Berthier a paru en novembre 1759.
(3) Archives de la Somme, D. 3. 1763, folio ^, verso.
« A propos d'amis, écrit Thomas à Barthe le i3 août 1763, je ne sais si je dois vous parler de Delille et de Sélis. Je dînai avec eux hier. Sélis me parut froid et honnête, Delille étourdi et bon. Sélis est profondément frappé des difficultés et de l'étendue de la carrière 011 il veut se jeter. Il a calculé que la plupart des grands comiques n'ont guère commencé qu'à quarante ans, et il a l'ambition d'avoir cette ressemblance de plus avec eux. En attendant, il veut travailler dans le silence et amasser des matériaux pour une vaste réputation. Quand il ne remplirait pas ce projet, il est beau de le concevoir. »
Le 22 août, Barthe, lui-même auteur dramatique, s'intéresse aux débuis de Sélis et interroge Thomas sur le Protecteur. « Est-ce une bonne comédie que le Protecteur? Il devait être prêt pour le mois de septembre, et je ne doute point qu'on ne vous lait communiqué. Dédommagez-moi, s'il se peut, de ne m'être point Irouvé à cette lecture. Parlez-moi du plan, des caractères, des situations, des détails, et parlez-m'en avec cette franchise que vous ne devez qu'à moi seul. » Et le 6 septembre, Thomas renseigne de son mieux son correspondant, et répète : (( Il n'y a pas de Protecteur de fait. Sélis est épouvanté de la carrière ; il veut attendre encore longtemps pour amasser des connaissances. Molière, Destouches et Regnard n'ont guère commencé qu'à quarante ans, et il veut avoir cette ressemblance de plus avec eux. »
L'idée du Protecteur est abandonnée, et, en attendant une nouvelle inspiration, Sélis écrit une série d'Epîtres, qui seront réunies en 1776 sous le titre à Epltres en vers sur divers sujets. Dans Y Epitre à Gresset, la gloire littéraire d'Amiens, on s'accorde à louer (( les vers aisés et pittoresques... L'auteur est
abondant, énergique, agréable et correct » (i). Sélis, lié avec Gresset, dont il épousera plus tard la nièce, veut secouer la paresse du poète qui s'endort dans le farniente de sa province :
Eh quoi, triste Gresset, tu dors, Et tu t'efTorces sans remords D'anéantir tout ton génie !
Sors de ta coupable indolence,
Et reviens parmi les vivants *
Les dédommager du silence
Où tu t'es plongé si longtemps.
Gresset, de ta mourante voix Ranime la force première ; Quitte les ombres de tes bois.
Sors de ta tombe, et sois Molière !
Faisant un retour sur lui-même et sur son ambition d'être un jour un Molière, ou tout au moins un Rochon de Ghabannes, un Destouches ou un Barthe, Sélis ajoute :
Pour moi, de ton art enchanteur
Si je possédais la finesse.
Et le secret de ta couleur,
Je signalerais ma jeunesse
Par un tableau cher à mon cœur.
Cette Epître, qui mérite à son auteur une place auprès du poète ingénieux qu'il célèbre, nous représente Gresset, pour terminer, se dérobant à la fortune et à la réputation, sans autre ambition C£ue de pratiquer les vertus domestiques.
(i) Mémoires secrets, tome I, p. i lo, et tome XVI, p 17."). -
Je le peindrais content, heureux, Toujours accompagné des jeux Et couronné par la sagesse; Mais, dans un coin de mon tableau, On apercevrait la paresse Assise auprès de son bureau.
UÉpHre sur les Pédants de société tend à démontrer que tous les pédants ne sont pas dans les maisons destinées à l'éducation des enfants, et qu'on en rencontre à chaque instant dans différents états.
Quelle moisson féconde
D'originaux et de Pédants divers, Dogmatisant, régentant le beau monde.
De tous côtés vient s'offrir à mes vers ! Plaçons au moins dans cette galerie Ce financier qui, las de n'être rien, Depuis deux jours s'est fait physicien, Et dans la salle oii vient la compagnie Laisse en un coin son Encyclopédie, Tout juste ouverte à l'article Chimie ; Cet amateur à qui, dans ses repas, Valmont apprend l'Histoire naturelle.
Qui, l'an passé, pour stimuler son zèle, A tant coupé, dans la saison nouvelle.
De limaçons qui n'en reviennent pas; Ce riche abbé, se donnant pour un sage, Depuis qu'à Londre il a fait un voyage. Vous racontant les dangers du passage Et comme en mer il eut un mal de cœur; Comme de punch les Anglais font usage; Comme il dîna chez notre ambassadeur
Et ce bavard, fléau de mon oreille, Homme prudent qui d'abord me conseille ; Et ce grand fat, instruisant volontiers Les assistants sur leurs propres métiers; Et cette Eglé... etc....
Citons encore : Sur VOrga.eil que l'on reproche aux gens de lettres de ce siècle; rappel à la modestie des petits importants de la littérature, en comparaison de la sublime simplicité des grands écrivains de l'antiquité et du siècle de Louis XIV.
Art trop souvent futile, ô douce Poésie, Tes crayons sont plus fiers, ta voix s'est afifermie; Tu chantes nos devoirs et les travaux savants, Et le droit de penser redouté des tyrans !
0 grands, ô riches même, ayez tous les honneurs ! L'écrivain qu'on admire a des droits plus flatteurs. Vainement contre lui le sophisme déclame ; Les rois n'ont que les corps, il sait régner sur l'âme T
Sous ce titre : Que t envie n'est pas aussi commune qu'on le dit, ce sont des consolations prodiguées à un ami qui attribue aux efforts d'une injusle cabale la chute de ses tragédies. La conclusion de cette petite pièce, c'est que, dans chaque étal, il y a des envieux :
Le médecin qui n'a point d'équipage Trotte, et soutient qu'aux plus fameux du Corps Depuis longtemps son savoir fait ombrage; Pourquoi, sans doute, il reste sans ouvrage, Et ne fait pas dans un an... quatre morts.
Mais il ne faut pas prendre ce petit défaut de l'envie au tragique :
C'est un travers dont il convient de rire.
Jamais les Œuvres complètes de Sélis n'ont été réunies, pas même par son patient biographe moderne, M. Joseph Delfour, censeur au lycée d'Amiens, dans sa thèse de doctorat pleine d'érudition : De Nicolai
Josephi Selisii vita et scriptis (i), que nous avons maintes fois consultée avec fruit au cours de la présente étude.
Pour avoir toutes les productions de Sélis — prose ou vers — , il faudrait retrouver des brochures disséminées et consulter les recueils du temps : VAlmanach des Muses, la Nouvelle Encyclopédie poétique ou Choix de poésies dans tous les genres, la Correspondance littéraire de Grimm, les Mémoires de l'Institut national des Sciences et Arts, le Journal de Paris, la Décade philosophique, etc.. Nous ne nous livrerons pas à ce travail ingrat, et arriverons bien vite aux lettres inédiles écrites d'Amiens à Thomas. On y verra que Sélis sennuie dans son exil, loin de Paris, et qu'il met tous les moyens en pratique pour essayer d'en sortir; il cherche une place capable de lui assurer, avec le pain quotidien, la liberté d'écrire, et surtout décrire pour le théâtre.
La première lettre de Sélis est du 7 novembre 1767. S'il a renoncé au Protecteur, c'est qu'il a en tête un nouveau sujet de comédie, V Homme blasé, dont il sera encore question, le 28 juillet 1768, mais qui rejoindj-a dans les nimbes le Protecteur et tous les autres projets dramatiques de 1 Amiénois malgré lui.
A Amiens, ce 7 novembre 1767.
Monsieur et illustre ami, Vous venez donc de cueillir de nouveaux lauriers dans une
(i) Amiens, Imprimerie picarde, 1901. — Cette thèse, soutenue en Sorbonne le 10 décembre 1901, est, croyons-nous, la dernière qui ait été écrite en latin.
carrière nouvelle. L'auteur du Czai^ et de V Eloge de Descartes a fait un opéra; il a introduit l'éloquence de la philosophie sur le Théâtre lyrique, et c'est bien là la plus grande merveille qui s'y soit jamais vue. Je ne connais votre ouvrage que par une notice très succincte des Petites Affiches ; mais je n'ai pas laissé de vous reconnaitre, de reconnaître le sceau du génie dans ce trait d'Amphion (i) qui humanise, à l'aide de l'harmonie^ jusqu'à son farouche rival.
C'est ainsi que vous avez su triompher de l'envie et gagner tous les cœurs. Le mien vous est trop dévoué pour ne pas prendre part à l'accroissement de votre gloire. Vous ne faites rien dont je ne m'informe avec avidité ; il ne vous arrive aucun succès que je ne sente avec complaisance. Lorsqu'on parle de vous, de vos productions, des belles choses que vous avez écrites, des belles actions que vous avez faites, je dis : « Eh bien ! tenez, c'est mon ami. » Cette vanité suppose du moins que je suis jaloux de l'estime publique. Eh I que ne fait-on pas pour l'acquérir.'^
Enfin, Monsieur et digne ami, j'ai achevé une comédie,
VHomme blasé. Je l'ai portée à Paris, je l'ai lue à plusieurs
personnes; on m'en a paru content, mais je n'ai pas votre
suffrage. Mole (2) l'a beaucoup goûtée, m'a encouragé, et
ravaille actuellement à des observations détaillées sur ma
(i) Amphion, opéra en un acte, paroles de Thomas, musique de La Borde, l'un des premiers valets de chambre du roi (père de Mme de Marchais), a été représenté sans aucun succès à l'Académie royale de musique le i4 juillet 1767. Le Journal encyclopédique de Bouillon, novembre 1767, p. io3, et le Journal de Collé, tome II, p. 167, jugent sévèrement la tentative de Thomas et de La Borde.
(2) François-René Mole, né en 1734, a débuté à la Comédie française en 1764 dans le rôle de Britannicus. Il alla ensuite en province, et rentra en 1760 à la Comédie française, qu'il ne quitta plus jusqu'à la Révolution. Il jouait avec beaucoup d'élégance et de feu les rôles tendres, tragiques ou comiques. Mole — tel de nos jours Delaunay — était resté, malgré les années, le plus séduisant des jeunes premiers. Sa camarade, Mlle Contât, disait de lui, alors qu'il avait soixante-cinq ans bien sonnés, qu'il n'y avait pas de jeune homme qui se jetât aussi bien aux genoux d'une femme. — Après la Révolution, il devint membre de l'Institut, et mourut en 1802.
l3o THOMAS ET SES AMIS
pièce. Il m'a renvoyé dans ma province pour y mettre la dernière main.
Et moi ; je voudrais revenir à Paris, Paris me suit partout. Daignez vous intéresser à moi, me tirer de prison. Vous savez à quoi je suis propre. Vos grandes relations vous rendent facile ce que je vous demande avec une iranchise et une confiance qui ne doivent pas vous déplaire. Ah ! si ce songe se réalisait, je serais à portée des théâtres, des gens de lettres, des encouragements des critiques, à la source même des ridicules. Je pourrais vous consulter, vous entendre, vous dérober de vos flammes. Je pourrais surtout vous témoigner de près mon estime et ma reconnaissance.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur et ami.
Sélis.
On a dû vous remettre un volume de ma part. J'avais absolument oublié à qui il appartenait, lorsque, compulsant par hasard un vieux cahier où je marque tout ce dont je voulais me souvenir, j'y ai lu: « Eloge de Boagainville, à Monsieur Thomas (i); emprunté à Barthe. » Cela est ancien. J'avais même fait mettre une autre couverture à ce livre. J'ose espéref que vous me pardonnerez cet oubli.
Près dune année s'est écoulée. Sélis, tenant compte des observations de Mole, a repris et corrigé son Homme blasé. Il n'y mettra cependant « la dernière main » que lorsqu'il aura pu lire son manuscrit à Thomas.
(i) Jean-Pierre de Bougainville, antiquaire et historien, mort à Loches le 22 juin 1763, membre de l'Académie française depuis le 27 mai 1704, a été remplacé par Marmontel. Son Eloge a été écrit par Charles Lebeau et publié dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, chapitre xxxi, p. 368.
THOMAS ET SES AMIS l3l
A Amiens, ce 28 juillet 1768.
Monsieur et illustre ami,
Aurai-je le bonheur de vous voir ces vacances ? Quand irez-vous à la campagne? Je pars pour Paris dans quinze jours. Je brûle d'envie de vous lire ma comédie, d'avoir vos conseils. Ce sont un peu les encouragements que vous m'avez donnés qui m'ont fait embrasser ce genre, qui m'ont soutenu au milieu des dégoûts de ma triste profession. Si ma pièce vous plaît, j'emploierai votre crédit pour la faire jouer, comme je profiterai de vos critiques pour la perfectionner.
Quoique vous courriez une carrière différente, vous pourrez me diriger dans celle-là. Le goût est applicable à tout, et Plante, s'il avait pu le consulter, se serait bien trouvé des avis de Virgile. Toute comparaison cloche, dit-on, mais du moins celle-ci ne cloche qu'en un point.
J'ai l'honneur ^d'être avec un inviolable attachement, Monsieur et illustre ami, votre très humble et très obéissant serviteur et ami.
Sélis.
Thomas s'emploie de son mieux pour « tirer de sa prison » Sélis et le ramener à Paris. Il le présente aux personnages qui ont de l'influence, à Julie de Lespinasse, à Mme de Guerchy (i), au comte d'Angivilliers, à Watelet, qui le reçoit avec Jacques Delille dans son magnifique hôtel de Paris et dans son originale maison de campagne des environs de Saint- Germain.
(1) Sans doute la veuve de Claude-François-Louis Régnier, comte de Guerchy, lieutenant général et diplomate français, décédé le 17 septembre 1767.
l32 THOMAS ET SES AMIS
A Amiens, ce 20 juillet 1769.
Monsieur et digne ami,
Qu'il me soit permis d'épancher dans une lettre toute la reconnaissance que je vous dois pour m'a voir fait connaître M. AA'atelet ! J'ai vu l'opulence réunie à la bonté, le talent à la modestie, à la bonhomie, l'âme et la figure la plus honnête. Son air affable, ses politesses aisées, le goût qui règne dans son Tivoli, ses excellentes gravures, tout ce que j'ai vu de lui, tout ce que j'en connais, me pénètre d'estime, excite mon admiration. A ous étiez bien fait, Monsieur, pour être son ami. Vous êtes le Gicéron de ce nouvel Atticus. Quel charme vous devez goûter dans son commerce ! Que la belle solitude du Moulin- Joli (i) doit vous inspirer de belles choses !
Votre ouvrage sur les panégyriques et les panégyristes (2) doit être bien avancé; il mettra le comble à votre réputation. Après votre mort, on y joindra un chapitre sur vous. On vous caractérisera comme vous avez caractérisé les autres. On dira que vous aviez l'éloquence de Démosthène et l'élégance d'Isocrate, le génie de Bossuet et l'esprit de Fpntenelle.
(i) C'est après la visite au Moulin-Joli, en compagnie de Sélis, que l'abbé Delille compose l'Inscription suivante : Je suis le talisman de ces lieux de féeries. Malheur à qui me détruira ; Bonheur à qui conservera Les droits de la nature et ces rives chéries ! Un bon meunier autrefois me plaça Sur le cours de cette onde pure ; Un vieux curé me conserva; Un couple heureux, ami de la nature, Me prit en gré, me respecta, Et dit, lorsqu'il me répara :
Deviens le talisman de ces lieux de féeries; Malheur à qui te détruira, Bonheur à qui conservera Les droits de la nature et ces rives chéries ! (2) L'Essai sur les Eloges n'a paru en librairie qu'en 1773.
THOMAS ET SES AMIS l33
Me voilà encore dans ma Thébaïcie, Monsieur et digne ami. Je travaille pour me consoler. J'ai renversé tout l'échafaudage de ma pièce; je rebâtis sur nouveaux frais. « 0 Athéniens, s'écriait Alexandre, que de peines je prends pour être loué de vous ! » Et moi, je dis : « 0 Monsieur Watelet I 0 Monsieur Thomas ! »
Je n'entends pas parler de Madame de Guerchy. Si vous savez quelque chose, laites-moi le plaisir de me l'apprendre. Je n'irai point à Paris ces vacances, malgré l'envie que j'en ai. Ce dernier voyage a épuisé ma bourse. Si cependant vous jugez qu'il faille y venir, je ferai un effort.
Daignez vous charger de tous mes remerciements pour Mademoiselle de Lespinasse; son procédé à mon égard mérite toute ma reconnaissance. Et vous, Monsieur, que ne vous dois-je pas? Vous m'avez toujours encouragé, vous m'avez fait entrer à Beau vais (i), vous vous occupez de mon bien-être, vous voulez me faire sortir de cet enfer et me rapprocher de vous. Daignez croire que je vous suis dévoué à jamais.
Sélis,
Docteur agrégé en l'Université de Paris, rue du Collège, à Amiens.
C'est en juin 1769 que Sélis avait passé l'agrégalion. Le 3 novembre suivant, date exacte qui nous est révélée par les Archives de la Somme (2), il est nommé sur place professeur de rhétorique (3) ; mais cet avancement, loin de le satisfaire, le désespère et le décourage complètement, car, s'il reprend la chaire de son ami Delille, il a le chagrin de voir celui-ci nommé professeur au collège de la Marche, à Paris, et, lui,
(1) Au collège de Dormans-Beauvais.
(2) D. 3. 1769, folio 5vH, verso, et folio 67.
(3) Depuis un an, il avait déjà passé de la troisième classe à la seconde.
l3/i THOMAS ET SES AMIS
Sélis, reste dans son « enfer » de Picardie. Il n'a qu'une ressource : profiter du renouvellement de l'année pour adresser ses vœux à Thomas et lui rappeler discrètement qu'il a mis en lui tout son espoir.
A Amiens, ce 3 janvier 1770.
Monsieur et digne ami,
Pourquoi serait-ce une coutume ridicule de faire des vœux pour ses amis au commencement de l'année ? Il me semble que cet usage doit paraître au contraire honnête et respectable, même aux yeux de la philosophie. Je prie donc de bon cœur celui qui vous a accordé le génie de ne plus vous refuser la santé, de vous conserver longtemps à vos amis, à votre famille, aux lettres. Ces souhaits partent d'un cœur plein de reconnaissance; ils doivent intéresser le ciel.
Je m'attendais à lire cet hiver votre panégyrique de Marc- Aiirèle (i) et vos jugements critiques sur tous les panégyristes. Avez-vous donc condamné votre Enéide au feu ? Et la gloire ! La gloire ? En est-il de votre ardeur pour elle comme de toutes les autres passions qui se détruisent par la jouissance.^ Votre amour est-il éteint parce que vous n'avez plus rien à désirer 1^
Pour moi, Monsieur, ma situation n'est pas changée, et je ne suis pas plus heureux. Il est vrai que je me porte bien, que j'ai une chambre chaude et retirée, un petit jardin où il y a une petite allée, une petite bibliothèque où il y a beaucoup de bons livres, quelques connaissances chez qui je m'amuse, et un chien(2) qui m'aime. Il ne tiendrait qu'à moi, comme vous voyez, regum scqiiare opes animis ; mais je suis ambitieux; je ne puis m'accoutumer à vivre loin de ceux qui pensent, qui parlent et qui lisent. Ce ne sont point les traits des beautés de Paris qui me manquent dans ma solitude; c'est Lekain, Legros (3), Dalembert, Monsieur Wate-
(i) U Éloge de Marc-Aurèle, prononcé devant l'Académie française le 25 août 1770, n'a été imprimé qu'en 1775.
(2) Médor.
(3) Joseph Legros, né près de Laon en 1739, était un des
THOMAS ET SES AMIS l35
let, Monsieur Thomas, tout ce qui excelle en quelque chose (i). Conservez-moi l'amitié dont vous m'honorez; écrivez-moi quelquefois, afin que je sois quelquefois consolé.
Je suis avec un inviolable attachement. Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur et affectionné ami.
Sélis,
Professeur de rhétorique.
Certes, les beautés ne manquaient pas à Amiens ; ni Sélis ni l'abbé Delille ne se privaient d'œillades et de madrigaux. Delille avaitchanté: «Constance, ornement de la ville » {Épttre sur les vers de sociélé), ainsi qu'Iris et Chloris (Pour deux jeunes personnes d'Amiens) :
Si Chloris est charmante, Iris n'est pas moins belle : Entre ces deux objets mon cœur reste flottant. Ne m'en offrez qu'un seul, je vais être fidèle : Offrez-les moi tous deux, je vais être inconstant.
Depuis qu'il est seul, Sélis se console en débitant des galanteries à Mlles de Rav... et de Sev... :
plus célèbres hautes-contre de l'Opéra. II chantait les grands rôles d'Orphée, Pylade, Renaud, etc.. II mourut à La Rochelle en 1793.
(i) Sélis appréciait la célèbre danseuse, Mlle Guimard, autant que MoIé et Legros, et chantait son talent et ses grâces.
Guimard, vos pas vifs et savants Peignent les ris et la décence ; Vous triomphez dans tous les temps Par l'Amonr et la bienfaisance.
A'table, en un souper d'amis, Votre gaîté franche et piquante Décoche mille traits exquis D'une saillie étincelante.
l36 THOMAS ET SES AMIS
Ce matin, bien avant le jour,
Je songeais à deux sœurs aimables;
On frappe 1... Qu'est-ce ? « C'est l'Amour ! »
J'ouvre à ces mots si respectables.
« J'ai dérobé, dit-il, exprès
Sur la toilette de ma mère
La pomme offerte à ses attraits
Par un berger jeune et sincère.
Va chez Chloé, va chez sa sœur;
Nouveau Paris, montre ton zèle,
Et présente ce prix flatteur.
De par l'Amour, à la plus belle. »
Tu te trompes, dis-je, en un point :
Egalement on les adore ;
Reprends la pomme; il n'en faut point.
Ou bien il en faut une encore.
Mais il n'est plaisir qui ne lasse. Quand, désabusé par l'infidélité des femmes, Sélis rentre chez lui, il y retrouve son bon Médor qui, lui, ne le trahit jamais. « C'est peut-être, dit ÏAlmanach des Muses (i). parlant de YÉpltre à mon chien, c'est peut-être le héros qui a eu la gloire de lui inspirer de plus jolis vers. » •
Viens, Médor, viens dans mes bras empressés. Me consoler par ta douce allégresse.
Si, dans votre asile discret, Vous exercez l'art de Thalie, La danseuse au souple jarret Fait place à l'actrice accomplie.
Et vous savez, parmi ces jeux, Les matins, en robe commune, Aller visiter l'infortune Au fond d'un réduit ténébreux.
Le bonheur d'autrui fait le vôtre.
Vos attraits conservent leur fleur ; Il faut admii'er votre cœur, Et veiller toujours sur le nôtre.
(i) Année 1777, p- 266.
THOMAS ET SES AMIS î3^
Et les transports de ta vive tendresse, Des maux cruels sur ma tête amassés Par l'intrigante et perfide bassesse De ces humains à se nuire exercés.
Depuis six ans, ton zèle officieux
Sait compatir aux malheurs de ma vie.
Et dissiper par tes folâtres jeux,
Les noirs brouillards de ma mélancolie.
Pendant ce discours philosophique, l'animal, distrait, s'agite et remue la queue avec joie. Il a vu au loin l'ami fidèle, le bon Thomas.
C'est Thomas, c'est ce sage, C'est mon ami que je vois, que j'entends. Qu'ont aperçu tes yeux vifs et perçants, A qui d'abord tu voles rendre hommage Et qui sourit à tes bonds pétulants.
Il vient, il va ranimer à sa flamme Le sentiment presque éteint dans mon âme ; Il va m'apprendre à maîtriser mon cœur, A résister aux assauts du malheur, A soulager les maux de l'indigence, A mépriser les dons de l'opulence, A fuir la foule, à craindre les regards, A savourer les délices des arts.
Oui, c'en est fait! et ma philosophie Du monde enfin dédaigne la pitié; Puisque les dieux me laissent l'amitié, A mon bonheur on doit porter envie.
La lettre suivante, écrile en 1770, est adressée, non pas à Sélis, ni à Thomas, mais à un de leurs amis, peut-être à Watelet, par Louis-Marie-Alexandre, duc
l38 THOMAS ET SES AMIS
d'Aumont (i), qui porta jusqu'en 1799, date de la mort de son frère aîné, le titre de duc de Villequier, mais que Sélis appelle le plus souvent duc d'Aumont.
A Paris, ce 4 juillet 1770.
D'après les éloges que vous m'avez faits de M. de Sélis, dimanche dernier, Monsieur, je ne suis point étonné de la bonne opinion qu'en a M. Thomas. La connaissance plus longue et plus particulière qu'il a de ses mœurs m'a fait le plus grand plaisir, par le bon témoignage qu'il en rend. Que d'obligations n'aurai-je pas à l'un et à l'autre, Monsieur, d'avoir bien voulu me procurer un homme capable de former en même temps le cœur et l'esprit de mon fils. Je suis bien loin de me prévaloir de la bonne opinion que M. Thomas veut bien concevoir de moi, et d'imaginer être en état de donner des conseils à un sage instituteur. Je lui ferai part du projet que j'ai d'éloigner mon fils des objets de tentation, auxquels je sais qu'il est si difficile à un jeune homme de résister. Ce projet a eu yotre approbation ; il aura sans doute la sienne. Quant au plan d'éducation, je chercherai seulement à concourir de mon côté au succès en saisissant ses vues, en suivant ses principes. Qu'aurais-je à dire à un homme honnête, qui depuis quinze ans a réfléchi profondément et utilement sur le caractère des hommes depuis leur enfance et sur la manière de les former. La petite politique des enfants les empêche souvent de se montrer au premier abord tels qu'ils sont, surtout aux yeux d'un instituteur. Le prévenir sur le caractère de mon fils, lui faire connaître certains usages du monde, que le peu d'habitude de vivre à Paris lui laisse peut-être encore ignorer, voilà, Monsieur, les seuls conseils que je me crois . capable de lui donner. C'est, à proprement dire, hâter de quelques instants de légères connaissances qu'il aurait promptement et facilement acquises.
(i) La famille d'Aumont était originaire du village du même nom, près d'Hornoy, aux environs d'Amiens. — Après s'être distingué dans les guerres du Hanovre, le duc de Villequier, qui était premier gentilhomme de la chambre, fut nommé en 178g député de la noblesse. Il mourut en î8i4.
THOMAS ET SES AMIS I 3q
Pardon de m'être étendu si longtemps sur cela ; j'ai voulu vous faire bien connaître que je me rends justice et que, loin de prétendre vouloir, comme certains pères peut-être, diriger l'éducation de mon fils, en gên'ant son instituteur, je ne veux que chercher à profiter pour moi-même de ses lumières et de ses réflexions. C'est un ami que je veux attacher pour la vie à mon fils. Un rapport d'âge plus conforme entre Monsieur de Sélis et moi (i), une âme également honnête (je crois qu'il est permis de se donner cette qualité, toute précieuse qu'elle est) m'acquerront, j'espère, un droit certain à son amitié, avant que l'âge ait permis à mon fils d'en sentir le prix.
Il ne me reste plus, Monsieur, qu'à vous prier d'achever votre ouvrage. Monsieur de Sélis a écrit à Monsieur d'Angivilliers qu'il consentait à se charger du pénible emploi qui lui avait déjà été proposé. J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre pour lui, dont je vous prie de vouloir bien prendre lecture, et si vous jugez à propos de la lui envoyer, vous voudrez bien vous charger de la lui envoyer, en appuyant de votre crédit sur son esprit la demande que je lui fais de s'attacher à mon fils.
Je désirerais fort, cependant, qu'il lui fût possible, avant que de quitter totalement l'emploi intéressant qui l'occupe à présent, qu'il vînt à Paris faire une petite course, pour prendre avec lui les arrangements qui lui seraient agréables et pour mille petits détails, trop longs par lettre, et en même temps faire connaissance avec lui. Ne lui serait-il pas possible de demander un congé .^ Je ne lui en parle point dans ma lettre, ne sachant point le temps qui lui serait le plus commode pour ce voyage. Je serai obligé, vers le 20 ou 25 de ce mois, de faire un voyage d'environ trois semaines. Il ne me reste plus qu'à vous faire. Monsieur, mille remerciements de la peine que vous avez bien voulu prendre. Je serais enchanté si je pouvais trouver quelqu'occasion de vous marquer toute ma reconnaissance et les sentiments avec lesquels je suis très parfaitement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Villequier.
(i) Leduc de Villequier était né en l'ySô, et Sélis l'année suivante.
l^O THOMAS ET SES AMIS
La lettre du duc à Sélis n'a pas été conservée; elle n'était sans doute qu'un résumé de celle qui précède. D'une grande courtoisie, le duc, aux yeux prudents, et peut-être trop méfiants, de Sélis, a un tort grave; il parle bien « de prendre avec lui les arrangements qui lui seraient agréables » ; mais il ne fixe pas le chiffre des appointements qu'il propose. Sélis ne se montre pas disposé à lâcher la proie pour l'ombre, et demande à Thomas d'intervenir pour obtenir des précisions.
Monsieur et digne ami,
Je suis pénétré de reconnaissance; je prie Je ciel de m'acquitter envers vous. J'ai reçu votre lettre hier lundi à mon retour de la campagne. J'ai délibéré; j'ai assemblé mon conseil, et l'avis unanime est que Monsieur le duc d'Aumont ne promet pas assez précisément qu'à mon entrée chez lui, il me donnera une pension viagère en bonne et due forme, en contrat bien stipulé. Il semble, en promettant de « procurer une place », qu'il entende que ce sera lorsque l'éducation sera achevée. Mais, Monsieur et bon ami, serait-il juste que, quittant un poste stable et sûr, je fusse dix ans comme les Grecs devant Troie ?
Daignez, mon bienfaisant patron, revoir M. le duc d'Aumont et lui demander si son intention est de me donner cette place ou cette pension du moment même que je quitterai ma chaire, en sorte que je n'aie point à craindre l'insidieuse condition « que l'éducation soit achevée ». Récrivez-moi, et je pars.
Daignez encore lui faire entendre qu'il doit me défrayer de mon voyage. Je vous avoue que je suis sans argent, et que j'emprunterai cinquante écus pour les frais inévitables que ce voyage m'occasionnera.
Je vous embrasse. Monsieur et digne ami, et vous prie de croire que je sens vivement ce que vous faites pour moi.
Voudrez-vous bien assurer de mes respects Monsieur d'Angivilliers, dont l'âme est si belle, et que je brûle de connaître.
Sélis.
Je partirai le lendemain du jour que j'aurai reçu votre réponse.
Thomas a fait ou fait faire une démarche dans le sens désiré par Sélis. Toute difficulté paraît aplanie, et, à la pensée d'aller à Paris, Sélis exulte.
Le 25 juillet 1770.
Monsieur et digne ami,
Recevez mes remerciements. Je reconnais votre belle âme à ce que vous voulez faire pour moi. Ainsi vous n'êtes pas seulement un grand écrivain, un panégyriste éloquent de l'humanité, de la bienfaisance; vous rendez de solides services, et vous mettez autant de chaleur que de délicatesse dans la manière de les rendre.
Rien de plus sage que d'avoir représenté que je quittais de bonnes places et que je renonçais à de belles espérances. Je serais donc à Paris, je verrais donc quand je voudrais Monsieur Thomas; je pourrais lui exprimer de vive voix combien je lui suis attaché, combien je l'estime, combien je le chéris ! 0 vanité des vanités ! Serait-ce encore là une vanité? Ce projet n'aboutira-t-il à rien, comme tant d'autres?
Je devais partir aujourd'hui mercredi pour Paris, et vous porter moi-même ma réponse. Mais on ne met nos vacances qu'à samedi. Samedi, je pars, je vole vous embrasser et raisonner avec vous sur cette affaire.
Daignez, Monsieur et bon ami, assurer Monsieur Watelet de mes respects et croire que je serai jusqu'à la fin de mes jours votre serviteur et votre ami.
Sélis, de l'Académie d'Amiens.
l/i2 THOMAS ET SES AMIS
Vous voudrez bien aussi ne pas m'oublier auprès du respectable Monsieur d'Angivilliers.
Hélas ! La prétention de se faire concéder par le duc de Villequier, non pas seulement des appointements fixes pendant ses années de préceptorat avec la promesse d une place, une fois terminée l'éducation de son élève, mais encore une rente viagère « en bonne et due forme », a sans doute paru excessive, et les pourparlers ont été rompus. Il ne reste à Sélis qu'à se consoler de n'avoir pas aliéné sa liberté. C est l'idée qu'il exprime, en janvier 177 1, dans une nouvelle lettre de bonne année.
A Amiens, ce i*"' janvier 1771. •
Monsieur et bon ami,
Permettez-moi de vous souhaiter la bonne année. Je prie le ciel de vous conserver longtemps aux lettres et à vos amis ; ces vœux doivent lui plaire ; c'est la reconnaissance la plus sincère qui les lui adresse. Oui, Monsieur, je suis pénétré de reconnaissance; je n'oublierai jamais ni le bien que vous m'avez fait, ni vos conseils, ni vos éloges, ni le service délicat que vous m'avez rendu en me montrant de l'estime. Vos encouragements m'ont toujours consolé des contradictions .de la fortune.
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles, Et nous laisse crier (i).
La place qu'elle m'a offerte par vos mains était bien capable à la vérité de remplir mon ambition ; mais je n'aurais pu en concilier les devoirs rigoureux avec mon goût pour l'indépendance. Je suis comme le loup qui préfère ses bois et
(i) C'est ce que Malherbe dit de la mort dans ses Stances à Du Perrier.
le plaisir d'aller, au prétendu bonheur du chien qu'on enchaîne tout le jour. La richesse n'est rien à mes yeux; je borne mes désirs à une vie toute littéraire et toute philosophique ; seulement je voudrais être à Paris et m'y faire de la réputation.
Quelquefois je me dis : Ah ! si je pouvais courir une aussi belle carrière que Monsieur Thomas ! si je pouvais aussi un jour être chéri de tous les honnêtes gens, respecté de mes ennemis, célèbre dans ma patrie et cité chez l'étranger ! Mais quoi ! Il faudrait pour cela être tout ce qu'if est, et mon souhait est insensé !
J'ose croire, Monsieur et bon ami, que vous ne m'avez pas désapprouvé. Quoi qu'il en soit, cet événement ne m'aura pas sûrement métamorphosé à vos yeux en un autre homme. Vous avez pu penser que j'avais tort; mais vous n'avez pas dit et vous ne direz jamais : C'est un ingrat.
Je suis avec un éternel attachement, Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Sélis.
Thomas a pensé que Sélis avait tort ; Sélis lui-même s'est aperçu de son erreur; il a essayé sans doute de renouer, à la fin de l'année scolaire, les pourparlers avec la famille d'Aumont, et se désole de ne pas recevoir de nouvelles propositions.
A Amiens, ce 4 octobre 1771.
Monsieur et digne ami.
Je suis dans une très grande inquiétude. J'attends depuis deux mois que Monsieur le duc d'Aumont me donne le signal pour venir à Paris. J'ai écrit à Monsieur Arnaud (i), je vous ai écrit, et je ne devine pas d'où vient un silence si long et si général. Rendez-moi, je vous en prie, le service de m'apprendre où en sont les choses. Nos classes sont recommencées; cependant je suis toujours disposé à partir.
(i) Baculard d'Arnaud (1718-1805) était un dos amis de l'abbé Delille et de Sélis.
Si j'ai été desservi, je voudrais au moins savoir en quoi, afin de répondre.
Vous voyez, Monsieur, ce que je vais imaginer. Quand on ne voit goutte, on se figure des monstres. Si l'événement ne m'est pas favorable, mon véritable regret sera d'êlre éloigné de vous, d'un ami respectable à qui je me garderai bien de faire des phrases pour le remercier.
J'ai l'honneur d'être avec un inviolable attachement, Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Se LIS.
En y réfléchissant, Sélis a compris enfin la cause de la rupture. S'il doit renoncer à être précepteur dans la famille d'Aumont, il poursuit du moins un autre rêve : être bibliothécaire chez quelque personnage.
A Amiens, ce 4 décembre 1771.
Monsieur et digne ami.
Je vous souhaite une bonne année, c'est-à-dire une bonne santé. Il me semble que tous les vœux qu'on forme pour vous soient renfermés dans ces mots que Cicéron aime tant : Vale ! Si vales, bene est. Si vous vous portez bien, vous donnerez enfin au public votre Histoire des Femmes, votre panégyrique de Marc-Aurèle, et une nouvelle édition de ceux qui vous ont déjà rendu si célèbre; si vous vous portez bien, la France aura un poërae épique, et moi, je conserverai un ami précieux, vrai, chaud, essentiel et tel, que je voudrais bien avoir autant d'éloquence quej lui pour le peindre.
Je vous remercie, Monsieur et digne ami, de toutes les peines que vous vous êtes données dans l'affaire du duc d'Aumont. En vérité, je ne regrette pas d'avoir manqué cette servitude. Tous ces grands seigneurs ne savent guère ce qu'il faut être pour les élever, et combien ils doivent. aux
gouverneurs qu'ils paient le mieux. Je soupçonne que l'article de la pension a été le vrai obstacle. Si Minerve revenait au monde en qualité de Mentor, je crois, ma foi, qu'on lui chicanerait ses honoraires !
Vous m'avez parlé autrefois de la place de bibliothécaire chez Monsieur de Trudaine. Ah ! voilà ce que j'aimerais.
J'entends même cette partie, la partie des livres Mais
quoi ! J'en reviens à moi, à mon exil, quand il ne s'agit que de vous présenter mes vœux pour votre bonheur, et de vous témoigner tout simplement mon éternelle reconnaissance et mon éternel attachement.
Je suis à jamais, Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur et ami.
Sélis.
Bientôt, dans une lettre non datée qui n'est que la suite de la précédente, Sélis fixe son choix sur la place de bibliothécaire de M. de Trudaine.
Monsieur et digpe ami.
Toutes réflexions faites, j'aime mieux attendre Monsieur de Trudaine que d'entrer aujourd'hui chez Monsieur le duc d'Aumont. Vous vous souvenez sans doute de m'avoir dit que Monsieur de Trudaine avait de grandes vues sur l'éducation de ses enfants, qu'il multiplierait les maîtres, que le gouverneur aurait l'inspection générale sur leurs études. Or, si Monsieur Deleyre (i) a la préférence, je puis espérer,
(i) Alexandre Deleyre, né en 1726 près de Bordeaux, entré d'abord comme professeur chez les Jésuites, est devenu athée. Il a collaboré au Journal des Savants, à l'Encyclopédie, où il rédigea le mot: Fanatisme, au Journal des Étrangers et a aidé l'abbé Prévost dans la confection do son Histoire des Voyages. Il est l'auteur de : yinalyse de la philosophie de Bacon (1755), le Génie de Montesquieu (f758), V Esprit de Saint-Evremont (1761). Député à la Convention, il l'ut membre de l'Institut et mourut en 1797.
m'avez-vous dit, d'entrer chez Monsieur de Trudaine en qualité de maître de latin et de bibliothécaire. Voilà précisément ce que je désire, ce qu'il me faudrait. La lecture, le travail me sont devenus nécessaires; j'aurais du plaisir chez Monsieur de Trudaine; je n'en aurais chez Monsieur le duc d'Aumont qu'aux dépens de mes devoirs.
Je viens de Ure dans V Encyclopédie, a l'article Gouverneur, cet axiome mémorable : « Quiconque aime, est jaloux de son temps, de ses goûts, de sa liberté, ne doit pas embrasser cet état. Il exige un renoncement total de soi-même, une attention non interrompue, une assiduité continuelle. » Tout ce que je demande aux Dieux, c'est un asile, des livres, du loisir et une fortune médiocre. J'ai tout cela ici, excepté du loisir, et voilà pourquoi je ne suis pas encore content.
Ajoutez à cela, Monsieur et inestimable ami, que j'ai eu par hasard des éclaircissements sur la maison du duc d'Aumont, lesquels n'ont pas dû m'encourager. Un abbé Caboche, sous-principal du collège de la Marche (i), a été présenté à Monsieur de Villequier pour être le précepteur de son fils. Le jeune duc a répondu à cet homme médiocre en tout point qu'il serait charmé de lui donner la préférence, qu'il le goûtait, le désirait et ne trouverait mieux nulle part; mais que, par malheur, son père, idolâtre du bel esprit, voulait un bel esprit, un agréable, un petit-maître littéraire; que pour lui, duc de Villequier, il préférait de beaucoup un bon ecclésiastique, bien pieux, bien sage et suffisamment instruit. Voilà ce que je liens de la bouche même de Caboche, et j'ai craint que le père ne fût dévot, j'ai craint d'être au milieu de deux esprits opposés, de déplaire au fils et de perdre le père trop tôt.
Je crains bien plus, Monsieur et bon ami, que ma répugnance ne vous refroidisse. Vous êtes prœsidiuni et dulce decus meiim. Mais non ; je suis sûr que vous goûterez mes
(i) Firmin Caboche, prêtre du diocèse d'Amiens, agrégé des classes de grammaire le i3 décembre 1766, après avoir été sousprincipal du collège de la Marche à Paris, en est devenu le principal en 1782. C'est à ce collège, situé rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, que Jacques Delille fut nommé en 1767 récent de troisième.
raisons et que, si vous pouvez me faire entrer chez Monsieur de Trudaine, vous le ferez. Je ne vous ferai pas de phrases pour vous remercier; l'extrême reconnaissance est en quelque chose semblable aux grandes passions, qui se taisent à force de sentiments. Personne, non, personne ne vous est plus tendrement attaché que moi; daignez le croire, daignez m'aimer toujours.
Sélis.
Je travaille de toutes mes forces pour le prix de poésie de l'Académie (i). — Je crois, Monsieur et bon ami, que vous vous tirerez aisément d'affaire vis-à-vis de Monsieur le duc d'Aumont en lui disant sans autre détour ma véritable raison, j'entends : mon goût pour l'étude et pour la retraite. — Il est encore très vrai que mes vilains supérieurs sont très capables de nommer à ma place pendant mon absence, sans autre considération. ?s'ont-ils pas voulu le faire pendant que je me faisais recevoir agrégé ! — Ah ! n'oubliez pas de remercier de ma part Monsieur d'Angivilliers". Il me sera permis sans doute quelque jour de lui exprimer toute ma reconnaissance.
Siiscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, rue du Petit Lion, près de la rue de Tournon, à Paris.
Sélis, l'année suivante, ne parle plus ni d'une place de gouverneur ni d'un emploi de bibliothécaire ; mais il continue à s'ennuyer en province et se reprend à rêver des succès dans la carrière d'auteur dramatique.
(i) On lit dans les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 10 août 1772 : « Messieurs de l'Académie française n'ayant pas trouvé do pièce de poésie digne d'être couronnée cette année le jour de la Saint Louis, ont remis le prix » (Tome VI, p. 1O9).
ïllS- THOMAS ET SES AMIS
A Amiens, ce 4 janvier 1773.
Monsieur et digne ami,
Je vous souhaite une bonne année, c'est-à-dire une bonne santé; il ne faut pas demander autre chose pour vous aux Dieux qui vous onJ donné le génie et un bon cœur. Si vous vous portez bien, vous achèverez le Czar. Quelles circonstances plus favorables, plus brillantes ! Vous le dirai-je, Monsieur? Je désire vivement pour votre gloire, pour l'intérêt même de votre fortune, que vous publiiez votre poëme dans ce temps où la Russie est au comble de la gloire, oij les événements ont justifié toutes les grandes vues de votre héros, où l'Impératrice se fait honneur de lui rendre, pour ainsi dire, un culte public, où elle a remplacé Louis XIV dans ses bienfaits envers les gens de lettres célèbres.
Mais à quoi bon mes vœux, si votre estomac contrarie sans cesse votre talent, et si vous éprouvez du malaise lorsque vous allez prendre votre lyre. Ainsi tout est compensé, et Monsieur Thomas est d'une complexion délicate, ainsi que l'était Virgile.
Pour moi, Monsieur, qui jouis d'une excellente santé, je suis tourmenté du désir de la gloire ; la manie du théâtre est mon mal. Mole, qu'on accuse d'impertinence, m'écrit des lettres flatteuses et me demande une comédie, et ses lettres flatteuses augmentent ma maladie. Quelle idée agréable je me forme de la vie d'un écrivain applaudi, comme vous l'avez été si souvent par le public en corps ! Quel plaisir doux et pur vous avez dû goûter, lorsque les premiers génies de la nation et les chefs de l'Etat vous disaient que votre éloquence les avait transportés, que votre philosophie avait ajouté à leurs lumières, lorsqu'ils vous témoignaient de l'estime pour obtenir la vôtre !
Mais, Monsieur, tant de gloire n'est pas faite pour moi, et la triste vérité dissipe bientôt les délicieuses illusions que les succès des autres font naître quelquefois dans mon esprit. Je suis exilé parmi des barbares, j'ai été enterré vivant, et j'achève de mourir dans le désespoir. Ah ! Monsieur, quelle triste destinée que la mienne ! Je suis loin de tout ce que j'aime, de tout ce que j'honore et de tout ce que je désire.
J'ai l'honneur d'être avec reconnaissance et un attachechemcnt inaltérable, Monsieur et digne ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Sélis.
Le malheur aigrit le caractère. Sans réponse depuis quinze jours, Sélis s'impatiente et réédite, dans le billet suivant — le dernier qu'ait reçu Thomas — ses récriminations antérieures.
A Amiens, ce 23 janvier 1773.
Monsieur et digne ami,
Vous ne me répondez pas. Vous êtes donc malade ? Voilà la conséquence naturelle que je tire de votre silence, parce que je connais votre bon cœur et Tamitié que vous avez pour moi. Si vous n'avez pas reçu ma lettre, je dois craindre que celle-ci ne soit pas plus heureuse. Cependant, je désire bien vivement de vous intéresser en ma faveur.
Il se prépare enfin quelque chose de solide. Peut-être vous consultera-t-on encore. Daignez, Monsieur et digne ami-, répondre de moi, de mon expérience, de ma bonne volonté ! Votre estime, est un titre de recommandation bien puissant. Daignez dire que vous m'estimez. Ah ! si je revenais enfin à Paris ! Si je pouvais enfin vivre près de vous !
Je suis avec un inviolable attachement. Monsieur et respectable ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Sélis.
La (( chose solide qui se préparait », c était la nomination de Sélis comme professeur de rhétorique à Louis-le-Grand. La nouvelle fortune de l'abbé Delille, le compagnon des mauvais jours, n'était pas étrangère à cet , heureux résultat. Elu le 7 mai 1772 à l'Académie française, bien que son élection n'eiàt pas
l5o THOMAS ET SES AMIS
été ratifiée par Louis XV (i), Delille était devenu un homme influent, et avait profité de ses belles relations en faveur de son ami.
Et, comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, Sélis fut alors chargé, au moins pour un certain temps, de classer l'importante bibliothèque d'un grand seigneur (2).
Resté fidèle à son Académie d'Amiens, il se fait recevoir successivement à celles de Lyon, Orléans, La Rochelle et Rouen (3). Il obtient, sur la recommandation de Dalcmbert, le titre d'associé libre de 1 Académie de Berlin, et prend une place importante dans une société de création récente, le Musée de Paris, dont il devient président en 1785 (l\).
Dès lors, sa vie s'écoulera heureuse dans son cher Paris, à moins toutefois qu'il ne subsiste au fond de son cœur un chagrin intime : celui de n'avoir jamais
(i) L'élection définitive de l'abbé Delille eut lieu seulement le a/j mars 1774, à la place de la Condamine.
(2) A Monsieur de îoltaire, dans le temps que f arrangeais la Bibliolhèque de M. le duc de ***.
Génie infatigable, Hercule littéraire,
Par plus de cent travaux justement immortel,
Que ton talent universel
Dépite un bibliothécaire !
Où placer tes nombreux écrits, Monuments de savoir, d'éloquence et de grâce? ,
Ma foi ! l'embarras est extrême, Et puisque tu confonds notre art, Et ne ressembles qu'à toi-même, J'ai placé tes œuvres... à part.
(Almanach des Muses, 1777, p. i3.)-
(3) Il entre à l'Académie de Rouen, peu après Thomas et Delille, le 16 mai 1787.
(A) Mémoires secrets de Bachaumont, tome XXX, p. iSa.
THOMAS ET SES AMIS lOI
pu aborder le théâtre et de n'en avoir pas goûté les illusions.
Nicolas Sélis avait perdu onze années à Amiens. Dès qu'il a touché le sol parisien, son ascension se fait rapidement.
Censeur royal, professeur suppléant — il suppléait l'abbé Delille — au Collège de France, il fut plus tard, le 3 octobre 1796, titulaire de la chaire de poésie latine, et, la même année, professeur de belles-lettres à l'Ecole centrale du Panthéon, installée sur l'emplacement de son ancien collège de Montaigu. Louis-le- Grand ayant été transformé en Prytanée, il en devient un des examinateurs et est logé gratuitement dans l'établissement. La Convention a créé en 1796 l'Institut national, « ce temple, dit Daunou, dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d une juste renommée ». Les portes de l'Institut s'ouvrent devant lui; il siège dans la troisième classe, celle de la littérature et des beaux-arts, et collabore en cette qualité à une nouvelle édition du Dictionnaire de V Académie, l'édition de 1798.
Non content de ses paisibles travaux de professeur, Sélis reprend la plume avec une nouvelle ardeur. Il traduit en 1776 les Satires de Perse et Y Episode de Narcisse dans les Métamorphoses d'Ovide (1795) (i).
(t) Citons encore de Sélis: Bien-né; nouvelles et anecdotes (1788), ['Homme de quarante ans désabusé, ou la Fée Sincère, communication à l'Académie d'Amiens en septembre 1788, Lettre d'un Grand-vicaire à un Evéque sur les curés de campagne (1790), Lettres écrites de la Trappe par un novice (an i*^'' de la liberté), Discours à l'inauguration de Vécole Saint-Antoine (an VI),
Sa traduction de Perse a provoqué des critiques très vives de l'abbé Le Monnier, qui s'était livré, en 1771, à un travail analogue sur le satirique latin. L'Année littéraire àe 1776 (tome II, p. 168) publie une Lettre de M. l'abbé Le Monnier à M. Sélis. Celui-ci, qui a été fort malmené, répond en 1777. La Petite guerre entre M. Vabbé Le Monnier et M. Sélis amuse le public, embarrassé pour décider entre leiS deux cbampions. Sélis, avec une certaine aigreur, émet la prétention d'avoir donné une traduction fidèle et reprocbe à son rival d'avoir « embelli » Perse. L'abbé propose alors de transcrire les deux versions à la suite l'une de l'autre, et ajoute d'une façon très irrévérencieuse : (( Quand un géant se montre à la foire, il n'est pas fâché qu'un petit homme s'approche de lui. » Avec plus de finesse, Sélis réplique : « Sans doute, j'aurai bien des choses à corriger, s'il arrive, pour me servir de vos expressions, que ma première édition s'épuise, et que j'en donne une seconde (i). Mais, à mon tour, pardon de ma franchise : ce que vous reprenez restera tel qu'il est, quelqu'imposant que soit le ton avec lequel vous me reprenez. » Et ce petit conflit passionne follement les contemporains.
Perse a porté bonheur à Séhs. En 178/i, il publie une Dissertation sur ce personnage, qu'on regardait comme obscur et indéchiffrable, emporté par sa fougue, incapable de s'attacher à un sujet utile et de construire un plan juste. La Dissertation entreprend
Lettre à La Harpe sur le Collège de France (1792); Anecdotes sur Louis -Yf /(1797), et une Lettre à un père de famille sur les petits spectacles de Paris, par un lionnète /io/?u»e (1789), critique vigoureuse de l'imnioi'alité des farces repi'csentées aux foires Saint- Laurent et Saint-Germain.
(i) La seconde édition n'a paru qu'en 1822.
de réhabiliter Perse dans l'opinion publique et réfute les théories de Dussaulx qui l'avait attaqué dans le préambule de sa traduction des Satires de Juvénal. La Dissertation sur Perse a été chaleureusement accueillie par tous les critiques, et le Journal général de France loue (( la solidité de ses raisonnements, les ressources de sa dialectique vive et pressante, la justesse de ses remarques, la clarté et l'élégance de son style » (i).
Comme diversion à ce bel ouvrage, le meilleur de tous ceux de notre auteur, il reprend par-ci par-là le langage des Dieux, dans des fables (2), dans des contes (3) et pour célébrer ses amis et ses protecteurs. Il souhaite la fête à Buflbn :
Le créateur de tant d'êtres divers Laissa longtemps reposer sa puissance, Et voulut qu'à la fin Buffon prenant naissance, Ne manquât point à l'univers.
Au bas d'un portrait de l'abbé Auger, de l'Académie des Belles-Lettres :
Voilà l'auteur qui réunit Le cœur, les mœurs, le don d'écrire, Que jamais on n'entend médire.
Et dont personne ne médit.
(i) Tome I, p. G-y.
(3) Le Vieillard sorti de prison. — Le Physionomiste. — La petite Chienne. — La Consolation. — Motnus et te mauvais ménage.
— La Sirène et le Passant. — L'Aveugle et son chien, etc..
(.5) Le Tableau. — La Vertu et la Renommée. — Hercule vaincu.
— La Jeune fille corrigée. ■ — Le Prince Désiré. — Les trois Epreuves. — Roxane. — Jupiter justifié. — Le Songe merveilleux, etc..
L'Almanach des Muses de 1779 publie (p. i35) une Épitre à M. le Marquis de *** sur le prétendu ridicule d'une vive sensibilité. Ce jeune Marquis paraît bien être un de ses anciens élèves, à qui il prodigue les meilleurs conseils :
Le monde, cher Marquis, appelle ta jeunesse, Et de la liberté tu vas goûter l'ivresse. Que d'effrayants dangers menacent ta candeur! Que de préceptes faux vont étonner ton cœur! Crains surtout ces mortels dont l'égoïsme impie Nous vante les langueurs de la froide apathie, Et des plaisirs de l'âme ignorant les attraits, Blâme du sentiment les transports inquiets...
Dans la aalerie de Ghantillv, un tableau de Michel Corneille représente la déesse de mémoire arrachant de l'histoire du Grand Condé tout ce qui a rapport aux guerres civiles. A ce propos Sélis adresse au Prince de Condé le quatrain suivant (i) :
Quand la déesse de mémoire Recueillera tous les hauts faits, Sa main, de ta brillante histoire, N'arrachera point de feuillets.
Il écrit à la duchesse de Caylus :
Votre voix brillante et légère Charme l'oreille, anime les plaisirs; ' Votre raison sage et sévère
Est la règle de vos désirs.
(i) Quatrième descendant du Grand Condé, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, né à Chantilly le 9 mars 1736, après une glorieuse carrière militaire, a prolité des années de repos que lui assurait la paix pour embellir le château où il était né et faire construire à Paris le Palais Bourbon. Fort généreux, il était lié avec un grand nombre d'artistes et d'hommes de lettres.
THOMAS ET SES AMIS l55
Il vante les « attraits » de Mme de Polignac :
Et son regard vif et malin, Et son sourire doux et fin, Et sa langueur enchanteresse.
Il fait dire à la Sagesse (i) :
Celle pour qui mon zèle s'intéresse Jouit d'im rang flatteur, et sous de riches toits Vit parmi l'abondance au séjour de nos rois. Son esprit délicat, sa brillante saillie, S'assortit avec grâce à la philosophie.
Elle unit aux attraits mille talents divers. Et de d'Angivilliers c'est l'épouse accomplie.
Du comte d'Angivilliers, à son tour, il dit :
Tout ressent les bienfaits de mon tendre patron...
Son mérite extrême
Pour s'immortaliser se suffit à lui-même (2).
Louis XVI lui-même reçoit son hommage (3) :
Dans les murs de Versailles, un roi sensible et sage, A sa jeune gaîté joint les mœurs du vieil âge. Il est bon : j'ai cru voir un berger caressant. Autour de qui s'ébat son troupeau florissant. Tout respire en ces lieux la naïve allégresse. Des ministres zélés fécondent sa tendresse. Oh ! de quel ton Paris célèbre leurs travaux !
Cette série de compliments flatteurs serait incom-
(i) La Verla et la Renommée, conte imité de l'anglais, dédié à la Comtesse d'Angivilliers.
(2) Almanàch des Muses, 1782, p. 233.
(3) Aux Minisires de France actuels. Eglogue.
l56 THOMAS ET SES AMIS
plète si Thomas n'y avait sa part. En 1781, le peintre attitré des Encyclopédistes, Duplessis (i), expose au Salon son portrait. Dans un Dialogue entre M. Duplessis et l'auteur, Sélis dit au peintre :
Tes portraits, j'en conviens, brillants de vérité, Expriment à la fois et la figure et l'âme.
Thomas, sous ton pinceau vanté.
Respire et de ses yeux semble lancer la flamme,
Et cependant sourire avec bonté.
Petit à petit, les meilleurs amis de Sélis sont dispersés, les uns par la mort (Thomas, Barthe, Watelet, Dalembert, Buffon, Julie de Lespinasse), les autres par les troubles de la Révolution (Marmontel, Chamfort, d'Angivilliers, La Harpe). Sélis meurt en février 1802, escorté à l'église Saint-Benoît, sa paroisse, le 19 février, par une importante délégation de ses collègues de l'Institut (2). Labbé Delille n'eut pas la consolation de se joindre aux amis du défunt, n'étant rentré à Paris qu'à la fin de cette même année.
(i) Duplessis (.loseph-Sifrède), né à Garpentras en 1725, membre de l'Académie de peinture en 177/i, puis conservateur du musée de Versailles, avait le litre de peintre du roi. Il a laissé de beaux portraits de Louis XVI, de M. et Mme Necker, du comte d'Angivilliers, de Marmontel, Franklin, Gluck, etc.. Diderot écrit, dans son Salon de I/81 : « Le plus étonnant de ces portraits est celui de Thomas, dont la tête est si commune, les traits naturellement si embrouillés, la physionomie si peu sensible ; et l'artiste a trouve le secret de saisir cette physionomie, de caractériser ces traits, de donner à celte tète une expression noble, élevée, et de la rendre en même temps fort ressemblante; c'est Thomas, mais c'est lui tel qu'on le voit dans la société après l'avoir vu dans ses ouvrages. » Voir sur cet artiste un ouvrage de Jules Belleudy, Chartres, imprimerie Durand, igi3, in-4
(2) Le 22 février 1802, Sélis fut remplacé à l'Institut par Legouvé.
L'avocat Pierre de Lacretelle.
, Pierre-Louis de Lacrelelle n'appartient au groupe des contemporains de Thomas que par ses années de jeunesse. Né à Metz le 9 octobre 1761, fils d'un avocat de cette ville, il vient, comine tant d'autres, chercher fortuneàParis et s'inscrit au barreau. Sa première lettre nous le représente comme l'obligé de Thomas, qui l'aide dans ses débuts et lui cherche une place sûre auprès de son amie MmeNecker. Les autres datent de 1785. Nous ne nous occuperons donc ici ni de sa carrière pendant et après la Révolution jusqu'à sa mort, survenue le 3 septembre 182/i, ni de ses fonctions d'académicien (i).
Monsieur,
Je ne suis pas heureux, mais je suis reconnaissant. Vous avez voulu me placer près de Monsieur et de Madame N... ; c'est un service que je ne dois pas oublier, et qui me touche d'autant plus qu'il me vient de vous. Mais tous les services sont sans ctlet lorsqu'ils me regardent; sans cela, je serais trop heureux, car les hommes m'ont toujours été très bons, et j'ai autant à bénir l'amitié qu'à me plaindre de mon sort.
J'ai travaillé plusieurs jours avec Madame -Necker ; j'ai toujours été comblé de ses politesses, mais mon écriture lui paraît un obstacle, et le moyen bien simple et heureux que je proposais pour lever cet obstacle n'a pas été agréé. Peut-
(i) A la mort de La Harpe, en i8o3, Lacretelle fut appelé à le remplacer à l'Institut. Quand l'Académie française fut rétablie par ordonnance royalo du 21 mars 1816, il en fit partie de droit. Il occupa le 30" fauteuil.
l58 THOMAS* ET SES AMlS
être aussi y a-t-il autre chose; cependant on m'a témoigné de l'estime et de l'intérêt. Quoi qu'il en soit, j'en suis pour l'épreuve à laquelle je m'étais soumis dans une autre espérance, et je me souviendrai toujours de cela avec quclqu'amerlume.
Ce refus ne m'afflige qu'en ce qu'il me prouve que je ne puis réussir à rien, même dans le sacrifice de mes goûts et de mes projets ; du resj^ il a un motif bien léger, car je suis sûr que j'étais, par mon caractère et par la nature de mon esprit, l'homme de cet emploi sous l'un et l'autre rapport, beaucoup plus que bien d'autres.
Mais j'oublie l'objet de ma lettre; je vous dois des actions de grâce, et non pas des plaintes. Je ne sais pas si j'obtiendrai jamais quelque faveur de la fortune ou de la gloire ; mais je me féliciterai toujours d'avoir une âme qui s'ouvre à l'impression des grands talents et des vertus et qui ne craint pas de tirer quelque bonheur de l'estime et de la bienveillance qu'elle obtient.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très humble et»très obéissant serviteur.
Lacretelle.
Rue Geoffroy-Langevin.
^. défaut d'une place de secrétaire, Lacretelle, sans doute grâce à une nouvelle recommandation de Thomas, est agréé comme colla])oraleur au Rcperloire de J urisprudence , au Mercure de France, oi\ il traite spécialement les problèmes de droit criminel et,, un peu plus tard, au Dictionnaire de Morale de la nouvelle Encyclopédie. En mêiTie temps, il surveille les concours académiques auxquels il soumet des mémoires sur les questions qui l'intéressent.
Le 25 août 1781, l'Académie française lui décerne un accessit pour son Eloge de Montauzier. Deux citoyens, enthousiasmés de son discours, versent cha-
THOMAS ET SES AMIS I Sq
cun six cents livres pour constituer un second prix (le premier avait été décerné à Garât), et La Harpe qui, à la séance publique de la Saint-Louis, lit avec beaucoup de feu la harangue classée seconde, avoue qu'il « a lu comme il a senti » ; en d'autres termes, l'ouvrage de Lacretelle remporte un succès plus éclatant que celui de son rival.
Le 7 mars suivant (1782), le prix annuel de douze cents livres, fondé par testament du comte de Valbelle, est attribué à Lacretelle. Même récompense le 3o janvier 1783. Le jeune avocat au Parlement est dès lors à l'abri du besoin. Il écrit en 178/1 un ouvrage sur Les Devoirs de l'homme el du citoyen qui lui vaut une mention honorable et les félicitations publiques de Marmontel, secrétaire de l'Académie, encore bien que les Mémoires secrets n'y trouvent qu' « un parfait modèle de galimatias » (1). Le Mercure de France du 1 1 décembre en publie d importants extraits.
L'approbation réitérée de l'Académie française n'étourdit pas le jeune auteur au point de lui faire négliger la recherche de succès devant les aréopages de province.
La Société royale des Sciences et Arts de Metz pose au concours de 1784 cette question : « Quelle est l'origine de l'opinion qui étend sur tous les individus d'une même famille une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable.'^ Cette opinion estelle plus nuisible qu'utile;* Et dans le cas où Ion se déciderait pour l'airirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent ? »
Robespierre, nomrhé membre de l'Académie royale d'Arras, s'avise de traiter le sujet dans son discours de
(i) Tome XXVII, p. 81.
l6o THOMAS ET SES AMIS
réception, le 21 avril; il envoie à Metz son mémoire et obtient en août un second prix, le premier étant dévolu à Lacretelle (1). Celui-ci publie dans le Mercure de France {p.) une impartiale critique du travail de son concurrent, proclame l'accord des deux orateurs sur la plupart des points et conclut — ô ironie des choses ! — que tout en Robespierre annonce « celte sensibilité qui sait répandre de l'intérêt dans les idées et les empreindre des caractères d'une âme douce et noble ».
Vers la fm de janvier 1785, Lacretelle envoie à Thomas son travail, et lui demande en retour des observations et des conseils pratiques.
Vous avez eu la bonté, Monsieur, lorque j'ai eu l'honneur de vous faire mes adieux (3), de me prier de vous envoyer l'ouvrage que je préparais alors. Je m'acquitte aujourd'hui de ma promesse, avec la reconnaissance et le bonheur qu'inspire l'intérêt que vous voulez bien m'accorder. Permettezmoi de vous en demander une nouvelle marque, en voulant bien me donner les conseils dont vous sentirez que j'ai besoin. Je pourrais les recevoir avec encore plus d'utilité, si nous vous avions ici. Mais vos amis se consolent de votre éloignement par la pensée de la bonne santé que vous procure un ciel plus doux et plus riant, et de la nouvelle gloire que vous vous préparez dans nn plus grand repos. Conservezvous, Monsieur, pour ajouter de toutes les manières à l'honneur de notre littérature.
Je vous dirais toutes les nouvelles que je connais propres à vous intéresser, si je ne pensais que d'autres personnes vous en instruisent. Mais comment pourrais-je me taire avec vous sur la comédie de votre digne ami Chabanon (4) ? Il
(i) Robespierre homme de lettres, par V. Schrœder. Revue du XV IW siècle, 1916, p. 1ZI9.
(2) N" du 3 décembre 1785, p. 8.
(3) Thomas est alors à jNice.
(^) Celte comédie est l'Esprit de parti, dont nous parlerons plus loin.
THOMAS ET SES AMlS l6l
l'a refaite, mais de manière à en ôter tout ce qui nous avait déplu et à y ajouter tout ce que nous pouvions désirer. Il nous l'a relue il y a peu de temps, et elle nous a fait à tous une impression aussi vive que sincère.
Le sujet de toutes les conversations et même des lectures les plus sérieuses est, comme vous Timaginez bien, le livre qui nous est venu de la Suisse (i). Les pamphlets pleuvent sur lui ; mais ils ne prouvent qu'une chose, c'est qu'il peut y avoir des objets assez grands, assez respectables, pour que ni les fureurs, ni même l'esprit de l'envie ne puissent les atteindre. Il me semble que l'intérêt de ce livre, par son caractère, par son âme, par un génie vraiment extraordinaire, et surtout par le bien que ses pensées opéreront un jour, s'est saisi d'une des belles gloires du siècle et de tous les siècles.
Je crois que vous approuverez et aimerez le nouveau choix que l'Académie vient de faire dans un de nos meilleurs amis, xVI. Target (2). L'Académie a besoin, autant que tout autre corps, de gens à bonne réputation. Mais il me paraît bon d'ailleurs de lever cette sotte barrière qui s'était élevée entre les gens de lettres et les avocats, et qui, en entretenant un mépris mutuel, avait écarté les uns d'études très utiles, et les autres du goût et de la philosophie, sans lesquels ils ne sauront jamais ni entendre les lois ni en bien parler. Vous avez dû, plus qu'un autre, être frapj)é de celte considération, et j'aurais presque osé assurer M. Target de votre sulï'rage, qui manque à l'accueil honorable qu'il a reçu de vos confrères, et qu'il me charge de vous demander, pour achever la satisfaction qu'il goûte en ce moment.
M. Barthe a enfin achevé son poëme (3), qui va faire les
(i) C'est VAdminislraiion des Finances de la France, de Necker, publiée en 1784, et dont 80000 exemplaires ont été vendus en quelques jours. Le maréchal de Castries a été chargé par Necker, alors absent, de présenter son ouvrage à Louis XVI dans le courant de décembre 1784.
(2) Target a été élu à l'Académie française Iç 10 janvier 1780.
(3) Une adaptation aux goûts du jour de VA ri d'Aimer d'Ovide.
lG2
délices de nos plus brillantes sociétés, et qui me paraît digne d'obtenir des suffrages plus censés et plus honorables.
Je m'aperçois que je ne vous parle que de choses que vous connaissez, et en cela, je suis sûr de vous faire plus de plaisir, puisque je vous parle de leurs succès. Daignez, Monsieur, vous souvenir de tous les sentiments dont je suis pénétré pour vous, depuis que je sens le prix des grands talents et des vertus, et me conserver vos bontés, comme la meilleure récompense de tout ce que je pourrai jamais penser et sentir de bon et d'honnête.
Lacretelle.
Rue Montmartre, n" iG/j.
Nous avons vu plus haut, à propos d "une lettre de Chamfort à Thomas, avec quelle désinvolture les éditeurs d'il y a cent ans tronquaient et dénaturaient les documents. Un nouvel exemple de ces inexactitudes voulues nous est offert dans la réponse de Thomas à la missive qui précède, réponse dont une copie a été conservée dans ses papiers. Outre que la date est erronée dans le tome I des Œuvres complètes de Thomas (édition de 1826, p. cxxviii), r éditeur a retranché toute la partie qui, n'étant pas afférente à l'objet principal, à savoir : le discours couronné, répond aux nouvelles que Lacretelle avait données concernant l'ouvrage de Necker, l'élection de Target à l'Académie et la pièce de Chabanon. Mais il faut dire à la décharge de l'éditeur que le Mercure de France avait déjà fait les mêmes coupures dans son numéro du i3 aoîjt 1785, p. 78.
A Nice, 6 mars 1785.
Je vous remercie bien véritablement, Monsieur, de ne m'avoir point oublié à la distance où je suis de vous, et de
m'avoir fait tenir un ouvrage aussi précieux que le vôtre. Je l'ai lu avec le plus vif intérêt. Sagacité d'esprit, finesse de vues, justesse dans les idées, humanité dans les sentiments, pathétique dans tous les morceaux: qui en étaient susceptibles, expressions heureuses, noblesse à la fois et sagesse dans le style, voilà ce qui m'a frappé d'un bout à l'autre de ma lecture. Partout vous occupez, vous fixez l'attention, vous intéressez l'âme ; et l'ouvrage le plus utile est en même temps un ouvrage très agréable. On aime et l'on chérit celui qui voit et discute ainsi nos préjugés et les maux qu'ils nous causent.
X'otre premier discours est une histoire piquante, faite pour ainsi dire sur des matériaux qui n'existent pas, mais à qui vous donnez, en les créant, toute la vraisemblance qui représente à nos yeux la vérité. Vous ralliez Thistoire d'une opinion à celle des sentiments naturels de l'homme et à celle des lois et des usages de nos temps barbares, qui ont dû la faire naître. A'ous faites parfaitement voir comment elle a dû survivre aux causes mêmes qui l'ont produite, et qui en partie ne subsistent plus. Cette marche heureuse et ce développement pourraient s'appliquer à l'histoire de presque toutes nos opinions et de nos préjugés modernes, qui, nés de l'ignorance, se conservent avec nos lumières, nés dans la barbarie, restent encore dans l'état de civilisation, et offrent chez tous les peuples de l'Europe un mélange bizarre et un contraste singulier d'usages, de vices, d'erreurs, de vertus, de connaissances et de lois qui se combattent. Nous ressemblons dans notre marche à ce serpent de la fable, qui, avec une seule tête, a pu aisément franchir d'une partie de son corps les buissons qui l'arrêtaient, mais dont les cent queues, pliées et repliées de mille manières, sont restées dans les broussailles, à travers lesquelles elles n'ont pu passer. Il faut le délivrer de cette partie de lui-même, pour qu'il puisse continuer sa route.
Votre second discours prêtait plus à l'éloquence, et vous en avez tiré un grand parti. J'aime fort le morceau où vous peignez si bien l'espèce de terreur avec laquelle un jeune homme, rejeté jusqu'alors du sein d'une famille, et qui ne répondait que de lui-même à la société, en retrouvant ou redemandant à la loi des parents, va désormais entrer en partage de tous les hasards de flétrissure et d'infamie, à laquelle
l6^ THOMAS ET SES AMIS
un préjugé barbare peut l'associer. Cette idée est belle et vraiment éloquente. Et l'histoire de cette famille malheureuse, dont le crime d'un seul a détruit les vertus, le bonheur et les talents ! Et ce jeune homme si intéressant et né pour les vertus, qui, échappé du pied de l'échafaud d'un père, pauvre et orphelin, implore la pitié, est repoussé de toutes parts par l'horreur et le mépris, et dont l'âme dégradée devient féroce, pour se venger d'une société féroce qui le repousse et le rejette hors de son sein ! Il est impossible de peindre avec plus de chaleur et de force les effets terribles du préjugé ; c'est les mettre en drame et en action, ce qui est bien plus puissant sur les esprits que tous les raisonnements du monde. Jamais la logique n'a déraciné un seul préjugé ni une opinion populaire : il faut ébranler l'âme et l'imagination, comme vous avez fait.
Je retrouve le même caractère et le même genre de beautés dans plusieurs morceaux du troisième discours, surtout dans celui oii vous faites voir comment les lois se sont, pour ainsi dire, rendues les protectrices du préjugé, et se sont associées à lui par la barbarie des supplices. Il y a là une peinture elTrayante, et ime réclamation bien noble de l'humanité dans la punition môme du plus grand des crimes. Ce morceau était dillicile et environné d'écueils, et vous avez su les éviter avec beaucoup d'art. Le sentiment qui vous anime vous sert de sauve-garde ; et vous couvrez, pour ainsi dire*, de toute la pitié du genre humain celle que vous inspire un monstre même. Le morceau de la fin, et cette famille désolée que vous amenez au pied du trône, présentent un tableau doux et touchant, et l'emploi le plus attendrissant de l'autorité royale.
Je regarde, Monsieur, l'ensemble de ces trois discours comme un des meilleurs ouvrages que nous ayons,, et par son utilité et en même temps par l'exécution. Vous vous êtes défendu partout de cette exagération qui ressemble ellemême à un préjugé, et qui par là même est moins propre à le combattre. Vous avez partout cette mesure qui ne met jamais en défiance celui qui écoute contre celui qui parle. Je vous remercie et pour moi, et pour la nation, et pour les malheureux à qui un si bon ouvrage ne peut manquer d'être utile. Il doit fixer les regards du public, et peut-être réveiller ceux du gouvernement sur l'effet d'une opinion qui, comme
VOUS le remarquez fort bien, ne doit point être anéantie tout à fait, mais modifiée et conduite par la justice.
Les autres morceaux que vous avez réunis dans le même volume sont tous intéressants par les vues du bien public, et la philosophie éclairée que vous mêlez à la discussion de nos lois. Vous raffermissez Talliance des lois avec la politique et la morale. Vos réflexions, surtout sur la réforme de nos lois criminelles, me paraissent une table excellente des grands objets qu'il y aurait à examiner et à traiter dans cette partie. Cette table, si comte, est comme ces éclairs qui découvrent dans la nuit un vaste horizon (i).
Je suis bien charmé que vous ayez goûté et senti l'ouvrage de M. Necker, comme il me le paraît par ce que vous m'en dites dans votre lettre. L'habitude des sentiments et des idées qui vous occupent ont dû porter bien avant dans une àme telle que la vôtre l'estime et l'admiration d'un tel ouvrage. Je trouve que ceux qui le déchirent se punissent eux-mêmes parleur propre avilissement.
Je pense comme vous sur la comédie de notre ami commun. Tous les changements qu'il y a faits sont excellents, et la pièce a un mérite fort supérieur à celui qu'elle avait d'abord, quoiqu'elle en eût déjà.
J'ai pris bien sincèrement part à la nomination de M. Target à l'Académie, et j'ai regretté de ne pouvoir lui donner moi-même mon suffrage. Sa réputation générale de talents et de probité a dû réunir les voix en sa faveur. J'y ai joint la mienne de loin, quoiqu'elle lui fût inutile, et j'aurai grand plaisir à mon retour de me trouver rapproché de lui. S'il y avait eu une Académie à Rome, les grands orateurs du barreau n'en auraient pas été sûrement exclus.
Adieu, Monsieur; je vous embrasse et vous remercie de nouveau. Agréez ma reconnaissance et mon inviolable attachement.
Thomas.
(r) Ici se termine la partie éditée de la lettre de Thomas. Mais vuie phrase a été ajoutée : « Encore quelques ouvrages pareils, Monsieur, et vous aurez la réputation solide et bien méritée d'un excellent esprit et d'un de nos bons écrivains. » Cette phrase n'est pas dans la copie que nous avons sous les yeux.
l66 THOMAS ET SES AMIS
Une lettre si flatteuse et si étudiée méritait des remerciements. Lacretelle n'eut garde d'y manquer.
Quelle bonté à vous, Monsieur, d'être entré avec moi dans de si longs détails sur mon ouvrage ! Je ne puis vous dire combien j'en suis touché. Je ne vous dirai pas que vous vous êtes récompensé vous-même par la satisfaction intérieure de répandre tant de grandes idées en un style si noble dans une simple lettre. Il vous faut, dans tout ce que vous faites et ce que vous écrivez, d'autres jouissances, des jouissances qui aillent jusqu'à votre âme. Eh ! bien, Monsieur, je puis vous en offrir de telles : Vous avez mis du repos dans mon esprit et du bonheur dans mon cœur.
Je sentais confusément une partie du jugement que vous avez porté, tout favorable qu^il me soit. Je croyais avoir yn peu atteint ce double mérite du bon esprit et de l'intérêt que j'avais tant cherché à porter dans mon ouvrage; mais c'est vous qui m'en donnez la conviction ; je m'appuie avec une double sécurité sur une estime telle que la vôtre, et ma confiance me donnera des forces pour une autre occasion. Véritablement, Monsieur, les gens de lettres de premier ordre ne peuvent pas faire un plus noble emploi de la matu-rite de leur talent et de l'autorité de leur gloire que d'imposer ainsi leurs pensées à ceux qui ont encore un si grand besoin de savoir ce qu'ils ont fait et ce qu'ils sont bons | à faire. Je tire cette observation du bien même que cette conduite de votre part m'a fait plus d'une fois.
En lisant votre longue et belle lettre, en recevant de vous des éloges si honorables, je me rappelais avec une tendre reconnaissance que c'était à vous en grande partie que je devais ce sentiment de soi-même, ce courage de ses forces, sans lequel on cède à toutes les amertumes de la carrière littéraire, et que j'ai éprouvées plus qu'un autre. La première fois que j'ai publié un ouvrage, j'étais dans le doute le plus sincère et le plus inquiétant. Je ne savais si j'avais du talent, et si je pouvais me fier à celui que je pouvais annoncer. Il était temps encore de ne point m'engager, et
j'étais tout prêt à reculer. Le seul ami que je pusse consulter était Monsieur Garât ; mais il était jeune comme moi (i), et je craignais les illusions de la jeunesse jusque dans cet esprit riche et fort qu'il a fait connaître tout en se montrant (2). Je pris avec moi-même la résolution d'interroger votre bonté, et de m'en rapporter à votre goût et à votre conscience. Vous m'avez donné de puissants motifs d'encouragement, et depuis je me suis cru assuré de quelque succès. Ainsi donc. Monsieur, vous aurez toujours votre part dans tout ce que je pourrai faire d'un peu distingué, et mon cœur vous la réservera toujours avec un plaisir nouveau. Vous avez sûrement oublié ce bienfait que je vous dois, et je suis bien aise d'avoir à vous l'apprendre pour le rendre plus intéressant à votre âme.
Vous me dites que mon livre doit faire une forte impression sur le public. Hélas! Monsieur, j'ai lieu de craindre que le public ne se soucie fort peu de tous ces sujets-là, et qu'il ne prenne pour médiocrité cette sagesse d'esprit dont vous me louez. 11 m'a paru que mon livre avait inspiré une grande estime à un certain nombre de bons juges ; mais apparemment qu'il n'y a rien de communicatif dans leur estime, car mon ouvrage n'a point produit ce qu'on appelle de l'effet dans les sociétés, ce dont je me passerais assez tranquillement ; mais de plus il se vend très lentement, ce que je ne vois pas avec la même indifférence ; et le peu qui s'en vend va dans les provinces. 11 est vrai qu'il n'a encore passé ni par les éloges, ni par les injures des journaux Mon libraire attend du mouvement dans ce moment de crise; je l'espère un peu aussi. Si quelque chose pouvait me dédommager de ce genre de mauvais succès, c'étaient votre lettre et le prix de « l'ouvrage le plus utile » que l'Académie paraît disposée à me donner. Mais ce prix, échu actuellement, ne sera jugé qu'au mois de juillet, avec les autres, pour être proclamé au mois d'août (3).
(i) Dominique-Joseph Garai est né le 8 septembre 17/19.
(2) L'esprit que Garât a fait connaître des qu'il s'est montré lui a valu trois prix d'éloquence : V Eloge de Fabbé Snger (1779), l'Eloge de Monlau:ier (1781), l'Eloge de Fonlenelle (1783).
(3) Ce prix, créé par !VI. de Montyon, a été décerne seulement à Lacrctelle en uoùt 178G. L'opinion publique en a ratifié l'at-
l68 THOMAS ET SES AMIS
Je vais vous dire encore un autre décret de l'Académie qui vous fera plaisir. Monsieur de Saint-Lambert a proposé incessamment d'engager l'Académie à recommander aux bienfaits du roi MM. Garât et Ghabry(i), et moi. Ce dernier a dii, hier, voir son second volume récompensé par le prix d'encouragement. Je ne sais pas encore les dernières nouvelles là-dessus.
Le livre de M. Necker conserve encore une forte part dans l'attention publique. C'est pour moi un des plus beaux livres. Je suis frappé du caractère de l'homme, comme de quelque chose d'extraordinaire; jamais la passion de la gloire n'a eu ni cette énergie, ni cette franchise. Les vues du Ministre sont toujours grandes et tempérées par toutes les modifications que nos petits esprits et nos petits gouvernements exigent. Je désirerais souvent de plus hauts principes de législation. Je suis vivement afUigé de voir le beau caractère et le grand génie de M. Turgot si complètement méconnus et quelquefois outragés par un si digne rival, qui cependant ne conservera sur lui que l'avantage d'un plus grand éclat de talent. Tl me paraît au plus haut degré d'un bout à l'autre du livre. Son originalité l'approche tour à tour de nos plus grands écrivains, et lui laisse toujours une physionomie propre. Le style de l'auteur, comme son àme, vil de cette impétuosité de gloire qui produit les plus grandes choses, sans les marquer du cachet de la perfection.
Adieu, Monsieur, conservez-moi toujours votre amitié, comme la chose à laquelle je mets le plus de prix.
Thomas est frappé, dans les remerciements de Lacretelle, de celte pensée : « Répandre tant de grandes idées
tribution à l'ouvrage Sur les préjugés des peines infamantes. Un autre prix Montyon, accordé le même jour au livre des Synonymes, de l'abbé Roubaud, a soulevé au contraire des protestations.
(i) Sur Chabry, voir le § XVII de notre étude sur l'Académicien Thomas.
en un style si noble dans une simple lettre ! » En effet, c'est presque un article de critique qu41 a fait sans s'en douter. Pourquoi ne pas le publier, cet article, puisque Lacretelle se désole de n'avoir « encore passé ni parles éloges, ni par les injures des journaux? » Et aussitôt il reprend la plume et adresse au Mercure de France une étude qui figure dans le numéro du i juillet 1785, p. 8.
Lacretelle propose la réforme de quelques lois de nature à favoriser la destruction du préjugé qui entache toute une famille, déshonorée par les peines infamantes encourues par un de ses membres. C'est une attention de tous les dépositaires de la puissance pubhque à n'accorder à ce préjugé aucune autorité dans leurs décisions ; c'est aussi, de la part du chef de la nation, une déclaration publique qu'il le regarde comme injuste et accordera à ceux qui en seront victimes des marques de considération quand ils en seront dignes. (( Peut-être, dit avec raison Thomas, M. de Lacretelle insiste-t-il trop sur ce dernier moyen : ce n est pas un crime, mais ce n'est pas non plus un mérite d'appartenir par le sang à un coupable ; et 1 intérêt du peuple exige que les grâces du souverain ne soient jamais que des actes de justice. Ces marques de considération et d'égards devraient donc être extrêmement rares, d'autant plus qu'en cherchant à détruire un préjugé, on risque de manquer son but, si on attaque en même temps le sentiment naturel auquel ce préjugé doit son existence. »
Thomas ajoute qu'il est un moyen de faire disparaître le préjugé, c'est de l'attaquer, comme le fait Lacretelle, « avec les armes que la raison peut y opposer )). Et il conclut que l'ouvrage couronné à Metz « sait inspirer l'intérêt pour les malheureuses victimes
de ce préjugé par les peintures vraies, mais terribles, des maux auxquels une fausse opinion les condamne. C'est ici une de ces questions où le raisonnement seul ne suffisait pas. Plus les opinions qu'il faut attaquer sont absurdes, plus la raison a besoin du secours de l'éloquence ». Les encouragements de Thomas, qui avaient affermi la vocation de Lacretelle et lui avaient donné confiance en ses talents, lui firentbientôt défaut. L'article du Mercure est le dernier qui ait été écrit par l'auteur des Eloges. En mourant au mois de septembre suivant, il put au moins se rendre cette justice qu'il avait mis Lacretelle sur une bonne voie et préparé par ses conseils un avenir brillant à un homme de cœur.
L'académicien Chabanon.
Michel-Paul-Guy de Chabanon, né à Saint-Domingue en 1780, mais élevé en France, est le type de lamateur.
Amateur de musique, violoniste habile, le meilleur des élèves du chevalier de Saint-Georges (i), il fait avec talent sa partie dans un Concert cVamateurs qui se réunit dans l'hôtel Soubise, et dont La Harpe dit :
(i) Le chevalier de Saint-Georges, né à la Guadeloupe le 25 décembre 1745, doué d'une force physique surprenante, pratiquait avec succès ce que nous appelons aujourd'hui les sports. Ecuyer de Mme de Montcsson, capitaine des gardes du duc de Chartres, il avait un remarquable talent de violoniste. Il s'associa à Gossec pour fonder les Concerts cVamateurs, dont il fut le directeur et le premier violon. Il a composé la musique de plusieurs opéras-comicjues, des sonates et des symphonies, et mourut le ra juin 1799.
(( Il n'y a pas d'exécution plus soignée et plus parfaite que celle de ce concert. »
Amateur de femmes aussi, et plus encore, Chabanon consigne sur ses tablettes le récit de ses bonnes fortunes sentimentales et décrit avec une indiscrète complaisance ses passions extravagantes et successives pour Mme de ***, pour Lucinde et Barsine^(i).
En 1760, âgé de trente ans à peine, il devient, grâce à M. de Foncemagnè(2), memlDre, amateur toujours, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (3). Il lui faut justifier son titre, et le violoniste se fait compositeur de sonates et musicographe, cependant que l'ancien amant des Lucindes et des Barsines se met à étudier à fond le grec et le latin et à écrire à la fois des poésies légères, des tragédies, des comédies, des opéras. Il touche à tous les genres de littérature habilement, quoique sans génie, et n'est pas plus tôt entré à l'Académie des Belles-Lettres qu'il s'efforce d'appartenir un jour au groupe des Quarante immortels. C'est, au demeurant, le meilleur homme du monde, doux, aimable, léger, et, dès qu'il a goûté aux honneurs
(i) Tableau de quelques circonstances de ma vie, ouvrage posthume publié par Saint-Ange en 1795, Paris, Forget, in-8.
(2) Etienne Lauréault de Fouccmagne, né à Orléans en 1694, d'abord oratorien, puis, en 17&3, sous-gouvernetu- du duc de Chartres, était entré à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres en 1722; il y jouissait d'une grande autorité, et était consulté sur toutes les décisions à prendre. Très travailleur, il était versé dans les littératures grecque et latine, dans la bibliographie et les sciences historiques. Inspecteur de l'Imprimerie royale en 1785, il entra deux ans après à l'Académie française à la place de Bussy-Rabutin, évoque de Laon. 11 soutint contre Voltaire une lutte épique à propos du testament politique de Richelieu. Il est mort le 26 septembre 1779.
(3) Chabanon demeurait alors rue du Doyenné Saint-Louis du Louvre,
suprêmes, il est encore plus sympathique, parce qu'alors il devient sage et modeste.
Sans accorder à ses œuvres plus d'importance qu'elles n'en méritent, nous étudierons surtout Chabanon dans ses rapports avec Thomas.
Après avoir écrit en janvier 1^63 dans le Mercure de France une Lettre sur les propriétés de la Langue française qui contient une critique de VJphigénie enAulide de Gluck, Chabanon donne en 176^ un Eloge de Rameau, dont il est un admirateur passionné et qu'ila connu dans l'intimité : « Qu'ai-je à faire pour célébrer M. Rameau, dit-il P A renouveler, si je puis, parmi mes concitoyens, le souvenir des sensations qu'ils ont éprouvées à la représentation de ses ouvrages ; à placer ma nation tout entière à ce théâtre d'enchantement où la muse des vers lyriques ayant conduit Rameau, lui montra les cieux, la terre et les enfei:s, et lui dit : Voilà ton domaine ; j'en égale l'étendue à celle de ton génie. »
Chabanon considère Rameau comme symphoniste et soutient avec raison que, dans ce genre, il n'eut jamais de modèle ni dérivai. 11 développe la métaphysique des sons et discute avec compétence tous les secrets de l'harmonie. Il compare le « musicien symphoniste avec le musicien vocal », et donne la préférence au premier. Il analyse les airs de violon, les divertissements et les ouvertures des partitions de Rameau, dont le seul défaut, d'après son panégyriste, est d'avoir simplement perfectionné la musique vocale au lieu de l'anéantir pour y substituer un chant. Le vice du (( vocal français » fit de noire opéra, c'est le récitatif tel que nous le pratiquons : espèce d'amphibie, moitié
chant, moitié déclamation, mais qui, n'étant ni l'un ni l'autre, les représente tous deux et empêche qu'ils ne soient ce qu'ils devraient être. Rameau semble avoir entrevu la véritable formule par le seul instinct de son génie ; il n'a pas eu la force de la réaliser et de l'imposer. (( Cet ouvrage, conclut V Année littéraire (17G/I, tome VIII, p. 289), doit faire beaucoup d'honneur à M. Chabanon. On y voit réunies la sensibilité d'un ami et la connaissance d'un artiste éclairé. Le style, en général, est rapide, pittoresque; on pourrait lui reprocher de sortir presque toujours de la simplicité de VEloge. Mais comment louer Rameau sans éprouver cet enthousiasme qui enfante les images et rapproche la prose de la poésie ! Heureuses hardiesses dont si peu d'écrivains sont coupables ! »
Chabanon a publié en outre sur la musique différents mémoires dans le Recueil de r Académie des Inscriptions ; mais Fétis(i) est beaucoup moins indulgent cjue V Année littéraire dans le jugement qu'il porte sur ces travaux : « Dans ses ouvrages, pleins d'idées vagues et de déclamations oiseuses, Chabanon n"a rendu aucun service réel à l'art. 11 était fort peu versé dans la théorie, et toutes ses vues se sont tournées vers une espèce de métaphysique obscure, qui n'est d'aucune utilité. Ce que ce littérateur- musicien a donné de meilleur consiste en trois Mémoires, oiiles problèmes d'Aristote concernant la musique sont traduits et commentés. »
Chabanon a traduit et commenté Aristote à propos de musique. De la musique il passe à la poésie, et donne une traduction en vers de la seconde Ode pyt/iique de Pindare, lue en avril ou mai 1762 à l'Académie
(i) BiograpJue universelle des Musiciens, Paris, Firmln-Didot, 1867. Tome II. p. 2l\l\.
l'jli THOMAS ET SES AMIS
des Inscriptions. Traduction assez libre d'ailleurs, car l'auteur nous prévient que ses strophes ne correspondent pas toujours à celles de Pindare, qu'elles ne sont pas de même mesure et n'ont pas le même nombre de vers. Les vers de Ghabanon sont harmonieux ; c'est l'essentiel. Applaudis longuement par ses collègues, ils ont été publiés en janvier 1-^63 dans le Journal historique des matières du temps, p. 43.
Suivant la mode, comme tous ses contemporains, Ghabanon se présente aux concours de l'Académie française. En 1764, il envoie un poème sur le Sort de la poésie en ce siècle philosophique. Il y sonne le glas d'alarme. Le public, dit-il, n'aime plus aujourd hui les vers ; la faveur des lecteurs se tourne du côté de ceux qui cultivent la raison et la philosophie. Que, loin de nuire aux poètes, la philosophie et la raison embellissent leurs œuvres et les encouragent ! La Grèce et Rome ne possédaient-elles pas en même temps des champions illustres de ces deux arts, appelés à s'entr'aider et se fortifier ?
Au siècle des Césars et dans la Grèce antique
On a vu se former ralliance publique
De la Philosophie enchaînée aux Beaux-Arts.
Cette reine sur eux étendait ses regards,
Et guidait en riant cette troupe folâtre
Du Permesse au Lycée, et du Cirque au théâtre.
Quelquefois de ses sœurs empruntant les atours,
La sévère Uranie inspira les amours ;
Ainsi que de Junon la majesté sacrée.
Des voiles de Cypris adroitement parée.
Sous ces riches tissus respirait les plaisirs,
Et du maître des cieux enflammait les désirs.
Ainsi, développant une science obscure,
Lucrèce osa parler la langue d'Epicure,
Heureux que par les vers son ouvrage embelli
Ait pu se dérober aux ombres de l'oubli.
THOMAS ET SES AMIS l'y 5
Celte thèse valut à Chabanon un troisième accessit, approuvé par Grimm, qui écrit : « Quoiqu'on ne trouve dans ce poëme rien de bien lumineux, il y a des vers bien faits et on le lit avec plaisir. » (^Correspondance littéraire, septembre 176/i).
En publiant ses vers, Chabanon y ajoute une Dissertation sur Homère, considéré comme poêle tragique, morceau dans lequel il y a plus de bavardage que d'idées (i), et une faible tragédie en un acte : Priam au camp d'Achille. C'est^ pensons-nous, la première fois qu'un auteur se permettait de rompre avec la tradition condamnant la tragédie à comporter toujours, au prix de quels remplissages parfois ! le chiffre fatidique de cinq actes. C est d'ailleurs la plus grande originalité de la pièce de Chabanon, dontV Année littéraire donne une analyse détaillée (2).
Peut-être faut-il voir l'origine des relations entre Chabanon et Thomas dans les loyales compétitions académiques auxquelles tous deux se livraient. Toujours est-il qu'en septembre 1768, l'auteur de l'Eloge de Sully recevait la lettre suivante :
A Paris, le 5 septembre.
Je suis trop enchanté, Monsieur, de votre discours sur Sully et des notes qui y tiennent pour ne pas vous en faire mes sincères compliments. Je diviserais l'éloge de votre ouvrage en autant de parties que vous en avez donne à
(i) Cette dissertation avait été lue à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le i5 avril 1760. (a) Tome III de 176^, \x- 217.
VEloge de votre héros (i), et j'y loue le style, les connaissances et le courage avec lequel vous l'avez composé. Je n'ai pu m'empêcher d'être surpris, je vous l'avoue, que, du sanctuaire des Muses et des douces retraites qu'elles habitent, vous eussiez étendu vos regards sur tant d'objets moins vieux, ce me semble, mais plus importants en effet ; finances, politique, commerce, fortifications, rien ne vous est absolument neuf, et vous avez, par la multiplicité de ces connaissances, fécondé l'heureux naturel de votre esprit.
Ces ressources acquises à votre âge, celte étendue de lumières, m'ont d'autant plus étonné, que je vous ai lu dans un moment ovi cent distractions in,volontaires, jointes au libre sommeil de rindolence, m'ont arraché à toute espèce de travaux, même à ceux de la lecture. C'est sous vos auspices que j'y rentre. Le plaisir que j'ai eu à vous lire me rappelle qu'on lit quelquefois avec plaisir.
Continuez, Monsieur, développez de plus en plus vos talents et multipliez vos succès ; les uns et les autres sont faits pour vous faire des envieux. Jamais du moins je ne serai du nombre. La nature qui, selon vous, « varie à Tinfini les facultés intellectuelles de l'homme comme les propriétés des êtres physiques », n'a point fait entrer en moi ce levain amer dont elle Ibrme le cœur des envieux. Le mien partage et partagera toujours d'autant plus volontiers votie gloire, que l'élévation de votre âme la justifie lorsque vos talents vous l'obtic^nnent. Conservez-moi, Monsieur, quelque part à cette amitié naissante que nous avons établie de loin et sans nous être beaucoup pratiqués. Je me ferai un plaisir d'en resserrer les nœuds, lorsque nous pourrons vivre un peu phis ensemble.
J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Ghabanon.
Mille amitiés, je vous prie, à Monsieur d'Angivilliers.
Suscj'iption : A Monsieur Monsieur Thomas, secrétaire de Monsieur le duc de Praslin, à Versailles.
(i) L'Eloge de Sully est divisé en trois parties.
(( L'amitié naissante w entre Thomas et Chabanon se développe rapidement à mesure qu'ils « se pratiquent » davantage, et le ton cérémonieux fait vite place à l'abandon et à la confiance. Chabanon donne de cette confiance une preuve irréfutable en consultant son nouvel ami sur une tragédie qu'il a mise sur le chantier, car Priam au camp d'Achille n'était qu un essai, bientôt suivi d' Eponine , de Virginie et d'Eudoxie.
Eponine a été représentée au Théâtre français le 6 décembre 1762. Le public l'attendait avec impatience ; depuis longtemps, toute la salle était louée pour la première représentation ; Hippolyte Clairon était la principale protagoniste, et malgré tout le bruit fait autour de la pièce, ce fut une désillusion générale. Le drame n'était que médiocre : il parut détestable ; la versification était faible, le style alourdi de boursouflures, de métaphores obscures et d'hyperboles gigantesques qui amenaient sur les lèvres des sourires sceptiques. L'exposition du sujet traînait en longueur et ne commençait qu'au troisième acte. Un spectateur pressé avait quitté la salle avant ce troisième acte en s'écriant : (( Je m'en vais, puisque décidément ils ne veulent pas commencer (i) », et beaucoup l'avaient suivi dans sa retraite. L'auteur voulait retirer sa pièce; la Clairon le décida à 'tenter une seconde représentation que la claque, conduite par les jeunes frères de Chabanon, ne parvint pas à soutenir efficacement (2).
(i) Victor Fournel, Curiosités théâtrales, p. 197.
(2) Grimm est bien sévère pour la tragédie de Chabanon. « Eponine, dit-il, vient de paraître sur le théâtre de la Comédie française, et de tomber, comme on dit, tout à plat. Avec elle
Chabanon chercha une revanche avec Virginie et intéressa Voltaire (i) à ce nouvel effort. « Je soupçonne son histoire d'être fort romanesque ; elle n'en sera pas moins intéressante », lui écrit, le i3 novembre 1765, Voltaire, qui revient à la charge le /j décembre suivant : « Voulez- vous savoir, Monsieur, l'effet que fera Virginie; envoyez-la nous. S'il y a deux rôles de
disparaisseat les espérances que, sur la périlleuse parole des connaisseurs, nous étions tentés de fonder sur l'auteur
« Tous ceux qui ont assisté aux lectures faites dans ditlérenls cercles, beaux esprits, amateurs, gens de lettres, gens du monde, parlaient de cette pièce comme d'un piodige. En effet, c'est un prodige d'imbécillité et de faiblesse, et nos connaisseurs sont des gens bien étonnants.
« Ce qui frappe principalement dans tout le cours de la pièce et dans toutes ses parties, c'est la stérilité du génie; M. de Chabanon n'y a nulle ressource. Il s'embarrasse de son sujet, do ses personnages, de ses situations ; il ne sait rien développer, rien mettre en œuvre ; il ne sait ni faire naître des incidents, ni s'en débarrasser ; ni former une intrigue, ni la conduire ; il ne sait ni commencer ni finir Les amis du poëte ont voulu le sauver par la versification ; je n'en connais pas de plus faible ni de moins tragique : ce sont des vers lyriques, mais si fluets, si familiers, qu'on sait presque toujours le second après avoir entendu le premier. Pas un vers de force, peu de sentiment, des idées communes, des comparaisons disparates, et, en tout, plus convenables à la pastorale qu à la tragédie ; le premier acte, surtout, est rempli de madrigaux qu'Emilie débite à la louange d'Eponine. Le portrait qu'elle en fait pourrait plaire dans une égloguc ; c'est une vraie moutonade.
« Finissons par une observation générale et plus importante ; c'est que ce goût d'entasser événement sur événement, de montrer des tombeaux et des poignards, de se tirer d'affaire par des escamotages, se répand de plus en plus parmi nos auteurs dramatiques, et trahit la stérilité de leur génie et l'impuissance où ils sont de faire des scènes et de trouver les discours vrais des passions et des grands intérêts. Si ce goùj continue, notre théâtre tragique deviendra incessamment une boutique de marionnettes. » (^Correspondance littéraire, décembre 1762).
(i) Dalembert avait écrit le 20 août 176/j à V.oltaire pour lui recommander Chabanon et sa Virginie.
femmes, je aous avertis que j'ai chez moi deux bonnes actrices, l'une ma nièce Denis, l'autre ma fille Corneille. )) Virginie est aussitôt mise à la poste à destination de Ferney ; mais l'enthousiasme de Voltaire ne tarde pas à tomber. « Nous avons lu Virginie à tous nos acteurs, écrit-il le i3 janvier 1766 au comte d'Argental (i) ; aucun n'a voulu accepter un rôle. Je ne sais pas si la troupe de Paris est plus difficile que celle de Ferney ; mais on a trouvé l'intrigue froide, la pièce mal construite, sans aucun intérêt, sans vraisemblance, sans bonté ; on ne peut être plus mécontent. Il se pourrait qu'après notre jugement, rendu au pied du mont Jura, en Sibérie, la pièce réussît à Paris, puisque le Siège de Calais (2) a réussi. Mais je me sens de l'amitié pour M. de Chabanon, et je ne peux lui déguiser mes sentiments. Je voudrais bien ne pas lui déplaire en lui disant la vérité, et je ne peux mieux m'y prendre qu'en la faisant passer par vos mains. Vous êtes fait pour rendre la vérité aimable, lors même qu'elle condamne son monde. »
Chabanon annonce son départ pour Ferney.
Le 10 février 1766, nouvelle lettre de Voltaire à d'Argental : « Nos montagnes de neige n'ont pas encore permis à M. de Chabanon de venir chercher sa Virginie. )) Chabanon arrive pourtant, et nous raconte (3)
(i) Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental, né à Paris le 20 décembre 1700, mort au même lieu le 5 janvier 1788, avait été le condisciple de Voltaire à Louis-le-Grand. D'abord diplomate, puis conseiller au Parlement de Paris, il épousa en 178.7 Mlle du Bouchet, et tous deux, surnommés par Voltaire « ses anges», s'intéressaient vivement au mouvement littéraire et pi-otégeaient les jeunes auteurs.
(2) Le Siège de Calais, tragédie de du Belloy, créée à la Comédie française le i3 février 176D.
(3) Tableau de quelques circonstances de ma vie ; Anecdotes sur Voltaire, p. ro4-
t8o THOMAS KT SES AMIS
son entrevue avec le « vieux malade ». « Il me dit que le talent de Racine, combiné avec celui de Corneille, ne ferait pas réussir ce sujet sur notre théâtre... La difficulté d'un travail, loin de m'en dégoûter, me le fait trouver plus piquant. Si d autres soins et celui du repos ne m'eussent pas éloigné du théâtre, il est vraisemblable que mon obstination se serait roidie contre les difficultés du sujet de Virginie. »
Chabanon ne nous dit pas que, malgré Voltaire, il a essayé d'intéresser au sort de Virginie les Comédiens du roi. Une lecture a été faite de sa tragédie au Théâtre français ; tout le monde fut de l'avis de Voltaire, et Virginie n'eut pas 1 honneur d'aborder la scène.
Cependant Chabanon a bientôt « d'autres soins ». Puisque Virginie ne plait pas, loin de s'obstiner, il part sur une autre donnée : Emloxie. Cette impératrice, après avoir épousé Maxime, découvre qu'il est l'auteur de la perte de Valentinien, son premier époux. Liée par ses serments, par les instances du Sénat, elle se voit réduite à venger l'un de ses maris sur l'autre. Elle a recours à Genséric, roi des Vandales, et lui confie ses ressentiments. Celui-ci profite de la circonstance pour s'emparer de Rome, qu'il met à feu et à sang.
Chabanon a bâti un plan : mais deux scènes le préoccupent tout particulièrement dans le rôle de Gontharis, l'envoyé du roi des Vandales, et il a consulté Thomas, auquel, répète-t-il ( i ) , on n'a jamais inutile-
(i) « Si tes propres ouvrages, dit Cliabanon s'adressant à Thomas, n'attestaient pas la fécondité de ton imagination, les seuls ouvrages de tes contemporains en seraient un témoignage
THOMAS ET ShS AMIS ibl
ment demandé des conseils. Et il le remercie de tout cœur en ces termes (lettre de la fin de 1766 ou du commencement de 1767, d'après l'allusion qui s'y trouve à l'élection de Thomas à l'Académie) :
Je vous remercie de vos observations, mon cher ami ; on est bien heureux de trouver dans ceux qui peuvent nous éclairer autant de zèle pour prêter leurs lumières.
Je crains toujours pour les deux scènes de l'ambassadeur, parce que l'une n'est que de pur compliment au deuxième acte, et que l'autre, au troisième, ne peut avoir d'autre but que de préparer aux propositions qu'il fera au quatrième acte, quand le secret sera découvert. Je crains aussi de ne pouvoir pas donner assez d'énergie aux sentiments d'£'u(/oa:/e, par la raison qu'elle en a plusieurs, et qu'au fait, quelqu'un bien occupé d'un objet ne songe pas à parler d'un autre. Enfin, mon ami, je ferai comme je pourrai ; je vais toujours reposer ma tête sur cet objet. Celui dont je m'occupe présentement n'est, ma foi, pas sans difficulté. Ainsi, de tous côtés, ce ne sont qu'obstacles à surmonter. On lutte, on combat; on espère, et puis on désespère,'et tout cela s'appelle vivre.
Bonjour, mon cher et très estimable ami ; je vous souhaite les poumons de Stentor, et de fatiguer ceux de la Renommée à publier votre gloire. Je ferai de grand cœur chorus avec elle.
Recevez mes tendres embrassements ; ils partent d'une âme sincère, et par conséquent ne sont pas sans prix.
suffisant! Quel auteur n'apprit pas de loi ce qu'il convenait d'ajouter, de changer, de retrancher à son ouvrage? On eût dit quelquefois que le désir d'obhger te fournissait des lumières, tant tu conseillais utilement dans des genres qui semblaient étrangers à ton génie ! Que la race future apprenne par ces Mémoires quel fut le bonheur de ceux qui purent vivre auprès de toi ! Qu'elle apprécie le bonheur plus grand de celui qui, comme moi, put l'appeler son ami, s'ouvrir à volonté l'accès de ton âme, et pénétrer jusque dans son intérieur le plus reculé ! » (^Tableau de quelques circonstances de ma vie, p. lab).
l82 THOMAS ET SES AMIS
Après les conseils de Thomas, ceux de Voltaire. Chabanon retourne à Ferney, porteur de sa tiagédie, dans laquelle, d'accord avec la plupart des hommes de lettres consultés par lui, il avait donné à Eudoxie une violente passion pour Maxime. Selon Voltaire, au contraire, l'amour dégradait l'héroïne. « Il voulait, écrit Chabanon, qu'Eudoxie ne fût qu'impératrice, et que sa vengeance ne fût retenue que par le titre d'époux, qui, près d'elle, servait d'égide à Maxime » (i).
Chabanon ne céda pas, et il paraît bien avoir eu raison : mais pendant les six ou huit mois qu'il passa à Ferney, l'on ne parla que d' Eudoxie et des divergences entre le disciple et le maître.
En mai 1767, Chabanon racontait à Dalembert cet incident, en le chargeant d'en faire part à Thomas. Dalembert fit mieux ; il envoya à Thomas la lettre ellemême de Chabanon, qui s'est ainsi trouvée dans nos papiers :
Ferney, 5 mai.
Vous avez appris, mon cher ami, par d'Antraigues (2) le peu de succès que ma pièce a eue auprès du maître. Il faut vous l'avouer : il ne m'a pas dit un mot pour me consoler de la sévérité de ses critiques ; il semblait qu'il n'approuvât rien. J'ai dû en être étonné et même un peu chagViné ; mais il faut se rendre justice et convenir qu'un homme si supérieur en ce genre est plus difficile qu'un autre, et qu'il loue rarement. Au reste, l'amour-propre est comme les corps élastiques ; il faut qu'il s'applatisse pour rebondir
(i) Tableau de quelques circonstances de ma vie, p. 124- (2) Emmanuel-Louis-Henri de Launoy, comte d'Antrais;ues, [jubliciste, ami des Encyclopédistes,
ensuite. Peut-être le mien, un peu mis en presse d'abord, pourra-t-il se relever. Je tiens fortement à mes idées contre celles de mon maître, et cette espèce d'opiniâtreté ne lui déplaît pas. Il voudrait qu'' Eiidoxie fût une femme fort vindicative, en qui l'amour de son fils s'unît à l'amour du trône et des grandeurs. Ce plan ne me plaît point du tout ; je n'aime ces femmes héroïques ni dans le lit ni sur le théâtre. Si « l'homme qui réfléchit est un animal dépravé », la femme qui est si courageuse est plus dépravée encore. Les femmes plaisent par leur sensibilité, par leur faiblesse; demandez à Mademoiselle de Lespinasse si cela n'est pas' vrai. Ce qui nous plaît et nous attache en elles est ce qui fait couler nos larmes au théâtre. D'ailleurs, à quoi ressemblerait l'amour de Maxime pour cette altière virago.»* jN'aurait-il pas bonne grâce à s'attendrir pour celle que rien n'attendrirait ? Non, son amour l'abaisserait, dégraderait son caractère et anéantirait l'intérêt produit jusqu'à présent.
Il s'agit donc seulement d'ôter au père d^Eudoxie cette haine envenimée, dont l'époque et les motifs étaient étrangers à l'action, car c'est là surtout ce qui a déplu. Il s'agit de plus de trouver urï moyen de faire livrer la ville par Eudoxie, toute tendre qu'elle est. C'est la plus grande difficulté, mais je ne désespère pas de la surmonter.
Je cherche aussi à éviter la monotonie du rôle d'Eudoxie, en ne la mettant pas si tôt dans la position critique. Je parlerai plus des intérêts de Rome et de l'Empire que je n'en parlais. Ces détails politiques, tenant aux mœurs féroces des \andales, fourniront de quoi remplir les premiers actes. Ce que je dois craindre, mon cher ami, c'est qu'au milieu des nouveaux travaux que j'entreprends, un coup d'oeil froid et presque humiliant du maître ne rallentisse mon ardeur, ne me rejette dans l'indécision, et ne me fasse perdre tout le fruit de mon voyage.
Il me semble, mon cher ami, que vous pouvez m'aider à prévenir ce contretemps, que j'ai tort de craindre peut-être. Voltaire vous aime infiniment. Si vous voulez bien, quand vous lui écrirez, lui parler avec intérêt de moi et de mon ouvrage, c'est fort capable de lui en faire prendre à luimême. Je vous crois assez obligeant, et je vous crois assez de mes amis, pour vous confier ces petites misères d'auteur et pour vous demander ce petit service.
C'est peu de faire des tragédies, mon ami, ici il faut en jouer. J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en dispenser, mais, aux coups de bâton près, je suis acteur comme Sganarelle est médecin. Si je fais mourir mon monde, ce ne sera que d'ennui. Dimanche, après la représentation d'Adélaïde Dugaesdin (i), que l'auteur n'avait pas revue depuis sa chute, nous eûmes grand bal et grand festin (2). Trois tables de vingt personnes chacune étaient servies très noblement. On dansa une partie de la nuit. Notre philoso-
(i) Adélaïde Duguesclin, tragédie en cifiq actes, a été créée le 18 janvier 1734 a la Comédie Trançalse sans succès. Voltaire l'a remise à la scène en 1702 sous le titre de Duc de Folx ; puis, le 9 septembre 1765, la Comédie française la reprit soiis son titre primitif. C'est de cette reprise, encore malheureuse d'ailleurs, que Chabanon parle dans sa lettre à Dalemberl. — Chabanon dans le rôle de Nemours, et La Harpe dans celui de Vendôme, arrachaient, au dire de Voltaire, des larmes à toutes les femmes.
(2) Sur la solennité des représentations du théâtre de Ferney, Chabanon donne cette attestation : « Rien de si solennel que nos représentations. On y accourait de Genève, de la Suisse et de la Savoie. Tous les lieux circonvoisins étaient garnis de régiments français, dont les officiers aftluaient à notre théâtre. Nos habits étaient propres, magniticjues, conformes au costume des pièces que nous représentions. La salle était jolie, le théâtre susceptible de changements et digne de rendre la pompe du spectacle et des prodiges de Sémiramis. Un jour, des grenadiers du régiment de Conti avaient servi de gardes à la représentation. Voltaire ordonnait qu'on les fit souper à l'office, et qu'on leur donnât le salaire qu'ils demanderaient. L'un d'eux répondit : u Nous n'en accepterons aucun ; nous avons vu M. de Voltaire; c'est là notre paiement ». Voltaire entendit cette réponse ; il fut dans le ravissement A la fin de toutes nos représentations, il venait sur le théâtre nous embrasser ; il attestait les larmes dont il était baigné, comme des preuves de son plaisir et
de sa reconnaissance Chaque jour de représentation était au
château un jour de fête. Il restait soixante ou quatre-vingt personnes à souper : et l'on dansait toute la nuit. Voltaire ne faisait que paraître quelques moments au repas ou à la danse, et l'on se peint aisément l'effet que sa présence y produisait. Après avoir payé ce tribut à l'empressement de ceux qui le désiraient, il se retirait chez lui, et travaillait ou s'endormait au son des violons. » (Tableau de quelques circonstances de ma vie, p. 189).
THOMAS ET SES AMIS l85
phie esl douce et n'exclut point les ris. Mais quel poëte régale ainsi ses spectateurs ! Dimanche, nous aurons la même fête ; elle sera précédée d'une représentation des Scythes (i). L'auteur chérit tendrement cet ouvrage; il le dit fort au-dessus d'Adélaïde. Les changements faits aux Scythes ne sont donc pas très considérables ; ils ne consistent qu'en des détails de style ; le fonds subsiste comme vous l'avez vu.
Pardon, mon ami, de vous avoir parlé si longuement de moi et de mon impératrice persécutée. J'ai compté sur votre indulgence, parce que vous m'avez permis de compter sur votre amitié. Je voudrais fort pouvoir vous prouver la mienne telle qu'elle est. D'Antraigues m'est caution combien elle est vive et aincère.
Ch.
(i) Créée le 28 mars 1767 à la Comédie française, la tragédie des Scythes, bien que « chérie tendrement » par son auteur, n'avait
f)as réussi. Voltaire s'était vanté maladroitement d'avoir écrit es Scythes en douze jours, et les Comédiens français lui avaient i-envoyé sa pièce en le priant humblement de mettre douze mois à la corriger. Chabanon nous dit que ces corrections ne furent pas considérables. Elles paraissent avoir été faites aussi hâtivement que la pièce elle-même. — Sur celte représentation, consulter le Tableau de quelques circonstances de ma vie, p. 137 : « La première pièce que nous jouâmes fut les Scythes, que Voltaire avait nouvellement achevée. Il y joua un rôle. Je n'ai pu juger son talent d'acteur, parce que mon rôle, me mettant toujours en scène avec lui, j'aurais craint de me distraire de mon personnage, si j'eusse donné au sien un esprit d'observation. A l'une de nos répétitions seulement, je me permis d'écouter et de juger le premier couplet qu'il avait à dire. Je me sentis fortement ému de sa déclamation, toute empbatique et cadencée qu'elle était. Cette sorte d'art était naturelle en lui. En déclamant, il était poëte et comédien : il faisait sentir l'harmonie des vers et l'intérêt de la situation. Ce qu'on dit de la déclamation de Racine en donne une idée assez semblable. La première qualité du comédien, Voltaire l'avait : il sentait vivement ; aussi faisait-il beaucoup d'elTet.. .. Les Scythes réussirent peu à Ferney. L'auteur s'en aperçut ; cette vérité lui parvint, comme toute vérité devrait parvenir aux rois, avec les ménagements qui en adoucissent l'amertume, sans en dissimuler l'austère fran cbise »
Mes respects, je vous prie, à Mademoiselle de Lespinasse ; mes amitiés à d'Antraigues, Thomas, Marmontel. On attend avec bien de l'impatience le décret fulminant de la Sorbonne (i).
Voulez-vous bien faire part à Thomas de ce qui regarde Eiidoxie dans cette lettre. L'intérêt qu'il a bien voulu prendre à mon ouvrage me fait penser qu'il ne sera pas fâché d'en apprendre le sort.
Dalembert, très énnu de la déception de son protégé, s'empresse d'écrire à Voltaire, le 12 mai 1767 :
Chabanon m'étonne et m'afflige beaucoup en m'apprenant que vous n'êtes pas content de sa pièce. Je vous avoue qu'elle m'avait fait beaucoup déplaisir, et me paraissait bien meilleure que dans le premier état ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. La seule chose que je vous demande, mon cher maître, et que mon amitié pour Chabanon exige de la vôtre pour moi, c'est de vouloir bien donner^ à son ouvrage, pour le fonds et pour les détails, toute l'attention possible ; Chabanon le mérite en vérité, et par lui-même et par les sentiments c^u'il a pour vous. L'intérêt que vous lui marquerez en cette occasion sera une nouvelle obligation que je vous aurai ; car on ne saurait lui être plus attaché que je le suis.
Quand Chabanon revint à Paris, après avoir refait pour la septième ou huitième fois son Eadoxie, il était fatigué d'un sujet si longtemps à l'étude ; il renonça à soumettre sa tragédie à l'approbation des Comédiens français et se contenta de la publier. Dans sa préface, encore étourdi des coups de sifflets qui avaient accueilli
(i) On attendait d'autant plus impatlemn^ient à Ferney le décret de la Sorbonne portant condamnation du Bélisaire de Marmontel, que Voltaire avait écrit, à la fin de mars et à la fin d'avril 1767, sous le titre d'Anecdotes sur Bélisaire, des pamphlets dans lesquels il ridiculisait la faculté de théologie de la Sorbonne. — Voir sur ce sujet lettres de Voltaire à Dalembert, du 3 mai, et de Dalembert à Vollaire, du 5 mai 1767.
Eponine, A se plaint des «ignés d'impatience du public au théâtre et n'admet que le silence comme marque de désapprobation. Le Mercure de France d'avril 1769, p. 82, lui répond judicieusement : « Quelles prétentions que celles d'un homme qui rassemble une foule d'autres hommes de toute condition et de tout âge, et qui leur promet de les intéresser et de les émouvoir jusqu'aux larmes pendant deux heures de suite pour des personnages et des malheurs imaginaires qu'un moment auparavant ils ne connaissaient pas ! S'ils ne sont pas charmés, ils seront inflexibles. Dans le premier cas, il ne faut pas trop s'enorgueillir, et dans l'autre il faut se consoler. »
Ghabanon se consolerait s'il obtenait un siège à l'Académie française. Il a fait quatre tragédies ; aucune n'a réussi, c'est vrai ; mais un tel etlbrt, qu'il n'a plus le courage de renouveler, ne mérite- t-il pas une récompense ? Il confie son ambition à Voltaire, car c'est toujours Voltaire qui indique à ses partisans comment doit se recruter l'Académie : « Il faut, écrit Voltaire à Dalembert le 3o décembre 1767, il faut que M. de Ghabanon et M. de la Harpe soient un jour vos confrères. » C'étaient là de simples jalons posés, en attendant que les candidatures pussent être sérieusement appuyées.
Dans la* lettre suivante, que nous daterons de mars ou d'avril 1772, après des félicitations à Thomas pour son Essai sur le caractère des Femmes, Ghabanon lui propose une petite intrigue; il s'agirait de profiter d'une cabale montée contre Jacques Delille pour tâcher de glisser sa propre candidature à la place de celle
l88 THOMAS ET SES AMIS
de labbé. Mais Thomas n'est pas l'homme de ces petits moyens détournés, et il n'a pas dû faroriser la manœuvre un peu louche inventée par son ami.
J'ai lu , mon cher ami , une bonne partie de votre ouvrage ( i ) , et avec grand plaisir. J'ai cru devoir même prendre le crayon pour noter des endroits charmants, et que je voudrais commander à ma mémoire de retenir. Je vais continuer et je ne doute pas que la fin ne réponde au commencement. Je ne sais pas, mon cher ami, comment les femmes s'acquitteront envers vous ; elles vous doivent beaucoup pour le monument durable que vous élevez à leur gloire. La vôtre me touche et m'intéresse, et votre amitié m'est très chère.
Quelqu'un qui pourrait être bien informé me dit hier que les affaires de l'abbé Delille ne paraissent pas bonnes pour la place de l'Académie. Cela m'étonna, d'autant que je ne yois pas quel est le concurrent qu'on lui préférerait, La Harpe ne se présentant pas. Je suis convenu avec Dalembert que je ne songerai à rien pour cestte fois-ci, et cela ne me coûte point du tout. Si cependant l'abbé Delille avait du dessous, j'espère que vous causeriez de moi avec Dalembert. Je remets mon sort entièrement au zèle de mes amis, et vous m'avez permis de vous mettre du nombre.
Bonjour de tout mon cœur.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, rue Plâtrière.
Le personnage « bien informé » des compétitions académiques s'est trompé. Le 7 mai 1772, Chabanon, après avoir écrit qu'il ne se présenterait pas, s'y décidait pourtant et réunissait péniblement quatre suffrages, ceux de ses collègues de l'Académie des Inscriptions, tandis que Jacques Delille et Suard étaient nommés aux places vacantes. Mais Louis XV n'avait pas approuAC ces votes, prétextant que ce n'était pas régulier de pourvoir dans la même séance à deux vacances. Cette
(1) L'Essai sur les Femmes.
mesquine querelle de forme n'était du reste qu un prétexte, et, tandis que, le 25 mai, MM. de Bréquigny et Bauzée prenaient place dans le cénacle, Delille et Suard étaient condamnés à faire un nouA'eau stage de deux ans.
Disons, à la louange deChabaiion qu'il ne voulut pas profiter de ce malencontreux incident : il s empressa de prévenir Dalembert, le secrétaire, qu'il se désistait provisoirement de sa candidature. Voilà pourquoi, sans doute, on n'entendit pas parler de lui, en 1774, lorsque Jacques Delille fut élu le 2 4 mars, et Suard le 26 mai. Mais il recommença ses intrigues en 1776. Gondorcet et Turgot l'appuyaient, et lorsque Colardeau mourut le 7 avril, Voltaire était assez embarrassé pour marquer ses préférences entre Chabanon et La Harpe ; il se tira d'affaire en encourageant successivement les deux rivaux. Il écrivait à La Harpe le 17 avril : « Je souhaitais depuis longtemps de vous avoir pour confrère, vous et M. de Gondorcet, car il faut absolument réhabiliter l'Académie. » Mais, trois jours après, il assurait Ghabanon de sa sympathie : (( J ignore si M. de La Harpe fait valoir ses droits, acquis par tant de prix remportés à l'Académie. Je ne suis informé que de votre mérite. » G'estLa Harpe qui fut nommé (i).
Son concurrent évincé disait alors pis que pendre de l'Académie ; les raisins étaient trop verts, et Dalembert se plaignait à Voltaire de ces inconséquences, a Ghabanon passe sa vie à dire des injures de l'Académie, et à désirer d'en être. Il réussirait mieux avec moins d'injures et plus de bons ouvrages (2 5 mars 1776). — Ghabanon demande l'Académie tout à la fois comme
(i) II prit séance le 20 juin 1776.
TgO THOMAS ET SES AMIS
on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents » (i8 novembre).
L'année suivante, Gresset venait de mourir le 1/4 juin. L'abbé Maury, Glmmfort et l'abbé Millot étaient sur les rangs, quand survint l'éternelle candidature de Chabanon. Il avait obligé pécuniairement Chamfort (|ui, reconnaissant de sa générosité — une fois n'est pas coutume — s'effaça devant lui. Malgré tout, l'abbé Millot fut élu, et Chabanon, trop malin pour succomber des suites de sa déconvenue, comme il en avait menacé Chamfort pour faire naître en sa conscience des scrupules, se remua de plus belle, quand il apprit la vacance du fauteuil de M. deFoncemagne. Lemierre(i), son concurrent, avait dit dans un moment de mauvaise humeur : « M. de Chabanon l'emportera sur moi ; il joue du violon, et je ne joue que de la lyre. » Ce propos avait inspiré une chanson :
A Foncemagne on veut, dit-on, Pour le fauteuil soporifique Flaire succéder Chabanon :
Mais son mérite académique ?
Aucun ; il est grand violon ; Dans le sein de la Compagnie Manquant d'accord et d'unisson, Il rétablira l'harmonie.
Il fut élu, malgré toutes les railleries, le 16 décembre '779 et installé le 20' janvier suivant, en présence de la duchesse de Bourbon, par le maréchal duc de Duras, qui lui fit ce compliment.: « Un goût sain, un esprit
(i) Lemierre a succédé à Walelet. Il a été reçu le 2-^ avril
THOMAS ET' SES AMIS IQt
éclairé par les bons principes et par les grands modèles de l'antiquité, un style élégant et correct, des mœurs douces, une conduite noble et sage, tels sont. Monsieur, les titres qui vous ont mérité l estime du public et les suffrages de l'Académie ; car elle ne doit pas séparer des talents ces qualités qui donnent à l'homme de lettres une considération personnelle qui réfléchit sur les lettres elles-mêmes. »
Geoffroy dit (Année littéraire, 1780, tome I, p. 289) que le discours de réception de Ghabanon « fait beaucoup d'honneur aux talents, et plus encore au cœur du nouvel académicien ». En faisant l'éloge de son prédécesseur, Ghabanon avait rappelé que Foncemagne lui avait ouvert l'Académie des Inscriptions, et modestement il avait ajouté : « La faveur que me ménageait son amitié, c'est de sa mort que je l'obtiens. ))
A défaut de talents, il avait accumulé des titres honorifiques : ceux de membre des académies de Marseille, Lyon et Cortone, et avait écrit des ouvrages, sinon aussi bons que le souhaitait Dalembert, au moins très nombreux et fort variés.
11 a traduit les Idylles de Pindareet de Théocrite(i),
(i) Le Mercure de France (second numéro, avril 1777, p. 54) goûte fort la traduction de ïhéocrite, et Grimm dit qu'elle est « la meilleure que nous ayons, puisque nous n'en avons point' d'autre, au moins qui soit connue. On trouve, et dans la prose et dans les vers de M. de Ghabanon, de l'exactitude, de la correction, quelquefois même une sorte d'élégance ; mais ce mérite qui paraît lui avoir coûté prodigieusement, ne supplée ni à la grâce, ni à la chaleur, ni à la vérité du style. Je ci-ois qu'il y a peu de traductions où le sens de l'original ait été rendu en général avec plus de justesse et de fidélité ; je crois qu'il en est peu de plus correctement écrites. Gependant le Théocrite de M. de Ghabanon ne donnera jamais qu'vnie idée très imparfaite du Théocrite grec, parce qu'il n'a ni la couleur ni le caractère
iq2 THOMAS ET SES AMIS
et des fragments de V Enéide, écrit une Vie du Dante remplie d'observations intéressantes, et transformé en opéra, sous le nom de Sabinus, avec la collaboration de Gossec pour la partition, la donnée de son ancienne tragédie, Eponine. Joué, à Versailles, le 4 décembre 1778, à l'occasion du mariage du comte d'Artois. Sabinus est représenté à l'Académie de musique le 22 février 177 4, en cinq actes d'abord, puis réduit à quatre actes, ce qui fait dire à Sophie Arnould : « Le public est un ingrat de s'ennuyer, quand on se met en quatre pour lui plaire )) (i).
C'est alors que, n'ayant réussi en aucun autre genre, il s'essaie dans la comédie, ainsi que nous le verrons plus loin.»
La lettre suivante a été écrite en 1778, au moment où Sabinus est déjà en répétition.
Paris, ce i'' juin.
J'avance bien lentement dans votre lecture, mon cher ami, parce que j'ai mille autres soins qui partagent mon temps. Je dispose tout pour les répétitions prochaines de mon opéra qui doit être joué aux fêtes du mariage à Versailles. J'examine les notes que mon frère attache à sa traduction
de ce genre de poésie dont Théocrite nous a donné la première idée, que Virgile a embellie et que Gessner a peut-être surpassée. Quoi qu'il en soit, les efforts de M. de Chabanon méritent quelque reconnaissance ; il est malheureux que des eiforts si multipliés ne servent qu'à constater la médiocrité de son talent comme la persévéïance de son amour pour les lettres. De toutes les passions malheureuses, c'est sans doute la moins intéressante. » (Correspondance lilléraire, mars 1777).
(i) Voir dans les Mémoires secrefs, tome XXVII, p. i46, une analyse très complète, acte par acte, du livret de Sabinus.
THOMAS ET SES AMIS 1 qS
que l'on va tout à l'heure imprimer (i). Je ne suis doncencore qu'à la fin de votre premier volume (2). Il m'a l'ait grand plaisir. J'y trouve de l'instruction et de l'agrément, infiniment d'esprit, de l'imagination, de la noblesse, et d'ailleurs je n'entends parler de votre ouvrage qu'avec éloges, et je fais chorus avec ceux qui le louent. Je m'intéresse de tout mon cœur à votre gloire ainsi qu'à votre bonheur.
C'est avec ces sentiments, mon cher ami, que je vous embrasse très cordialement.
Chab.
Mon frère me charge de vous dire qu'il n'ouvre pas un livre, parce que ses notes l'occupent tout entier. Dès qu'il sera débarrassé de ce travail, vous serez sa première lecture .
Chamfort se porte à merveille.
Je vous crois à Saint-Ouen ; présentez, je vous prie, mes l'.ommages à Madame Necker et mes amitiés à son cher mari.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, rue Plâtrière.
(î) Charles-Antoine de Chabanon de Maugris, né en i-ySC à Saint-Domingue, était le frère cadot de iMichel-Paul-Guy de Cliabanon. Il avait débuté dans la marine de guerre à Sainl- Domingue, mais revenu pour sa santé en France, il se lia avec Dalembert et Diderot et, de 1-58 à 1763, présenta plusieurs mémoires à l'Académie des Sciences. De retour à Saint- Domingue; il y épousa en 1770 Mlle Aimée Béhotte, belle-sœur du diplomate Malouet (voir Mémoires de Malouet, tome II, p. 192, Paris, 1868, Didier et Cie, in-8). En 1772, il revint définitivement en F'rance, traduisit en 177H les Odes d'Horace, et fit représenter à l'Académie de musique, sans succès, le 2G septembre 1776, Philémon et Baucis, ballet héroïque, et Alexis cl Daphné, opéra. La musique de ces deux ouvrages en un acte est de Gossec.
(2) L'Essai sur les Eloges l'emplit le premier volume des Œuvres complètes de Thomas publiées en 1773.
L'homme de lettres fait trêve à ses travaux ; il quitte avec plaisir son domicile parisien de la rue Saint-Marc et se repose à Verberie, dans une jolie propriété qui avait appartenu à son frère Ghabanon de Maugris, mort le 19 octobre 1780. a Quels moments, écrit Ghabanon dans un Précis des temps que j'ai passés avec mon frère Maugris (à la suite du Tableau de quelques circonstances de ma vie), quels moments nous avons passés dans son ermitage de Verberie ! Réunis uniquement en famille, nous aimant tous, et occupés chacun suivant notre inclination ! Maugris et moi, nous Tétions de littérature ; mille entretiens particuliers nous rendaien t communs les fruits de nos lectures ; ils épuraient et rectifiaient nos opinions ; les vers ébauchés le matin dans la solitude s'achevaient dans la conversation du soir... Gette félicité, je l'ai perdue ; elle ne peut plus renaître. »
Verberie, autrefois témoin de fêtes charmantes, est maintenant en deuil ; plus de réceptions depuis la mort de Maugris (i), et si, en septembre 1781, date de la lettre qui va suivre, Thomas y est invité, c'est parce qu'il est un intime, c'est pour partager la solitude de Ghabanon, de sa belle-sœur, de son neveu Bernardin- Dominique (3), et de sa nièce Ghristiane (3).
(1) Dans une de ses Epitres, dont nous parlerons plus loin, Chal)anon adresse au souvenir de son frère les vers suivants :
Mon frère, tendre appui qu'espérait ma vieillesse! Mon frère, près de qui dans l'innopente ivresse, Dans le calme épuré d'un amour sans remords, J'ai vécu loin de tout, satisfait de mon sort... Ah! je vole vers toi, compagne de sa vie, Seul bien que m'ait laissé la fortune ennemie, Mon repos, mon appui, ma sœur, ma tendre sœur ! Nous nous appartenons par le droit du malheur.
(2) Né en 1776. mort commissaire général de la marine en 1829. •
(3) Née en 1780, mariée à son cousin T^ouis-Antoine Malouet, morte à Rouen le 21 novembre 1818.
THOMAS ET SES AMIS I f)5
Samedi 7.
Mon bon am
Je suis fâché du retardement de votre voyage et surtout de la cause qui le retarde. J'espère qu'elle ne subsistera pas longtemps, et je vais raisonner avec vous de votre itinéraire.
Votre cheval et vous, pourrez-vous faire quatorze lieues dans un jour? Votre intention est-elle de coucher en route ? Nous sommes quatre lieues au delà de Senlis. Ne se pourrait-il pas que j'allasse en cabriolet vous attendre à Senlis ? Nous attacherions votre cheval au cabriolet. Vous me direz, et avec raison, que, quant à faire faire ces quatre dernières lieues à votre cheval, il vaut autant que je ne courre pas le risque de vous attendre longtemps à Senlis ; vous auriez peine à me répondre de l'heure où vous y arriveriez. Je présume que votre intention est de faire votre route en deux temps, de coucher en route. Alors c'est à La Chapelle (i), vis-à-vis la poste, que je vous conseille de prendre gîte. La Chapelle est de deux lieues plus près de Paris que Senlis. Il ne vous resterait que six lieues à faire pour votre seconde journée.
Quand vous serez sorti de Senlis, vous verrez le grand chemin se partager en deux. Evitez le chemin à gauche ; il mène à Pont (2); celui qui va tout droit vous conduira à Villeneuve (3), et vous serez alors fort près de Verberie. Lorsque vous serez au haut de la montagne qui y descend, arrêtez- vous à contempler la beauté ravissante du pays : les replis sinueux de l'Oise, la forêt (4), etc.. J'ai vu tout le monde s'extasier sur ce point de vue.
La façon d'envoyer votre laquais est très simple. Il part tous les jours, excepté le dimanche, une voiture de Paris pour Senlis. Trois joiirs de la semaine, k voiture s'appelle une tjmngaeUe ; la place y coûte 3"^ 12 sols. Trois autres jours, la voiture est une messagerie ; la place y coûte 5** 10 sols. Par l'une ou par l'autre, votre laquais, conduit à Senlis, viendrait à pied à Verberie. S'il y répugnait, il y a rue
(i) La Chapelle-en-Serval.
(2) Pont-Sainte-Maxence.
(3) Villeneuve-sur-Verberie.
(^(\) La foret de Compiègne,
ig6 THOMAS ET SES AMIS
de Vendôme, au Marais, un bureau de carrosses qui vont à Noyon, à Saint-Quentin. L'une de ces voitures mènerait votre laquais jusqu'ici. Je vous conseille de préférence les voitures de Senlis, comme en étant plus sûr et les ayant souvent éprouvées. Le bureau des voitures de Senlis est à Paris, faubourg Saint-Denis, près du corps de garde. Il faut s'y prendre un peu d'avance ; les places sont courues. Il me semble que je n'omets aucun des renseignements que vous pouvez désirer.
Je vais écrire à Garât pour le féliciter sur le prix (i).
Bonjour, mon bon et tendre ami ; ma bonne sœur (2) sakic vous et votre héros. Elle vous attend tous les deux. Je vous attends aussi et j'écris d'autant mon cinquième acte (3), toujours plus affermi dans l'opinion d'un bel et grand ouvrage.
Siiscriplion : A Monsieur Monsieur Thomas de l'Académie française, au Louvre.
Marque postale de Verberie.
Nous n'avons pas encore parlé des Epîlres de Cliabanon. La lettre suivante, du 1 7 janvier 1782, va nous en donner l'occasion.
En 1763, illit à Colardeau une Epltre sur les gens (le lettres et en obtient de vifs encouragements.
Le médecin Lorry fait paraître un ouvrage sur la Mélancolie, et Gliabanon l'en félicite en vers d'une tournure agréable (1 769).
Plus tard, il chante la nature. Dans V Epltre sur la manie des jardins anglais (1775), il prétend que la bizarrerie introduite par les innovateurs dans la forme des jardins s'est glissée, de là, dans la littérature. Dans
(i) Le 23 août 1781, l'Académie française a décerné à Garât le prix d'éloquence pour un Eloge de Monlaazier.
(2) Sa beUe-sœur, la veuve de Maugris.
(3) Le cinquième acte de la comédie intitulée L'Esprit de oarli.
VEpitre sur les charmes de la solitude, composée près de Compiègne (17-8), il n'est difficile de reconnaître son cher Verberie :
Ces champs, de coteaux entourés, Sont pour moi des déserts 'de la foule ignorés : La chaîne de ces monts dont le front nous domine, Tour à tour croît, décroît, se relève et s'incline. Ici l'Oise s'épanche au sein des prés fleuris, Et son flot amoureux de ce rivage épris, A travers cent détours lentement se promène ; D'une écharpe d'argent il entoure la plaine. Compiègne ! devant moi s'ouvre avec majesté. De ses vastes forêts l'asile inhabité.
Oh ! que j'aime à revoir ces riantes campagnes, Ces coteaux, cet abri de nos fraîches montagnes ! Sous cet ombrage heureux, dans cet air épuré, D'une douce onction l'on se sent pénétré...
Pendant ses diflerents séjours à Ferney, Chabanon adresse à Voltaire des remerciements et compliments en vers. Il lui souhaite la fête, le jour de la Saint- François :
L'Eglise dans ce jour fait à tous ses dévots Célébrer les vertus d'un pénitent austère. Si l'Eglise a ses saints, le Pinde a ses héros, Et nous fêtons ici le grand nom de Voltaire...
Laissez aux esprits bienheureux - Leurs privilèges glorieux,
Leurs attributs, leurs récompenses ;
Ils sont immortels dans les cieux :
^ olre immortalité sur la terre commence.
L'n autre jour, en 1766, il dit à Voltaire :
J'ai volé pour vous voir des rives de la Seine, Et l'estime et le goût de vous m'ont rapproché; Faible et timide aiglon sous vos ailes caché, J'attends que votre vol me dirige et m'entraîne...
L'aigle répond à « l'aimable amant de Polymnie » :
Ma muse est de moi trop lassée ; Elle me quitte et vous chérit.
Après la mort de Voltaire, Ghabanon adresse deux autres £/)/^/'e6(i), célébrant son Apothéose au Parnasse
Il n'est plus, lui qu'hier on admirait encore... Il meurt, lui devant qui la \ieillesse et le Temps ^ enaienl avec respect déposer leur empire.
Après Voltaire, vient le tour de Thomas, à qui sont consacrées deux pièces de vers. Dans une Epiire sur le contraste de la nature et de l'art, en tête de la traduction â.e?> Idylles de Théocrite, dont les vers, corrects, manquent cependant de la douceur et de la gaîté naïve qui conviennent à la muse de l'églogue. Ghabanon prouve que les usages, amenés par le luxe, sont contraires au véritable goût des arts ; certes, il y a un terme jusqu'où la nature peut être embellie ; mais au delà de cette limite, elle perd son caractère, et les ornements qu on y ajoute ne servent qu à la défigurer. Il faut donc se rapprocher de la nature et en exprimer simplement le charme secret.
Dans V Epître sur l'Adversité, écrite en T782, on lit ces vers :
Thomas, l'Adversité sous son joug nous opprime. Le monde est son empire, et l'homme est sa victime: Aux heureux de la terre elle impose des lois, Sous sa pesante main courbe le front des rois...
(1) Elles sont publiées dans : Mémoires el anecdotes pour'scrvi à ridsloire de Vollairc, 1780, in-i8, tome 11, p. 189.
Instruit par le malheur à plaindre mes égaux, Je voudrais leur apprendre à supporter leurs maux. Accoutumer au joug notre orgueil indocile, Rendre aux infortunés leur infortune utile...
Aux crédules humains, jouets de tant d'erreurs, Thomas, veux-tu sauver d'inutiles douleurs ? Veux-tu d'un mot enfin tarir des flots de larmes ? A mille infortunés trompés par leurs alarmes, Fais goûter ce conseil si facile à saisir ; Perds sans regret un bien possédé sans plaisir. Ce texte est l'abrégé dune haute sagesse ; Combien peu l'ont suivi !...
L'adversité nous sert même en nous accablant... Le malheur nous prépare aux leçons de la mort. De l'étroite carrière où le sort nous renferme. Il nous fait sans terreur envisager le terme ; Aux plus doux sentiments il instruit notre cœur : Ail ! le besoin d'aimer est Un fruit du malheur... Ainsi l'adversité répand l'âme et la vie. •C'est elle qui fournit des ailes au génie, Arrache à ses langueurs la molle oisiveté. Répare tous les maux de la prospérité.
Chabanon a communiqué cette Epitre à Thomas, qui, tout en l'approuvant, a formulé ses observations. Chabanon lui répond :
Paris, 17 janvier.
Je suis très content, mon ami, de votre jugiement sur \ Adversité. Je jouis des éloges que vous lui donnez, et n'appelle point de votre critique. La marche pouvait être moins raisonnée, plus inspirée çt plus rapide. Celle que j'ai suivie m'a peut-être été commandée par les dispositions d'àme dans lesquelles j'ai écrit. Ces dispositions étaient un calme sombre et philosophique, suites d'un état de peine oîi l'on a souvent causé avec sa raison. Il me serait impossible, ce me semble, de renverser à présent toute cette Epitre pour lui donner une marche différente ; mon àme ne me fournirait rien
d'assez actif; du moins, c'est ainsi que j'en juge en ce moment. Vous êtes absolument le seul qui m'ait fait la critique du plan. Ruhlières a eu la pièce quinze jours dans les mains ; Ghamfort l'a lue lui-même et en pleurant, etc., etc.. Vous croyez bien, mon ami, que ma paresse se repose là-dessus pour ne pas refondre tout l'ouvrage.
J'aurai plusieurs autres morceaux en vers à vous montrer, entre autres des épitres sur la tragédie-opéra, qui formeront une petite poétique complète de ce genre. Ces épitres sont mêlées d'action ; elles sont dramatiques, et embrassent tous les tons, l'épique, le didactique, et le genre causé (i). 11 en reste une à faire pour que l'ouvrage soit complet.
Depuis mon retour à Paris, c'est mon ouvrage sur la musique qui s'est emparé de moi, car en fait de travail, je suis au premier occupant. Je me trompe fort, si le chapitre de la tragédie chantée ne finit pas par être un morceau neuf et piquant ; ce cliapitre seul sera d'une demi-heure de lecture.
Ainsi s'emploie ma vie littéraire. Du reste, je vis retiré avec ma belle-sœur et ses enfants. Je m'entretiens dans la douce habitude d'aimer. De temps en temps, je me dis, comme Haller : « S'il fallait la perdre ! (2) » Je tâche d'aguerrir mon cœur contre les peines qu'il redoute le plus. La pauvre petite femme est d'une santé délicate que la douleur a ruinée, et que les approches d'une époque dangereuse rendent plus faible encore. L'air et le régime de la campagne lui sont avantageux. Nous y retournerons le plus tôt que nous pourrons. J'y serai vraisemblablement quand vous reviendrez ici. Le plaisir de vous embrasser, celui de vous
(1) Dans le même volume que VEpilre sur r Adversité, est publié un Essai sur la tragédie lyrique, poëme divisé en trois Epitres. Dans la première, l'auteur éïUei des idées très saines sur la tragédie, que quelques personnes voudraient bannir delà scène lyrique ; dans la seconde, il indique aux poètes tragiques les moyens à employer pour servir l'art musical, propre à exprimer les grandes passions; dans la troisième, il donne aux musiciens des conseils pour rendre leurs compositions aussi chantantes que dramatiques.
(2) Allusion à luie Ode allendiissanlc 011 Haller (né à Berne en 1708) a épanché ses regrets de la mort de sa jeune femme, Marianne de U yss, et dépeint ses vertus.
THOMAS Eï SES AMIS 20I
lire(i), sera différé ; mais je tâcherai de me le procurer le plus tôt qu'il me sera possible.
Vous avez traduit un des morceaux des anciens que j'aime le plus : la Satire sur les vœux. J'y trouve tout, raison et poésie. Je la relisais sans cesse en faisant V Adversité, et je pensais que la marche didactique de celle-ci ressemblait à celle de l'autre. Peut-être je me trompais. Je suis persuadé que votre traduction est très belle ; ce sujet convient à la vigueur de votre talent.
L'Académie française donna hier le prix de « l'ouvrage le plus utile » à Madame d'Epinay pour ses Entretiens d'Emilie. Peut-être eût- il été mieux de remettre le prix à l'année prochaine et de le rendre double pouE un ouvrage plus important ; mais c'est fait, et le public ne murmurera pas trop. Si l'on eut couronné YAdèle(2^ de Madame de Genlis, la réclamation eût été générale (3).
L'Académie s'empare du Théâtre français. Le A*o/Lear(4), le Térce (.^) de Lemierre, et toutes les pièces anciennes de
(i) Ep janvier 1788, Thomas était à Nice. 11 venait d'y écrire une Traduction de In ^atire X de Jiivénal sur les vœux des hommes, et Chabanon souhaitait de revoir bientôt son ami et de lire son dernier travail.
(.•î) Adèle et Théodore ou Lettres sur V éducation.
(3) Allusion à l;i candidature que posa, en 1782, Mme de (itînlis aj,! prix Montyon pour Adèle et Théodore. « Le succès de l'ouvrage, dit M. Jean Harmand, les discussions dont il était partout l'objet, les suffrages et les éloges qu'il recueillait, semblaient lui assurer la couronne. Le parti philosophtste alors s'intéressa ostensiblement au second volume des Conversations d'Emilie tout récemment paru, et que le noin de Madame d'Epinay plulôt ([ne l'œuvre elle-même lui rendait particulièrement cher ^^ (^Madame de. Genlis, sa vie intime et politique, p. 168. Paris, Pcrrin, 191a, in- 12). Les philosophes de l'Académie considérèrent comme une véritable victoire d'avoir réussi à écarter du prix Montyon 1 ouvrage de Mme de Genlis, qui les avait souvent combattus et ridiculisés.
f-i) Le Roi Lear, tragédie de Ducis, a clé créée devant la cour à \ ersailles, le 16 janvier 178.3, et à la Comédie française le 20 juin suivant.
(5) Créée le 26 mars 1761, Térée, tragédie de Lemierre, a été reprise Ir 28 (V-vrier 1787 ; malgré ses icmanicincnts, elle a été fort mal accueillie.
Marmontel surmontées de Numitor (i), sont sur les rangs. Je souhaite que tout cela nous couvre de gloire.
Bonjour, mon ami ; santé, repos, travail et gloire sont les vœux de votre ami pour vous. Santé, repos, travail, et votre tendre amitié, sont les vœux qu'il fait pour lui-même.
La lettre qui suit paraît être de 1 782 ou de i"283.
Verberie, i*"' de juin.
Connaissant, mon cheE ami, le peu de goût que vous avez pour écrire, même à ceux que vous aimez, votre silence ne m'étonnait ni ne m'afïligeait. C'est votre lettre qui m'a causé de la surprise, très douce à la vérité, et d'autant plus
(1) Il est fait par Chabanon allusion à deux choses : une reprise de la Cléopdtre de Marmontel, qui, créée sans succès le ao mai 1750, n'en eut guère plus le i5 novembre l']Sl\ ; et la mise à la scène d'une nouvelle tragédie, Numitor. Marmontel écrit à l'abbé Maury, le 8 octobre 1783 : « Tout ce que je voudrais, avant que mon imagination s'éteigne et que ma sensibilité perde son énergie, ce serait de mettre toutes mes pièces de théâtre autour de Cléopàlre et de Numitor, et de faire à neuf celle dont le sujet me tourmente depuis longtemps. » (Lettre, conservée à la Bibliothèque nationale, Manuscrits, Collection Deslys, Nouv. acq. fr. 3533). — Voir sur ce point : S. Lcvel : Marmontel d'après des documents nouveaux et inédits. Paris, Hachette, 1902, in-8, p. 108. Le aS septembre 1783, Marmontel déclarait qu'il renonçait à faire représenter Numitor a Fontainebleau, avant que Larlve fût en état déjouer son rôle. En 1786, 11 parle encore des difficultés qu'il éprouve à faire jouer -Numitor ; 11 se contente de publier cette pièce avec les autres, en faisant allusion dans la Préface de son théâtre « au temps considérable qui s'écoule maintenant de la réception à la représentation d'une pièce, et qui change souvent tous les rapports entre l'action et les acteurs. » — En écrivant que « toutes les pièces anciennes de Marmontel sont sur les rangs », Chabanon semble indiquer que Marmontel rêvait de reprendre, en vue d'une reprise au théâtre, ses autres tragédies : Denys, qui date du b février 17A8, Arislomène (00 avril 171^9}, les Héraclides (24 mal I7"i2) et Œgyptus (5 février 1703).
THOMAS ET SES VMIS 2o3
agréable que le ton de votre amitié y est encore plus sensible qu'à l'ordinaire. « Vous ne vous croyez pas tout à fait à Paris, faute de m'y avoir embrassé. » A côté de cette phrase, si j'eusse lu que vous êtes pleinement content de votre santé, je l'eusse été pleinement aussi de votre épître.
Je ne sais à quel point vous êtes accoutumé à cette demiexistence, sans travail et sans activité. Quand vous eûtes mal aux yeux, la vie végétative vous était devenue familière ; en êtes- vous à ce point de raison oii Ton s'attiédit sur les jouissances que l'on a perdues ? Le mot du renard en présence des raisins qu'il ne peut atteindre n'est pas si ridicule qu'on le dirait bien ; ce mot peut être d'un sage autant que d'un gascon.
Pour mon compte, le fruit de Texpérience et du malheur est d'apprécier tout au juste ce qu'il vaut, et par conséquent de ne pas regretter grand-chose. Avec cette disposition et des entours aussi doux que les miens, je suis heureux, d'un bonheur que personne ne m'envie et que peu de nos gens de lettres conçoivent peut-être. Ma situation me met à portée de faire du bien, d'aimer et d'être aimé; bene est, nil amplius oro. Mon goût pour les arts, poijr l'étude, est dans toute son activité. Je passe d'un art à un autre, de la prose aux vers, des vers à la musique ; le vent qui souffle détermine la disposition de mes voiles et la route que je tiens. Et parmi ces occupations qui me sont chères, si je ne sentais pas que mon existence importe à ma sœur(i), à mon neveu, il me semble que je finirais d'un air serein le rôle qui m'attache à la vie. Ceux que j'ai vu passer devant m'ont frayé le chemin ; ils ont eu l'air de me dire en partant que la route n'est pas aussi pénible qu'on le pense.
Je retournerai à Paris vers la mi-juin. J'irai bien vite vous y chercher ; nous nous embrasserons bien tendrement, nous raisonnerons des misères de ce monde, de vos voyages, de vos projets, et puis, si le cœur vous en dit, de ce que j'ai fait, de ce que je fais et dois faire.
Bonjour, mon cher et estimable ami, je vous embrasse aussi tendrement que je vous aime.
Quand vous verrez les Necker et les d'Angivilliers, c'est-à-
(i) Sa belle- .s<cur.
20'l THOMAS ET SES AMIS
dire César et Pompée, parlez-leur de moi. Si Barthe est de retour avec vous, dites-lui que je viens de lire pour la deuxième fois aux femmes de ma petite société champêtre la Mère jalouse (i). Elle a produit beaucoup d'effet. Il n'est personne, selon moi, qui ne voulût avoir fait le premier acte, et peut-être aussi le deuxième. Le troisième est moins bon que les deux autres ; mais fallait-il pour cela mettre l'ouvrage au rebut ? Le cinquième acte de Mustapha (2) manque d'effet ; mais est-ce là une tragédie à rayer du répertoire '.' La gloire est un jeu de hasard ; vous même, vous n'en avez pas retiré tout ce que votre mise et votre savoir devaient vous rendre.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, au Louvre, à Paris.
Marque postale de Verberie.
En 1783, Thomas s'est remis à son interminable poème épique. Il vient d'achever le Chant JIJ' de la France, et, l'a lu, à Chahanon qui n"a pu résister au sommeil. Nous n'en inlligerons pas l'analyse à nos lecteurs, qui pourraient éprouver les mêmes « inconvénients )), selon l'expression que nous rencontrerons
plus loin.
Paris, 17 décembre.
Je vous fclicile, mon cher el tendre ami, du beau soleil
(i) La Mère jalouse, comédie en trois actes, en vers, a clé jouée pour la première fois au Tlicàtrc français le a3 décembre 1771 . A une aimable jeune lillo, à peine sortie du couvent, l'auteur oppose Mme de Melcour, sa mère, une coquette sur le retour, qui ne voit en Julie qu'une enfant insigniliantc, dont elle ne distingue ni les cliarmcs naissants ni la tendresse de cœur. Cette pièce n'eut pas de succès; le caractère de la mère fut surtout très critiqué. Plusieurs reprises de la Mère jalouse, du vivant de l'auteur, ne réussirent pas davantage. Le 21 nivôse an XIII, cette comédie, très bien .montée, jouée en présence de Napoléon P'', parut amusante. (Journal de Stendlial, p. ii5. Paris, Fasquelle, 1899, in-8).
(2) Muslaptia et Zéangir, tragédie de Chamfort.
THOMAS ET SES AMIS 2o5
qui vous éclaire, de la bonne santé qu'il vous procure (i), et des belles choses qu'il vous inspire. A ce compte- là, i! ne vous manque, pour i-tre parfaitement heureux, que la société de quelques amis. Je me flatte d'être un de ceux que vous désirez le plus ; nos âmes ont l'air de s'entendre, de se chercher, de s'appeler. Vous avez trouvé tant de gens de lettres qui ne vous aimaient que pour eux-mêmes 1 Vous en appréciez d'autant mieux celui qui vous aime réellement pour vous.
J'ai lu votre déclaration d'amitié à notre cher Garât. II y a été on ne peut pas plus sensible, et vous rend avec usure tout ce que vous lui adressez d'amical el de flatteur. Il y a en ce moment un nuage entre Lacretelle et lui. Si vous lisez le Mercure, vous en savez la cause. Garât est olfensé de l'extrait que Lacretelle a fait de VÉloge de Fontenelle (3), uniquement, dit-il, parce que Lacretelle lui a fait dire ce qu'il ne disait pas, et ne lui a pas fait dire ce qu'il disait. Il en conclut que Lacretelle a écrit d'après un sentiment d'envie, dont il ne s'est pas rendu compte, mais qui l'a dominé sans qu'il s'en doutât. Garât n'a point dissimulé cette opinion à son ami, qui en est blessé. Celui-ci dit : Comment puis-je arrêter le regard de l'amitié sur celui qui me soupçonne d'avoir envié sa gloire (3);* Je ne sais ce que deviendrait ce malentendu, si l'on n'y apportait aucun correctif; mais je ne me reposerai point que je n'en aie eiTacé jusqu'à la trace. J'ai lu dans le cœvir de ces devix hommes ; ils s'estiment, se conviennent, et ont presque besoin l'un de l'autre. Dans Garât, la vanité est blessée ; dans Lacretelle, le sentiment. Je ferai tant qu'ils en reviendront au même point d'intimité où ils étaient. J'aurai travaillé pour leur bonhemet pour l'édification publique. L'Académie me donnera, si elle veut, le p'rix de vertu ; ma satisfaction intérieure au moins m'en tiendra lieu.
Je ne vous ai point encore parlé avec un peu de suite
(i) Thomas vient de regagner Nice.
(2) L'Eloye de Fonlenelle, de Garât, a été couronné en 1^83 par l'Académie française.
Ci) L'article de Lacretelle, dans le Mercure du \H oclohro 1783, p. io4. parle de VEloge écrit par le conile de Tressan, mais ne dit pas un mol de celui do Garât.
2o6 THOMAS ET SES AMIS
du chant que vous m'avez fait entendre avant votre départ. La circonstance n'était pas favorable pour que je pusse en bien juger. Levé à quatre heures du matin, ayant fait quinze Heues en poste, je vous ai entendu après le dîner, et renfermé dans ime chambre ou il faisait une chaleur accablante. Le besoin de sommeil m'a tourmenté un petit quart d'heure. A travers tous ces inconvénients, j'ai senti de très belles choses ; mais j'ai trouvé de la longueur et qui produisait langueur.
Garât pense absolument de même, et mon avis n'a pas déterminé le sien. Nous tremblons l'un et l'autre que la surabondance des beautés ne nuise à l'effet entier de votre ouvrage. Au nom de votre gloire (que j'appelle la mienne), mon bon ami, dites-vous bien que, depuis Homère jusqu'à nous, la poésie n'a réussi que par des récits attachants et rapides. Elle admet plutôt des contes d'enfants que des raisonnements trop longs et trop profonds. Enfin, mon bon ami, vous le savez mieux que moi, le grand art de la composition est de reposer l'esprit du lecteur par des choses presque communes, après lui en avoir donné de très belles.
Tout extrême nous fatigue, quand il se continue. Faitesvous petit, afin que le lecteur ait le désir et la force de s'élever et de s'agrandir avec vous. « Arrachez votre œil, si votre œil vous scandalise », dit l'Evangile. Je vous le dis aussi. — Mais mon œil est si beau 1 — Eh, malheureux ! vous en avez autant qu'Argus qui, avec tous les siens, n'égalait pas en beauté Narcisse, Antinous, et tous ceux qui ne voyaient que par le secours de deux beaux yeux. Mon zèle passionné pour votre gloire, mon tendre ami, me dicte ces conseils ; mon goût, fortifié de celui de Garât, me les suggère, et j'ai voulu laisser à mon cœur le soin de vous les transmettre»; c'est lui qui vous parle, qui vous représente vos plus grands avantages; vous n'êtes pas homme à méconnaître sa voix.
Hier, l'abbé Maury (i) fut élu académicien à la place de
(i) Lefranc de Pompignan étant mort le i*^'' novembre 178/i, l'Académie française l'a remplacé le iG décembre par Jean SiflFrein Maury, né à Valréas le 26 juin 1746, auteur de plusieurs Eloges et Panégyriques. L'abbé Maury avait en La Harpe un ennemi qui le calomniait pour lui barrer le chemin de l'Académie. Marmontel, pour se faire une conviction entre des
M. de Pompignan. Nous autres qui étions pour Target (i), et contre l'abbé Maury, nous avons eu la douleur de n'avoir que cinq voix pour nous ; Fautre en avait dix-huit.
Dieux qui le connaissez, Est-ce donc sa vertu que vous récompensez?
Notre défaite a dû être plus amère pour nos chefs de ligue que pour moi. Je défie le plus habile de me faire du mal; il n'y a que ceux que j'aime qui aient ce droit. Le passetemps que je me promets, c'est de voir, d'ici à trois ou quatre ans, notre récipiendaire détesté de ceux qui viennent d'opérer son triomphe. Je n'ai de malice que pour me réjouir de tels événements.
antagonistes qui ne s'étaient jamais expliqués à fond et en présence l'un de l'autre, les convoqua chez lui devant une sorte de tribunal d'honneur qu'il constitua avec Thomas et Gaillard. De celte comparution il résulta que les allégations de La Harpe n'avaient aucun fondement ; La Harpe fut le premier à en convenir loyalement, et désormais la candidature de l'abbé Maury fut appuyée par lui et par les arbitres qui avaient décidé entre eux. Des épigrammes ont circulé, reprochant à labbé Maury d'avoir autrefois, dans un Traité sur ^Eloquence, encensé plusieurs de ceux qui ont contribué à son élection. En voici une :
Du nouveau récipiendaire
Dans le sein des Quarante admis.
Quel est le titre littéraire ?
11 n'en a point, mais des amis.
— J'entends : ce sera quelque Muse Ou peut-être même Apollon ?
— C'est encor ce qui vous abuse :
Nul ne l'avoue au double Mont.
Il a prôné, voilà sa ruse, Marmontel. Thomas et Boismont.
(i) De la note ci-dessus, il résulte qu'en se déclarant pour Target contre l'abbé Maury, Chabanon émet une idée personnelle ; mais ce n'est pas celle de son correspondant. — Target a été élu le \?) janvier ["^Sô.
2o8 THOMAS ET SES AMIS
« Tout extrême nous fatigue quand il se continue ». dit Chabanon à Thomas à propos du poème sur le C~ar Pierre I"^'. Il s'est appliqué à lui-même celte formule, et a renoncé aux tragédies pour aborder, il est vrai, le domaine moins redoutable de la comédie. Il sest fait « petit )), pour que le public ait le désir de venir à lui. et. malgré ce sacrifice, le public et les critiques lui refusent leur approbation.
Ce passionné de musique n'a pas pu assister impassible à la querelle des glûckistes et des piccinistes. Intéressé par les nombreux incidents de cette rivalité, il a cru y trouver un sujet d'étude, et a écrit une comédie en cinq actes, en vers, V Esprit de parti, ou les Querelles à la mode, qui ne pouvait guère réussir que par le mérite de l'à-propos (i). Mais, commencée au moment du conllit entre les deux écoles (il y a fait allusion dans une lettre ci-dessus de 1781), la pièce de Chabanon est restée pendant des années à l'étude. Reprise, refondue pour tenir compte de toutes les observations recueillies au cours de lectures privées, soumise en 1784 à Thomas, ainsi que l'établit la lettre suivante, la comédie de Chabanon est encore retouchée en 1-85, puis lue à Préville et présentée à l'approbation de ses collègues de la Comédie française. Elle ne vit pas les feux de la rampe, vieillit dans un carton, et fut livrée à l'impression en 1788, dépourvue a^ors de tout le charme de l'actualité.
<( La pièce, dit Grimm, est écrite avec beaucoup de facilité et remplie de détails heureux ; mais cela suf-
(i) Sur la querelle des glûckistes cl des piccinistes, consulter les Mémoires de Mme du Barry, tome IV, p. 3(19, ceux de Mme Campan, tome I, p. lô^, les Mémoires hkloriqiies sur M. Siiard, par Garât, tome II, livre VI, les Mémoires d'un père, de Marmontel, livre X, et la Correspondance lilléraire, de Grimm.
THOMAS ET SES AMIS aOQ
firait-il pour faire supporter l'invraisemblance de l'intrigue, le peu d'intérêt du fond, et surtout cette exagération dans les caractères qui, cherchant à faire de l'effet, passe toujours le but? Il faut bien exagérer au théâtre, mais l'exagération même a sa mesure, et de toutes les limites de l'art, c'est sans doute celle qu'il faut le moins franchir » (Correspondance littéraire, mars 1788).
Si Chabanon n'a pas réussi, ce n'est pas faute d'avoir médité son sujet. On va le voir.
La lettre suivante est écrite en 178/i.
J'ai refondu VEsprit de parti tout entier, et j'ai été -assez heureux pour satisfaire jusque dans les moindres points à tout ce qu'on m'a demandé. Du moment que j'ai renoncé à l'inauguration de la statue, qui tenait tout le quatrième acte, je me suis trouvé un espace immense pour faire agir tous mes personnages ; ils ont tous acquis de l'importance et de l'intérêt. Le plus beau rôle de tous est peut être Aletha (i), dont j'ai fait un homme digne et la cheville ouvrière de toute la pièce. C'est lui qui est chargé par le frère de Dorville (2) de sa conversion. Ainsi Aletha tra vaille à guérir Dorville de l'enthousiasme outré qu'il a pour lui-même Aletha, et la noble droiture de ce virtuose force Nardi (3) à se replier comme un serpent. Je suis persuadé qu'il y a présentement dans la pièce deux cents vers dignes de faire proverbe.
Je n'ai lu encore à personne à Paris. Si l'on me conseille de donner l'ouvrage au théâtre, je vous l'enverrai auparavant.
J'ai demandé à Malouet (4), intendant de Toulon, s'il a
(1) Aletha, compositeur italien.
(a") Cléante.
(3; Le chevalier Nardi.
(4) Pierre-Victor Malouet, né à Riom le ir février 1740, d'abord ambassadeur au Portugal, appartint pendant vingt-cinq ans h l'administration de la marine et fut nomme intendant du port de Toulon le 17 novembre 1781.
quelque moyen de vous faire passer un paquet. Cherchez de votre côté le moyen d'ouvrir cette communication. Pour le retour de mon manuscrit, vous l'adresserez au comte d'Ogny, Directeur général des postes adjoint à son père (i). Maié il faut que vous fassiez aller gratuitement le paquet jusqu'à la frontière.
On imprime mon ouvrage sur la Masujue (2), achevé et complet. Je vais faire graver une œuvre de Sonates de fortepiano de moi. Il résulte de tout cela que je ne me passionne pas plus pour ma comédie que pour ma musique et pour mes sonates. On a dit qu'un homme qui aurait dix sujets de peine serait moins tourmenté que celui qui n'en aurait qu'un. Je n'ai pas bien approfondi ce paradoxe, mais je sais qu'avec trois ou quatre objets d'intérêt pour ma vanité, je me surprends souvent plus occupé du plus petit que du plus grand. En tout, tout cela n'est pour moi qu'un jeu d'épingles. Le ciel, qui me fit si sage et si modéré dans mes goûts, me fit pour le bonheur. Aussi me donna-t-il pour ami mon cher et digne Thomas, que j'aime autant que je l'estime et le respecte.
Dans la lettre des 3 et 7 février 1 780, Ghabanon continue à parler longuement de son Esprit de parti.
3 février.
Je suis parfaitement content, mon cher bon ami, de votre jugement sur ma comédie. Il fait la part de mon amour-
(i) \J Almanach royal nous apprend que Tlntendant général des postes aux lettres, messageries, diligences et poste aux chevaux était Rigoley, baron d'Ogny, et que le comte d'Ogny lui était adjoint et avait sa survivance.
(2) De la Musique considérée en elle-même et dans ses rapports avec la parole, les langues, la poésie el le théâtre. Paris, Pissot, 1785, 2 vol. in-8. C'est le développement d'un travail que Ghabanon avait déjà donné, sans nom d'auteur, sous le titre : Observations sur la musique, et spécialement sur la métaphysique de l'art. Paris, Pissot, 1779, i vol. in-8.
propre si bonne, que je me contenterais à moins. Si vous entendiez ici le prodigieux eflet des lectures que je fais, peut êlre auriez- vous moins d'incertitude sur l'effet théâtral de la pièce. Barthe, Garât, Lacretelle n'en doutent pas. Ils m'ont tourmente, et me tourmentent encore pour donner l'ouvrage aux Comédiens. Je ne cède point à leurs conseils. Je n'ai pas le besoin de me montrer. Qu'y puis-je gagner ? C'est tout ce que j'aurais pu taire, si vous vous étiez tenu assuré du plus grand effet sur la scène.
On a déjà voulu me faire, de cette pièce, un sujet de querelle très grave. Un picciniste (il est vrai qu'il est seul de son avis jusqu'à présent) a dit à Marmontel et à ses consorts qu'eux et Piccini étaient traités dans mon ouvrage « comme des coquins ». Ceux qui m'ont entendu ont tous démenti' cette ridicule accusation. Mais j'ai dit que si je devais affliger quelqu'un, j'aimais mieux ne pas paraître. C'est à cela qu'il faut m'en tenir, d'autant que mon goût s'y accorde.
L'envie extrême que j'ai de mener à bien tout ce que je fais, m'a fait saisir d'abord vos conseils sur le rôle de Cléante. Voici par réflexions quelles sont mes craintes.
1° L'humoriste Cléante, dans l'assemblée du troisième acte, n'aurait-il pas quelque resseml)lance avec le Misanthrope dans l'assemblée qui se tient chez Célimène ? Or, tout ce que je crains, c'est de ressembler. Je me sais bon gré de ce que ma pièce est à part de toutes les autres, et n'a pas même un mariage pour dénouement.
2" L'humoriste Cléante attirerait, ce me semble, sur lui la plus grande partie de l'attention qui doit être fixée sur Dorville et Aletha.
3" L'humoriste Cléante serait moins propre à obtenir de Madame Dorsin (i) le désistement.
Ne répondez à rien de tout ceci. A Verberie, en rêvant à ma pièce, je verrai si je puis l'améliorer.
Je lirai samedi à Prévilie (2), pour voir ce qu'il pensera
i) Le comtesse Dorsin.
2) Pierre-Louis Dubus, dit Préville, né à Paris en 1721, jouait la comédie dans des troupes ambulantes. Remarqué à Lyon, il fut engagé au Théâtre français pour y remplacer Poisson. Il débuta dans le Légataire universel et les Folies amoa-
de l'ouvrage relativement à Teffet théâtral. Parbleu ! il eut été mon Dorville, si l'on m'eût joué !
Je ne fermerai cette lettre qu'après samedi, et vous saurez l'effet de la lecture. Je veux vous en dire un que je n'ai éprouvé que deux fois, mais d'uue manière sensible. Le début de Nardi au deuxième acte a quelquefois dépaysé les femmes qui m'écoutaient. Le ton, le jeu du personnage, et les injures qu'il dit des femmes :
Le modèle de l'art est partout devant toi — Tout le mensonge sied surr un front fémin Je n'aimerai jamais qu'en nœud illégitime,
tout cela leur fait détester mon Nardi, et la fin de l'acte en souffre (i).
Raisonnons un moment sur le fond de l'art. Les reproches que vous faites, mon bon ami, à Tenchaînement peu comique de mes scènes, ne le feriez-vous pas au Misanthrope et aux Femmes savantes ? Trouvez-vous que, dans le Misanthrope, l'auteur se mette dans des culs-de-sac étroits et embarrassants, pour avoir l'honneur de s'en bien tirer ? — Le Misanthrope, direz-vous, a eu peine à réussir ; il n'est pas du plus grand effet théâtral. — Soit, mais il est regardé comme le chefd'œuvre de la scène. Athalie, dans le tragique, jouit du même honneur, et n'est aussi qu'un développement simple d'une action noble.
Vous sentez que mes questions sont relatives à l'autre
reuses. Grlmui rend compte de ses débuts (Correspondance littéraire, oclobre 1753). Ses principales créations sont : Le Barbier de SévUle (rôle de Figaro), la Partie de chasse de Henri IV (Michaud), le Philosophe sans le savoir, etc. En 1774? il fut chargé de la direction de l'Ecole royale de déclamation qui venait d'être fondée. Il quitta le théâtre en 1786 et se retira aux environs de Senlis. Membre de l'Institut, il mourut en 1800. « J'ai vu, dit Picard, des acteurs naturels, mais froids; j'en ai vu d'autres pleins de chaleur, mais souvent outrés ; Préville réunissait au tiaturel la chaleur, l'esprit, la grâce et la verve. Jamais comédien n est mieux entré dans la pensée de l'auteur. »
(i) Ces vers qui dépaysent les femmes ne se trouvent pas dans la comédie imprimée.
comédie (i) que je veux faire. Je suis bien aise de fixer mes idées sur le genre. J'opine pour qu'on tende au plus grand effet possible ; mais cet effet, faut-il le tirer de la force des caractères ou du mouvement des personnages et des situations?
J'ai entendu le premier chant de VArt d'aimer. Il m'a paru ravissant (2). Chatellux prépare les voies à Barthe
(i) Le Faux Noble, comédie.
(2) L'Art d^aimer, de Bai'the, adaptation moderne du poëme dOvide, a eu un grand succès. « C'est, dit Grimm (Correspondance liltéraire, juillet 1780), le plus soigné de tous les ouvrages de M. Barthe ; la versification de ce poëme est tout à la fois plus brillante et plus moelleuse ; on y trouve tous les tons, de l'esprit très moderne, une poésie digne d'Ovide^ de la philosophie de IS'inon (Ninon de Lénclos), et quelquefois dep traits de la sensibilité la plus délicate et la plus touchante. » — Les Mémoires secrets de Bachaumont (tome XXIX. p. 116) disent également : « On assure que cet Art d'aimer est supérieur à tout ce que nous avons en français sur ce sujet, où Jes plus habiles maiti'es, et même le Gentil Bernard, ont échoué. » — Ce poème n'a jamais été publié. Nous ne pouvons le juger que sur quelques extraits donnés, après la mort de Barthe, par VAlmanach des Muses.
Voici on quels termes, dans le premier chant qui a ravi Chabanon, le poète expose l'objet de son ouvrage :
Ils ne sont plus ces temps où les arts et les vers
De fictions d amour animaient l'univers,
Peuplaient d'heureux amants les cieux, la terre et ] onde.
L'Ainour était un dieu, son temple était le monde ;
La naïade brûlait au fond de ses roseaux ;
La nymplie, en soupirant, fuyait sous les berceaux ;
Sur le sein de Vénus, deux colombes fidèles
Agitaient de plaisir leurs frémissantes ailes ;
L'aurore, de son char déployant les couleurs.
Sur Céphale endormi laissait tomber des fleurs.
Cygne voluptueux dont Léda fut l'amante,
Daphné qui palpitas sous l'écorce naissante,
Bois connus d'Adonis, doux noms, rêves si chers,
Spectacle de l'amour, renaissez dans mes vers.
Benaissez ; inspirez sou nouvel interprète.
(j est le besoin d'aimer qui m'a rendu poète.
.fours heureux où j'aimais et chantais tour à tour !
Ah I c'est aimer encor que de chanter l'amour.
pour entrer à l'Académie. Vous savez avec quelle joie je contribuerai à l'y placer (i).
Le discours de Lacretelle paraît sur le Préjugé gui étend l'infamie du crime jusqu'aux parents du coupable. L'ouvrage me paraît excellent et très utile.
Celui de Monsieur Necker me ravit pour son excellence et son utilité (2). Je lui ai écrit, pour soulager mon admiration.
Vous avez mandé à Watelet que vous vous reposez après un nouveau demi-chant achevé (3). Vous faites bien pour votre santé et pour reprendre votre trompette héroïque avec un souffle plus vigoureux. Vous savez, mon bon ami, si j'aime votre gloire; elle est une partie de vous-même, que j'aime tant! Votre considération augmente de jour en jour dans la littérature. Vous devez vous apercevoir que l'on vous cite et l'on vous loue plus, souvent, \otre nom porte avec lui le respect de la personne et du talent. Votre vieillesse sera embellie de cette double considération ; votre maison sera regardée comme le sanctuaire de la vertu et du
Vous chez qui 1 art de plaire est le premier peut-être. Français, on peut aimer, on ne plait pas sans maître. J enseigne à conquérir, même à garder un cœur. Ma muse écrit pour vous uu traité du bonheur ; Ce sont les vieux soldats que surtout il faut a'oire.
Et le vieux soldat de l'amour qu'est Nicolas Barthc prodigue avec finisse au novice dont il a entrepris l'éducation sentimentale les bons, et souvent les mauvais conseils, qui emportent, plus sûrement encore que les bons, le suffrage des femmes.
(i) Le 28 mai 178J, Thomas écrivait à Barthe : « Votre poëme est bien écrit, plein de choses charmantes; l'esprit y étincelle. Une foule de vers heureux et à retenir ; des morceaux de passion; on est même étonné d'y trouver quelquefois de la morale. Il peut être lu par les femmes, les jeunes gens, les gens du monde, les gens de lettres. Il doit vous ouvrir les portes de l'Académie. » Le chevalier de Chaslellux (François-Jean) avait dit la même chose ; Chabanon faisait chorus. Barthe se laissait persuader de commencer ses visites et de poser sa candidature. 11 touchait à Ifmmorlalité, lorsqu'il mourut d une perforation d'intestin le lojuin f-85.
(2) L'Administration des Finances de la France.
(3) Le Chant des Mines dans la Pétréïde.
THOMAS ET SES AMIS 2l5
mérite ; vos amis seront honorés de cela même qu'ils vous seront chers. Je dispenserais votre amitié de me faire tant d'honneur ; j'ai assez du plaisir qu'elle me procure.
Mon ouvrage sur la Musique paraîtra dans le courant de mars.
Je vous embrasse bien tendrement.
Dites-moi comment je vous ferai tenir mon ouvrage sur la Musique, lorsqu'il sera imprimé. On ne contresigne pas volontiers les livres.
Le 7 février.
Ma pièce, mon cher ami, a fait grand plaisir à Préville. Il était tout seul à m'écouter ; il a ri beaucoup et m'a dit qu'il était enchanté de l'ouvrage. Le rôle de Dorville lui plaît infiniment à jouer ; selon lui, c'est « un rôle de feu ». 11 s'est fort occupé de la distribution des autres rôles. Celui de îSardi l'embarrasse ; il doute que Mole ait le talent de contrefaire l'accent et la pantomime italienne. Préville s'offre à exercer Fleury (i) dans ce rôle, si Mole ne le prend pas.
Les seuls conseils que Préville m'ait donnés sur l'ouvrage portent sur quelques sorties non motivées. Il prétend qu'au théâtre rien n'est si important, pour l'effet, que de faire redire aux personnages pourquoi ils s'en vont.
Vous voilà peut-être convaincu queje vais lire aux Comédiens : pas du tout ; je n'en ai pas le plus léger désir, et il serait fou de s'exposer à des tracasseries, à des embarras, au risque d'un demi- succès, dans l'espoir d'une vraie réussite dont on se passe à merveille. Qui sait? peut-être, dans un
(i) Joseph-Abraham Bernard, dit Fleury, est né à Chartres en 1701. Après avoir joué sur différentes scènes de province, il vint en 1770 a Versailles, passa par Lyon, et débuta le 7 mai 1774 à la Comédie française. Son engagement ne fut pas maintenu ; mais il rentra en 1778 après la mort de Lekain, et fit ses seconds débuts le 20 mars dans la Gouvernante, de Nivelle de la Chaussée, et les Fausses Infidélités, de Barthe. Chargé de doubler Mole, il le fit avec talent. En 1786, il était nommé professeur de déclamation à l'Ecole royale dramatique. Professeur au Conservatoire en 1806, il prit sa retraite en 1817, et mourut à Mcuars, aux environs de Blois, le 3 mars 1822.
;j 1 6 THOMAS ET SES AMIS
an, ma pièce vaudra mieux qu'à présent. Il est vraisemblable qu'à Verberieje m'occuperai de mon autre pièce de caractère dont le sujet vous est connu (i). J'ai déjà beaucoup d'idées rassemblées.
Je vous embrasse, mon tendre ami.
Le roi, initié aux beautés de la tragédie lyrique par le jeu passionné et le chant admirable de la Saint- Huberty, déplorait la pauvretéde la plupart des poèmes doperas. Par arrêt du Conseil du 3 janvier 178/^. il créa trois prix poui les meilleurs livrets qui seraient présentés à ce concours spécial. L'enjeu était : une première médaille d'une valeur de i 5oo livres, une seconde de 5oo livres, et pour le meilleur ballet ou la meilleure pastorale, une médaille de 600 livres. Un mois après, les juges de ce tournoi furent désignés : c'étaient Thomas, l'abbé Delille, l'abbé Arnaud, Suard, Ghamforl, Gaillard et Lemierre, tous membres de l Académie française. Aucun d'eux n'avait fait d'opéras, à l'exception de Thomas, dont l'insuccès à'Amp/iion était d'ailleurs oublié de tous. Ces messieurs jouirent de leurs entrées aux loges et à l'amphithéâtre, et furent invités à se trouver le plus souvent possible aux répétitions des ouvrages nouveaux, « pour contribuer par leurs observations au succès de la mise de ces ouvrages au théâtre ». Ôg poèmes furent présentés.
Le concours fut clos en décembre et les récompenses distribuées en mai 1786. Avec son amour pour tout ce qui était officiel, Chabanon, naturellement, avait envoyé un livret, la Toison d'ot\ c'est-à-dire l'amour de Médée pour Jason qui vient en Colchide, à la tête des Argo-
(i) Le Faux Noble.
nautes, enlever la fameuse toison à laquelle étaient attachés les destins de son père et de sa patrie. Chabanon, qui avait fait avec Sabinus une tentative malheureuse, comptait sur ce sujet de la Toison d'or, déjà traité par Pierre Corneille, pour enlever de haute lutte la médaille de i 5oo livres. Il fut, encore une fois, déçu en n'obtenant qu'un tiers de la récompense, puisqu'il était classé ex seqno avec Guillard(i), auteur d'un Œdipe à Colonne, et Valadier (2), qui avait composé Cor a.
Guillard avait eu, avec son OEdipe, un grand succès, d'abord à Versailles le /i janvier 1786, et surtout à l'Académie de musique le 1"' février 1787. La partition, d'abord réservée à Grétry, avait été en définitive composée par Saccîiini, qui était mort le 7 octobre 1786, sans que feon plus bel opéra ait été représenté en public.
Valadier attendit plus longtemps encore son tour, jusqu'au i5 février 1791. Chabanon, manquant de patience, inséra sa Toison, d'or dans ses Œuvres de théâtre et autres poésies, Paris, Prault, 1788, in-8. Il laisse percer dans la lettre suivante un certain dépit contre « ses juges ».
A Verberie, ce lundi 16 mai 1785.
Il y a plus Je six semaines que je vous ai écrit, mon cher bon ami, en vous envoyant mon ouvrage sur la
(i) Nicolas- François Guillard, né à Chartres eh 1762, s'est acquis une véritable réputation comme auteur de tragédies lyriques. Avant OEdipe à Colonne, il avait donné déjà : IpJugénie en Tauride (1779), Electre (^iqS'i), Cliiniène (178/i), Dardanus- (1784), et les Horaces (178^).
(2) Outre Cora, Valadier a écrit les pai'oles de deux opéras qui n'ont été ni représentés, ni publiés : Lysipile, et Mésonce ou Lausus et Lydie.
Musique ; vous ne m'avez point accusé la réception de ce paquet ; je crains que le contreseing d'Ogny ne m'ait manqué, que mon livre et ma lettre ne soient égarés ou mis au rebut. Pour m'en assurer, je vous écris quelques mots, que j'adresse à Malouet, intendant de Toulon, parce que je doute si vous habitez Nice encore.
Combien la mort tragique de ce pauvre Chabry a dû vous affecter ! Rien n'annonçait en lui ce profond dégoût de la vie. Si jamais la tranquille béatitude s'est peinte sur un visage, c'est sur le sien, et je croyais d'autant plus à ces apparences, que je lui savais une source de félicité dans sa conscience irréprochable. Je n'étais plus à Paris quand cet événement a eu lieu; j'ai jugé d'ici qu'il avait fait une vive impression sur beaucoup de gens de lettres (i).
Où en est voire santé, où en sont vos travaux ? Les miens languissent. Je suis occupé à me remettre d'un dérangement que j'ai éprouvé il y a cinq ou six semaines: J'ai adopté, comme vous, l'exercice du cheval, et notre forêt de Compiègne me voit cavalcadant tous les "jours.
Dans mes vagues rêveries, je prépare des changements assez considérables pour V'Espr'U de parti. Je donne plus de piquant, d'originalité, degaîté, au rôle de Flore (2); cette seule correction en entraîne beaucoup d'autres. J'espère en venir à mon honneur, et vous montrer en quelque sorte un nouvel ouvrage, où les combinaisons seront plus savantes, où l'art sera plus approfondi.
J'avais envoyé ma Toison d'or au concours des opéras. J'ai été couronné ex scquo avec Guillard et M, Valadier. J'attendais un meilleur sort, surtout d'après ce que vous m'avez toujours dit de mon ouvrage. Je ne révoque en doute ni le goût ni l'équité de mes juges ; je prends mon tiers de prix, et je m'en contente.
(Le reste de la lettre est perdu.)
(i) Nous avons déjà publié ce paragraphe sûr la mort de Chabi'Y dans V Académicien Thomas, chapitre xvu. (2) Flore, cantatrice.
Déçu pour son opéra, Chabanon revient, dans la lettre suivante du 9 juillet 1786, à son ouvrage sur la Musique et à V Esprit de parti.
Verberie, 9 juillet.
Le 3o mars, mon cher ami, je vous ai envoyé à Nice un paquet contresigné d'Ogny, qui contenait mon ouvrage sur la Musique et une lettre. Six semaines après, étonné de ne pas entendre parler de vous, je vous envoyai une deuxième lettre (i) que j'adressai à Malouet à Toulon. Malouet, en ce moment, partait pour Paris ; l'abbé Raynal (2) a reçu pour lui la lettre que je vous écrivais, et il Ta expédiée pour Nice. Il est probable que rien de tout cela ne vous est parvenu ; autrement, vous m'auriez écrit. Peut-être auriezvous dû m'attaquer d'un petit mot depuis que vous êtes à Lyon ; mais enfin je sais que vous y êtes en très bonne santé ; c'est le compte que Malouet m'a rendu de l'état où il vous a trouvé. Je ne doute pas que vous n'ayez avancé votre grand ouvrage ; je l'apprendrai avec un extrême plaisir.
Pour moi, mon ami, quoique depuis trois mois ma santé n'ait pas été dans toute sa vigueur (elle est tout à fait remise depuis quinze jours), j'ai fait à VEsprit de parti des changements considérables et dont l'effet ne me paraît pas douteux. J'ai jeté dans l'ouvrage de ces situations critiques et embarrassantes qui tiennent le spectateur en suspens, et dont on sait gré à l'auteur de se tirer. J'ai donné au rôle de Flore un caractère bien plus piquant. Le cinquième acte, qui tournait au drame et à l'attendrissement, est à présent tout d'intrigue, de situation, tout entier comique, et il met
(i) Cette lettre est la précédente, datée du t6 mai; l'envoi du 3o mars n'est pas parvenu, ou tout au moins n'a pas été conservé.
(2) Malouet avait fréquenté les philosophes et s'était lié particulièrement avec l'abhé Piaynal. Quand ce dernier, après un long exil en Prusse, obtint la permission de rentrer en France, il écriNit à Malouet qu'il irait le voir. C'était en 178.4. « Sa visite, écrit Malouet, a duré trois ans, et se serait prolongée, s'il l'avait voulu. C était l'hàtc le moins incommode, le moins exigeant que j'aie connu. » ^Mémoires, tome I, p. ii^")-
bien autrement en jeu la fureur des partis. Dans cette dernière revue (si toutefois c'est la dernière), mon dialogue s'est enrichi d'un bon nombre de vers heureux. En un mot, ma pièce est, bien plus qu'elle n'était, l'ouvrage d'un homme consommé dans l'art.
Si mon ouvrage sur la Musique ne vous est pas parvenu, dites-moi comment il' faut vous l'adresser. Il me semble qu'il a fort bien réussi.
Que d'événements, tristes pour vous depuis quelque temps ! Ghabry, Barthe (i) ! Quand ou n'a plus l'heureuse étourderie de la jeunesse, je ne sais presque plus comment l'on existe avec gaîté ! La mort à tous moments nous renouvelle les tristes souvenirs de son empire inévitable, et l'on voit tomber tout ce qui nous entoure. Nous rions au milieu des tombeaux, nous dansons sur la cendre de nos contemporains ! Que les douces illusions de l'imagination sont nécessaires pour distraire de tels objets !
Je vous embrasse, mon cher ami, aussi tendrement que je vous aime. Si je n'entends pas bientôt parler de vous, je croirai cette lettre perdue comme les autres.
Les chagrins ont accablé le malheureux Thomas. Ce furent, presque coup sur coup, le suicide de Ghabry, l'accident de Ducis, et surtout la mort tout à faitimprévue de Barthe. C'était pour lui l'occasion de resserrer les liens d'affection qui lunissaient àChabanon, et Thomas ne manqua pas de lui exprimer ces sentiments dans une lettre à laquelle répond la suivante.
Verberie. 22 juillet 1785.
J'accepte, mon bon et cher ami, l'héritage que vous m'olfrez. Je conçois que la perte de quelques amis vous rende plus chers ceux qui vous restent ; j'ai aussi l'orgueil
(r) Sur la mort de Barthe. survenue le lô juin 1780, voir V Académicien Thomas, chap. xvni.
de penser qu'il en est peu en qui vous trouviez autant de véritable attachement et de convenance parfaite qu'en moi. Vous avez trop de tact pour ne pas distinguer ceux qui cherchent à s'enrichir auprès de vous des trésors de votre imagination et à moissonner de la gloire avec les outils que vous leur mettez à la main. Pour moi, mon ami, vous savez que les illusions de la gloire m'occupent peu ; je me suis avisé trop tard des moyens, tant soit peu efficaces, d'en acquérir. Mon âme, mon esprit, sont aujourd'hui tout remplis des vérités qui intéressent la faible humanité; la première de toutes est que vivre est bien peu de chose, et que ce peu, bientôt, ne sera plus pour nous. Il ne s'agit que de passer doucement, honnêtement, ce qui reste de jours sur le fuseau qu'on me file ; les plaisirs vrais, ceux du cœur et de la probité mise en action, sont mon partage, et je m'en contente.
Vos vers à Monsieur Janin (i) sont fort bien faits, et dans le nombre il y en a beaucoup d'heureux :
Le sang qui, dans un corps agile, etc.. La vie a des attraits pour les coeurs innocents... Le parfum des vertus embaume encor les fleurs (2), etc..
Peut-être aurais-je voulu la pièce un peu plus courte, parce qu'elle porte sur peu de chose.
(i) Jean-Janin de Combe-Blanche, né à Carcassonne le 1 1 janvier 1780, mort en 1790, était établi oculiste à Lyon, et Thomas l avait consulté quand il avait eu niai aux veux, sur la recommandation do Chabanon. Depuis, le client et son médecin étaient restés en relations. Janin prétendait avoir inventé le secret do neutraliser tout air méphitique. Son ouvrage, U Anli-méphiliqae ou Moyen de détruire les exhalaisons pernicieuses et mortelles des fosses d^aisance, Vodeur infecte des égoûls, celle des hôpitaux, des prisons, des vaisseaux de guerre, a été imprimée en 1 781 par oi'dre du gouvernement. Janin avait envoyé cet ou\flrage à Thomas, qui Ten avait remercié, et dès que Thomas vint se fixer en 1785 à Lyon, il fréquenta le docteur Janin. 11 lui adressa alors une Epitre pour le jour de la Saint-Jean, sa fête ; c'est de cette Epitre que parle Chabanon.
(2) Ce vers ne figure pas dans la version définitive recueillie dans les Œuvres complètes de Thomas.
Il ne m'est pas démontré que vous attendiez Nice pour retourner en lice avec votre démon poétique. Peut-être, au moment où je vous écris, vous êtes-vous réveillé de votre létiiargie. Dites-vous toujours qu'après de grands efîorts, il faut un long et plein repos. L est ainsi que l'esprit et le talent se renouvellent.
Ma santé est tout à fait bonne à présent. J'en use pour rêver à ma nouvelle comédie, dont vous seul savez le titre (i). Le sujet m'en paraît fort supérieur à VEspiùl de parti, el si Dieu me prêle vie, je ne désespère pas de faire de ceci un grand et maître ouvrage. Il s'offre à moi sous ce point de vue ; je combine mon plan. Les trois premiers actes sont à peu près tracés ; j'entrevois ce que je ferai dans les autres ; et les vers déjà me sollicitent et m'entraînent pour les scènes dont je vois l'objet et la marche clairement dessinés.
J'ai à Lyon un ami nommé Champvieux, garçon très honnête et qui aime la littérature, quoiqu'il n'écrive pas. Si par hasard il se présente chez vous avec mon nom pour recommandation, j'espère que vous ferez honneur au titre sous lequel il s'introduira près de vous.
On me mande de Paris que l'on ne donnera pas le prix académique. Les ouvrages sont tous ou faibles, ou mauvais (2). Cela nous dit que notre petit Garât n'a pas concouru. Je savais que Lacretelle ne se mettait pas sur les rangs.
A qui vont les papiers du pauvre Barthe ? que deviendra son poëme ? (3).
(i) Le Faux Noble.
(2) Le sujet du prix d'éloquence, l'Eloge de Louis XII, père du peufAe, n'a réuni qu'un petit nombre de concurrents qui ne méritaient aucune récompense. Le prix a été remis à l'année suivante.
(3) Par son testament, reçu devant M^ Aleaume, notaire à Paris, le i4 juin 1780, Barthe a lait en faveur de Thomas un legs ainsi conçu : « Je donne et lègue à Monsieur Thomas, de l'Académie française, mon ancien ami, tous mes manuscrits et autres ouvrages et écrits de littérature et ma bibliothèque entière, à l'exception des quarante Aolumes dont je vais disposer. » — Il entrait certainement dans les intentions de Thomas de publier \ Arl d'aimer, qui était tout prêt à être imprimé. La mort ne lui en laissa pas le temps.
Parlez de moi à notre confrère Ducis. Je le félicite d'avoir éprouvé votre amitié dans l'horrible situation où il s'est trouvé (i), et de jouir encore du même sentiment dans les heureux moments de sa convalescence. Quand il aura retrouvé sa pleine santé, je le féliciterai encore d'être avec vous. Un ami tel que vous est excellent dans tous les moments, dans toutes les circonstances.
Plein de cette vérité, je \ous embrasse avec le sentiment qu'elle justifie et qu'elle suppose.
Adieu, je vous le dis tendrement et du fond du cœur.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, à Oullins, près de Lyon, à Lyon (2).
Cliabanon, courant deux lièvres à la fois, a déjà fait allusion à un sujet de comédie auquel il travaille en même temps qu'à Y Esprit de parti ; c^est le Faux Noble, cinq actes, en vers. Le ridicule des gens qui en imposent sur leur naissance ou qui achètent un beau nom à de malheureux gentilshommes, n'est pas un cas isolé et passager ; l'auteur comique peut s'en emparer. Ghabanon, dès qu'il a fini de traiter son nouveau sujet, le communique, selon son habitude, à Thomas, en le priant de formuler ses observations sur l'ensemble de l'action et sur chacune des scènes. Le temps a manqué à Thomas dans ce travail de revision . Néanmoins, le Faux Noble a eu plus de succès que l'Esprit de parti lors de sa publication, au commencement de l'année 1788. La
(i) Dans une lettre publiée dans [' AcadétnicÀen Thomas (ch. xvui), se trouve le récit de l'accident de voiture dont Ducis a été victime et à la suite duquel il passa sa convalescence à Lyon chez Thomas.
(2) Thomas a loué à Oullins la maison de M. Prévost, qui fut habitée plus tard par le célèbre Jacquart.
Comédie française a même essayé d'en donner une représentation le i5 novembre de la même année ; mais le parterre a fort malmené le Faux Noble. Commencés dès la première scène, les murmures ont éclalé avec une telle violence à la fin du troisième acte, qu'il n'a pas élé possible d'aller plus loin. Les expressions triviales, les détails de mauvais goût, le manque de naturel et de mouvement n'ont pu être rachetés par des traits pleins d'esprit et cerlaines scènes d'un bon comique.
L'auteur, décidément, n'était.pas gâté par le public. Il se consola de son mieux en se persuadant qu'il avait été victime d'une cabale de grands seigneurs, cherchant à se venger du rôle vil attribué dans la pièce à un duc et pair.
Le pauvre Chabanon ne pouvait pas se douter du sort misérable qui attendait son Faux Noble, quand il annonçait triomphalement à Thomas, le 17 août 1786, qu'il venait de l'achever « à plume courante».
Verberie, 17 d'août.
Voici, mon cher bon ami, le Faux Noble écrit du premier jet, à plume courante. Je me suis dépêché de rachever, afin de vous l'envoyer tandis que vous êtes à Lyon, où la communication est plus facile qu'à Nice. Lisez et méditez -cet ouvrage. Dites-moi ce.qu'il est et ce qu'il peut devenir. Je crois les premières masses trouvées et le sujet bien pris.
Ayant à vous faire passer ce manuscrit, j'y joins VEsprit de parti refait. Je vous demande moins de travail et de conseils sur cette pièce. Elle a déjà subi tant d'épreuves, que j'aurais peine à y reloucher beaucoup.
Si mon ami Mayeur de Champ vieux vous voit tandis que vous aurez mes manuscrits, prèlez-lm V Esprit de parti ; mais ne lui laissez que pour vingt-quatre heures.
Renvoyez-moi le paquet avec double enveloppe ; Tinlérieure à moi, à Verberie; l'extérieure ou supérieure à Monsieur Rigoley de Juvigny, à la surintendance des Postes à Palis.
La façon la plus commode de faire vos critiques sera peut-être de donner un coup de crayon aux vers à refaire, et d'écrire en marge vos observations sur telle scène, telle marche de l'action. Je vous sacrifie le manuscrit; faites ce qui vous sera plus commode.
Je suis accablé d'écritures, et n'ai que le temps de vous embrasser, mais c'est bien tendrement.
Monsieur Thomas.
On peut dire sans exagération que Thomas est mort au moment où il crayonnait, en marge du manuscrit du Faux Noble, les passages sur lesquels il voulait altirerrattentiondesonami. Ainsi l'une de ses dernières pensées fut pour Ghabanon, qui si souvent avait eu recours à sa. prudente expérience.
Anne-Rose Thomas, la sœur dévouée et fidèle de l'académicien, renvoya aussitôt les feuillets du Faux Noble et de VEsprit de parti à leur auteur. Par la lettre suivante, que nous daterons du jeudi 20 octobre 1785, Ghabanon la remercie, lui exprimant ses regrets pour la perte <( du meilleur des hommes, recommandable par de grands talents ».
A Verberîe, ce jeudi 20.
J'ai reçu, Mademoiselle, mes manuscrits que vous avez remis à mon domestique. J'y ai trouve quelques coups de crayon de la main de mon mallieureux ami. Il n'a pas eu le temps d'y joindre des observations écrites et détaillées, dont j'eusse profité et qui eussent été le dernier service qu'il m'eût rendu. Je vous remercie, Mademoiselle, d'avoir dérobé mes manuscrits à tous les regards.
11 est peut-être heureux pour vous dans ce moment-ci d'avoir des soins et des affaires qui vous occupent ; vous en serez moins livrée tout entière à votre douleur. Aimons, Ma-
IQ
demoiselle, et honorons ensemble la mémoire du meilleur des hommes, recommandable par de grands talents. Ses amis doivent être les vôtres ; accordez-moi ce titre, je vous prie, et croyez aux sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
Chabanon.
Permettez-moi d'oiïrir mille tendres compliments à Monsieur delà Saudraye(i).
Chabanon ne mérite pas qu'on lui décerne entièrement l'hommage suprême qu'il a rendu à Thomas. Ses talents, pour variés qu'ils étaient, ne sortirent pas d'une certaine médiocrité, et Diderot a pu dire de lui très justement : « Il n'a qu'une fausse chaleur ». C'était du moins un ami sûr, d'une scrupuleuse intégrité, et qui, en dehors de quelques erreurs de jeunesse, n'eut qu'une faiblesse : le désir tenace, l'ambition immesurée d'appartenir à l'Académie française. S'il y parvint, il ne réussit cependant pas à se rendre Immortel par ses ouvrages. Mais à la fin de sa vie, il comprit l'inanité de cette ambition, et eut la sagesse de se juger lui-même avec une exacte vérité. Dans ses Mémoires {2), il avoue le peu de succès de ses œuvres, et ajoute : « J ai continué de travailler par goût pour l'étude, par amour pour quelques-uns des ouvrages qui m'ont occupé, et j'ai retiré des fruits de sagesse de l'obscurité de mes travaux. Elle m'a mis
(i) M. de la Saudrave, ancien consul, était à Hyères, en 1781 , le voisin de Thomas. 11 le suivit en 1782 à Nice, à Forcal(|uier, à Paris, à Nice de nouveau en 178/1, et se trouvait avec lui à Lyon. De la Saudraye ramena à Paris Anne-Rose Thomas après la mort de son frère.
(2) Tableau de quelques circonstances de ma vie, p. iSa.
dans le cas d'apprécier le néant d'une fausse gloire et les dangers de la gloire la mieux méritée. Je ne citerai qu'un seul de ses inconvénients, pouvant en citer mille : c'est un besoin de succès qui se répète à tous les moments, qui ne nous fait trouver que de l'ennui partout oii l'on ne s'occupe pas de nous, et presque uniquement. Je me tais sur les crimes de l'envie, produit ordinaire d'une vanité trop exercée. Mais qu'on me cite plusieurs favoris de la mode et de la gloire, qui aient trouvé quelque félicité dans un intérieur obscur et paisible, qui aient goûté l'inefiable volupté d'être père, époux, frère, parent et ami! Ali! si les jouissances de la célébrité doivent m'enlever de telles jouissances, si l'habitude des triomphes de l'orgueil rie me laisse plus sentir le charme des douces affections et des dévouements généreux, je m'écrierai avec le vieillard de Térence : « Je suis homme. » J'ajouterai encore : « Je ne veux être rien de plus ; mon sort vaut mieux que celui des enfants de la gloire. »
Chabanon mourut le lo juin 1792, sans avoir la suprême douleur d'assister à la suppression des Académies, prononcée par la Convention le 8 août 1793. Son siège d'Immortel, le neuvième fauteuil, était resté vacant en raison des circonstances, il fut attribué, en i8o3, à Naigeon(i), quand l'Institut fat substitué à l'ancienne Académie fondée par Richelieu.
A l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, on s'était montré plus pressé, en nommant, en remplace-
(i) Jacques-André Naigeon, né à Paris en 1788, mort en 1810, était un écrivain fort médiocre, collaborateur de l'/ïncyc/ojiédie et auteur de quelques traductions. La Harpe l'appelle « le singe de Diderot », qui le protégeait. Il a donne l'Eloge de La Fontaine, celui de Racine et a publié les Œuvres complètes de Diderot.
ment de Chabanon, Anne-Louis-Fraiiçois de Paule Le Fèvie d'Ormesson de Noyseau(i), un président à mortier du Parlement de Paris devenu, en 1790, bibliothécaire du roi. Cet helléniste distingué ne survécut guère au corps savant auquel if appartint pendant un an à peine ; il fut guillotiné le 20 avril 179/i.
Fontanes a rendu ce témoignage équitable: <( Chabanon eut plus d'esprit que de talent, une érudition égale à son esprit, et un caractère encore préférable à tous ses titres littéraires. Il cultiva les arts pour eux-mêmes ; il s'y dévoua tout entier, sans recueillir le prix de ce dévouement. La faveur publique s'éloigna presque toujours de ses travaux et ses confrères accordaient plus d'éloges à ses mœurs qu'à ses écrits. »
Depuis lors, jamais plus on ne s'occupa de l'écrivain. Il reste cependant de sa personne un souvenir intéressant : son portrait, qui fut exposé au Salon de 1786. C'est l'œuvre de Duplcssis, peintrq du roi, qui a laissé de Chabanon, au dire du Mercure de France (i" octobre 1785) et des Mémoires secrets [lomeWyi, p. 188) une effigie très ressemblante.
Maurice Tourneux, dans la Grande Encyclopédie, se demande ce qu'est devenu le portrait de Chabanon. Il est au musée d'Orléans, salle duxvni* siècle, n" ^92 du catalogue. Donnée par M. Auvray-Fcdou, la toile de Duplessis représente l'académicien vêtu d'une redingote grise à double collet, et assis auprès d'une table sur laquelle sont déposés des livres, de la musique et un violon : tous accessoires de ses talents variés (2).
(i) Né le 26 février 1-^53.
(2)- Dans un joli article intitulé Petit Fantôme ÇFigaro du 2^ février 1910), Henry Roujon parle d'un autre portrait de Cliabanon par Duplessis, paraissant antérieur à celui d'Orléans, légué à « nos musées » par le baron Malouet.
La réceptiox de Thomas.
DANS LA Société patriotique bretonne.
A côlé des académies provinciales qui s'étaient multipliées au cours du xviu"' siècle, toutes plus ou moins directement inspirées des règles suivies à l'Académie française, le comte de Sérent, gouverneur de la presqu ile de Rhuis et commissaire général des Etats de Bretagne, a fondé dans un but liumanitaire la Société patriotique bretonne. Les assemljlécs se tenaient dans une grande salle du château de Kérallier (i), propriété du fondateur, qui, pour bien marquer le but primordial des réunions, décora son salon du titre pompeux de Temple de la Pairie.
Bachaumont, toujours sceptique, publie une lettre de Rennes, du i:i juin 178^, aux termes de laquelle la Société patriotique bretonne serait « une de ces associations qui se forment sans trop savoir pourquoi et qui croient avoir beaucoup d'illustration en imaginant un titre qui aniionce de grands devoirs, qu'elles sont le plus souvent dans l'impuissance de remplir ».
Avec beaucoup plus d'enthousiasme — et peut-être moins de perspicacité — un avocat de Quimper, Pierre Morvan (2), embouche la trompette lyrique pour saluer
(1) Commune de Sarzeau, arrondissement de Vannes.
(2) Né à Quimper, vers 1760, Morvan est l'auteur de : Le Triomphe de l'humanké dans le dévoaemenl héroïque du prince Maximilien de Brunswick, 2^ mention tionorablc à l'Académie l'rançaise en 1787 ; — EpUre aux Muses, Mercure de France, ~ janvier 1786; — Ode contre le jeu, publiée en 1818 dans
2 3o THOMAS ET SES AMIS
rassemblée naissante, qui compte des bienfaiteurs puissants : La reine, Monsieur, les princes et princesses du sang, autour desquels se groupent des éléments disparates : des militaires, des ecclésiastiques, des littérateurs, des savants et des femmes de lettres. Morvan se réjouit en ces termes de la création du comte de Sérent :
Toi seule, ô ma patrie ! ô rivage stérile !
Aux talents isolés n'offrant aucun asile,
Tu voyais dans ton sein végéter les Beaux-arts.
Bretagne, lève enfin ta tête languissante;
De ta maturité vois l'aurore naissante ;
Déjà brille ton front couronné de splendeur.
Ce beau jour qui, comblant ta plus vive espérance,
Vit naître l'héritier du trône de la France,
Ce jour fut dans les cieux marqué pour ta grandeur.
Ce fut alors, Sérent, qu'une vertu sublime
Ralluma dans ton cœur le beau feu qui l'anime.
Tu brillais de servir ta patrie et ton roi.
Alors tu le fondas, cet auguste édifice,
Où les arts réunis par ta main protectrice,
Du bonheur des humains font leur suprême loi (i).
Parmi les membres les plus zélés de la Société patriotique bretonne se trouvait le vicomte Gaspard-François Tousiain de Richebourg, un normand devenu breton par son mariage avec Angélique-Perrine du Bot (2). de Jousselin(3). Toustain de Richebourg était alors, en qualité de commissaire aux Etats de Bretagne, le collègue du comte de Sérent.
Notices sur les écrivains de la Bretagne, — Morvan a été décapité à Brest, comme fédéraliste, dans les premiers jours de juillet
(i) L'Ode à la Société patrie tigae bretonne a été publiée par l'Année littéraire, 1784, tome VI, p. 191.
(2) Ce mariage eut Heu le 3o janvier 1769.
(3) Commune de Beaupréau, arrondissement de Cholct.
Elève du collège de Dormans-Beauvais, vers 1755 ou 1766, le vicomte Toustain de Richebourg(i) était resté en relations épistolairesavec Thomas, son ancien professeur, « dont les leçons et la mémoire, a-t-il écrit, lui furent toujours chères ». Il se fit fort d'attirer le célèbre écrivain dans le nouveau groupement et le pressentit à ce sujet. Thomas, plus près des généreuses illusions de l'avocat Morvan que du désenchantement de Bachaumont, consentit à prêter l'appui de son nom à la Société, et reçut bientôt la lettre suivante du secrétaire général Minet.
\annes, le 2.3 févi-ier 178/i.
Monsieur,
La Société patriotu/ue bretonne qui, dans son principe, n'était qu'une assemblée de citoyens vertueux qui ne s'occupaient que de bonnes œuvres, est devenue, à la naissance de Monsieur le Dauphin, un corps mixte, où les talents se sont réunis aux vertus. Au Temple de ta Patrie, uniquement consacré à des actes de religion, on a joint un Lycée, où les vertus qui constituent le vrai citoyen sont préconisées à chacune de nos solennités patriotiques.
Dès le premier moment, vous y avez reçu des hommages publics ; vos ouvrages y ont été déposés parmi ceux qui ont reçu la sanction du patriotisme. Vos maximes sont celles qu'on y a adoptées ; votre manière généreuse de dire la vérité s'y est insinuée dans tous les cœurs ; enfin. Monsieur, vous avez été regardé comme un de nos législateurs patriotiques.
Ce que je vous dis ici n'est que le précis des hommages qui vous ont été rendus par M. le comte de Sérent lui-même, lorsqu'il remplissait la fonction d'orateur dans nos séances académiques, et, dans trois assemblées différentes, vous avez
(1) Voir sur ce personnage et ses œuvres : Le vicomte de Toastain-RicIteboarg, disciple de Thomas, par Maurice Henriet. — Bulletin de la Société havraise d'Etudes diverses, 3'' trimestre de
été proclamé citoyen. Il aurait eu la satisfaction de vous Taunoncer- lui-même, si sa santé n'était pas dérangée. M. le vicomte de Toustain, qui a l'avantage d'être connu devons, a été chargé de vous en instruire. 11 vous dira que Messieurs de Marmontel et de La Harpe, d'Arnaud (i), Moreau, historiographe de France (2), l'abbé Rochon (3), Mesdames de Beauharnais (l\) et de Genlis (5) ont paru flattés de voir leurs noms inscrits dans le Temple de la Patrie, et plusieurs d'entre eux (6) nous ont demandé l'acte authentique de leur union avec nous.
Vous avez sans doute été instruit que nous ne faisons plus
(i) Baculard d'Arnaud, 1718-1800, auteur de : CoJiqny oula Saint-Bar Ihèlemy , tragédie, Fayel, tragédie et do romans : les Epreuves du Sentiment, les Délassements de Vllomme sensible, Les Loisirs utiles, etc..
(:>,) Jacob-Nicolas Moreau, né à Saint-Florentin le 2 décembre 1717, conseiller à la cour des aides de Provenee, prcmiiT conseiller de Monsieur, bibliothécaire de Marie-Anloinctte Daupbine, historiographe de France, (tait vni auteur fécond. 11 movu'ut à Chambourcv, {)rès de Sainl-Gcrmoin-en Layc, le 29 juin i8o3.
(3) L'abbé Alexandre-Marie Rochon, né à Brest le 21 février i']l\li, astronome, opticien, voyageur, garde du cabinet de physique du roi, inspecteur des monnaies, est mort à Paris le 5 a\ril 1817.
(4) Marie-Anne-Françoise Mouchard, dite Fanny, comtesse de lîeauharnais, née en 1738, morte en i8i3, des Académies de Lyon, des Arcades de Rome, du Lvcée de Toulouse, collaboratrice de V Almanach des Muses, avait un salon littéraire très fréquenté.
(5) V^oir : Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis sur le XlIIl"^ siècle et la Révolution depuis ij56 jusqu'à nos jours, Paris, Ladvocat, 1826, 8 vol. in-8, et Jean Harmand : Madame de Genlis, sa vie intime et politique (1746-1830); Paris, Perrin, 1912, ln-12.
(li) Parmi les femmes célèbres cjul ont donné leur adhésion au comte de Sérent, citons une poétesse: Marie-Anne-Henriette, marquise d'Antrcmont, puis baronne de Bourdic, des Académies de Nîmes, des Arcades, des Musées de Bordeaux et de. Toulouse, auteur des Eloges de Montaigne, du Tasse, de Ninon de Lenclos, d'un opéra : La foret de Brama, collaboratrice de V Almanach des Muses, née à Dresde en 1746, morte en 1802.
aujourd'hiu qu'un même corps avec le Musée français institué par M. Pilàtre du Rozier (i), quoique nous n'ayons ni la même dénomination, ni la même forme, ni les mêmes vues, ni les mêmes objets. M. le vicomte de Toustain vous fera connaîlre ces différences dans quelques numéros des Affiches de BretayneÇ^), où l'on a inséré des détails très circonstanciés de nos fêtes patriotiques. Monsieur le comte de Sérent vous aurait écrit lui-même, si sa santé le lui avait permis, et je ne suis ici que son organe, comme il est luimême celui de la Société patriotique bretonne.
Je suis avec respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
MlINET.
Je joins ici mon adresse et celle de Monsic r le comte de Sérent, qui vous écrira dans sa meilleure san..
Les journaux du temps se sont fréquemment occupés de la création du Musée français par Jean-François Pilâtre du Rozier qui, en sa qualité d'aéronaute sans doute, restait volontiers dans les nuages, de sorte qu'il est fort difficile de préciser le but de sa création. Quant à l'utilité pratique de la Société patriotique bretonne, qui se confond dans une certaine mesure avec le Musée français, « sans avoir ni les mêmes vues, ni les mêmes objets )), nous n'avons pas cru devoir imposer à nos lecteurs « les détails circonstanciés » donnés par les Affiches de Bretagne. Nous verrons plus loin sa devise : Dieu, le roi, la patrie ; cette formule suffit à donner l'orientation de ses idées un peu vagues.
(i) Ne à Metz le 3r) mars 1756, intendant des cabinets de pliysiqiie, chimie et histoire naturelle de Monsieur, il périt dans un voyage aérien le 1 5 juin 1785.
(2) Les Afiches géiu'ralcs de Bretagne, feuille ia-Zi" de huit pages, paraissant chaque vendredi : « Bien faite et intéressante dans son genre », disent [qs Mémoires secrets (tome XV, p. 2bli),
Il était sans cesse question, dans les assemblées du château de Kérallier, de vertus et du bonheur de l'humanité ; c'était assez pour que Thomas s'y intéressât de toute la force de son âme candide. Il écrivit donc, le 9 mars 1784, au comte de Sérent pour lui exprimer la satisfaction qu'il aurait à faire partie de la Société patriotique bretonne. Voici le brouillon de sa lettre :
Monsieur le Comte,
J'apprends par une lettre que M. Minet m'a fait l'honneur de m'écrire, que je vous dois des remerciements pour la manière obligeante dont vous avez bien voulu parler de moi dans les assemblées de la Société patriotique bretonne.
Une société telle que la vôtre, où l'on s'occupe à la fois et de bonnes actions et de vérités utiles, est une institution digne du siècle et digne de votre illustre province. Messieurs les Bretons ont dans tous les temps montré l'amour du bien public, et un caractère qui s'y portait avec autant de fermeté que de noblesse. Ils joignent aujourd'hui à cette élévation et à ce courage naturel la philosopliieet les lumières qu'ont amenées le progrès des connaissances. Mais ils ne les regardent point comme une simple occupation de l'esprit, et une sorte de luxe de la société, brillant mais inutile. Ils veulent les appliquer au bonheur réel des hommes, et les talents dans leurs mains deviennent les instruments des vertus.
Tel est, à ce que je vois, Monsieur, le but de vos assemblées. S'il est vrai qu'on ait daigné y faire mention de moi, et que mes faibles ouvrages aient été déposés parmi ceux que votre Société a cru propres à seconder ses desseins, c'est le prix le plus flatteur que j'aie jamais pu recevoir de mes travaux. Le nom de citoyen que vous avez bien voulu m'accorder, est pour moi le plus respectable des titres, et par luimême, et comme une récompense que je tiens de vous. Il sera pour moi comme les titres de noblesse qui imposent svutout le devoir de les mériter.
Daignez, Monsieur, faire passer à la Société bretonne les hommages de ma reconnaissance. Je sens en particulier, Monsieur, tout le prix de vos bontés personnelles. C'est sans doute
à votre éloquence et à vos talents, plus qu'à mes ouvrages, que je dois les marques flatteuses d'estime que j'ai reçues dans votre Société, Monsieur. Vous avez cru voir dans mes écrits quelques-uns des sentiments qui vous animent vous-même, et vous avez su comme orateur les faire valoir avec l'énergie et la noblesse de votre propre caractèi'e.
Agréez toute ma reconnaissance et le respect, etc..
Enchanté de sa nouvelle recrue, le comte de Seront s'empresse de répondre à Thomas.
A Kérallier, ce 5 avril 1784.
Monsieur,
\otre lettre, quoique datée du 9 mars, ne m'est parvenue que très tard, parce qu'elle a fait un circuit. La presqu'île de Rhuis n'a point de bureau de poste : Vannes est le plus prochain. Si on omet d'y adresser les lettres, elles courent risque d'en visiter plusieurs autres. La vôtre a été à Quimper.
La réponse dont vous avez honoré notre secrétaire est venue plus directement. Elle a été lue à notre Assemblée du 19, où malgré ma mauvaise santé, je me suis trouvé assez de force pour faire les proclamations. C'est pour la sixième fois au moins que votre nom a retenti parmi nos citoyens qui ont entendu avec le même sentiment de reconnaissance proncTncer aussi les noms de deux de vos illustres confrères, MM. de Marmontel et de La Harpe. \oici^ Monsieur, de quelle manière on s'y est encore exprimé à votre sujet.
« Pourrais-je, Messieurs, vous laisser ignorer que M. Thomas, de l'Académie française, cet écrivain toujours courageux et plein d'une noble fierté quand il plaide la cause de l'humanité, paraît mettre un prix infini aux hommages qui lui ont été rendus par de simples citoyens? Vous voyez qu'il demande lui-même à être placé parmi eux dans le Temple de la Patrie. Et qui est plus digne d'y occuper le premier rang que celui qui, dans un siècle de philosophie, a cru devoir
dire des vérités utiles à la dignité, au bonheur et à la liberté de l'homme, vérités auxquelles, dans un autre siècle, la main de Tesclavage et de l'adulation aurait prêté des nuances de crime ! Vous savez. Messieurs, que les œuvres de ce généreux citoyen ont été authentiquement déposées dans votre Temple et qu'elles font partie de cette collection qui y forme le Gode de l'humanité. »
Puisque vous voulez bien, Monsieur, applaudir à la Société palriot'ujae bretonne, il est juste de vous la faire connaître. Au piemier rappej du Parlement de Bretagne, en 176g, entre toutes les fêles que cet événement multiplia dans la province, celle que je donnai le 17 septembre ne fut pas la plus somptueuse, mais la plus éclatante en patriotisme.
Nos spectacles profanes continuèrent plusieurs années. Sur les représentations de quelques pasteurs zélés, on leur substitua des fêles chrétiennes; mais je voulus absolument que l'esprit patriotique concourut avec la religion dans ces solennités qui se renouvelaient quatre fois par an. Il se forma insensiblement une union entre les citoyens qui se rendaient chez moi, pour les célébrer. La chapelle de Kérallier fut décorée du glorieux nom de Temple de la Patrie, parce que les citoyens associés à son culte fondèrent leur union sur l'amour de Dieu, du Roi et de la Patrie.
En 1782, nous établîmes une cinquième fête à l'occasion de la naissance de M. le Dauphin(i). Depuis cinq ans, nous ne cessions de faire des violences au ciel, pour qu'il accordât un rds à Louis le Bienfaisant. Pour signaler notre reconnaissance et perpétuer le souvenir d'un don aussi précieux, on convint que, dans chacune de nos solennités, on ferait désormais succéder une séance académicjue aux actes de religion.
L'ouverture de cette académie de citoyens, unique en son genre, se fit donc avec le plus grand appareil, le lundi 22 avril 1782. On commença par donner la sanction du patriotisme au vénérable recteur de Furzur, pasteur-citoyen, qui fut déclaré premier Pontife du Temple de là Patrie ; et ses assistants, ayant aussi reçu l'inauguration patriotique, il y offrit un sacrifice solennel d'actions de grâces et prononça à l'autel un discours chrétien analogue aux circonstances. Le
(i) Le Dauphin est né le 22 octobre 1781.
peuple fut ensuite introduit dans la salle des Harangues, où l'horoscope de M. le Dauphin fixa son attention pendant plus d'une heure. Ce fut pareillement de la tribune que se lit la première proclamation de nos citoyens qui furent partages en deux tribus, celle des Veitns et celle des Talents.
Les prémices de nos hommages étaient dus à la -mémoire de ces hommes rares, qui, en s'immortalisent, ont illustré leur patrie par leurs actions ou leurs écrits : leurs bustes furent placés dans la salle des Agapes, de même qu'on voit dans celle des Harangues les portraits de nos augustes maîtres et des héros du patriotisme. Dans la classe du Génie, \ol taire, Montesquieu &c. ; dans celle de la Bienfaisance, Henri le Grand, Sully, &c., reçurent le premier encens patriotique. On imprima ensuite authentiquémenl le sceau du patriotisme aux ouvrages qui inspirent l'amour du bien public.
Parmi un grand nombre de productions adoptées par la Société patriotique et déposées dans son Temple, pour y former en quelque sorte le code de l'humanité, elle déclara que c'était particulièrement dans les œuvres de MM. Moreau, Thomas, d'Arnaud, Necker, &c... qu'on trouvait ses principes constitutifs et le développement de ses maximes. On finit par annoncer que la modestie devait être la marque disfinctive des citoyens unis ; que le titre de Citoyen, si simple et si commun, n'était point fait pour flatter l'amourpropre ; qu'on n'en serait cependant digne qu'autant qu'on saurait servir son Dieu sans hypocrisie, son Roi sans ambition ; sa patrie sans intérêt.
L'imprimé ci-joint achèvera de vous donner une juste idée de la Société patriotique bretonne. Elle m'a chargé d'être auprès de vous l'interprète de sa sensibilité et de sa reconnaissance pour tout ce que vous voulez bien lui dire de flatteur et d'obligeant, et de vous demander la permission de vous offrir l'acte authentique qui doit constater votre union avec nous.
"~ Je vous prie, Monsieur, d'y joindre une nouvelle grâce, celle de me traiter avec indulgence. ISi le génie, ni la fortune ne se rencontrent point chez moi. Une àme juste et bienfaisante fait mon seul, et unique apanage. Si cela suffît pour me mériter quelque part dans votre estime, je serai trop heureux.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le comte de Sére>'t.
Les formalités d'admission de Thomas, toujours méticuleuses et empreintes de la plus grande solennité, se sont déroulées au cours, des mois de mai et juin 178/i. Le comte de Sérent a proclamé les titres de l'impétrant, et le secrétaire a envoyé copie du discours du président à Thomas, qui lui accuse en ces termes réception du précieux document :
Au Louvre, ce 5 juillet 178^.
J'ai reçu. Monsieur, l'extrait du discours de proclamation prononcé par M. le comte de Sérent dans la Société patriotique, que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'y ai lu avec la plus vive reconnaissance la manière honorable dont l'orateur a daigné parler de moi et de mes ouvrages dans cette respectable Assemblée. Je n'ai jamais reçu un prix plus flatteur de mes faibles travaux. Cette récompense qu'ils obtiennent est pour moi un nouveau titre d'encouragement.
Je vous remercie en particulier, Monsieur, d'avoir bien voulu m'envoyer cet extrait que je garderai comme un monument précieux et qui me sera toujours cher ; il me le sera encore plus comme le tenant de votre main.
Je connais depuis longtemps les sentiments de zèle et d'amour du bien public, qui vous animent. Ils sont gravés dans tous vos ouvrages. A ous avez eu la bonté depuis quelques années d'en faire tenir plusieurs chez moi, qui ne me sont parvenus que longtemps après, parce que je voyageais pour ma santé, et que j'ai passé deux années de suite dans les provinces méridionales ou dans le comté de Nice. Je n'ai pu vous faire passer mes remerciements, parce que je ne savais où vous les adresser. Permettez que dans ce moment je m'acquitte de cette dette avec vous, et que je vous renouvelle ma reconnaissance et l'inviolable attachement avec
lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre 1res humble et obéissant serviteur.
Thomas.
Il ne restait plus, pour consacrer l'entrée de Thomas dans la Société patriotique bretonne, que de lui envoyer des lettres patentes lui décernant le noble titre de citoyen. Ces lettres patentes parviennent au commencement d'aoiit 1784 à Thomas, qui en accuse réception au comte de Sérent :
A Marly, près Saint-Germain, i3 août 1784.
Je viens de recevoir, Monsieur, à la campagne où je suis, les patentes que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer de la part de l'illustre et vertueuse Société qui a bien voulu m'associer à elle. J'y ai lu avec bien de la reconnaissance les motifs obligeants de son adoption. Ces motifs sont un nouveau titre d'honneur que je serais trop flatté de mériter, mais ils doivent du moins me servir d'encouragement.
Je dois chérir encore, Monsieur, un lien qui me rapproche de vous. Je voudrais qu'il put me donner de nouveaux droits à votre amitié. Notre connaissance est déjà ancienne, et j'ai toujours été fâché que la différence de vos occupations et des miennes, les voyages auxquels vous oblige votre état et ceux que ma santé m'a obligé de faire depuis quelques années, m'aient privé du plaisir de vous voir et de jouir d'un commerce qui aurait eu tant de droits de m'intéresser. Je me flatte du moins que nos sentiments nous réunissent, quoique séparés l'un de l'autre depuis si longtemps.
C'est avec un véritable regret que j'ai appris dernièrement que vous vous êtes donné la peine de passer chez moi dans un moment où je n'y étais pas. A mon retour à Paris, j'espère m'en dédommager en vous allant chercher chez vous. J'aurai l'honneur de vous remercier en même temps du nouvel ouvrage que vous avez eu la bonté de me faire tenir. J'y ai reconnu cette humanité éclairée qui est dans tous vos
écrits et qui partout fait servir la philosophje à la morale et au bonheur des hommes (i). Dans la préface vous parlez avec mesure des objets les plus délicats, et avec dignité de Yous-mcme et des travaux qui vous occupent.
Agréez de nouveau toute ma reconnaissance et Tallachemcnl inviolable avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Thomas.
Entre radmission de Thomas dans la Société patriotique bretonne et sa mort, il ne s'est écoulé qu'un an. Thomas n'assista jamais aux Assemblées et n'y fit lire aucun travail. Eût-il vécu encore trente ans qu'il n eût d'aillems pas agi autrement. Il avait prêté l'éclat de son nom à un groupement honorable ; c'est tout ce que le comte de Sérent et ses associés pouvaient lui demander, et il en était de Thomas comme de Marmontel, de La Harpe et des autres illustrations complaisamment énumérées parmi les membres les plus honorables de la Société.
Malgré tout le soin que le fondateur avait mis à recruter des adhérents recommandables par leur savoir et leurs vertus, la Révolution proclama bientôt leur dissolution, en même temps qu'elle anéantissait toutes les académies provinciales qui avaient rendu à la France les services les plus méritoires en répandant dans la patrie la pratique des sciences et le goût de la littérature et des arts.
(i) Nous ne connaissons qu'un ouvrage écrit par le comte de Sérent ; c'est : Exposition des objets discutés dans les Etals Généraux de France depuis forigine de la Morxarchie . Londres et Paris, 1789, in-8.
THOMAS ET SES AMIS ll^l
Le chevalier d Eymar.
Thomas avait été chercher à Hyères un soulagement à ses maux de poitrine. Quand vint Tété, excédé parla chaleur, il songea à fuir les bords de la Méditerranée pour chercher l'ombre et la fraîcheur dans les montagnes voisines. Il partit en juin 1782 pour Forcalquier (1), accompagné de sa sœur Anne-Hose et de M. de la Saudraye, dont il avait fait la connaissance à Hyères et qui ne cessa de le suivre dans tous ses déplacements.
C'était l'époque, combien lointaine! où J.-J. Rousseau faisait dire à l'un de ses personnages Saint-Preux : (( Quand j'arrivais le soir dans un hameau, chacun venait avec tant d'empressement m'ofPrir sa maison, que j'étais embarrassé du choix; et celui qui obtenait la préférence en paraissait si content, que, la première fois, je pris cette ardeur pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s'offensant même de ma proposition, et il en a été partout de même. »
A Forcalquier, les propriétaires des plus belles maisons se disputèrent l'honneur d'héberger Thomas, qui fixa son choix sur le petit château, tout meublé, dc Fougères, mis gratuitement à sa disposition pour toute la saison par le comte d" Eymar du Bignosc. Thomas
(i) Forcalquier est bâti en amphithéâtre sur une colline calcaire à 55o mètres au-dessus du niveau de la mer.
raconte à Barthe, le 28 juin, comment se sont nouées ses relations avec cet homme aimal)le. « Il m'est Acnu offrir le château de Fougères avec tant de cordialité, avec un désir si vif et si obligeant f|ne je l'acceptasse, que je I ai accepté moi-mrmo comme il me l'olTrait. La maison est agréable et commotle, siluée dans un lieu riant... L'intérieur des appartemenls est frais. Il y n sept lits de maîtres, des canapés où l'on peut s'étendre mollement, dormir, faire des vers, et, ce qui vaut mieux encore, ne rien faire... »
Ij'aimable accueil du comte d'Eymar avait rempli Thomas de reconnaissance pour toute la famille. Il npprécia dès l'abord la délicate l)onlé de la comtesse ; ilappritde quel dévouement elleetson mariavaient fait preuve quelques années auparavant à l'égard de leurs compalrioles de Forcalquier, décimés par une horrible peste. Il s'intéressa aux trois filles de ses hôtes, et tout particulièiement à leur fils, le chevalier Ange-Marie d'Eymar.
Barthe avait médité de venir rejoindre Thomas. Celui-ci lui rappelle sa promesse le 1 5 juillet 1782, et ajoute : a Je vous recevrai chez M. d'Eymar, et vous verrez un jeune homme fort aimable qui est le fils de la maison. »
Ce jeune homme n'a pas loin de trente-cinq ans. Né à Marseille en 1747, il a terminé ses études, de 1760 à 1766, chez les Oratoriens de Juilly. Puis il a habité pendant une dizaine d'années à Paris, et. très épris de littérature, il y a fréquenté des artistes, des écrivains, Jacques Delille, dont il raconte les fiasques anciennes, Lebrun-Pindare, Chamfort, Condorcet. familiers comme lui du salon de Mme Helvétius. Ouvert aux idées philosophiques modernes, imbu des doctrines humanitaires et égalitaires, Ange-Marie d'Ey-
mar avait une admiration passionnée pour Jean- .lacqucs Rousseau (i). Il était donc prédisposé à intéresser par ses goûts et ses aspirations le sage Thomas. Il regrettait ses années passées à Paris et n'éprouvait que le désœuvrement d'une existence provinciale trop calme, dont il n'appréciait pas le charme, parce qu'il ne savait pas observer la nature et à la vie ambiante. De longues conversations avec son hôte, sur les questions philosophiques et morales, sur la littérature et l'histoire, des lettres que Thomas lui adressa après avoir quitté Forcalquier, Ange-Marie tira un enseignement pratique : il se sentit encouragé à écrire, et surtout à s'intéresser à son pays et à ses compatriotes. Les conseils du maître avaient assagi et discipliné une sensibilité jusque-là mal comprise.
Sans doute l'évolution fut lente qui parvint à transformer en homme utile aux autres et conscient de sa propre personnalité cet ancien rêveur maladif. Thomas était disparu bien avant que son protégé se fût débarrassé de ses tristesses et de ses hésitations. L'influence heureuse du philosophe n'en est pas moins certaine. Dès qu'arriva l'épreuve de la Révolution, Ange-j\Iaric sortit de sa chrysalide et joua dans la vie un rôle honorable et utile.
A l'approche des froids de l'hiver, quand Thomas cl sa sœur quittèrent Forcalquier pour le climat plus clément de Nice, ils s'étaient fait de véritables amis de
(i) Ne pas confondre le clicvalier d'Eyiuar avec son homonyme qui allait commander de la copie de musique à Rousseau pour avoir le grand honneur de l'approcher, et qui a publié une brochure : Mes Visites à J-J. Rousseau.
2l\l\ THOMAS ET SES AMIS
toute la famille d Eymar. Pour éveiller dans l'esprit cultivé, mais un peu engourdi, de Ange-Marie le goût de la poésie, Thomas lui adressa une longue Ê'yD?//'e(i).
(i) Nous donnerons quelques exlrails do n^llc EpUre concernant chacun des membres de la famille d'Evmar.
A propos des calamités dont les habitants de Forcalquier ont souflért, de la belle conduite du comte et de sa générosité :
Il pense que cet or, qu'il épanche en largesses,
ÎN'est qu'un dépôt sacré que le ciel lui commit ;
Que le luxe est un crime, où le pauvre gémit ;
Que c'est aux bienfaits seuls d'absoudre les richesses.
De ses concitoyens protecteur généreux,
il sera prêt, s'il l'aut, à s'immoler pour eux,
A les sauver par son courage.
Ce noble mépris du danger, Cher d'Eymar, tes vertus et ce portrait d'un sage N'ollrent point à ses yeux un roman étranger.
Rappelle à ton âme attendrie.
Rappelle ces moments de tristesse et de deuil, Où la contagion, menaçant ta patrie, iDe tous les habitants entrouvrit le cercueil
C'est dans ce désastre terrible
Que ton père, à jamais signalant sa vertu,
Déploya la grandeur d'un citoyen sensible.
Au milieu d'un peuple abattu.
De Belzuns, dans Marseille, il imita l'exemple :
Qu'avec plaisir je le contemple
Seul, dans ce fléau destructeur,
OnVant un visage intrépide,
Tel qu'un ange consolateur.
Rassurer la foule timide,
Servir de modèle et de guide, Et hâter des secours la barbare lenteur !
Seul,
Ton père ose approcher et porte des secours ; Son devoir, à ses yeux, est plus cher que la vie :
Que l'infortune soit servie.
Il consent, à ce prix, de hasarder ses jours
De ta mère
Si j'osais à tes yeux dessiner le portrait,
pleine de ses protestations de reconnaissance envers tous. Puis, dès qu'il fut installé, il invita son jeune
Mon crayon d'abord tracerait
Et son active intelligence, Et cet esprit orné, dont le piquant attrait,
Sous une aimable négligence,
l^aisse de sa finesse échapper le secret
Portant, dans un corps faible, une âme vigoureuse,
Chez une foule malheureuse,
D'un époux cher et respecté
Secondant la main généreuse, Elle eût donné l'exemple, elle osa l'imiter
Des sœuïs d'Ange-Marie, Thomas dit ensuite :
Tes sœurs, au matin de leur âge.
Tes sœurs, que s'envieraient l'amour et l'amitié. Sous les yeux maternels faisaient l'apprentissage De l'active et douce piélé.
Leurs mains faibles encore, et déjà bienfaisantes, S'essayaient aux vertus, consolaient la douleur ;
Et les yeux des grâces naissantes
Par des larmes compatissantes.
Semblaient charmer jusqu'au malheur
C'est ensuite au tour d'A.nge-Marie, qui a la bonne mesure de compliments flatteurs :
Toi, chez qui la raison aux talents est unie.
Toi qui, dans l'âge des erreurs, Echappé de Paris, en rapportas des mœurs,
Le goût des arts et du génie ;
Qui sais et penser et sentir.
Et dont la noble inquiétude, Par un heureux besoin, cherche au sein de l'étude
Des voluptés sans repentir :
Du jour où je te vis paraître.
Ton cœur sensible et pur, d'Eymar, vint me charmer.
Qui peut te voir sans te connaître.
Et te connaître sans t'almer?
Comme conclusion, le poëte ajoute :
Jamais l'ingrat oubli, jusqu'à mon dernier âge, N'efl"acera la douce imao^c
ami à venir le visiter dans sa nouvelle résidence. A quoi Ange-Marie répondit :
A Forcalquier, le 20 novembre 1782.
J'arrive de Banon (i), mon cher ami, où j'ai passé huit jours avec M. de Tournon et sa sœur. Madame de Tournon ayant été malade, n'a pu être du voyage. On m'a remis la lettre que vous m'avez lait l'amitié de m'écrire, et je l'ai reçue avec transport. Je vais vous répondre à la hâte, car quoique mon père vous écrive aujourd'hui, je n'ai pas la patience d'attendre le courrier prochain.
Je n'ai pas eu besoin de lire tout ce, que vous m'avez écrit, pour être pénétré du plus profond attendrissement. Dès la première ligne où vous daignez me donner le cher et honorable titre de votre ami, j'ai été obligé de m'interrompre et de poser là votre lettre, pour essuyer mes larmes. Combien de sentiments et quels souvenirs ce seul mot a réveillés dans mon cœur ! le bonheur de vous avoir connu, les heureux jours passés près de vous, l'éclatant témoignage d'amitié que vous m'avez donné, le regi'el de me voir séparé d'un ami si cher, cette dernière preuve enfin que vous n'êtes pas sans attachement pour moi, toutes ces idées se sont présentées en foule, et ont porté jusqu'au fond de mon âme un trouble et une agitation qu'il me serait impossible de vous exprimer.
Ce n'est pas la première fois que vous m'avez vu dans cette situation. Lorsque vous me lûtes ces vers que vous m'avez adressés, lorsqu'à Fougères il fallut vous dire le dernier adieu, mon cœur était oppressé comme aujourd'hui, mes yeux étaient remplis de larmes comme ils le sont dans ce moment même. Mais est-il bien possible que je sois votre
De ce séjour que j'habitai. C'est ici que j'ai vu les mœurs et la bonté
Famille respectable et chère, De vous avoir connus que j aime à m'honorer !
Sous ce toit sage et solitaire,
Tout semble à mes yeux respirer Des antiques vertus le souffle héréditaire. (i) Chef-lieu de canton à 24 kilomètres de Forcalquier.
ami? Comnienl puis-je mériter ce titre? et qu'ai-je fait pour roblciiir? Cependant je le crois, parce que c'est vous.
Pourquoi ne vous dirais-je pas tout ce que je pense ? il me semble quelquefois que je ne suis pas tout à fait indigne de ce nom. N'ai-je pas conçu pour votre personne le plus tendre attachement? iN'ai-je pas porté à vos vertus le respect qu'elles inspirent et que mon cœur ne sut jamais leur refu ser? J'estime infmiment vos talenls, j'adore votre génie, sans doute, mais à cet égard l'intervalle immense qui nous sépare aurait toujours empêché qu'il y eût rien de commun entre nous, si aux dons les plus rares de l'esprit vous n'eussiez joint les quaUtés plus précieuses encore d'un cœur aimant et sensible. Voilà, je le sens, ce qui peut nous rapprocher. Précieuse sensibilité qui me vaut un ami tel que vous I qui lait naître cette aimable égalité de l'amitié qui m'est si flatteuse ! je lui pardonne tous les chagrins qu'elle m'a causés. Elle n'ôte pas d'entre nous les différences que la nature y mit à votre avantage, mais elle vous les fait oublier.
Je ne suis pas heureux, mon cher ami, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je vois avec un regret inexprimable que le voyage de Nice est impossible dans ces circonstances. Lise/ ce que mon père vous écrit. Me laisser le juge de ce que je dois faire, n'est-ce pas me dire assez que je n'y dois plus songer ? A Dieu ne plaise que le murmure de mon cœur me rende injuste dans cette occasion ; la bonne volonté de leur part y est toute entière, mais des obstacles de plus d'un genre s'y opposent absolument.
Si je ne vais pas vous trouver en personne, du moins je serai avec vous de cœur et d'esprit, et de cette manière je NOUS accompagnerai désormais partout. A votre retour, j'irai vous embrasser à Marseille, à Aix ou à Avignon ; c'est la seule espérance qui me reste. Ai-je besoin de vous dire que je suis aussi touché que reconnaissant de toutceque vousm'écrivez à ce sujet? Non, vous me connaissez assez pour en juger.
Le courrier que je fais attendre me presse et il faut finir. Kappellez-moi, je vous prie, dans le souvenir de Mademoiselle Thomas; témoignez-lui toutema reconnaissance de ses bontés; faites-lui agréer mes hommages, ou plutôt qu'il me soit permis de l'embrasser comme ime sœur démon ami, c'est-à-dire comme j'embrasserais ma propre sœur ou mon ami luimême. Votre souvenir et le sien se réunissent et se confondent
pour navrer mon cœur de tristesse de me voir séparé de vous.
Mille tendres compliments à M. Barthe. Se souvient-il de moi ? M'accorde-t-il aussi un peu d'amitié? Pour moi, il m'est aussi impossible de ne pas m'occuper de lui que d'oublier son amabilité, ses ouvrages et les moments agréables qu'il m'a fait passer à Fougères. Rapellez-moi, je vous prie, à M. de la Saudraye que j'embrasse de tout mon cœur. Je n'ai pas eu l'honneur de connaître Madame Monnet (i), mais elle est votre amie, c'est assez pour me faire regretter de n'avoir pas été assez heureux pour faire connaissance avec elle.
Ma mère ne peut pas écrire aujourd'hui à Mademoiselle Thomas ; elle me charge de lui faire agréer, en attendant, les compliments les plus tendres. Zoé, Madame d'Arnaud, Mad. de Sébastianne (2) et son mari vous disent un million de choses. Nous n'avons tous pour vous qu'un même cœur, une même âme.
Adieu, mon cher ami, ne m'écrivez pas, je vous en supplie. Attendez de mes nouvelles ; j'ai encore mille choses à vous dire. Si vous écrivez, je n'oserai plus écrire moi-même et vous me chagrinerez, car je veux votre santé par dessus tout. Lorsque vous aurez trois de mes lettres, vous m'en répondrez une, et je serai encore trop payé. Pourrais-jc me plaindre d'être traité comme votre intéressant ami M. Ducis ?
Adieu encore, intéressante et aimable société. Non, je n'aurais plus rien à désirer, si je pouvais passer ma vis au milieu de vous. Pour vous en particulier, je vous embrasse
(i) Admiratrice enthousiaste d-^s œuvres de Thomas, MlleMoreau, de La Roclielle, était devenue l'amie de l'écrivain depuis qu'elle avait quitté sa province pour Paris, où elle épousa le chimiste Monnet.
(2) Ce sont les sœurs du chevalier Ane;e-Marie d'Eymar. L'une d'elles, Zoé, écrivait des vers, ce dont Thomas la complimentait en ces termes dans V Epître citée plus haut :
Zoé même à ta voix unit ses sons flatteurs ; Zoé, dans des vers séducteurs, Devina l'art de Deshoulière, Comme elle et ses touchantes sœurs Ont deviné, sans art, l'heureux talent de plaire ! Vos luths harmonieux ont retenti pour nous Sous les ombrages de Fougère.
THOMAS ET SES AMIS S/Jq
étroitement et, les larmes aux yeux, je vous serre conter mon cœur avec la plus vive tendresse.
d'Eymar.
Frappé de la tristesse et du désœuvrement du chevalier d'Eymar, Thomas lui a conseillé deux remèdes salutaires : le travail et le mariage.
Je vois avec douleur, lui écrit-il, que vous n'êtes point heureux ; votie âme inquiète et active a des besoins qu'elle ne peut remplir. Oh ! si vous pouviez vous créer vous-même quelqu'occupation qui pût vous distraire ! Alors les heures s'écoulent sans être aperçues, l'esprit s'étend, l'âme se fortifie et se calme. On a moins besoin des hommes à mesure qu'on trouve plus de ressources en soi ; on les revoit même avec plus d'indulgence, parce qu'ils nous sont nécessaires, et quon n'a rien à leur demander. Croyez-moi, mon cher ami, le bonheur est un art important et qui a besoin d'être appris ; c'est une terre qu'il faut cultiver comme les autres, et qui ne rend presque jamais qu'à proportion de la culture. Les âmes sensibles surtout ont besoin plus que les autres de travailler à leur bonheur ; elles sont plus exposées à le perdre, parce que tout agit sur elles : elles appartiennent à tout ce qui les environne ; un mot, un regard, lés objets même inanimés, la température du ciel, et jusqu'à l'air qu'elles respirent, tout peut troubler leur repos... Je suis bien sûr que, plus on peut tirer son mouvement de soi-même, moins il est sujet à s'altérer, et je ne connais pas de liieilleur moyen que l'occupation et le travail (i).
Et, un autre jour: On a besoin d'attachement quand on a reçu du ciel une âme active et sensible: sans cela, elle se consume et se dévore elle-même. On n'éprouve qu'un ennui inquiet et pénible, qui n'a ni la douceur de l'agitation ni celle du repos. Une compagne aimable et qui a des mœurs, une
(i) Œuvres posthumes de Thomas , tome H, p. oni). Paris, Desessarts, an X, in -12.
i.JO THOMAS ET SES AMIS
famille à élever, les soins d'une maison dont on devient le chef, sont, je crois, les plus douces occupations de rhomnic : elles mêlent un charme secret aux peines inévitables qu'elles [leuvent mener avec elles. Tel est le vœu de la nature, et celui qui le remplit est consolé de ses peines mêmes. Le pire de tous les états est d'avoir le cœur désoccupé. On a beaucoup déclamé contre le mariage ; mais ce sont les mauvaises moeurs et les grandes sociétés qui l'ont corrompu. Tout ce qui est dans l'ordre ne peut être un mal. Il y a des chaînes qui valent mieux que la liberté ; et le lien du sentiment formé par la raison ne peut être un poids difficile à porter, surtout pour les âmes honnêtes (i).
Ebranlé par les raisons convaincantes de Thomas, Ange-Marie d'Eymar se laisse guider. Il essaie résolument de se mettre au travail. A défaut d'imagination, il met à profit sa connaissance profonde du grec et du latin, et s'essaie à traduire Properce, Horace et quelques tragédies de Sophocle. Et comme si ces passetemps littéraires ne l'absorbaient pas sufïisamment, il pousse la bonne volonté jusqu'à songer au mariage.
A Forcalquier, le 8 mars 1788. .
J'espère, mon cher ami, que M. de la Saudraye vous aura fait part de la lettre que je lui ai écrite, et que vous êtes moins étonné maintenant du silence que j'ai gardé si longtemps avec vous. Les nouvelles que j'ai à vous donner aujourd'hui achèveront ma justification. Mais avant de vous dire ce dont il s'agit, je dois vous remercier de l'intérêt que vous me témoignez dans votre dernière lettre.
Le sentiment joint à une raison aussi sage qu'éclairée vous a dicté ce que vous m'avez écrit. C'est ainsi qu'un père parlerait à son fils. Aussi ai-je reçu vos sages conseils avec autant de reconnaissance et d'attendrissement qu'un fils pourrait en avoir pour son père.
(i) Œuvres complètes de Thomas, tome VI, p. 620.
Quoique je voie bien des difficultés à suivre le plan que vous me proposez, et entre autres celles qui naissent de mon peu d'habitude à m'appliquer et de mon incapacité naturelle, j'essaierai cependant de me créer, comme vous dites, quelqu'occupation suivie. Ceci n'est pas impossible ; il ne s'agit que de ne pas se rebuter dans les commencements.
Mais vous voulez encore que je médite sur quelqu'objel intéressant, et que j'écrive mes pensées. Hélas ! mon cher ami, je n'ai point de pensées ; je roulerais à cet égard dans le cercle le plus étroit; si ce n'étaient les pensées des autres, dont je m'occupe souvent avec plaisir. Si parfois il m'arrive de méditer sur quelque sujet qui m'intéresse, mes idées se présentent alors sans suite et sans ordre. Je sens la chaîne qui les lie, mais je ne la vois pas, et si je fais des efforts pour l'apercevoir, mes faibles yeux, bientôt fatigués, ne voient plus rien.
Les observations faites sur moi-même m'ont appris que j'étais assez capable de concevoir, de suivre, de juger même sainement les idées des autres, mais incapable de rien tirer de mon propre fond. Ce qui est vrai me frappe vivement ; ce qui est beau me transporte ; je sais admirer avec enthousiasme, m'attendrir jusqu'aux larmes, enfin j'ai dans l'esprit et dans le cœur des modèles qui sûrement ne sont pas méprisables, mais qui y resteraient toujours voilés et sans utilité pour moi, si une main étrangère n'en venait pas soulever le voile. Dans cet état, je me compare à un clavecin, bien d'accord, qui n'attend que la main de l'artiste, et qui, sans lui, ne rendrait aucun son. La faculté de sentir nuit en moi à la faculté de penser. Etudiez vous-même cette idée, mon cher ami, elle vous donnera la clef de tout cela.
Obligé d'écrire à la hâte, parce que j'ai vingt lettres à faire, je m'empresse de vous donner une nouvelle qui vous fera plaisir, mais que je vous prie de garder pour vous seul. Vous avez vu dans ma lettre à M. de la Saudraye qu'il avait été question pour moi de deux mariages.
J'ai rompu le premier parce que le père de la demoiselle, homme de qualité, riche, et de beaucoup d'esprit, avait d'ailleurs une réputation équivoque en fait d'honnêteté, et que j'ai été toujours très décidé à ne vouloir de liaison et à plus forte raison d'affinité qu'avec des gens non seulement à l'abri du reproche, mais même au-dessus de tout soupçon.
Le second mariage s'est rompu par une raison à peu près semblable. Des amis (et j'ai bien éprouvé dans cette occasion combien il est heureux d'en avoir) m'ont donné sur Ircaractère de la demoiselle des informations qui m'ont décidé à la refuser malgré tous ses avantages.
Aujourd'hui il se présente un autre établissement qui paraît tout réunir, à la naissance près, dont je fais peu de cas. C'est une demoiselle de Marseille, plutôt laide que jolie, qui n'a pourtant rien de difforme ni de rebutant, mais du caractère le plus doux. Elle n'a que son père et un frère, tous deux généralement aimés et estimés pour leur probité. Sa dot est de 80 000 francs, argent comptant, le jour du mariage et de 20 à 3oooo francs en supplément de légitime après le père Celte demoiselle que je ne connais
point m'a vu, elle m'épousera volontiers. Le séjour de Forcalquier ne l'efifraie point. D'ailleurs nous serons libres d'aller tant que bon nous semblera à Marseille, et nous y serons toujours reçus à bras ouverts, mari, femme, enfants et domestiques. Voilà bien des avantages ; mais malgré cela, sans vous, il est très certain que je n'aurais jamais pu me décider à les accepter. La chaîne qui me lie à Forcalquier ou du moins en Provence n'est-elle pas toujours là ? et la liberté à laquelle il faut renoncer !.. . Mais je cède à des considérations majeures.
Non, mon ami, la connaissance que j'ai faite avec vous ne me sera point infructueuse. Les exemples d'honnêteté, les sages conseils que j'ai reçus d'un homme que je chéris, que je respecte autant que vous, ne seront pas perdus pour moi. Je veux mériter votre amitié, je veux mériter ma propre estime : c'est un parti que j'ai pris irrévocablement. \'ous qui m'avez convaincu, qui m'avez persuadé que le chemin de l'honnêtité était le seul qui pût mener au bonheur, jouissez de votre ouvrage. Ou je suis fort trompé, ou j'offre ici à une âme comme la vôtre une digne et noble récompense de ses bienfaits.
Mais un père doit assister aux noces de son fils : auriezvous la cruauté de vous refuser dans cette occasion à mes embrassements et aux témoignages de ma reconnaissance ? Non ; j'espère qu'avant votre départ pour Paris, vous voudrez bien m'accompagner à l'autel, et que vous ferez connaissance avec celle qui désormais doit partager toutes mes afiFec-
lions et par conséquent mon amitié pour vous. C'est bien le moins que vous soyez le témoin des engagements que vous m'avez forcé de prendre. Ce que je vous propose ne contrarie point vos projets. Puisque votre départ pour Paris était fixé en avril, et que mon mariage, s'il a lieu, se fera vers Pâques; dès qu'il y aura quelque chose de décidé là-dessus, je vous le marquerai, et j'espère que vous-même voudrez bien me faire savoir si vous vous rendez à mes instances.
Je ne vous dis rien de ma famille, parce que ma mèie fjui vous écrit par ce même courrier vous en aura parlé. Adieu, mon cher ami, mille tendres compliments à Mademoiselle Thomas, à MM. Barllie et de la Saudraye.
Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
d'Eï
Je ne vous ai pas dit le nom de ma prétendue, par ce que le mariage n'est pas encore certain et qu'il est impossible d'ailleurs que vous puissiez la connaître. Gardez-moi le secret.
Sascription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, maison de campagne de M. Covin, à Nice.
Ange-Marie n'a pas de chances dans ses projets matrimoniaux. Huit jours après avoir invité Thomas à ses noces, il lui apprend qu elles sont retardées, et nous verrons même qu'il s'agit d'une rupture définitive.
A Forcalquier, le i4 mars 1783.
\ eus savez, mon cher ami, que je suis crédule en toutes choses, et surtout confiant en amitié. C'est ce qui m'a fait espérer que vous vous rendriez à la prière que je vous ai faite dans ma dernière lettre. Mais comme par les dernières nouvelles que j'ai reçues, mon mariage est au moins différé, s'il n'est absolument rompu, je dois vous en avertir pour que vous ne changiez rien à votre premier plan. Je vous piie seu-
lement de me faire savoir le moment de votre retour, pour que je puisse aller vous embrasser à Marseille, si la chose est possible. Je n'ose vous témoigner combien toute ma famille souhaiterait de pouvoir vous dire aussi le dernier adieu. Il n'y aurait pour cela qu'un moyen, cl ce serait une indiscrétion de vous le proposer.
Adieu, mon cher ami, je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Toute ma famille me charge de la rappeler dans votre souvenir. Nos respectueux hommages, je vous prie, à Mademoiselle Thomas et mille compliments à MM. Barthe et de la Saudraye. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
d'Eymar.
Voici une chanson que j'ai faite pour une cousine de M. le Marquis de Niozelles. Son portrait n'est point flatté. 11 méritait une main plus habile. Vous pourrez dire, quand vous serez de retour à Paris, qu'on est galant jusque dans les montagnes de Provence, et qu'on y fait de mauvais vers .
Voyez la charmante Lucie • A l'âge de quinze ou seize ans.
Dieux ! que le printemps de la vie A des attraits doux et touchants !
Air naïf, gracieux sourire, Taille, maintien, franche gaieté.
Pour nous charmer, pour nous séduire.
Vous ajoutez à sa beauté !
Gomme ces fleurs à peine écloses;
Aimables filles du malin,
Son teint a la fraîcheur des roses.
Les lys sont jaloux de son sein.
Ses yeux lui assurent l'empire
Du tendre amour sur tous les cœurs :
Pour tout charmer, pour tout séduire,
Faut-il tant d'attraits enchan teins ?
Hélas ! tout en elle intéresse :
Sa tendre sensibilité, Et sa douceur enchanteresse Et surtout sa timidité.
Au sentiment qu'elle m'inspire Comment aurais-je résisté?
Elle réunit {Dour séJuiie Le cœur, l'esprit et la beauté !
Diles-moi, je vous prie, si vous trouvez cette bagatelle passable. Je la soutiens telle, mais je vois que tout le monde n'est pas de mon avis.
Suscription : A Monsieur Monsieur Thomas, de l'Académie française, maison de campagne de M. Covin, à
Nice.
Thonnas n'a plus aucune raison de relarder son retour à Paris. Si la famille d'Eymar doit renoncer au plaisir de le recevoir à Forcalquiei- à l'occasion du mariage du chevalier, celui-ci du moins projette d'aller à la rencontre de son Mentor à Avignon.
A Forculquior, le ti mai 1788.
Je vous avais écrit une longue lettre, mon cher ami, pour vous témoigner le regret que j'avais de ne pouvoir vous embrasser à votre passage à Aix; mais je viens de prendre d'autres arrangements. J'aurai, du moins je l'espère, le plaisir de vous embrasser encore une fois. Voici ma marche que je règle sur la vôtre d'après la lettre de M*"* Marianne (i). Je vais demain coucher à Apt ; mardi au soir je serai à Avignon, logé à S' Omer: c'est la meilleure auberge de la ville et celle à laquelle je présume que vous viendrez descendre vous-même. Si vous en choisissez une autre, il faudrait avoir la bonté, quand vous arriverez, d'envoyer à S' Omer un de vos gens qui m'apprit où je pourrai vous aller trouver. Je serai aux aguets, car vraisemblablement j'arriverai avant vous.
Il serait possible aussi que j'arrivasse plus tard ; mais,
(t) Fomino de charge Je Tlionias el Je sa sœur.
excepté que le temps ne lût détestable, j'arriverai ce même jour. Car quoiqu'à cheval, une pluie ordinaire ne m'arrêtera pas. Je ne vous en dis pas davantage. J'ai à faire tous les préparatifs de ce charmant voyage.
Je joins à ma lettre deux essais que jai faits avec celui que je vous ai envoyé en dernier lieu. L'im est VElégie de Properce, que j'ai corrigée d'après ce que vous m'avez dit. L'autre est une Ode d'Horace (i). Vous les lirez en route, si cela ne vous ennuie pas trop, et vous voudrez bien m'en dire votre avis.
Adieu, mon cher ami, jusqu'à mardi au soir. Toutes les personnes de ma famille vous disent mille choses et vous souhaitent un bon voyage, ainsi qu'à Mademoiselle Thomas et à M. de la Saudraye. Je ne vous dis rien pour M. Barlhe, parce que nous supposons, d'après la lettre, qu'il s'est arrêté àMarseille. Jevous prie de témoignera Mademoiselle Thomas et à M. de la Saudraye combien je désire qu'aucun obstacle ne m'empêche d'avoir le plaisir de les voir. Je serai sûrement à Avignon, et je m'y arrêterai même tout le lendemain mercredi, dans la crainte que vous ne fassiez pas en un jour le trajet d'Aix à Avignon. Je ne veux pas vous répéter mon adieu ; je craindrais que cela ne fût de mauvais augure.
Par suite d'un malentendu, la rencontre projetée de Thomas et d'Ange-Marie à Avignon ne put se réaliser. Le chevalier a promené ses désillusions, sa lassitude et sa santé délicate jusqu'à Nîmes, dont il donne une bonne description, et à Monlpelher, oîi il est allé, à deux reprises, consulter le fameux docteur Lamure, auquel, plus tard, aura recours Mme Necker(2).
(i) Nous verrons plus loin que c'est ïOde XXI du livre III.
(^•.i) Dans une lettre de Thomas à Mme Necker (8 décembre 1784), il est fait allusion aux soins qu'elle reçoit à Montpellier du docteur Lamure. — François de Bourguignon Bussière de Lamure, né à la Martinique en 171 7, s'établit médecin à Montpellier en 1740 et) mourut en 1787. Ses principaux ouvrages
A Montpellier, le 7 septembre 1783.
J'espère, mon cher ami, que votre amitié me saura gré de la violence que je me suis faite pour ne pas répondre plus tôt à votre lettre du 2^ juin. A présent que vous voilà rendu à Paris, je crains plus que jamais que mes lettres ne soient indiscrètes. Si vous aviez assez de complaisance pour les recevoir sans y répondre, il me serait bien agréable de les rendre j)lus fréquentes ; mais jusqu'à présent j'ai sollicité cette faveur sans avoir pu l'obtenir.
11 faut donc que je n'écrive que de loin en loin, car, quelque désir que j'eusse de recevoir de vos nouvelles, je ne veux abuser ni de votre temps ni de votre santé. Voulez-vous me mettre fort à mon aise et me faire jouir de votre amitié sans scrupule ? Montrez-moi que vous avez assez de confiance en la mienne pour négliger avec moi les règles ordinaires. C'est ainsi que vous en usiez avec M. Ducis dont les lettres charmantes méritaient pourtant bien une réponse, au lieu que les miennes ne peuvent avoir pour vous d'autre intérêt que celui de l'amitié.
Je vous le demande donc en grâce, laissez-moi la liberté de vous ouvrir quelquefois mon cœur ,en m'ôtant la crainte d'ajouter à la fatigue de vos occupations et de vos correspondances ordinaires : persuadé d'ailleurs de vos sentiments pour moi, cette preuve de confiance me dédommagera du plaisir que j'aurais à recevoir de vos nouvelles plus souvent. A ces prières faut-il joindre la menace.^ eh bien! comptez que je serai six mois sans vous écrire, si vous me répondez. Vous en serez sûrement fâché, car vous connaissez mon cœur, et vous ne pourrez ni vous tromper sur la cause de mon silence, ni ignorer combien il m'en aura coûté de le garder.
Je vous attendis deux fois vingt-quatre heures à Avignon en comptant les moments avec impatience. Vous couriez alors sur la route de Lyon, et il était décidé que je n'aurais
sont : Theoria febris, 1740; Theoria infhmmalionis , i'][x6 ', Recherches sur la pulsation des artères, sur le rnouvernenl du cerveau dans les trépanés et sur la couenne du sang, 1769; Nouveaux éléments de matière médicale, 1784.
pas le. plaisir de vous embrasser. Ainsi c'était à Fougères que je vous avais dit le dernier adieu. Le serrement de cœur que j'éprouvai dans ce moment aurait dû m'annoncer que, dès lors, notre séparation était consommée. Cependant je ne me suis cru vraiment séparé de vous qu'après avoir perdu toute espérance de vous voir encore une fois.
J'avais fait la moitié du chemin ; je profitai de roccasion pour venir dans ce pays-ci et consulter sur mes incommodités un médecin dont je vous parlerai tout à Theure. Je fus condamné par lui à être attaqué d'un rhumatisme goutteux, et cet arrêt vient d'être confirmé d'une manière cruelle par une attaque de goutte au pied droit qui m'a retenu plusieurs jours au lit dans cette même chambre que vous occupiez à Fougères. Hélas ! l'année dernière, dans le même temps, c'était là que j'avais si souvent le plaisir de vous embrasser: c'était là que j'écoutais ces beaux vers de votre poème que ma mémoire n'a pas retenus, mais dont l'impression ne s'est pas efïàcée, et qui sonnent encore à mon oreille.
Je ne suis entré dans cette chambre, cette année, que pour y sentir pins fortement le regret de votre absence ; pour y souffrir les cruelles douleurs de la goutte et y être pour surcroît dangereusement malade des suites d'une transpiration arrêtée. A peine ai-je été un peu remis, que je suis vite accouru dans ce pays-ci pour y chercher des secours auprès d'un médecin qui, dès mon premier voyage, m'avait inspiré la plus entière confiance. M. de Lamure — c'est son nom — joint une longue expérience à la plus savante théorie. Il est sage, prudent, consommé dans son art. Médecin sans système, raisonnant toujours juste et parlant pertinemment de tout, il jouit de la plus grande réputation, même dans les pays étrangers. Sa méthode est, pour me servir d'une expression de M. Necker, de faire le tour de son malade avant d'en porter son jugement et de lui rien ordonner. Il ne donne à son art de certitude qu'autant qu'un homme qui raisonne peut lui en accorder. Je lui ai ouï dire que tout l'art de la médecine consistait dans un tâtonnement raisonné. Sur ce seul mot je lui aurais donné toute ma confiance. Il est rare assurément d'entendre parler avec cette modestie un viellard qui jouit depuis si longtemps de la plus grande réputation.
Voilà le médecin ; mais l'homme est tout aussi intéres-
THOMAS ET SES AMIS aOQ
sant. 11 est impossible d'être plus aimable, d'avoir plus d'esprit et un esprit plus orné. Aucune partie de la littérature ne lui est étrangère. Ce qui sort de sa bouche est aussi bien pensé qu'agréablement dit. A soixante ans passés, il a toutes les grâces et toute la gaîté de la jeunesse. Ce qui est encore au-dessus de tout le reste, c'est qu'il est naturellement bon et plein de sensibilité. Je l'ai vu s'attendrir à la lecture d'une lettre dans laquelle ma mère me témoignait son inquiétude. Il a deviné dès les premiers moments, comme vous le devinâtes vous-même, que j'avais reçu de la nature une âme tendre et aimante.
Comme vous, il m'a témoigné, dès les premiers jours de notre connaissance, de l'intérêt et de l'amitié. Aussi ai-je conçu pour lui le plus véritable attachement. On se plaint souvent de ne savoir où reposer dans le monde son cœur et son estime ; mais c'est qu'on ne sait pas s'ouvrir les cœurs. Quant à moi, l'expérience m'apprend tous les jours que le nombre des gens estimables et qui méritent d'être aimés est plus grand qu'on ne pense. Si, comme vous me l'avez fait espérer, vous revenez en Provence, il faudra que je vous fasse faire connaissance avec M. de Lamure, et vous verrez que, bien loin d'exagérer, je suis resté fort en dessous de la vérité.
Je reviens à moi ; l'objet qu'on se propose est de diviser mon sang et mes humeurs et de rendre par là la transpiration qui m'a toujours soulagé plus facile et plus abondante. Pour cela je prends des bains, des bouillons, et suis un certain régime de vie. Je compte rester ici les mois de septembre et d'octobre.
En passant, j'ai vu Nîmes et ses antiquités. De quel étonnement, de quelle admiration religieuse j'ai été frappé à la vue de ces ouvrages qui iillestent encore la puissance el la majesté du peuple romain ! En parcourant l'Amphithéâtre, la Maison carrée, et surtout le pont du Gard, combien je regrettais de ne pas partager avec vous l'émotion profonde, les souvenirs et les sentiments élevés que ces objets font naître. Ce n'est rien de les imaginer ; il faut les voir. Vous à qui l'aspect de nos montagnes a inspiré de si beaux vers (i),
(i) Allusion à ce passage de ÏEpîlre à Ange-Marie (TEytnar :
0 montagnes !
Sommets religieux, précipices, torrents.
afio THOMAS ET SES AMIS
comme vous auriez été transporté à la vue de ces étonnants ouvrages ! Mais en même temps, vous auriez gémi.
Ce superbe Amphithéâtre est rempli de masures dont l'aspect est sale et hideux. C'est là précisément qu'habite la plus vile populace de Nîmes. Dans les galeries qui régnent tout autour de cet édifice, les énormes quartiers de pierre dont il est construit sont calcinés, fendus en plusieurs endroits. On reconnaît la main des barbares qui, désespérant de pouvoir dévaler des pierres que les romains avaient élevées, ont inutilement essayé de les détruire par le feu. Les habitants de Nîmes, plus barbares encore, puisqu'ils peuvent souffrir que l'enceinte de ce précieux monument soit ainsi déshonorée, et qu'ils le iTiulilent même tous les jours, l'auraient bientôt entièrement détruit pour construire de ses débris leurs chétives maisons ; mais heureusement leurs bras ne peuvent presque rien contre ces masses inébranlables.
La Maison carrée est un chef-d'œuvre d'élégance en architecture. Les proportions et les ornements en sont d'un goût exquis. Des Augustins desservent aujourd'hui ce temple qui avait été consacré aux petits-fils d'Auguste. Ainsi, dans ce pays-ci comme en Italie, des prêtres et des moines ont été
Formidables amas de roches entassées,
Vous, dont l'aspect auguste élève mes pensées.
Ouvrez-vous à mes pas errants!
Qui peut fixer sur vous des yeux indifférents ? Séjour fier et terrible, où laigle seul habite. Où l'àme, avec effroi, se recueille et médite;
Où les regards ne sont frappés Que de vastes débris, de rocs entre-coupés, Où la brûle nature ébaucha ses ouvrages, Sur l'empire de l'homme empires usurpes,
Par des solitudes sauvages, Qui n'êtes qu'à demi du chaos échappés,
D'un brouillard sombre enveloppés, Mes pas avec lenteur escaladent vos cimes ; M'y voilà parvenu : de vos bords escarpés. Mon œil en frissonnant plonge dans vos abîmes. Mon œil suit au hasard vos torrents vagabonds,
Tombant par cascade et par bonds.
Sur vos roches retentissantes,
Et dont les ondes blanchissantes Gourent s'ensevelir dans des gouffres sans fonds
les héritiers des Romains. L'extérieur de l'édifice est parfaitement conservé ; l'intérieur est du plus mauvais goût, depuis qu'il a été refait à neuf pour le convertir en église. Cette consécration peut être fort louable ; mais, sous un autre point de vue, je trouve que c'est une indigne profanation de l'art dans un des plus précieux monuments de l'antiquité.
Je ne vous dis rien du Temple de Diane qu'on voit encore à Nîmes, tout près d'une très belle fontaine qui, du temps des Romains, servait à des bains publics. Quoique fort délabré, il offre encore des détails curieux.
Le pont du Gard est à quelques lieues de Nîmes, établi sur un torrent, entre deux montagnes, dans la solitude la plus profonde. On y arrive par un chemin tortueux qui vous laisse tout le mérite de la surprise. Il me serait impossible de vous rendre compte de l'effet que produisit sur moi ce magnifique ouvrage, qui tout à coup s'offrit à mes yeux. Je restai longtemps en extase, ne voyant rien distinctement, parce que mes yeux ne pouvaient voir en ce moment que l'ensemble de l'objet qui leur était offert ; mon esprit ne pouvait de même s'arrêter sur aucune idée, parce que j'avais trop d'idées à la fois. Il me fallut un certain temps pour pouvoir en animer les détails, qui sont aussi étonnants que l'ensemble. Je ne vous dis rien de ces trois ponts élevés l'un sur l'autre à une hauteur prodigieuse. Vous les connaissez par les descriptions qu'on en a faites. Mais si vous êtes bien aise d'en avoir les dimensions, je puis vous en envoyer de très exactes.'
Avant de m'éloigner du pont, je pris un petit morceau de pierre qui s'en était détaché et je le mis clans ma poche comme une chose précieuse. En réfléchissant là-dessus quelque temps après, je me dis : voilà ce que c'est que la superstition ; la mienne est celle des arts, mais elle produit des effets aussi ridicules que la superstition religieuse. L'une et l'autre sont naturelles aux imaginations ardentes; à l'avenir je ne me moquerai plus des dévots. Là-dessus je jetai ma relique.
Quoique cette lettre soit déjà beaucoup trop longue, je ne puis me déterminer à la finir sans vous avoir remercié de la petite critique que vous avez bien voulu faire des vers que je vous ai envoyés. Cependant je ne vous dois à cet égard qu'un demi-remerciement, car je trouve que vous avez été beaucoup
trop indulgent. A l'avenir, mon cher ami, je compte de votre part sur une sincérité entière. Je la réclame au nom de l'amitié.
Souvenez -vous, je vous prie, que je prends au pied de la lettre ce que l'on me dit. Si vous me donnez des éloges par honnêteté, il est très certain que je les prendrai au pied de la lettre. Si vous ne me critiquez que faiblement, je croirai n'avoir mérité que de légers reproches, et les idées fausses que je pourrai prendre, ou de mon ouvrage ou de mon talent, d'après une autorité comme la vôtre, ne pourront que produire un mauvais elfet dont vous seriez d'autant plus responsable, que mon caractère, j'ose le dire, est au-dessus d'un amour-propre si déplacé. et si mal entendu. Dans un temps plus tranquille, je corrigerai les endroits que vous avez marqués avec le crayon. Je renonce absolument à la traduction de VOde: 0 nala mecain : je la trouve toute décidément mauvaise (i).
Voici dix vers que j'ai ajoutés à ceux que je fis pour vous, lorsque vous étiez à Fougères. Comme je ne présume pas que vous ayez gardé la copie que je vous en donnai, je vais reprendre tout ce qui vous regarde.
Aujourd'hui, c'est ton génie, Thomas, c'est toi que j'entends.
Calliope, Polymnie, Votre divine harmonie, Vos concerts mélodieux, Les accords du chant lyrique, Et la trompette -héroïque Retentissent dans ces lieux.
J'écoute sous nos ombrages Ces éloges immortels Qui des héros et des pages Ont couronné les autels :
(t) VOde : 0 nain meeiini, adressée par Horace A sa Bouteille, ne pouvait pas plaire à d'Eyiuar, car, s'il cherchait dans le travail et dans une vie de devoir l'espérance de trouver le bonheur, il ne pouvait pas dire à la « divine bouteille » avec le poète latin :
Tu spem reducis inenlibus anxiis.
René, Sully, Marc-Aurèle.
J'entends l'orateur fidèle Qui vous offre un pur encens ; Votre vertu qui l'anime Mit son empreinte sublime Dans ses discours éloquents.
Un ruisseau etc.
Mon adresse chez M* la veuve Durios (vis-à-vis le Gouvernement) à Montpellier.
Le chevalier, après des tentatives matrimoniales assez malheureuses, a fixé son choix, lia épousé àApt Mademoiselle de Sinély, ce dont Thomas Ta chaudement félicité, tout en craignant que ce mariage ne fasse tort dans le cœur d'Ange-Marie à ses sentiments d'amitié. « L'amitié, lui écrit-il, a un rival dangereux dans l'amour, surtout lorsque l'amour a pour objet une femme estimable par son mérite, son caractère et son esprit (i). )) Hélas! le chevalier n'est pas au bout de ses craintes. La différence d âge entre les époux est grande, et le caractère de la jeune femme, très gâtée par sa famille, s'accorde tout d'abord assez mal avec celui de son époux. Ange-Marie fait part à Thomas de ses nouveaux tourments dans une lettre de janvier 1785(2).
A Apt.
Plus de neuf mois se sont passés, mon cher ami, sans que j'aie eu le p.aisir de vous écrire et par conséquent celui de
(i) Œuvres complètes de Thomas, tome VI, p. org.
(2) Le post-scriptuin de celte lettre est daté du 6 janvier, sans in'licalion d'nnnée. Mais nous savons que Thomas était en janvier 1784 à Paris et en janvier 1-85 à Nice. Or, c'est à Nice qu'il a reçu la lettre d'Eymar.
2(i^ THOMAS ET SES AMIS
recevoir de vos nouvelles. Mettez la main sur votre cœur et dites-moi franchement ce que vous avez pensé de mon silence. Hélas ! peut-être vous avez cru que je vous avais oublié. Vous aurez dit en vous-même que les embarras d'un nouveau ménage m'avaient distrait de vous ; que les sentiments qui ont dû naître de mon nouvel état avaient absorbé ou du moins affaibli ceux de l'amitié.
Vous me devez une réparation, si vous m'avez jugé de cette manière ; mon coeur me rend le témoignage que mon attacliement pour vous est toujours le même. Vous n'avez jamais cessé d'être présent à mon esprit. Jamais dans le nouvel ordre de choses où je vis, ma préoccupation n'a été plus forte ni mes rêveries plus profondes et plus délicieuses que lorsque j'étais occupé de vous.
Cependant je ne vous écrivais point..., eh! n'en savezvous pas déjà une raison? Je vous l'ai dit du fond du cœur, mon cher ami. Je sais vous aimer véritablement, c'est-àdire vous préforer à moi-même. Votre santé, votre repos qui lui est si nécessaire, me sont encore plus précieux que vos lettres. Je connais la différence qui met à votre temps un prix que le mien ne saurait avoir. Je ne veux pas que vous achetiez mon amitié. Enfin, mon cher ami, j'ai trop de sensibilité pour n'avoir pas cette discrétion et cette délicatesse. Vous aurez beau me dire que mes lettres vous font plaisir, que vous m'écrivez volontiers; je vous croirai sincère parce que telle est l'opinion que j'ai de vous, mais je ne continuerai pas moins d'en agir comme je fais : une ou deux fois l'année j'épancherai mon cœur avec vous, et je jouirai, le reste du temps, de mes souvenirs et même de la privation que je me serai imposée.
Voici une antre raison qui, indépendamment de celle-là, m'eût empêché de vous écrire dans la crainte d'affliger votre cœur. Les premiers jours de mariage sont toujours beaux, mais non pas toujours ceux qui les suivent. Voilà malheureusement ce que j'ai éprouvé." J'avais épousé une femme bien jeune et singulièrement gâtée par ses parents. C'était une suite presqu'inévitable de son éducation, qu'en se mariant elle commençât à ressentir les effets du mauvais service qu'on lui avait rendu, et que j'eusse dans les premiers moments quelque chose à en souffrir moi même. Ma femme, en prenant un mari, crut qu'elle allait ajouter
encore à la liberté déjà trop grande qu'on lui avait laissée étant fille. Elle s'imagina qu'elle devait s'attendre de ma part à encore plus d'égards et de complaisances que n en avaient eus ses parents. En cela elle aurait eu raison, si ses parents n'avaient déjà passé toutes les bornes de la complaisance. Enfin, mon cher ami, elle n'avait pas dix-huit ans et j'en avais trente-sept. Cette diiïérence, qui lui paraissait prodigieuse et qui était à son avantage, la rendait encore plus difficile à contenter. Elle pensait que je lui devais un dédommagement de ma vieillesse. Si je lui donnais des conseils, je radotois; j'étais un pédant si je m'avisais de lui faire la moindre représentation ; et quand, au contraire, je voulais bien me prêter à ses caprices ou satisfaire ses fantaisies, elle ne m'en savait aucun gré, par ce que sa mère et sa bonne n'en avaient jamais usé autrement. Je vous laisse à penser, mon cher ami, dans quelle situation je devais être, moi qui ne m'étais marié que dans l'espoir de reposer mon cœur.
Mon premier mouvement fut de me repentir d'avoir fait dépendre le bonheur de ma vie du caractère d'une femmeenfant. Je regrettai le temps où, du moins, mon malheur ne venait que de moi seul ou d'un état des choses auquel j'étais pour ainsi dire accoutumé. Ma femme se ressentit à son tour de celte disposition, et je ne sais si nous serions encore ensemble, si les choses en fussent toujours restées au même point. Mais heureusement la réflexion succéda au sentiment, et, je commençai à comprendre que j'avais trop tôt désespéré de ma situation.
Les torts de ma femme au fond ne pouvaient guère lui être imputés ; c'étaient bien plutôt ceux de son âge et surtout de ses parents que les siens. Je lui connaissais un excellent cœur ; je m'aperçus qu'elle avait naturellement le sens droit et l'esprit juste, et qu'il ne lui manquait, pour bien juger des choses, que de les connaître mieux. Elle avait montré de la fermeté dans ses caprices et lorsqu'il s'agissait de défendre sa raison de dix-huit ans contre la mienne. Je connus à cela qu'elle avait du caractère, et ce qui m'avait le plus effrayé l'ut, après y avoir mieux pensé, ce qui me donna le plus d'espoir. J'ai réglé ma conduite sin' ces réflexions. En devenant plus indulgent pour ses enfantillages, en m'y prêtant quelquefois, j'ai acquis le droit de parler quelquefois raison.
Je n'ai point manqué de fermeté dans l'occasion ; mais oiî un cœur sensible sait-il la trouver?... dans sa sensibilité même ; et, je dois l'avouer, dans une source moins pure, dans l'habitude de vivre avec des femmes qui, en émoussant le tempérament, affaiblissent aussi en dernière analyse ce que Ton appelle l'amour. Ma femme n'avait pas sur moi ce triste avantage : son cœur neuf éprouvait pour la première fois le besoin d'aimer. En revenant sur mes pas, j'ai travaillé à lui inspirer de l'attachement pour moi. Le chemin était déjà fait à moitié ; j'y ai réussi et, ce point essentiel une fois obtenu, je vois et j'éprouve que tout le bien que j'en avais espéré doit s'en suivre naturellement.
Il me reste encore bien des choses à faire avant d'être ce qu'on peut appeler heureux dans le mariage. Mais j'ai l'espérance d'arriver au terme que je me propose, et rattachement que ma femme a pour moi me dédommage, en attendant, des peines qu'elle peut me donner ; et le mien pour elle, moins vif peut-être, mais aussi sincère et plus raisonné, s'accroît en proportion des changements en bien que j'aperçois tous les jours. Combien de fois je me suis dit que cet exemple des suites lâcheuses que peut avoir une mauvaise éducation ne devait pas être perdu pour moi. Je ne l'oublierai point, si je dois avoir des enfants.
Je ne songe pas sans frémir que la tranquillité de toute ma vie et le seul bonheur auquel ma compagne et moi nous pouvons aspirer, ont été au hasard d'un peu moins de réflexion ou d'empire sur moi-même ; ma sensibilité et la fermeté du caractère de ma femme ont failli nous perdre tous les deux, et je ne sais comment cela n'est pas arrivé. Je me flatte, mon cher ami, que vous n'écouterez pas sans intérêt ces secrets de mon cœur ; aussi est-il consolant et doux pour moi de vous en faire le dépositaire. Mais tandis que je vous ouvre mon âme toute entière, la vôtre me serat-elle fermée ? Ne pourrai-je savoir à mon tour si vous êtes heureux ? Ne me parlez que de vous, si vous répondez à ma lettre. Je vous demande avec les plus vives instances des détails sur votre santé.
Le 6 janvier.
J'en étais ici de ma lettre, lorsque Vial qui revient de Paris m'a assuré que vous étiez à Nice. J'ai attendu pour la
finir que je susse où je devais vous l'adresser (i). Ma mère me confirme cette nouvelle et me marque qu'elle a reçu une lettre de vous. Elle ne me donne point votre adresse ; mais je la lui ai demandée et je compte la savoir bientôt. Vous voilà donc rapproché de nous. Vous avez traversé la Provence, et je n'ai pas eu le plaisir de vous embrasser. Mon beau-père, ma belle-mère, ma femme, tout le monde s'oppose au désir que j'aurais d'aller vous trouver. Aidez-moi, mon cher ami, à démêler ce qui se passe dans mon cœur. Je ne sais quel est le sentiment qui y domine, si c est celui de la joie ou celui de la tristesse. Il est très certain que si je ne dois pas vous voir, il eût mieux valu pour moi que vous fussiez resté à Paris. Mais pourquoi y renoncer? je veux aUendre votre lettre ; écrivez-moi un mot, dites-moi si c'est votie santé qui vous a obligé de faire ce voyage ; j'éloigne autant que je le puis celte idée. J'aime mieux croire que la beauté de ce climat que vous connaissiez vous y a attiré. Je me persuade que c'est l'exécution d'un projet lait avec M. et Madame Necker.
Votre lettre m'éclaiicira sur tout cela, mais surtout j'espère qu'elle lèvera le doute dans lequel je reste sur votre santé, Mademoiselle Tbomas est avec vous, à ce que ma mère m'écrit. Veuillez bien, mon cher ami, me rappeler dans son souvenir, lui faire agréer mon respectueux hommage ou plutôt mon amitié, car je ne vous sépare point l'un de l'autre dans les sentiments que je conserve pour tous les deux. J'espère aussi que vous ne m'oublierez point auprès de M. de la Saudraye. Je désire bien fort d'apprendre qu'il est un peu consolé. Il me semble que le dédommagement qu'il a reçu en se trouvant fixé auprès de vous, ne lui laisse rien à regretter (2).
Ma femme me charge de vous témoigner, ainsi qu'à Mademoiselle Thomas, le désir qu'elle aurait de faire connaissance ■avec vous. Je lui fais espérer que cela ne sera pas impossible, et si je la tmmpe en cela, je commence par me tromper molmême tout le premier. Je fais des projets sur la possibilité
(1) Thomas a quitté Paris pour Nice en décembre 1784- (2^ M. de la Saudrave avait eu la doidenr He perdre pendant son séjour à Forcalqu'er, en iuillot 1782, une amie, Mme du Ga^e. C'est pour le consoler de son chaifrin que Thomas et sa sœur le recueillirent et le gardèrent dans leur ménage.
de vous voir à votre retour. Quelquefois je vais jusqu'à me flatter que vous passerez encore l'été à Fougères. Ah ! si cela se pouvait ! pour cette fois, nous y demeurerions avec vous, moi et ma femme. Si ce n'est là qu'une chimère, détrompez-moi vite. Il m'en coûterait trop, après avoir nourri ime si douce espérance, de voir ce projet renversé.
Adieu, mon cher ami, je vous souhaite, en commençant une nouvelle année, tout le bonheur qu'on peut espérer, c'est-à-dire tout celui que vous méritez. Conservez-moi votre amitié, c'est la plus douce des jouissances de ma vie. Je vous embrasse un million de fois.
d'Eymar, chez M. de Sinéty, à Apt en Provence.
Thomas avait dit de Barthe, mort subitement le i5juin 1785, «qu'il avait beaucoup de bonnes qualités qui ne se montraient pas autant que les défauts... et qu'il avait une grande chaleur à les servir dès que ses amis avaient besoin de lui ». Dans la lettre suivante, le chevalier d'Eymar fait un tableau 1res sincère et bien flatteur de l'inséparable ami de son correspondant.
A Forcalquier, le - juillet i^Sô.
J'avais appris, mon cher ami, la fâcheuse nouvelle de la mort de M. Barihe avant d'avoir reçu la dernière lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire. Il me tardait de savoir votre adresse pour soulager un peu mon cœur du chagrin que cet événement inattendu m'a causé.
Vous croyez peut-être que je n'ai connu M. Barihe que sous le titre de votre ami, et comme un homme dont l'esprit était très aimable ; c'en eût été bien assez pour le regretter. Mais hélas ! mon cher ami, j'ai dû pleurer sa perte pour des raisons qui m'étaient personnelles ; il m'avait bien prouvé en dernier lieu qu'il avait aussi de l'amitié pour moi. Quand il eût appris de vous que j'étais malade, il
chercha M. Ponsart clans tout Paris, et c'est de lui que j'appris que ce médecin ne vivait plus. A son défaut, il m'otlrit de rassembler chez lui et de consulter pour moi les médecins les plus làmeux. Il ne s'en tint pas là. C'est à lui que je suis redevable, comme vous savez, des bourgeons de sapin, dont il m'avait fait deux envois successivement ; peu de temps après je reçus par la poste l'ouvrage d'Hofl'man (i), sur la goutte.
Je lui avais marqué que je' serais bien aise d'avoir le Traité méthodique de la goutte et du rhumatisme par M. Ponsart (2). L'édition de cet ouvrage étant épuisée, M. Barthe la fit chercher chez tous les libraires et sur les quais, mais inutilement. Quelques-uns de ses amis, entre autres un frère de M. de Chabanon, avaient ce livre. Ils en faisaient le plus grand cas et ne voulaient point s'en dessaisir. M. Barthe m'écrivit alors qu'il ne restait plus que la ressource de le voler et, si cela n'était pas possible, de l'emprunter à la Bibliothèque du Roi pour un mois ou deux, afin que je pusse le faire copier. En attendant, il m'envoyait l'ouvrage d'Hoffmann en m'écrivant la lettre du monde la plus amicale. Enfin, mon cher ami, le i8 juin, je reçus un paquet de Paris. C'était l'ouvrage de M. Ponsart. L'adresse était de la main de M. Barthe et portait ces mots : « Ce samedi ii = — à mardi prochain sans faute. »
J'attends la lettre qui doit m'apprendre comment M. Barthe a fait pour se procurer ce livre, et à qui il appartient, caria reliure atteste qu'il a été souvent lu. J'étais bien siir de trouver dans cette lettre de nouveaux témoignages
(i) Hoffmann (Frédéric), médecin allemand, né à Halle (Saxe) le 19 février 1660, mort à Berlin le 12 novembre 1742, est l'auteur d' Observations sur la cure de la goutte et du rhumatisme, traduites par J.-J. Bruhier d'Ablaincourt, Paris, 17A7, in-i2.
(2) Ponsart (G.-li.), médecin consultant des princes de Liège et de Slavelot et des eaux de Spa, est devenu plus tard médecin de l hôtel des Invalides. Son Traité méthodique de la goutte et du rhumatisme a paru à Paris en 1770, chez Desventes, in-12. — Le Mercure de brance du 3 mai 1788 publie (p. 3) des Vers sur une violente attaque de goutte dont M. Sacchini vient d'être guéri par M. Pousart.
d'amitié. Hélas ! ce qui me restait à recevoir, c'était la nouvelle que j'avais perdu un ami dans le moment même qu'il était tout occupé de ma santé.
Les témoignages de ma reconnaissance n'ont pu lui être adressés ; je n'ai pu que donner des larmes à sa mémoire; mais j'en ai versé abondamment, et elles ont coidé du fond de mon cœur. Oh ! mon ami ! que celte vie est misérable et précaire ! Elle ne tient qu'à un fd, et il ne nous est donné de la conserver que sous la dure condition de voir périr successivement les personnes que nous aimons et qui nous aiment. Si nous pouvons parvenir à songer sans inquiétude à la mort qui nous attend, c'est sans doute d'après une pareille réflexion. Elle ôte à la vie tout son prix.
Vos pertes en amitié se sont multipliées depuis peu de temps ; vous avez couru le risque de les voir s'accroître encore. Que je plains la situation de votre âme ! Ah! du moins, que les amis qui vous restent puissent vous consoler de ceux que vous avez perdus ! Je souhaite l'entier rétablissement de celui au secours duquel vous avez été en Savoie (i). Le danger qu'il a couru fait frémir. J'en suis encore plus efl'rayé, quand je songe qu'il est votre ami.
Je fais des vœux aussi pour la santé de Madame Necker. A quel cœur français ce nom n'est-il pas respectable et cher ? Voilà les hommes pour lesquels on devrait faire des prières publiques 1 Mais non : on n'en fait que pour ceux qui les éloignent de leur cœur.
Encore un mot sur le pauvre Monsieur Barthe. Je veux vous consoler comme j'aime à l'être moi-même, en vous entretenant du sujet de notre douleur. La tendre amitié qu'il avait pour vous ferait seule son éloge. J'avais été prévenu contre lui, comme beaucoup de gens ont pu l'être ; mais en le connaissant mieux, on revenait bientôt de ce jugement injuste et précipité. Son extrême vivacité pouvait dans certaines occasions le rendre un peu difficile à vivre ; mais par combien d'excellentes qualités ce défaut n'était-il pas racheté ?
J'ai éprouvé avec quel zèle il s'employait lorsqu'il s'agissait de rendre service à ses amis. Je l'ai entendu souvent louer
(i) Ducis.
de la manière la plus Iraiiclie el de 1 air le plus vrai ceux qui couraient la même carrière. Comme il se plaisait à répéter dans toutes les occasions qu'il vous regardait comme son maître et qu'il serait redevable à vos conseils des succès qu'il pourrait obtenir I J'en ai été souvent le témoin : les vers de son ouvrage que vous aviez condamnés la veille étaierit toujours effacés le lendemain. Combien de fois m'a-t-il parlé de vous avec amitié et enthousiasme?
Il conçut de l'amitié pour moi, parce que je partageais les sentiments qu'il avait pour vous. Je me souviendrai longtemps du jour 011 vous le tançâtes assez fortement pour un de ses caprices qui fut poussé plus loin qu'à l'ordinaire. Il vint me trouver pleurant à chaudes larmes. Son cœur avait besoin de se soulager du poids qui l'oppressait. Il me dit qu'il avait cru jusqu'alors que vous aviez de l'amitié pour lui, mais qu'il voyait bien qu'il s'était trompé, à la manière dont vous lui aviez parlé. Il m'interrogeait là-dessus avec une sorte de simplicité d'autant plus touchante, qu'on voyait clairement qu'il cherchait des motifs et attendait de moi des raisons qui pussent éloigner le soupçon de votre indifférence pour lui.
Il me fut aisé de le rassurer sur cette crainte. Son cœur était d'intelligence avec moi. Il écoutait avidement ce que je lui disais de votre amitié. Enfin, mon cher ami, il m'embrassa étroitement, parce que j'avais contribué à éloigner une crainte qui n'était qu'imaginaire, ou plutôt parce que je l'avais aidé à dévoiler le secret de son propre cœur.
Ce sont là de ces occasions dans lesquelles il faut juger les hommes. Dans le train ordinaire de la vie, nous ne portons guère qu'une physionomie d'emprunt; les petites passions auxquelles on a laissé prendre trop d'empire nous abusent et trompent souvent ceux avec qui nous vivons. On prend pour le fond du caractère ce qui ne lui a été que surajouté. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'on ne juge si sévèrement les hommes, ou du moins la plupart d'entre eux, que parce qu'en ne les a pas suffisamment étudiés. Je fis ces réflexions dans l'occasion dont je parle.
Je n'avais pas l'idée de cette sensibilité, de ces épanchements de cœur, dans un homme du caractère que je prêtais à M. Barthe ; mais dès ce moment, les légères taches qui le
déparaient, disparurent à mes yeux. Je vis clairement qu'il était capable de sentir l'amitié et d'estimer la vôtre tout son prix. Je jugeai dès lors que le fond de son caractère était aussi bon que son esprit était aimable.
J'ai appris qu'il vous a donné en mourant un dernier témoignage d'amitié. Il vous a laissé sa bibliolbèque. Votre amitié 1 honorait pendant sa vie ; ce legs qu'il vous a lait vous honore à sa mort. Est-ce vous qui serez chargé de faire imprimer son Art d'aimer"? Je le souhaite pour son succès, dont notre ami ne doit malheureusement pas jouir. Il travaillait à cet ouvrage avec tant de plaisir I Ce sont ces moments de jouissance que la mort choisit ordinairement pour l'rapper ses victimes. Notre ami, du moins, ne sera pas mort tout entier. Nous jouirons encore en partie de son esprit et de ses pensées. Tel est le fruit de vos veilles. Quant à nous, nous disparaîtrons et serons oubliés pour toujours.
Peu s'en est fallu, mon cher ami,' que vous n'ayez appris en dernier lieu encore une fâcheuse nouvelle. Emporté par un jeune cheval que j'ai acheté depuis peu, j'entrais au grand galop dans la cour des fermiers de Fougères. Vous savez que le chemin va fort en pente. En passant sous la porte, je me baisse pour éviter d'être frappé à la tête. Ce mouvement ayant mis tout le poids de mon corps sur les épaules du cheval, il s'abat et me jette à dix pas devant lui sur des pierres qui se trouvaient malheureusement dans la cour. Je devais rester sur le carreau au coup que je me donnai ; mais heureusement j'en ai été quitte pour une blessure considérable au front et des contusions dans toute la partie gauche du visage. Quand on me releva, je n'avais aucune idée de ce qui m'était arrivé. J'étais très étonné de me voir couvert de sang et entouré de gens effrayés. Je me fis donner sur la place même du vin avec lequel je pansai ma plaie, et je m'en revins à cheval pour ne pas épouvanter mon monde. Je fus saigné le soir, et ma ch\Ue, au moyen de cette précaution, n'a point eu de mauvaise suite. Aujourd'hui ma tête est presque entièrement guérie. Il m'en restera une cicatrice aii front, niais c'est un petit malheur pour un homme.
Si vous me faites l'amitié de m'écrire, je vous prie de nie dire si Mademoiselle votre sœur est avec vous. Nous avons une petite explication à lui demander au sujet d'une commission dont elle voulut bien se charger l'année dernière.
Rappelez-moi, je vous prie, dans son souvenir en lui faisant agréer mon tendre et respectueux hommage.
Toute ma famille me charge d'un million de choses pour vous. Nous vous attendons tous avec la plus vive impatience. Mon père et ma mère jouissent d'une assez bonne santé. Madame de Sébastianne est encore grosse, et Madame d'Arnaud (à présent Madame démentis) vient d'accoucher. Ma femme attend avec impatience le moment où elle pourra faire connaissance avec vous. Je suis beaucoup plus content d'elle que l'année dernière.
Mon rhumatisme me laisse tranquille dans ce moment ; mais je crains pour l'automne et l'hiver. Si l'attaque est aussi violente que la dernière, je pourrai me déterminer à aller consulter M. Tissot (i) à Lausanne. Je vous demanderai conseil là-dessus, quand j'aurai le plaisir de vous voir. Si M. de la Saudraye est avec vous, je vous prie de lui faire agréer mille compliments. Avec quel plaisir et quel regret je me rappelle le temps où j'avais le bonheur de vivre avec vous tous et le pauvre M. Barthe ! Faut-il renoncer à l'espérance de voir renaître cet heureux temps, celui de toute ma vie que je me rappelle avec le plus de plaisir et auquel je ne songe jamais sans que les larmes ne me viennent aux yeux?
Quelle raison assez puissante peut m'arréter et m'empêcher de jouir du seul vrai bonheur que j'ai goûté dans ma vie? Mes jours se passent et ma vie s'use à regretter, à désirer un bien qui est pour ainsi dire en mon pouvoir. J'ai été vingt fois sur le point de partir pour aller vous trouver. Toujours de misérables raisons m'ont arrêté. S'il est un point où la sagesse devienne folie, c'est celui où, pour quelque raison que ce puisse être, on renonce à son bonheur. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse et vous aime.
Le 3o juillet suivant (1785), Thomas, alors à Lyon, annonce à la famille d'Eymar son intention d'aller lui
(t) Tissot (Simon-André), célèbre médecin suisse, reçu docleur en médecine de l'école de Montpellier, auteur de savants traités (17 28- 1797).
rendre visite à Forcalquicr en regagnant Nice : « Je quitterai sûrement Lyon au commencement de septembre ; je me rendrai directement à Aix et de là chez vous (i). )) Cette affirmation dune intention, cette façon de disposer de l'avenir étaient, sous la plume du philosophe, une imprudence. Thomas ne quitta plus Lyon, où il mourut le 17 septembre.
Bientôt mourait à son tour le chef de la famille d'Eymar, et Ange-Marie héritait de la couronne de comte, fort peu de temps avant que la Révolution ne supprimât les titres de noblesse. Il devait du moins au privilège de sa naissance sa nomination de député aux Etats généraux de 1789, pour les circonscriptions de Forcalquier et de Sisteron, et en cette qualité il revenait habiter Taris (2) et renouait ses relations avec Madame Helvétius, entourée d'hommes destinés à jouer quelques années plus tard un grand rôle : Chateaubriand, Volney, Cabanis, Ginguené, Destutt de Tracy, Fontanes, etc..
Fidèle au souvenir de J.-J. Rousseau, Ange-Marie d'Eymar est l'auteur d'une Motion présentée à l'Assemblée nationale le 29 novembre 1790, comprenant ces deux articles :
(( Art. i". — Il sera élevé à l'auteur du Contrat social une statue portant cette inscription : La nation française libre à J.-J. Rousseau. Cette statue sera placée dans la salle des séances de l'Assemblée nationale. Sur le piédestal sera gravée la devise : Vitam impendere vero.
(i) Œuvres complètes de Thomas, tome VI, p. 526.
(2) Les adresses du comte d'Eymar sont : à Versailles, 9, rije de Conti ; à Paris, en 1 790, rue Taitbout, chez le duc de Gereste ; en 1791, l\i, rue Neuve Saint-Roch.
« Art. 2. — Un exemplaire d'Emile, offert à l'Assemblée nationale par l'auteur de la motion, est accepté par elle, et sera déposé dans ses archives. »
La Bibliothèque nationale possède de cette Motion un exemplaire (Le^^ i iSl^) : au bas de la première page, on lit cette note manuscrite : « Le 21 décembre suivant, je montai à la tribune ; j'y renouvelai ma Motion en faisant quelques changements au considérant du décret et en supprimant le 2" article. J'ajoutai un 2" article rédigé comme suit : « Marie-Thérèse Levasseur, veuve de J.-J. Rousseau, sera nourrie au dépens de l'Etat. A cet effet, il lui sera payé annuellement des fonds du trésor national la somme de 1 200 livres. » — Mais au moment où Ange-Marie d'Eymar voulut développer ce paragraphe nouveau, le Président, Alexandre Lameth, lui refusa la parole.
Il avait été élu en l'an IV au Conseil des anciens et au Conseil des Cinq Cents ; mais son élection fut annulée le 24 floréal an VII (i).
Partisan de sages réformes, le ci-devant d'Eymar fut obligé d'émigrer sous la Terreur. Mais sous le Directoire, nommé ambassadeur à Turin, il y découvrit un traité du roi de Sardaigne avec les puissances coalisées contre la France, et cette découverte mit sa personnalité en lumière. Sous l'Empire, il devint préfet du Léman à Genève.
Associé honoraire de l'Athénée de Lyon et de la Société des sciences et arts de Grenoble, le comte d'Eymar avait la réputation d'un homme instruit et d'un écrivain élégant. Il a laissé une Notice historique sur la vie et les écrits du géologue Dolomieu, des Réflexions sur la division du royaume (1790), des Opinions sur la
(i) Archives nationales, A. F. III, 9,86.
suppression dés ordres religieux (1790), des Opinions sur le décret relatif à la vente des biens ecclésiastiques (1790), et une Etude sur l'influence de la sévérité des peines sur les crimes. Il a publié en 1 802 deux volumes in- 12 intitulés : Amusements de ma solitude; mélanges de poésie. Ces poésies sont intéressantes, bien rytlimées, les idées en sont saines et élevées, et il n'est pas défendu d'attribuer aux bons conseils de Thomas le progrès très marqué réalisé par d'Eymar dans l'art d'écrire.
Le comte d'Eymar est mort au chef-lieu de sa préfecture le II janvier i8o3.
L'historien Gabriel Gaillard.
Gabriel-Henri Gaillard est né et a été baptisé le 26 mars 1726 à Ostel, petite commune des environs de Soissons, complètement détruite lors des batailles de 1917 et 1918. Il était le fils de Charles-Gabriel Gaillard du Meu, propriétaire du modeste fief de Rochefort, écuyer et porte-marteau des forêts du prince de Gondé, et de Marie-Anne-LouisedePélisson, sa femme. Il a eu pour parrain Thomas Gaillard, son oncle, et pour marraine dame Anne Gaillard, veuve de Pierre Joliet, vivant avocat au Parlement (i).
Le nom de Gabriel Gaillard est aujourd'hui bien oublié ; il n'en a pas moins été connu comme un des auteurs les plus féconds et les plus variés de son siècle, dont les travaux historiques avaient une réelle valeur.
(i) Ces renseignements sur la famille de Gaillard nous ont été aimablement donnés par un descendant de l'écrivain, l'érudit M. E. Gaillard.
Le prince Louis-Henri de Condé (i) avait remarqué les dons d'intelligence de l'enfant et s'était intéressé à lui. Lorsque la famille Gaillard, tout en restant au service du prince, quitta Ostelpour aller habiter à Senlis, le prince fit placer à ses frais le jeune Gabriel au collège très florissant de Senlis, afin que de solides études, sous l'impulsion des chanoines réguliers de Sainte- Geneviève, pussent développer ses remarquables dispositions.
Devenu avocat au Parlement de Paris, Gaillard resta toujours le protégé des princes de Condé (2) dont il fut longtemps le modeste et pensionné commensal. Il se lia vite, ainsi que sa famille, avec le distingué évêque de Senlis, Monseigneur de Trudaine (3).
Son goût l'entraîna d'abord vers la littérature. Il écrivit en 174/i, alors qu'il était encore au collège, et publia en 17^6 une Rhétorique française à l'usage des demoiselles, et en 17/49 une Poétique française à l'usage des dames. Ces deux ouvrages didactiques, très goûtés, ont été souvent réimprimés. Plus tard, le 17 mars 1770, écrivant au secrétaire de l'Académie de Dijon, tout en reconnaissant le succès de ses premiers ouvrages. Gaillard déclare « qu'il en rougit un peu, et que c'est le bégaiement d'un écolier. » En 1760, il donnait un Parallèle des quatre Electre (celles de Sophocle,
(1) Louis-Henri, duc de Bourbon, prince de Condé, né le 18 août 1692, mort le 37 janvier 17^0.
(2) A la mort de Louis-Henri, son tils Louis-Joseph, s'est intéressé à Gaillard, comme l'avait fait le prince son père.
(3) François-Firmin de Trudaine fut évêque de Senlis du 21 novembre 1714 jusqu'à sa mort, 4 janvier i']bli.
Euripide, Crébillon et Voltaire) ; en 1756, des Mélanges littéraires ; puis il s" essaya à la poésie galante et le Mercure de France d'octobre 1708 publia (p. 5o) deux de ses pièces, dédiées à l'aimable Sylvie, qui l'avait délaissé,
Volant de conquête en conquête.
Le poète ne se montre pas autrement jaloux des succès de la belle inconstante.
Tous les amours suivront vos traces,
Vos yeux partout seront vainqueurs,
Vous possédez toutes les grâces.
Vous enchanterez tous les cœurs- Mais ne pourriez-vous donc, hélas ! un seul moment,
Songer avec quelque tendresse
Au plus fidèle des amants Dont le cœur alarmé s'occupera sans cesse Des bontés, des rigueurs, des yeux, des sentiments
De la plus belle des déesses,
De la plus lîère des maîtresses.
De la plus douce des mamans ?
C'est encore à Sylvie, à la fois « déesse, maîtresse et maman », que s'adresse Gaillard dans la seconde pièce, où les vers succèdent à la prose avec une aimable fantaisie.
Depuis que j'ai quitté Paris, Les dieux dont j'étais tant épris M'abandonnent à ma misère.
Ils m'ont ôté l'art de rimer.
L'art de penser et l'art d'écrire ; Je ne sais plus que vous aimer, Je ne sais pas même le dire.
Cependant jamais Gaillard n'a tant pensé ni tant
écrit. C'est d'abord une vie de Gaston de Foix, et, en 1767, une Histoire de Marie de Bourgogne, dont Grimm constate la réussite, tout en critiquant son style. « La narration, dit-il, me paraît manquer de chaleur et de rapidité : deux qualités essentielles à un historien, que la nature donne et qui ne s'acquièrent pas par l'étude. » (Correspondance littéraire, mai 1757).
De 1766 à 176g, paraissent les sept volumes de [Histoire de François /", et nous devons noter dans cet ouvrage une originalité de l'auteur : il ne s'est pas assujetti à l'exposé purement chronologique des annalistes, et n'a pas mélangé les événements d'ordres différents. Il traite à part l'histoire ecclésiastique, 1 histoire civile, le mouvement littéraire, la politique et l'art militaire. Il avait néanmoins, bien entendu, la prétention de montrer la connexité des événements et leur enchaînement logique ; mais le public lui reprocha d'interminables répétitions et aussi le manque de vues synthétiques. Il faut lire cinq ou six histoires distinctes avant de pouvoir se tracer à soi-même le tableau complet du règne ; et encore est-ce au lecteur à faire le travail de reconstitution de l'ensemble d'une époque, puisque l'historien s'est dérobé devant cette difficulté. La méthode de Gaillard était donc fort discutable ; il y est resté néanmoins fidèle dans tous ses travaux historiques.
Il est en progrès pour le style, et Grimm le constate en ces termes : « Il sait présenter les faits avec clarté, et même avec intérêt. C'est dommage qu'il soit si fécond en réflexions, et que ces réflexions soient ordinairement triviales et de peu de sens. » (Correspondance littéraire, mars 1766.
Quant au Mercure de France, il rend compte ainsi des derniers tomes : « On trouve partout une érudition
aSo THOMAS ET SES AMIS
puisée dans les meilleures sources et éclairée par le goût, une impartialité soutenue, beaucoup de clarté et d'intérêt dans le style, de la netteté, de la méthode, l'amour de l'humanité, de la justice et de la vérité. » (Avril 1769, p. 121).
Toutefois, une note discordante est donnée par le Journal de Collé (tome III, p. 3o5). Cet auteur, sous les apparences de l'homme le plus aimable du monde et le plus indulgent, n'est jamais content de rien. (( M. Gaillard, dit-il, a iaiii une Histoire de Ft'ançois P\ qui est peu estimée. On a pris la liberté de la trouver mauvaise par la forme et par le fond. Dans la forme, c'est un historien qui cherche continuellement l'esprit, les oppositions, les antithèses ; c'est un phrasier dont le style est toujours précieux. Quant au fond et à l'arrangement de ses matières, on l'a blâmé, etc.. »
Ces travaux honorables, bien supérieurs, au dire des contemporains, à ceux de Richard de Bury (i) et de l'abbé Mignot (2), et une collaboration très active au Journal des Savants, depuis 1762, conduisirent Gaillard en 1760 à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, dont le Recueil s'enrichit de nombreux articles du nouveau venu. Il avait succédé à l'abbé Lebœuf.
A la même époque le jeune auteur, à 1 exemple de ses confrères, chercha la notoriété dans les concours organisés par les Académies de Paris et de province. La mode qui régnait alors dans les tournois d'élo-
(i) Historien de Saint-Louis, Henri IV, Louis \III, etc.
(2) Traité des droits de l'État et du prince sur les biens du clergé, Les libertés de Véglise gallicane, Démêlés de Henri II avec Thomas Becket, etc.
quence, c'étaient ces Éloges, froids et guindés, qui avaient fait la fortune littéraire de Thomas. A la suite de ce dernier, et en concurrence avec La Harpe, Chamfort, Chabanon, et tant d'autres. Gaillard devint l'un des candidats les plus entraînés à ces exercices, auxquels nous avons dû faire, pendant cette étude, une place hors de proportion avec leur intérêt actuel et leur mérite intrinsèque (i).
La première lettre inédite de Gaillard à Thomas n'est pas datée, mais elle a été écrite au cours de l'année 1765, au moment oii l'Académie française proposait pour prix d'éloquence VEloge de Descartes. Nous avons raconté l'incident ici-même dans notre étude sur V Académicien Thomas, 191 7, p. 187.
Gaillard croyait que Thomas ne concourrait pas. Les vers de Boileau sur Racine lui reviennent à la mémoire :
Du Théâtre français riionneur et la merveille, 11 sut ressusciter Sophocle en ses écrits; Et dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.
Pourquoi Gaillard n'essaierait-il pas de « balancer Thomas ». comme Racine a a balancé Corneille ;' » Et il se risque à écrire un Eloge de Descartes. Jaloux des succès de Thomas, l'abbé Batteux, l'abbé d'Olivet et ses autres ennemis — qui n'a pas d'ennemis .^ —
(i) M. Maximilien Buffenoir juge avec équité ce genre des Eloges. « Pauvre éloquence académique d'autrefois, dit-il ! Qu'elle apparaît surannée avec ses apostrophes, ses souvenirs antiques, sa fausse noblesse, son manque trop fréquent de naturel ! Parcourons toutePois ces feuilles pâlies : à défaut d'autre mérite, elles peuvent avec quelque fidélité nous livrer l'âme d'un siècle mort. » (Le XVIII" siècle admirateur de Câlinai. — Revue du XVIIh siècle, 1918, p. 79. Paris, Hachette).
cherchent à le décourager, en partageant le prix ex œquo entre lui et l'historien méritant qui a eu l'audace de se mettre sur les rangs. A la place de la traditionnelle médaille de 600 livres, on en frappe deux de 3oo livres, et Gaillard, apprenant du même coup que Thomas a concouru et qu'il « le balance » , écrit à son ami et rival pour s'excuser humblement d'une victoire qui n'a rien de glorieux, car elle est due à une injuste cabale.
« Et balancer Corneille 1 »
Eh bien ! mon cher Monsieur, c'est Dieu qui vous punit de m'avoir induit en erreur par je ne sais quelle promesse qu'on vous attribuait de ne plus vous fourrer dans ces bagarres, dont vous ne vous étiez pourtant pas trop mal tiré, ce me semble. Pour moi, voici naïvement mon aventure. J'entreprends de mettre ce billet à la loterie. Bien persuadé que je ne vous aurais pas pour concurrent, je voulus vous prendre pour modèle ; je rassemblai vos quatre Eloges (i), et je partis pour mon désert. Arrivé là, je cherche ces ^/oçe^, je ne les trouve pas ; l'étourdi les avait oubliés. Destitué de ce secours, je me livre à moi-même, je compose, et quand il m'échappait un morceau dont mon orgueil était content tout bas, je me disais : « Je ne sais si je m'aveugle, mais il me semble que voilà du Thomas. » L'illusion dura, tant que je restai dans mon désert. Je revins à Paris, je saisis V Eloge de Sully, je lui confronte V Eloge de Descartes (2). Alors, je me sens petit, mesquin, frivole, je rougis de moi-même, scrutator Majestatis obniiitiir a gloria. Cette majesté imposante et soutenue, ce sublime presque continu, ces grands traits, cette fierté mâle, il me sembla que j'étais à deux mille lieues de tout cela.
Voilà exactement l'impression que j'éprouvai, et je m'étais
(i) Éloges de Maurice de Saxe (1759), de Daguesseau (1760), de Dugaay-Trouin (1761), de Sally (1763).
(2) Il s'agit ici de VÉloge de Descartes que Gaillard venait de composer.
toujours proposé de vous en rendre compte. Quand on me dit que vous aviez composé, je renonçai à tout, et je tâchai d'oublier que j'avais composé moi-même. La tête me tourne de me voir placé à côté de vous. Il me semble que je vois le plus grand des empereurs romains s'associer au Consulat un citoyen ordinaire... »
Le reste de la lettre est perdu, et c'est grand dommage.
La manœuvre déloyale au moyen de laquelle les ennemis de Thomas ont voulu lui nuire, a été jugée avec sévérité par le public et par les critiques. « Il y a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et peut-être trop d'esprit dans le discours de M. Gaillard, dit V Année littéraire (1766, tome III, p. i/i5); je dis trop, parce que cet esprit n'est point naturel, simple, aisé, facile ; c'est un esprit contourné, recherché, pénible, embarrassé... Le panégyriste se tourmente pour se donner l'air d'un penseur. »
Les journaux, rendant compte de la séance académique au cours de laquelle furent lus les deux discours, constatent que Gaillard n'a obtenu aucune marque d approbation, tandis que Thomas était furieusement applaudi, et Messieurs les Quarante hués publiquement pour avoir porté un jugement si injuste, (( J'aime à remarquer, pour la satisfaction de l'honnêteté et pour l'encouragement de la justice, ditGrimm, combien la cabale et la passion sont quelquefois maladroites. En voulant servir ici M. Gaillard, elles luiont fait un tort réel et sensible. Si l'Académie se fût contentée de lui donner un accessit, tout le monde aurait jugé son discours avec indulgence ; en voulant le mettre au niveau de l'ouvrage d'un homme plein de nerf et d'élévation, on l'a réellement déprimé, parce qu'on a obligé tout le monde de comparer les prouesses d'un
'iS^ THOMAS ET SES AMIS
écolier avec le talent d'un maître, et de remettre chacun à sa place. » (Correspondance littéraire, septembre 1765.
Gomme Gaillard était un écrivain probe, consciencieux, que n'égarait pas un amour-propre déréglé, il était le premier à se rendre compte de l'infériorité de son discours sur celui de Thomas, si bien que le triomphe maladroit qui lui fut infligé devint pour lui une source de regrets et d'humiliations.
Thomas allait bientôt cesser d'être un rival redoutable dans les concours organisés par l'Académie française, puisqu'il devait être élu Immortel en novembre 1766. Gaillard continua donc à rechercher de nouveaux lauriers.
En 1766, un particulier d'Amsterdam a proposé à l'Académie française une médaille d'or de 3oo livres pour un discours qui devait contenir l'exposé des avantages de la paix, inspirer l'horreur pour les ravages de la guerre, et inviter toutes les nations à se réunir pour assurer la tranquillité générale. Aussitôt un prussien authentique, Formey, le secrétaire perpétuel de 1 Académie de Berlin, se met sur les rangs. Déjà, sans doute, sa harangue en faveur d'une paix universelle manquait de sincérité. Dans tous les cas, il fut écarté, et la récompense fut partagée entre La Harpe et Gaillard, qui eut le second prix. Tous deux furent couronnés le 22 janvier 1767, le jour de la réception de Thomas à l'Académie. Le discours de Gaillard respirait d'un bouta l'autre l'amour profond de l'humanité qui inspira tous ses ouvrages.
En 1767, un Eloge de Charles V, roi de France
mettait de nouveau aux prises La Harpe et Gaillard. Celui-ci, évincé par son concurrent, obtenait en 1768 un accessit pour un Mémoire sur les Mariages sans inclination.
A côté des prix d'éloquence, l'Académie proposait des prix de poésie, et Gaillard se montra aussi friand des uns que des autres.
Dès 1 764 il avait remporté un accessit pour des vers sur la Nécessité d'aimer, « poëme faible et vague, dit Grimm, car il chante tantôt l'amour, tantôt l'amitié, tantôt la tendresse filiale ou maternelle ; mais il y a par-ci par-là quelques vers doux. » (Correspondance littéraire, septembre 1764).
Aimons ; c'est le principe et la fin de tout être ; Il est doux de penser et flatteur de connaître, Mais le sage est sensible avant d'être éclairé...
L'enfant même au berceau le sent, le fait entendre ; A sa mère enchantée il sourit d'un air tendre ; Les cœurs qu'il intéresse ont su l'intéresser, Et les bras innocents cherchent à caresser...
0 nature ! 0 tendresse ! 0 divin caractère 1
Le chef-d'œuvre d'amour, c'est le cœur d'une mère...
Bachaumpnt, dans ses Mémoires secrets, vante les mérites de ce poëme, en dépit du ton sec et didactique dont il est traité.
En 1766, Gaillard envoie à l'Académie cinq pièces. Grimm tourne en dérision cette fécondité ambitieuse ; il plaisante la platitude de VEpitre aux Malheureux. (( M. Gaillard est un gaillard bien triste ; il ne voit partout qu'horreur, douleur et maux sans remèdes. Son Epitre finit par déplorer la perte d'une maîtresse que
la mort lui a enlcAee. » (Correspondance littéraire, sepsembre 1766). Il est des remèdes pourtant à l'immense chagrin de Gaillard, privé de l'objet de son amour : c'est l'amitié d'une femme fidèle, c'est le culte des lettres et des beaux-arts, c'est la vertu :
0 fureurs de l'amour, n'agitez plus ma vie !
Beaux-arts, douces erreurs de la philosophie,
Charmes moins dangereux, mais hélas ! moins puissants,
Comblez ce vide affreux et de l'âme et des sens :
Et toi, fille du Ciel, toi, volupté du sage,
Amitié, de mon cœur sois l'unique partage,
Donne-moi la vertu..., dirai-je le bonheur?
0 mes amis ! ô monde ! ô séjour de douleur !
Ici la mort exerce un empire suprême ;
Le bonheur peut-il être où l'on perd ce qu'on aime ?
On s'accorde aujourd'hui à reconnaître aux anciennes académies provinciales une influence considérable sur le progrès des sciences et des arts. C'étaient, à la fin du xvn* siècle et dans tout le cours du xvin*, les éléments les plus puissants de la décentralisation. Encourageantes aux jeunes, elles les aidaient à supporter les dures années des débuts ; puis, quand un écrivain avait acquis, grâce à leur protection, la notoriété et l'indépendance, par un juste retour des choses d'ici-bas, l'obligé de la veille était fier de prendre place dans la Compagnie, et payait en gloire la dette contractée envers ses bienfaiteurs.
Comme Chamforl, comme La Harpe et Chabanon, Gaillard surveillait les concours des provinces avec autant de zèle que ceux de la capitale.
En 1 768, La Harpe et Gaillaid se retrouvent en compétition devant l'Académie royale de Rouen (i) pour un Eloge de Pierre Corneille. Cette fois, c'est Gaillard qui l'emporte. Le prix lui est décerné, et La Harpe doit se contenter d'un accessit.
Quelques mois après, nouvelle lutte avec La Harpe devant l'Académie de La Rochelle (2). Mercier-Dupaty, avocat général au parlement de Bordeaux (3). a chargé ses compatriotes de la cité protestante de distribuer une médaille d'or de 600 livres, gravée par du Vivier, à celui qui parlera le plus éloquemment de Henri IV, « le bien bon ami ». Le 28 décembre 1768, comme naguère à Rouen, c'est encore Gaillard quia le prix et La Harpe 1 accessit, après un très brillant tournoi. Collé, qui n'est jamais favorable à Gaillard, préfère le discours de son rival. Il y avait, chez La Harpe, une apostrophe véhémente d'un pauvre cultivateur s'adressant à des riches inutiles. Collé prétend que cette critique trop vive du gouvernement a déterminé les Rochelois à ne pas couronner une œuvre dont les magistrats de la librairie n'auraient pu permettre l'impression. (Journalde Collé, tome III, p, 222).
En l'année 1769 Gaillard redouble d'activité. Il
(i) L'Académie de Rouen a été fondée en I744-
(2) L'Académie de la Rochelle a été fondée en 1734.
(3) Charles-Marguerite-Jean-Bapliste Mercier Dupaty est né à La Rochelle le 9 mai 1746. Après avoir succédé à son père comme trésorier de la marine en cette ville, il obtint, le 10 février 1708, une charge d'avocat général au parlement de Bordeaux. Plus connu sous le nom de Président Dupaty, à cause des diflicultés qu'il eut avec ses collègues pour prendre possession du siège de président à mortier dont il s'était rendu acquéreur en 1778, il est l'auteur de Lettres sur l'Italie publiées en 1786. — Ancien élève de Thomas au collège de Dormans-Beauvais, il était resté en relations avec son maître. Tl mourut à Paris le 17 septembre 1788.
obtient un accessit devant l'Académie de Dijon (i) pour un Eloge de Bayard (2), et envoie à l'Académie de Marseille (3) une Ot/e5ar les Volcans. Il avait, parmi les membres de cette Académie un ami, Nicolas Barthe. (( La première lecture ne plut pas, écrit Barthe à Thomas. Son ode fut presque unanimement proscrite et ne pouvait même prétendre à un accessit. L'arrêt de l'Académie me parut injuste ; je me ressaisis de cette ode, l'examinai ; ce soir, on la couronne. » Et Barthe ajoute en souriant (lettre du mois d'août 1769) : (( Je ne suis pas fâché d'avoir rendu à Gaillard ce petit service ; il aime les palmes académiques. »
Gaillard aimait tellement les palmes, quil avait fait à Marseille comme à Paris, il avait envoyé plusieurs poëmes au même concours, et, en plus de son prix pour les Volcans, il emportait un accessit avec un poëme sur Régulas au Sénat. Et l'année suivante — est-ce la présence de Barthe qui l'encourage ? — il revient à la prose avec un Eloge de Massillon.
Après les prix, Gaillard récolte des titres d'académicien à La Rochelle, à Rouen, à Dijon, le tout pendant le cours de l'année 1769. 11 se préparait ainsi des références pour briguer un jour l'Académie française et, plus encore, des relations destinées à faire valoir ses mérites au moment opportun. G 'est ainsi qu'à Rouen par exemple, il se trouve le collègue de son rival La Harpe, de Duclos, Marmontel, Thomas, du Belloy, etd'illustrations comme Mme du Boccage, Parmentier, de Jussieu, le peintre Restout, l'ingénieur Perronet, le sculpteur Pigalle, Jacques Necker, le médecin Bordenave, etc..
(i) L'Académie de Dijon a été fondée en 17/10.
(2) Le prix est décerné au Père Combes, prêtre de l'Oratoire.
(3) L'Académie de Marseille a été fondée en 1726.
A La Rochelle et à Rouen, Gaillard avait obtenu le prix ; il était tout naturel qu'il fût nommé membre correspondant de ces Compagnies. Pour Dijon, qui lui avait décerné un simple accessit, la situation était plus délicate. Gaillard écrivit donc, le 3i août 1769, au secrétaire la lettre suivante (i) : « J'ai remporté à Rouen le prix Corneille, et cette Académie, qui est distribuée en un grand nombre de classes, a bien voulu m'agréer à sa classe la plus distinguée. J'ai remporté à La Rochelle le prix de Henri IV, et l'Académie de La Rochelle a bien voulu aussi me donner place parmi ses membres. En composant pour Y Eloge de Bayard, j'avais le même désir, peut-être la même espérance, relativement à l'Académie de Dijon. Or, s'il est vrai que l'Académie me sache quelque gré de mon ouvrage, j'oserais lui demander ce même honneur, que j'aurais désiré de mériter par un triomphe complet. » L'honneur désiré lui a été accordé le i3 novembre 1769.
Nous avons vu plus haut Gaillard se retirer dans son désert ^onv y écrire en paix son Eloge de Descartes. Il évitait ainsi le bruit et les allées et venues qui troublaient son travail dans son appartement de Paris (2).
Le désert de Gaillard est une modeste maison de
(i) Lettres inédites adressées à l'Académie de Dijon, p. 108 (Paris, Delaunay, i8ig).
(3) L'adresse de Gaillard à Paris, jusqu'en 1764, est : rue Poupée Saint-André, aujourd'hui rue Saint-Séverin prolongée. Depuis, il est indiqué dans les almanachs royaux comme domicilié rue du Cimetière Saint-André. Néanmoins, il semble bien qu'il s'agisse toujours de la même habitation, les deux rues indiquées étant dans le prolongement l'une de l'autre. La rue du Cimetière Saint-André est aujourd'hui la rue Suger.
campagne, qui paraît bien exister encore (1), au village pittoresque et riant de Saint-Firmin , sur la lisière de la forêt de Chantilly, à proximité du château des Condé. C'est là qu'il aimait àvivre.àl'ombredes grands arbres, se nourrissant presque exclusivement de légumes, de pain et de fruits, loin des agitations du monde, dont il fuyait les vaines frivolités, seul avec une sœur dévouée qui lui prodiguait ses soins affectueux (2).
A Saint-Firmiii, (îaillard était le voisin de l'abbé Prévost, l'auteur de Manon f Escaut, qui habitait « une maison très agréable par elle-même et plus encore par ses enlours (3), » appartenant à Mme de Genty, veuve dun avocat au Parlement de Paris, « qui, dit Gaillard était fort de nos amis ». Peu de temps après la mort de l'abbé Prévost (novembre 1768), celte maison fut louée jusqu'en 177/i à Thomas et à Barthe. Outre ce noyau d hommes de lettres, compatriotes de Saint-Firmin, Gaillard recevait quelques amis soigneusement choisis, tels que Ducis. Buffon. Marmontel, La Harpe, Bernardin de Saint-Pierre, qu'il avait rencontrés dans les salons favorables aux Encyclopédistes, dans les tournois académiques de Paris et d'ailleurs, ou à Bellechasse dans l'intimité de la belle
(i) C'est, croyons-nous, la maison appartenant à Mme Bradley-Lee. — Renseignement donné par M. Gustave Maçon, conservateur-adjoint du Musée Condé à Chantilly.
(2) Gaillard avait deux sœurs : Marie- Julie, née et baptisée à Ostel le 26 août 1728 (parrain : Marie-Antoine de Pélisson de Montaiisier, capitaine d'infanterie ; marraine : dame Emilie Gaillard, femme Pélisson de Montausier), et Agathe Suzanne, née et baptisée à Ostel le 3 janvier 1780 (parrain: François Besnard de la Chastiais ; marraine : demoiselle Suzanne de Pélisson).
(3) Ce renseignement a été donné par Gaillard en 1790.
comtesse de Genlis, remplie pour lui de la plus haute estime (i).
Honoré, grâce à l'influence de cette dernière, d'une pension de 600 livres accordée par le duc d'Orléans, protégé par le Marçchal Prince de Beauvau (2), dont il était Ihôte au château du Val (3), charmé par la politesse douce, la conversation spirituelle et l'élévavation de sentiments de la Princesse, lié avec l'auleur dramatique du Belloy, dont il publiera \es Œuvres complètes (Ji), ila été remarqué par Voltaire, qui l'a remercié en ces termes de son Histoire de François P" : « Vous m'avez instruit et vous m'avez amusé ; ce sont deux grands services que vous m'avez rendus. » (28 avril
Voltaire attendait de Gaillard un autre service : celui d'entraver l'entrée à l'Académie française de son ennemi personnel, le Premier Président du Parlement de Bourgogne, Charles de Brosses (5). Une première
(i) Mme de Genlis dit de Gaillard, dans ses Mémoires (tome V^III, p. 220) : « Il avait une belle âme, beaucoup d'esprit, de raison et de sagesse, un très bon style ; il était aussi laborieux que véridique ; son érudition était prodigieuse; enfin if avait toutes les qualités qui forment les grands historiens. »
(2) Charles-Just de Beauvau, né à Lunéville le 10 septembre 1730, colonel des gardes du roi Stanislas, puis lieutenant général, remarqué au siège de Mahon en 1756, gouverneur du Languedoc en 1768, gouverneur de la Provence en 1782, maréchal de France en 1788, ministre en août 178g, était un amateur et protecteur des lettres en même temps qu'un administrateur intègre, éclairé et bienveillant. Il mourut le 2 mai 1793.
(3) Ce château, construit par Mansard, était situé sur une hauteur dans la forêt de Saint-Germain.
(ii) Paris, Cussac, 1787, 6 vol. in-8.
(5) Charles de Brosses avait cédé à Voltaire sa terre de Tourney par bail à vie. Des difficultés d'intérêts s'élevèrent entre ces
campagne fut donc vigoureusement menée en faveur de Gaillard, dont Voltaire vantait en toutes circonstances l'esprit de tolérance et l'érudition. Dalembert se méfiait bien un peu des fréquentations de Gaillard avec les évêques de Senlis, Monseigneur de Trudaine d'abord, Monseigneur de Koquelaure (i) ensuite. « Gaillard, écrivait-il le 26 janvier 1767, a des liaisons avec gens qui me sont suspects. » Cependant, par discipline, et peut-être aussi pour obéir à Mlle de Lespinasse (2), il se mit à la lête du mouvement ; mais la manœuvre du parti des philosophes échoua. A Gaillard les adversaires des Encyclopédistes opposèrent son ami Monseigneur de Roquelaure, etCondorcet, dépité, écrivait à Turgot, le ili janvier 1771 : « L'Académie a
deux hommes, et l'étude des pièces authentiques révèle que les prétentions de Voltaire étaient sans fondement. Il n'en a pas moins harcelé de ses plaisanteries un loyal adversaire, dont il a ridiculisé des écrits méritoires. Voir Sainte-Beuve : Voltaire el le Président de Brosses, Causeries du lundi, tome VII, p. io5.
(i) Jean-Armand de Bossejouls de Roquelaure, né en 1735 près de Rodez, était évêque de Senlis depuis le 16 juin 175^. Après la Révolution, ayant fait preuve d'un grand zèle pour le rétablissement du culte catholique, il fut nommé en 1801 archevêque de Malines et mourut à Paris le 24 avril 1818.
(2) Mlle de Lespinasse s'était mis en tête de faire entrer à l'Académie plusieurs de ses familiers, et avait chargé Dalembert de protéger l'abbé Arnaud, Suard, La Harpe et Gaillard ; d'où cette Epigramme reproduite par Bachaumont :
Le jour qu'Arnaud fut de l'Académie,
La Lespinasse, en riant du succès.
Disait partout : Grâce à mon industrie.
Voilà déjà deux grands hommes de faits.
A qui donner la place du génie
A l'avenir? Il nous l'este Suard,
Bien lourd, bien froid, comme Monsieur Gaillard.
Et quand enfin la noble Compagnie
Par tant d'affronts sera bien endurcie
Au déshonneur, il nous faudra peu d'art
Pour y glisser La Harpe et Mélanie.
élu l'évêque de Senlis, que les politiques ont mis en avant pour écarter Gaillard et lier plus à leur aise la partie de M. de Brosses. »
Monseigneur de Roquelaure, qui succédait àMoncrif, était d'ailleurs une personnalité importante. Déjà, il avait prononcé, le 9 juillet 1761, à Notre-Dame de Paris, l'oraison funèbre de la reine d'Espagne, Marie- Amélie de Saxe. Puis, le i5 juillet 176/i, il avait prêté serment en qualité de premier aumônier du roi, après avoir été aumônier de Mesdames, et Mme du Barry voulait bien reconnaître que « ce beau prélat était doux, spirituel et poli. » (Mémoires de Madame du Barry, tome IV, p. 278).
D'ailleurs, quoi qu'en ait pensé Condorcet, l'entrée de l'évêque de Senlis à l'Académie ne fit pas le jeu du Président de Brosses ; car, à l'élection suivante, Gaillard l'emportait de haute lutte, et le 21 mars 1771, l'abbé de Voisenon le recevait au 2 4^ fauteuil en remplacement de l'abbé Alary, dont le seul titre était d'avoir enseigné l'histoire à Louis XV enfant (i).
Il fut installé le même jour que le Maréchal de Beauvau, et la Princesse (2) fit de la meilleure grâce du monde les honneurs de sa loge à Mlle Gaillard.
(i) Pierre-Joseph Alary, né à Paris en 1689, entré à l'Académie en 1728, mourut le i5 décembre 1770. Il n'avait jannais rien écrit. Il fut le président-fondateur de « l'Entresol », petite société d'amis qui se réunissaient chez lui. Là ces sages, à l'abri des regards indiscrets, discutaient en toute franchise et liberté les problèmes de politique, de philosophie et de littérature qui agitaient alors l'opinion publique.
(3) Marie-Charlotte de Rohan-Chabot, veuve du duc de Clermont d'Amboise, épouse en secondes noces du Prince de Beauvau. « Sa conversation, dit le duc deLévis, avait de la vivacité sans emportement, toujours l'expression propre, point d'exagération, rien d'affecté. La délicatesse de son àme, la grâce de son sexe, servaient de passeport à une logique toute virile, et
29/i THOMAS ET SES AMIS
Dans son discours, Gaillard débute par un serment solennel : il entend se vouer pour toujours à la justice, à la bienfaisance, il détestera les souplesses de l'intrigue, les bassesses de la flatterie et les fureurs de la satire. Bachaumont lui reproche son emphase, sa bouffissure philosophique, et Grimm. tout en constatant que le public a applaudi avec transport la franchise qui caractérise le citoyen, déplore les divisions trop apparentes de sa harangue, a Je n'aime pas, dit-il avec humour, qu'on annonce dans un discours académique qu'on va traiter un sujet; il faut le traiter sans l'annoncer. Gel avertissement est bon dans un sermon, parce qu'il prévient l'auditoire qu'il est temps de s endormir. )) (Correspondance littéraire, mai 1771)-
Le récipiendaire avait osé une chose tout à fait contraire aux traditions. Le premier d'entre les Quarante, il a introduit certaines restrictions dans la louange obligatoire du cardinal de Richelieu, et distingué très rpttement le Protecteur des lettres du « Ministre sanguinaire (1). » Cette originalité d'une grande hardiesse
érite d'être mise en lumière. Elle attira d'ailleurs sur
ne savait, en se rangeant à son opinion, si on était séduit
. ronvaincu. » — Mannontel exprime à peu près les mêmes
« De toutes les femmes que j'ai connues, celle dont la
jsse a le plus de naturel et de charmes, c'est la marécliaie i -auvau... Je ne crois pas cju'il y ait sous le ciel de caractère p' s aimable ni plus accompli que le sien. C'est bien elle qu'on r ' appeler justement et sans ironie la femme qui a toujours r.uson; mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son et:*rit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de mcJestie et de grâce, qu'elle vous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous. » (Mémoires d'un père, livre IX). — Née en 1729, elle mourut en 1807. Elle a laissé, ainsi que le Maréchal, des Souvenirs, publiés en 1872, chez Téchener, par leur petitefille, Mme Standish, née de Noailles.
(1) Belin : Mouvement philosophique de ij^S à 178Q, igi3, p. 345.
l'orateur les rancunes du Maréchal de Richelieu qui, en 1772, au moment où Gaillard briguait le Secrétariat de la Pairie, lui fit préférer un rival.
Bien qu'il fût maintenant un personnage, qu'il n'eût plus aucun besoin d'ajouter une médaille à la série de celles qu'il avait collectionnées quelques années plus tôt, Gaillard ne put résister, en 1774, à l'annonce du prix de l'Académie de Marseille : L'Eloge de la Fontaine.
Chamfort, La Harpe, Naigeon, d'autres encore, se mirent sur les rangs. Gaillard avait pour le Bonhomme une prédilection toute particulière. Dans sa Poétique de 17^9, il lui avait consacré une page de sympathique admiration. « Le mérite des fables de La Fontaine, dit-il, est généralement reconnu. Dans toutes les maisons où l'on a le bonheur de compter pour quelque chose l'éducation des enfants, cet excellent livre est le premier qui s empare de leur mémoire, et peut-on les nourrir d'un lait plus sain et plus exquis .^ Peut-on leur inspirer de trop bonne heure le goût de ce beau naturel, de cette charmante et ingénieuse naïveté, qui brille d un éclat si simple et si pur dans" ces fables que tout le monde admire et qu'on a voulu cent fois imiter, mais dont personne n'a jamais atteint et n'atteindra peutêtre jamais la perfection.^ Quelle délicatesse! quel esprit voilé sous cette simplicité apparente ! quel usage du monde ! quelle connaissance des travers du cœur et de l'esprit humain ! Quelle pureté dans la morale ! quelle solidité dans les réflexions I quelle justesse dans leur application ! Cet ouvrage est peut-être le seul dont le mérite ne soit ni balancé, ni contredit. »
2g6 THOMAS ET SES AMIS
Gaillard ne manquait pas d'émailler ses travaux historiques les plus sévères de mille citations du fabuliste. Il fut tout naturellement séduit par le sujet proposé à Marseille, et tenta l'épreuve. Le jury phocéen, devant lequel il avait déjà cueilli des lauriers, lui décerna le premier accessit, attribuant des prix à Chamfort et à La Harpe et un second accessit à Naigeon. La lutte avait été vive ; brillant fut le résultat, et un contemporain a pu dire sans exagération que l'orateur classé le premier parlait au cœur, le second à l'esprit, le troisième à la raison, et le quatrième à tous les trois.
Dans ses Etudes sur La Fontaine ou Notes et excursions littéraires sur ses fables, Solvet publie en manière de préface V Eloge de Gaillard. Il le donne comme inédit, ce qui n'est pas exact, car nous en possédons un tirage à part extrait des communications de l'Académie de Marseille en 177^ (in 8); la vérité est que ce morceau est simplement très peu connu. Il est assez faible, et Solvet en convient. Les traits de caractère cités par Gaillard ont été si souvent répétés, et en termes plus vifs, plus prenants, que cette honorable composition ne sort pas d'une banale médiocrité.
Le rhéteur indique cependant avec un assez grand charme les trois caractères généraux du talent de La Fontaine : enjouement, tendresse, naïveté. « Voulezvous voir, écrit-il dans une belle page, comment La Fontaine était inspiré ! Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre; ils se séparent, ils se rejoignent, après avoir éprouvé, l'un mille malheurs et mille périls, l'autre tous les tourments de l'absence. Le poëte avertit les amants de ne se jamais séparer, de se tenir lieu de tout. Des amants ! des amours! J'ai quelquefois aimé : le voilà entraîné par le torrent, le voilà qui s'égare
dans le souvenir de ses amours ; le voilà qui s enivre de tendresse et de regrets.
Hélas! quand reviendront de semblables moments? Ai-je passé le temps d'aimer !
La vérité de ses sentiments, la douceur de ses accents, cette mélodie amoureuse et tendre, ont passé dans votre âme. C'est vous qui regrettez vos erreurs, qui rappelez le bonheur d aimer ; c'est votre histoire qu'il vous a contée ; c'est votre cœur qu'il a mis sous vos yeux. »
Tout le secret du fabuliste n est-il pas là en effet .►• (( C'est votre histoire qu'il vous a contée. » La formule, de Gaillard est heureuse, et explique parfaitement le prodigieux succès de La Fontaine, qui, au lieu de s'analyser lui-même d'une façon alambiquée, comme font tant de poètes modernes, met simplement à nu l'âme de son lecteur.
De 1771 à 1777 pdirail Y Histoire de la rivalité de la France et de l'Angleterre, huit volumes, pleins de déclamations naïves contre la guerre, et de cette théorie qui a trouvé récemment un écho dans les discussions diplomatiques. « La politique est juste ou injuste: injuste, elle veut conquérir: juste, elle veut conserver. S'il ne s'agissait que de conquérir ou de conserver pour le moment, il faudrait bien que la guerre remplît l'un et l'autre objet; mais on veut s'assurer une possession paisible, et voilà l'objet que la guerre ne remplit jamais. » Souhaitons que la Société des Nations remplisse désormais cet objet.
En 1774, est pubhée l'Histoire de la querelle de
Philippe de Valois et d'Edouard IJf, quatre volumes ; en 1777, \ Histoire des fjrandes querelles entre V Empereur Charles V et François P\ deux volumes.
Pour toute cette série d'ouvrages très importants, Gaillard a puisé à des sources inexplorées ; il tire des manuscrits de la Bibliothèque du roi des correspondances diplomatiques que jamais personne n'avait songé à consulter ; il extrait de mémoires manuscrits, enfouis dans des archives, des chapitres entiers qui relatent des faits inédits. Cette contribution personnelle, substituée à des travaux qui, se copiant l'un l'autre, n'avaient varié jusque-là que par Tordre adopté et par certains développements déconsidérations politiques et morales, constitue une évolution remarquable dont tout le mérite revient à Gaillard.
Il a fait un pas de plus dans cette voie en 1782, et même est devenu du premier coup un véritable précurseur. Ses fréquentations avec iMalesherbes, qui lui avait souvent parlé des membres les plus remarquables de son illustre famille, lui inspirèrent une Vie ou Eloge historique de M. de Malesherbes, suivi de la Vie de M. le Premier Président de Lamoignon, d'après des mémoires du temps et des papiers de famille. Voici donc qu'intervient, dans le travail de composition de l'historien, à côté des mémoires du temps, à côté des souvenirs personnels et des traditions orales rapportées par le petit-fds sur son bisaïeul, le dépouillement analytique des papiers de famille. Plus d'un siècle avant les d'Hausson ville, les Lenôtre et les Funck- Brentano, Gaillard s'entoure de documents judiciaires, de minutes notariées, titres de propriété, partages, baux, testaments, registres de comptes, etc.. Il cite cette stipulation du Premier Président de Lamoignon, avec ses fermiers : « Aux veilles des quatre bonnes
fêtes de l'année et au temps des vendanges, les fermiers seront tenus de lui amener une charrette couverte de bonne paille fraîche dedans, pour y asseoir Marie Sapin, sa femme, et sa fdle Geneviève ; comme aussi de lui amener un ânon et une ânesse pour monture de leur chambrière, pendant que lui, Premier Président, marcherait devant sur sa mule, accompagné de son clerc qui irait à pied à ses côtés. »
Ces précisions, pleines de saveur, et dont nous sommes aujourd'hui si friands, ont semblé aux contemporains (( des minuties déplacées dans l'histoire d'un magistrat qui a vécu dans un siècle de magnificence,... des détails qui dégradent la dignité de l'histoire. )) (Année littéraire, 1782, tome VIII, p. ii5). Cette méthode ne vaut-elle pas mille fois mieux pourtant que les phrases ampoulées et les boursouflures de style blâmées à bon droit par les critiques dans les premiers ouvrages de notre auteur .^*
Mais les lecteurs ne comprenaient pas alors qu un personnage officiel pouvait, sans déroger, se dépouiller à certains moments de la pompe et des honneurs, redevenir lui-même, c'est-à-dire un honnête bourgeois, et se délasser dans la vie calme des champs des préoccupations de sa charge. Guillaume I" de Lamoignon, seigneur de Basville, né à Paris le 28 octobre 1617, était Premier Président du Parlement de Paris depuis le 2 octobre i658. En l'appelant à ce poste d'une importance considérable, Louis XIV lui avait dit : (( Si j'avais connu un plus homme de bien que vous et plus digne sujet, je l'aurais choisi. » C'est lui qui avait fait cette fièrc réponse à Colbert qui cherchait à sonder ses dispositions à l'égard du surintendant Fouquet : « Un juge ne dit son avis qu'une fois, et sous les ileurs de lys. )) Mais quand il quittait le palais, il devenait un
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autre homme. Ami des lettres, il recevait en son château des environs de Dourdan Gui Patin, Racine, Boiieau, à qui il inspira le Lutrin; son goût pour les choses rustiques était chanté par les poètes, et les clauses de ses baux ruraux le représentent au naturel, en son milieu familier, dans l'intimité charmante de la vie. Encore, dans cette chevauchée à travers ses terres, observe-t-il, parla force de l'habitude, un certain protocole ; c'est Monsieur le Premier qui ouvre la marche, fièrement monté sur ce la plus belle conquête de l'homme »... après le cheval; il est précédé, comme à sa Grand'Chambre, d'un clerc humblement à pied, et qui n'a pas droit à l'ânon, réservé sans doute aux paniers de légumes et de fruits, tandis que la suite du cortège se développe dans un ordre parfait et une dignité relative.
Mais ce tableau pittoresque n'était pas fait pour amuser les déclamateurs guindés qui parlaient sans cesse, en phrases grandiloquentes, des vertus de la simplicité, sans en connaître le charme discret. Aussi Gaillard ne fut-il pas du tout compris dans la façon originale dont il avait écrit la Vie de Lamoignon.
En cette même année 1782, parut son Histoire de Charlemagne, qui doit retenir uninstant notre attention. Dans son Eloge de Henri IV, Gaillard avait déclaré : (( Je l'ai juré à l'humanité : jamais l'éloge des conquérants ne souillera ma plume. » Pour V Histoire de Charlemagne, il n'a pas voulu davantage « souiller sa plume )) du récit louangeur des actions d'éclat de son héros. S'il trace la vie d'un conquérant, c'est pour rendre plus sensible l'abus des conquêtes, c'est pour mieux montrer l'absurdité de la guerre. « La guerre seule mit obstacle à ses vues bienfaisantes ; elle perpétua le règne de la barbarie sous un prince ami des
THOMAS ET SES AMIS 3oi
lellres; elle rendit cruel ce roi qui, le premier, parla force de son génie, et par la sensibilité de son âme, avait deviné les droits de 1 humanité ; elle lui ôta tantôt les moyens, tantôt la volonté de faire tout le bien dont il était capable, et le força de laisser imparfait le bonheur du genre humain qui pouvait être son ouvrage. »
Les idées très avancées pour l'époque de ce pacifiste impénitent ne paraissent pas avoir été goûtées des lecteurs ses contemporains, et ne le seraient pas davantage, aujourd'hui, car on sait ce qu'il en coûte d'avoir trop complaisamment prêté l'oreille à ces dangereuses utopies.
Parmi les amis influents de Gaillard, nous avons cité spécialement Chrétien Guillaume de Lamoignon deMalesherbes, devenu en l'jbo président à la Cour des aides de Paris et directeur général de la librairie auprès de son père, garde des sceaux depuis la démission de Daguesseau. C'étaient les années où la production philosophique se montrait particulièrement active, où déjà le principe de la liberté de la presse était solennellement proclamé comme un dogme intangible, et où cependant le respect dû au roi et à la religion ne permettait pas certaines privautés ; il fallait donc une surveillance constante de tous les livres et journaux, et cette surveillance devait être efficace en même temps que libérale. Le garde des sceaux avait ce service dans ses attributions. Il fit un choix très heureux en prenant pour collaborateur son fils.
A Malesherbes appartenait la nomination des censeurs royaux et la désignation, poui- chaque ouvrage
prêt à paraître, d'un censeur ayant les aptitudes spéciales pour un contrôle minutieux des manuscrits. Il centralisait ensuite le^ rapports de ses préposés, les transmettait au garde des sceaux, accordait ou refusait les permissions expresses ou lacites en vue des éditions nouvelles, etc..
Recrutés parmi les hommes de lettres et les gens en place, les censeurs royaux, au nombre de cent environ sous Louis XV, lurent portés ^u temps de Louis XVI, à 280. C'étaient des places peu absorbantes, non rétribuées, mais agréables. Elles étaient recherchées pour les relations qu'on s'y faisait dans le monde officiel et parmi les auteurs. Au bout d'une vingtaine d'années d'exercice, une pension de quatre cents livres était facilement obtenue.
Pour tous ces avantages, bien que Malesherbes ait résigné ses fonctions en octobre 1768, il ne manqua pas de recommander Gaillard à son successeur M. de Sartine. Porté sur la liste des censeurs royaux, remarqué pour son intelligente ponctualité, Gaillard devint même, en 177/1, le bras droit du directeur de la librairie avec le titre de secrétaire général ; il succédait dans cet emploi à Le Tourneur. Il fut remplacé en 1777 par de Saucy.
Il fut chargé un jour d'un contrôle qui pouvait provoquer des incidents. Le comte de Vaudreuil, offrant à Gennevilliers une fête à la cour, désirait monter le Mariage de Figaro. Beaumarchais, qui avait eu des difficultés avec l'administration, exigea un nouvel examen de la censure; Gaillard en fut chargé. Il conclut avec habileté sans se compromettre. (( Figaro, dit-il, était déjà connu par la comédie du Barbier de Séxùlle comme un de ces intrigants du bas peuple dont l'exemple ne peut être dangereux pour aucun homme
du monde. D'ailleurs, en sélevant par la crainte du danger contre certaines choses peu importantes, on leur donne une valeur qu'elles n'ont pas, et l'on inspire aux sots et aux méchants une crainte ou un avis d'un danger qui n'a point de réalité. » Tout le monde fut content de cette consultation : l'auteur, M. de Vaudreuil et l'administration. C'était l'essentiel.
En outre de ses fonctions de censeur. Gaillard fut désigné parmi les sept académiciens chargés par arrot du Conseil d'état du roi (3 janvier 178/i) d'examiner les poëmes lyriques présentés au concours d'opéra. Ce fut, pour ce travailleur très casanier, une occasion de suivre pendant quelque temps les représentations de l'Académie de musique. Enfin, en 1785, en qualité de membre de l'Académie des Inscriptions, il fit partie de la commission désignée par le baron de Breteuil, ministre de Paris et des Académies, pour faire connaître au public, par dés notices exactes, des extraits raisonnés et au besoin des traductions, la précieuse collection des manuscrits de la bibliothèque du roi qu'il avait eu la bonne inspiration de consulter pour ses travaux personnels. Un traitement spécial était affecté à ce dépouillement d'archives, fait en collaboration avec M. de Bréquigny (i).
(i) Louis-Georges Oudart Feudrix de Bréquigny, né à Montivilliers (Seine-Inférieure) le 22 février 171/t, est entré à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1759 et à l'Académie française en mai 1772. Continuateur de Secousse, il a publié la suite des Ordonnances des rois de France (1768), puis une Table des diplômes concernant l'Histoire de France (1776). La Revue d'Histoire littéraire de la France (1901, p. 3o8) dit que Bréquigny avait un traitement de 17400 livres, en quatre parties, pour ses travaux relatifs à l'histoire, aux chartes et à la collection des ordonnances. « Il a travaillé, disent les Mémoires secrets (tome Vï, p. i/ii) à des recherches sur notre histoire ; il a même été envoyé à Londres pour y foiiiller dans la Tour, de
3o/i THOMAS ET SES AMIS
Un morceau d'éloquence sur Démosthène, lu le 27 janvier 1785, à la réception de l'abbé Maury, causa au malheureux Gaillard une des plus grosses déceptions de sa vie d'académicien. Grimm la raconte en ces termes : « On s'est ennuyé avec si peu de politesse de toutes les trivialités, de toutes les vieilles réminiscences, de toutes les petites anecdotes de collège accumulées dans ce discours, que, lorsqu'il a été question de peindie Démosthène récitant au bord de la mer pour accoutumer sa voix à lutter contre les flots de la mer agitée, l'orateur académique s'est vu assaillir luimême d'un flot si bruyant de murmures et de huées, qu'il en a pâli, sa voix s'est embarrassée, ses lunettes sont tombées sur le papier, et il a perdu connaissance au point qu'il a fallu lever le siège, emporter le pauvre homme dans la salle prochaine et renvoyer brusquement l'auditoire malévole. Toute l'Académie a été si émue de l'événement, qu'on a été presque tenté de renoncer pour jamais à la célébration des séances publiques. » (Correspondance littéraire, février 1785). Sans aller jusqu'à cette extrémité, on a du moins veillé à ce que les billets d'entrée fussent distribués à bon escient, et on en limita le nombre.
Gaillard ne tarda pas à se relever de son échec. L'Académie avait proposé comme sujet de poème épique l'histoire delà Pucelle d'Orléans, et aucun can-
l'agrément du roi d'Angleterre, et y déterrer différents monuments et chartes qu'on a cru y avoir été transférés dans le temps de l'invasion des Anglais en ce pays. Il recueille, il compile des arrêts, etc.. genre d'occupation qui ne peut procurer ni beaucoup de gloire, ni beaucoup d'envieux. » — M. de Brétigny est mort le 3 juillet 1794-
THOMAS ET SES AMIS 3o5
didat ne s'était présenté. Gaillard prit prétexte de cette abstention pour lire, à la Saint-Louis de 1785. une Dissertation sur Jeanne d'Arc. Il y déplore le ridicule jeté sur le personnage par Chapelain et Voltaire, l'un en le défigurant par la barbarie de sa versification, l'autre en le parodiant avec grâce. Pour lui, le récit de la vie de l'héroïne se prête admirablement à la grandeur et à l'intérêt de l'épopée. D'après le Mercure de France (1786, tome V, p. 42), (( on a applaudi à ce morceau historique et critique, écrit avec autant d élégance que d'intérêt, quoique ce genre d ouvrage soit plus propre à appeler 1 estime que l'applaudissement. » Directeur de l'Académie française le 26 août 1788, il lit à la séance publique un excellent morceau d'histoire et de littérature, YEloge de Vauban, dont il rappelle les principaux traits de caractère. <( Moins grand peut-être, dit-il, dans fart de fortifier les places que dans l'art de les attaquer avec la moindre perte possible, l'humanité même applaudit à ses triomphes. Dérober à la guerre des victimes, ménager le sang, sauver les hommes, voilà l'étude continuelle de Vauban, le chef d'œuvre de son art : toute son industrie n'a pas d'autre but. C est surtout ce caractère de conservateur des hommes qui distingue Vauban des autres guerriers, et c'est surtout ce caractère qu'il faut peindre. Mais ôtez à Vauban ses talents, ses travaux, ses fortifications, ses sièges, ses victoires, il lui restera ses vertus de citoyen, il lui restera tout ce qu il a proposé pour le bonheur de l'Etat, tout ce qu'il a écrit pour la défense et le soulagement en tout genre du faible, du pauvre, du malheureux, de l'opprimé. Simple particulier, il lui restera la gloire d'avoir fait ou projeté plus de bien que de grands potentats n'ont fait même de mal. »
3o6 THOMAS ET SES AMIS
Il nous reste à parler de la seconde lettre de Gaillard à Thomas. Elle est du 3i juillet 1785. Toute amicale et intime, c'est une des dernières qu'ait reçues Thomas, mort le 17 septembre suivant.
Les épreuves n'ont pas manqué à l'auteur des Eloges dans ces derniers mois. Le i3 juin, Barthe mourait subitement à Paris, et Thomas fut très sensible à la perte de cet ami de jeunesse, d'autant plus cher qu'unis de cœur, tous deux différaient complètement de caractère, ce qui est, dit-on, la condition des affections les plus solides. La sagesse et la modération de Thomas faisaient un heureux contre-poids à l'esprit fantasque et primesautier de Barthe.
Un peu plus tard, alors que Thomas, parti de Nice, arrivait à Lyon, où devait le rejoindre Ducis, de retour d'un voyage en Savoie, le pauvre Ducis éprouvait dans les pentes rapides de la route de la Grande Chartreuse, au village des Echelles, un é[X)uvantable accident de voiture, raconté par Thomas dans une Epitre à Janin de Combe- Blanche, médecin à Lyon, qui avait donné ses soins au blessé :
Au Shakespeare français, échappé du trépas, Qui sut par des accents si doux et si terribles,
Intéresser les cœurs sensibles, De votre art bienfaisant vous prodiguez les soins. Déserts de Ghambéry, vous en fûtes témoins ! Sophocle eut, dans nos jours, le destin d'Hippolyte : Sur des monts escarpés, dont l'effroyable site
Du voyageur glace les sens, Ses yeux ont vu ses coursiers frémissants,
Et qu'im aveugle instinct irrite.
De rage et de peur bondissants,
THOMAS ET SES AMIS So']
Braver du conducteur les efforts impuissants, Et, rebelles au mors, précipiter leur fuite
Sur les rochers retentissants, etc..
La lettre de Gaillard fait allusion à la fois à la mort de Barthe et à l'accident de Ducis, rapproché, comme le faisait de son côté Thomas, du sort d'Hippolyte. L'un et l'autre, en efTet, se souvenaient du récit de Théramène [Phèdre, acte V, scène vi) sur les chevaux du fils de Thésée emportés par la fureur :
A travers des rochers la peur les précipite ; L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclat tout son char fracassé ; Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
J'ai reçu, mon cher confrère, écrit donc Gaillard, de fort beaux vers de vous (i) sur un sujet fort intéressant en luimême et qui me le paraît encore plus depuis que vous l'avez traité. Si notre cher Sophocle moderne a eu, à peu de chose près, le sort dTiippolyte, on peut dire d'Hippolyte et de lui : Non caruerunt vate sacro. \ous avez été, mon cher confrère, bien maltraité cette année dans la personne de vos amis. \ ous en avez perdu un qui, avec des talents bien aimables, une âme de feu, mais de bien grands défauts dans le caractère, que vous aviez la patience de supporter et la bonté de dissimuler, avait eu le bon plaisir de s'attacher à vous, comme au modérateur dont il avait besoin, et de vous vouer pour la vie tendresse et respect ; j'avais fini par faire peu d'usage de son commerce orageux, mais je n'ai pu refuser des larmes à sa mort.
Il vous restait, il nous restait un autre ami, d'un commerce plus doux et plus égal ; un accident affreux a pensé
(i) Ces beaux vers sur l'accident de Ducis, c'est VÉpitre a Janin de Combe-Blanche, dont Ducis parle dans ses ouvrages, sachant gré à Thomas, dit-il, « d'avoir peint vivement et le péril auquel je venais d'échapper, et sa joie de me voir rendu à la vie. »
3o8 THOMAS ET SES AMIS
VOUS l'enlever, et vous en avez eu toute l'inquiétude ; mais enfin vos vers nous confirment sa convalescence, et il vous a fait faire ce vers charmant :
« Qu'un ami qui renaît devient plus cher encore !
Que le ciel veille sur vous et sur lui, et vous conserve à vos amis ! Conservez vous-même une petite part dans votre amitié à l'homme du monde qui admire le plus vos talents, qui respecte le plus vos vertus, et qui aime le plus votre personne 1
Gaillard.
Paris, 3i juillet 1786.
Au moment 011 Thomas disparait, Gaillard a encore une vingtaine d'années à vivre. Poursuivons donc sa biographie, et notons que la pension de deux mille livres dont Thomas était titulaire est partagée entre lui et Marmontel. En janvier 1787, le marquis du Crest, chancelier du duc d'Orléans, fait accorder à Gaillard une nouvelle rente de 800 livres par Son Altesse Royale.
Nous avons dit plus haut que Gaillard collaborait depuis 1762 au Journal des Savants, constitué en société dont il était un des membres les plus écoutés. Il continua jusqu'en 1792 à écrire dans ce recueil honorable. Il y rendait compte de la plupart des ouvrages d'histoire, de littérature et de poésie. Ses articles de critique étaient écrits avec goût et modération. Très impartial, il savait distribuer le blâme sans sévérité et relever les erreurs sans amertume et sans faiblesse.
De 1780 a 1789, il envoya également de fréquents
THOMAS ET SES AMIS 3o9
articles au Mercure de France, dont il devint le directeur à la mort de l'abbé Remy en 1782.
Directeur de l'Académie française le 26 février 1789, il reçoit parmi les Quarante Henri d'Harcourt, gouverneur de la Normandie. Cette cérémonie lui fournit une des dernières occasions de siéger parmi ses collègues.
Attiré chaque jour davantage par les tranquilles ombrages de Saint-Firmin, il allait de moins en moins à Paris, et comme lui et sa sœur étaient entourés dans leur riant village, de la sympathie générale, ils passèrent sans trop d'encombre l'époque des suspicions et de la Terreur.
Ce doux rêveur passait, sous Louis XV et Louis XVI, pour un esprit avancé. On se rappelle ses théories très personnelles sur les guerres de Charlemagne et d'Henri IV, sa belle page sur Vauban, ses amitiés avec les Encyclopédistes, son amour de l'humanité, de toutes les libertés, etc.. Le jour où la Révolution française réalisa ses espérances théoriques pour en faire coûte que coûte, des réalités, Gaillard, dont les yeux s'étaient dessillés, se montra efTrayé des crimes chaque jour accomplis au nom des principes qu'il avait défendus, tant qu'il avait cru tiouver en eux le progrès et le bonheur de l'humanité.
Pour s étourdir, il se réfugia dans la solitude et redoubla d'activité dans le travail.
Comme pendant à son Histoire de la rivalité île la France et de ï Angleterre , Gaillard composa une Histoire de la rivalité de la France et de l'Espagne, rédigée dans les iTiemes principes et sur le même plan. Dans cet ouvrage en huit volumes, il
3lO THOMAS ET SES AMIS
révèle plusieurs faits importants inconnus jusqu'alors, qu'il avait découverts dans les manuscrits de la Bibliothèque du roi. La publication de celte œuvre se poursuit de 1789 à 1801.
De 1789 a i8o/i, parut en six volumes, dont il a écrit la plupart des pages, un Dictionnaire historique, qui constitue un remarquable supplément à VEncyclopédie méthodique dePanckoucke. Le but de cet ouvrage est indiqué dans son prospectus : « L'objet véritablement important, c'est de faire servir le passé à l'instruction du présent et de l'avenir, de donner à l'Histoire toute son utilité, en la rendant la leçon des rois et des peuples, de la purger de ces faux jugements, de ces réflexions machiavéliques qui infectent nos histoires, même les plus estimées ; . . . surtout de ce principe pernicieux qu'il y a une morale pour les Etats et une pour les particuliers ; que la politique peut se passer de la justice, se séparer de la bonne foi et admettre le mensonge et le crime... »
Consultant ses souvenirs et surtout son cœur, Gaillard écrit ensuite, en 1806, un touchant £'/o^e de M. de Malesherbes (1). En même temps il surveille lédition d'un recueil de ses discours académiques, de divers opuscules en vers et en prose, et des articles parus dans le Journal des Savants et le Mercure de France : puis il met en ordre des Remarques sur l'Histoire de France de Vély, Villaret et Garnier, en quatre volumes. Mais tandis que ses Mélanges académiques, poétiques, littéraires, philologiques, critiques et historiques, (quatre volumes) paraissaient en 1806, ses Remarques historiques ne virent le jour que plusieurs années après sa mort.
(i) Paris, in-8.
Sous l'impression des persécutions révolutionnaires, il lui arrivait parfois encore de taquiner la muse chère à ses jeunes années. h'Almanac/i des Muses de 1809 (p. 91) publia de lui un poëme de circonstance, V Indulgence, d'une noble et large envolée.
Le vice est moins affreux qu'un zèle trop sauvage : Pardonnons. L'indulgence est l'équité du sage. Heureux qui pourra dire au juge souverain : « Seigneur, toi seul es juste, et moi je fus humain ! »
Tout mortel en tout temps a besoin d'indulgence ;
Tout mortel est coupable aux yeux de l'Eternel,
Et le plus rigoureux est le plus criminel.
Mais ce maître des cœurs plaint la faiblesse humaine :
S'il estime le zèle, il réprouve la haine.
Le misanthrope amer, le dévot emporté.
Détracteurs ou tyrans de la société,
Prennent pour la vertu l'humeur et la colère.
Homme farouche et dur, prends pitié de ton frère.
Es-tu faible.^ pardonne. Est-tu fort.^ soutiens-moi;
Éclaire ma raison et raffermis ma foi.
Il faut oublier tout, profiter du malheur, Habiter en soi-même et jouir de son cœur. C'est par de tels conseils que la philosophie. Ne pouvant l'embellir, console au moins la vie. Si l'on ne peut aimer, il est doux de sentir Qu'on a su pardonner, qu'on ne sait point haïr.
Et Gaillard, qui ne sut jamais haïr, résume sa pensée dans ce précepte final, qui est tout le programme de son existence :
Aimer est un bonheur, pardonner un devoir.
Les réunions de l'Académie française avaient été tenues à peu près régulièrement jusqu au 5 août 1793.
3l2 THOMAS ET SES AMIS
Outre que les confrères qui y assistaient étaient peu nombreux, les séances étaient agitées par des discussions politiques et religieuses. Tandis que Chamfort, La Harpe, Sedaine, Ducis et Target comptaient parmi les partisans des principes nouveaux, du côté de la réaction se groupaient l'abbé Delille, Suard, l'abbé Morellet, deBréquigny, Vie d'Azur et Barthélémy. Gaillard, au milieu d'eux, se faisait remarquer par sa fidélité au trône et à l'autel.
Lorsque l'Institut fut créé par la Convention en 179/i, avec ses trois classes : sciences physiques et mathématiques, sciences morales et politiques, littérature et beaux-arts. Gaillard fut nommé comme associé à la deuxième classe, la plus propre à recueillir et à grouper de nouveau les rares membres survivants de l'ancienne France voués à l'étude de l'histoire.
Gaillard ne parut jamais à l'Institut. Bien qu'il eût encore à Paris un domicile plus ou moins fictif, 129, rue Montmartre, 1 âge, les infirmités et l'amour de la retraite le retenaient à Saint-Firmin. C est là qu'il mourut, le i3 février 1806, et son acte de décès, dressé le lendemain, lui donne, malgré la défectuosité de l'orthographe, des titres qu'il a grandement honorés : ceux d' (( homme de lettre et membre de l'Institut national. ))
Dans une notice lue à la séance publique de l'Institut, le 7 juillet 1809, Dacier, secrétaire perpétuel de la troisième classe, parle en termes excellents de Gaillard et de (( son amour des lettres, dont la culture assidue lui tenait lieu de tout, remplissait tous ses moments, soutenait et conseillait sa vieillesse, après avoir fait le charme du reste de sa vie. » Dacier ajoute : « C'est un des historiens les plus dignes de confiance, les plus éclairés, les plus profonds, les plus amis des mœurs et
THOMAS ET SES AMIS 3l3
de la vérité que les temps modernes aient vu naître, et un des écrivains les plus distingués du xviii" siècle, où lart d écrire en prose a été porté au plus haut degré de perfection. » Et comme la plupart des membres de l'Institut, renouvelés par la Révolution, n'avaient jamais vu leur collègue, Dacier conclut : « Sa longue absence a fail commencer la postérité, longtemps avant qu'il eût cessé de vivre. »
Les lettres inédites de Gaillard qu'il nous reste à faire connaître sont au nombre de cinq. Elles n'appartiennent pas aux archives de la famille Thomas ; nous les avons trouvées chez M. Voisin, marchand d'autographes à Paris, et nous les publions ici comme formant un appendice à la biographie de Gaillard. Seule, la dernière est signée, mais leur authenticité est établie tant par leur contexte que par la comparaison de l'écriture et par leur rapprochement avec les deux letti"es adressées à Thomas.
La correspondante de Gaillard est une certaine dame Mariette.
Si nous cherchons à l'identifier, nous devrons tenir compte des dates des lettres. Jeune et débutante en littérature en 1 780, Mme Mariette, plus de vingt ans après, est devenue grand-mère. Passons donc en revue, en partant de ces données, les différents personnages qui portent à l'époque le nom de Mariette.
Le plus célèbre est Pierre-Jean Mariette (1 (îç)/!-! 77/I) un des amateurs les phis connus du xvni" siècle (i),
(i) Sur Pierre-Jean Mariette, voir: Dnincsnil, Marielle, Paris, Dentn, i8ô6; — Eugène Muntz, Correspondance de Mariette ; — Clément de Ris, les Amateurs d'autrefois ; Paris, Pion et G''', 187'^.
Sïli THOMAS ET SES AMIS
dont la femme, Catherine Doyen, est trop âgée pour avoir reçu de Gaillard des lettres en 1802. Sa bellefille, la femme de Corneille-Guillaume, né le i3 novembre 17.30, mourut fort jeune en 1764- Nous pensons donc que l'amie de Gaillard était la femme de l'avocat au conseil d'Etat du roi qui plaida la cause delà réhabilitation de Calas et qui, par là même, se trouvait en excellentes relations avec Voltaire et tous les écrivains qu'il avait fait entrer à l'Académie comme Encyclopédistes. L'avocat fréquentait chez Mme Geoffrin ; c'était une raison de plus pour qu'il eût des rapports d'amitié avec les familiers du salon de la rue Saint-Honoré. De plus, le défenseur de Calas habitait rue Simon-le-Franc, dans le Marais, et nous verrons que Mme Mariette demeurait dans le même quartier, place Royale (aujourd'hui place des Vosges).
En oclobie 1780, Mme Mariette s'est essayée dans l'art de la versification et a soumis à Gaillard son œuvre de début, intitulée Le Petit Poacet, en le priant de lui dire son avis sans ménagements. Toujours serviable, l'historien se souvenant de ses débuts comme auteur de traités de rhétorique, se charge de donner des conseils dans l'art d'écrire. Avec une dose énorme d'indulgence, il signale à son élève des fautes et la renvoie, avec un sourire, à l'étude de la grammaire et de la prosodie. Le ton d'aimable familiarité suppose une amitié déjà ancienne entre les deux correspondants.
C'est pure malice, Madame, quand vous faites des vers inexacts, car vous vous rappelez aisément les règles de la versification ; c'est pure paresse, quand vous faites .des vers négligés, et c'est la pure nature, c'est le véritable état des choses, quand vous en faites de doux, de coulants, d'aisés, et que vous y mettez beaucoup d'esprit, de grâce et de finesse.
THOMAS ET SES AMIS 3l5
Cependant, pour plus de sûreté, relisez les règles de la versification, soit dans Restaut (i), soit dans tel autre livre de grammaire, et tenez pour certain que, pour danser, il faut premièrement avoir des jambes, en un mot, soyez imperturbable sur le mécanisme du vers.
Quant aux vers négligés, veillez sur votre expression ; qu'elle soit toujours claire et complète. Ne vous contentez jamais d'un à peu près ; ce sont les à peu près qui gâtent le style ; il faut le mot propre ou rien.
Vous avez très bien entendu les petites croix, et corrigé beaucoup de choses très heureusement ; cependant il reste encore plusieurs taches, dont j'ai indiqué les unes sur le manuscrit même au bas des pages, et dont je vais marquer ici quelques autres.
Petit Poucet, chant cinquième.
Il arpenta les villes, les banlieues.
C'est dans notre marche ordinaire que nous arpentons: mais avec des bottes de sept lieues, on franchit, on n'arpente pas. Les banlieues sonl là comme les champs, les vallons, les montagnes; mais banlieue n'est qu'une expression relative qui exprime seulement ce qui est autour d'une ville, et avec des bottes de sept lieues, si on a mis le pied dans une ville, assurément on n'arpente pas la banlieue, on s'élance bien au delà.
Chant sixième.
C'est à bon droit que je révoque ici Ce fait affreux qui n'est point éclairci. Et d'un héros qui ternirait la gloire.
On révoque en doute un fait, mais on ne le révoque pas absolument comme un procureur. Le mot en doute est nécessaire, et ne peut pas être sous-entendu.
Au troisième vers, le qui est mal placé, pour parler correctement, il faudrait : et qui d'un héros ternirait la gloire; mais alors il n'y aurait point de repos à l'hémistiche. Mettez :
(i) Kestaut Pierre (1694-1764) est l'auteur d'une grammaire par demandes et réponses, alors très appréciée : Principes généraux et raisonnes de la grammaire française.
3l6 THOMAS ET SES AMIS
C'est à bon droit que je rejette ici
Ce fait affreux qui n'est point éclairci :
De mon héros il ternirait la gloire.
Il reconnut que la terre était ronde,
Que les humains ont le teint noir ou blanc,
Sont composés de chair, d'os et de sang.
Je ne vous chicane point sur votre physique, vous en êtes la maîtresse ; vous n'êtes pas obligée de reconnaître que la terre soit aplatie vers les pôles, il vous suffît qu'en général elle soit ronde ; il vous suffit aussi qu'en général, les hommes se divisent en noirs et blancs, quoiqu'il y en ait d'olivâtres, de bronzés, de couleur de cuivre jaune et rouge, des albinos ou nègres blancs, etc.. Mais vous passez d'un temps à un autre, de l'imparfait au présent, était, ont, sont. Passe pour cela, mais continuons.
Les cœurs de tous enclins à la malice. Ne travaillant que pour leur bénéfice.
On entend que le mot sont, exprimé dans le vers précédent, s'applique ici aux cœurs par continuation, sans qu'il soit besoin de le répéter. Mais la phrase s'allonge :
Et l'intérêt, ce Dieu de l'univers.
Réglant sur lui tout sentiment divers.
Gel allongement de la phrase fait que ce dernier membre est en l'air et que la phrase n'est pas construite ; car le mot sont ne peut plus s'appliquer ici. Vous avez à dire : et cjue l'intérêt règle sur lui tous les sentiments. Vous supprimez le que, qu'il faut exprimer ici, et pour dire que V intérêt règle, vous dites qu'il est réglant, ce qui n'est pas français.
Tout sentiment divers n'est pas français ; mettez : les sentiments divers.
On juge bien si Poucet se fit fête
Pour ses parents du sort qu'il leur apprête.
On juge bien que, et on peut juger si, voilà comme on parle; on peut juger si serait le meilleur en cet endroit. Mais vous passez encore d'un temps à un autre, du prétérit au
présent : se fit et apprête. Il faudrait mettre : se fait fête pour la grammaire, mais pour l'oreille /a// ye7e ?...
Mais je suis las de chicaner ce qu'il ne faut que goûter et que louer.
Je ne sais si je vous renvoie encore à temps votre manuscrit ; je ne l'ai fait venir que ces jours-ci, parce que j'avais toujours compté aller à Paris, et que par l'événement je n'y ai point été.
Au Val, le 7 octobre 1780.
La lettre qui précède est une sorte de prologue par rapport aux quatre autres, qui s'échelonnent au cours des années révolutionnaires et du consulat.
Suscription : A la citoyenne Mariette, Place ci-devant Royale, à Paris. Marque postale : Saint-Germain-en-Laye.
A Fourqueux (1), 20 février.
Il me semble que j'ai eu grand soin, ô mon ancienne et très aimable amie, de vous demander un exemplaire de votre ouvrage, et que je n'ai pas eu le même soin de vous en accuser réception et de vous en remercier, ce qui en vérité n'est pas trop bien ; je n'ai pas du moins le tort de ne vous avoir pas relue.
(i) Fourqueux est un petit village près de Sainl-Germain-en- Laye, où habile Marie-Louise Auget de Montyon, sœur consanguine du fondateur des prix de vertu. Née vers 1728, elle a épousé à treize ans Michel Bouvardde Fourqueux, conseiller au Parlement de Paris, puis procureur général près la cour des Comptes, et enfin contrôleur général après Galonné. A la mort de son mari, le 8 lévrier 1789, Mme de Fourqueux s'est retirée au château de Fourqueux. Elle est l'auteur de plusieurs romans parus de 1775 à 18 17. Elle avait réussi à ouvrir un grand salon littéraire, dans lequel se retrouvaient la comtesse d'Houdetot, Mme rSecker, Ghastellux, Thomas, Marmontel, Gaillard, etc..
3l8 THOMAS ET SES AMIS
J'ignore quel sera votre succès, car le succès est indépendant du mérite ; vous aurez ce qu'on appelle un succès d'estime dans l'esprit de ceux qui seront en état de vous lire; mais comme vousêtesenfrepreneusede la ventede votre ouvrage, et comme je prends part non seulement à votre gloire, mais à vos intérêts, je désirerais savoir quel est le succès pécuniaire, en un mot le débit de votre ouvrage. 11 m'a semblé que les circonstances n'étaient pas favorables, d'après ce que j'entends dire du commerce de la librairie, toutes les fois que je passe par Paris, et je n'aurais pas osé vous conseiller de faire les frais de votre édition; mais la chose est faite, voyons à nous en tirer. Mandez-moi, je vous prie, ce qui en arrive ; peutêtre vous en trouvez-vous beaucoup mieux que je ne pensais. Je suis un peu poltron quand il s'agit de l'intérêt de mes amis ; enfin, quel que soit ou ne soit pas ce succès, mandez-moi, je vous prie, l'état des choses au juste. Il y a cinquante et tant d'années que je sais qu'il n'y a dans ce genre comme dans tout autre qu'/ieur et malheur et nulle règle certaine.
Un de mes amis et de mes confrères avait fait une excellente Histoire des anciens orateurs grecs ; il se hasardait de temps en temps à aller chez son libraire lui demander des nouvelles de la vente. « Tout le monde, lui dit le libraire, me parle de votre ouvrage avec le plus grand éloge, mais personne ne m'en demande un exemplaire (i). » Je vous souhaite, ma belle et chère amie, tout le succès que vous méritez et plus prospère encore que je n'ose l'espérer, car jamais il ne peut vous arriver autant de bien que je vous en souhaite.
Je suis encore ici pour quelque temps, et j'aurai tout le temps d'y recevoir de vos nouvelles. Adieu, très chère amie.
(i) Sans doute l'abbé Mably (Gabriel Bonnot de), frère aîné de Gondillac, né à Grenoble le i4 mars 1709, qui a publié en 17/49 des Observations sur les Grecs. Une nouvelle édition a paru en 1766, sous ce titre : Observations sur rhisioire de la Grèce, ou des Causes de la prospérité et des malheurs des Grecs. Cet ouvrage était regardé comme l'égal et le pendant de celui de Montesquieu sur les Romains. L'abbé Mally mourut à Paris le 23 avril 1785. Il ne voulut jamais briguer l'Académie française.
THOMAS ET SES AMIS 3iq
Suscription : A la citoyenne Mariette, Place ci-devant Royale, à Paris. Marque postale : Chantilly.
Oui, ma belle amie, je vous demanderai des nouvelles de cette toux ou catharre ; mais vous avez très bien fait par Févénement de ne vous être pas rendue à notre invitation. Vous nous auriez trouvés dans un grand embarras et dans une cruelle inquiétude ; ma sœur qui, depuis plus de cinquante ans que nous demeurons ensemble, n'avait jamais eu la moindre indisposition, a pensé payer toutes ses dettes à la fois. Elle avait été à Senlis le lendemain de Pâques (i) par un soleil brûlant ; la traite est longue (2), elle revint fatiguée ; mais qu'est-ce que de la fatigue ? Le lendemain la fatigue était plus forte encore, le repos était le remède ; le surlendemain elle tomba dans un état de faiblesse tel qu'à tout moment il fallait la ranimer avec des eaux spiritueuses. Tout d'un coup, étant seul avec elle, je la vois pencher la tête sur son fauteuil d'une manière très extraordinaire ; je la vois pâlir, je veux lui demander si elle a besoin de secours, point de réponse ; j'appelle, je crie, on accourt, elle revient à elle et ne savait rien de ce qui lui était arrivé. Les jours suivants, elle tombe dans un état de stupeur, d'inertie et d'imbécillité tel, qu'elle ne pouvait presque ni agir ni parler ; elle commençait une phrase, paraissant chercher quelques termes, n'en trouvait point et laissait là sa phrase. Si on l'interrogeait, elle répondait avec précision et justesse, mais d'elle-même, elle ne pouvait amener une phrase à bien, elle n'avait que des commencements d'idées et puis l'idée s'enfuyait. Nous craignions l'apoplexie ou la paralysie; la tète surtout paraissait fortement allaquée : fièvre, délire, dégoût mortel. Nous avons à Senlis un fort bon médecin ; sans nous donner la moindre alarme, il traita gaîment dans la forme, mais sérieusement au fond cette maladie, fit saigner du pied la malade, lui donna l'émétique, trois fortes médecines, et pendant douze jours des sels purgatifs valant
(i) 9 avril 1798.
(2) Deux lieues.
médecine. Enfin c'était un amas d'humeurs formé pendant cinquante ans de santé ; les jambes étaient enflées, les urines ne coulaient plus, la langue était très chargée ; en conséquence la diète la plus absolue pendant un mois ; la lièvre reprenait régulièrement tous les soirs et durait toute la nuit. Enfin la voilà cessée depuis six jours, et les jambes bien désenflées; mais il y a encore du dégoût, et nous ne sommes pas hors de toute purgalion ; d'ailleurs une faiblesse et une maigreur excessives, voilà où nous en sommes. Pendant ce temps, j'ai reçu de fort mauvaises nouvelles de ma pauvre Mme de Fourqueux et on m'appelait à grands cris, mais je ne peux pas être partout ; les dernières nouvelles étaient meilleures.
Pendant ce temps j'ai eu la corvée de ranger ma bibliothèque ; j'ai bien avalé trois cents livres de poussière. Figurez-vous que depuis cinq ans, ni moi ni personne n'en avait renmé un seul livre ; mais, Dieu nierci, m'en voici entouré. Savez- vous bien que j'en ai quatre pièces toutes remplies, et que cela me retranche un appartement d'ami ? Je n'en avais cependant que deux ; mais j'ai fait accommoder dans mon grenier deux chambres en mansardes où il y aura de bons lits et qui ne sont point du tout vilaines. Ce ne sont à la vérité que des chambres d'été, c'est-à-dire sans cheminées, des chambres de garçons, mais qui, l'été, pourront être occupées par de jeunes femmes, comme qui dirait mesdames vos filles. Pour vous, vous auriez ce que nous appelons la belle chambre, qui est d'été et d'hiver et qui a même un cabinet de toilette. Vous pouvez donc nous venir voir en toute saison indistincteuient, et vous pouvez choisir d'y venir ou seule ou avec une femme de chambre, ou avec une de mesdames vos filles et la susdite femme de chambre, ou avec mesdames vos deux filles sans aucune femme de chambre ni aucun mari, ou avec une de ces deux dames et son mari ou celui de madame sa sœur, mais qui, ou sien ou celui d'autrui, ne couchera point avec elle, car il sera dans une chambre séparée. A présent vous voyez votre profit devant vous ; je ne vous dis plus rien, et je veux voir comment vous vous comporterez.
Eh bien ! vous avez donc ravaudé avec bien de la peine ces vers que vous aviez composés avec tant de plaisir ! Vraiment oui. On compose dans la chaleur, et on corrige de sang-froid ;
au reste, vous êtes docile, car vous avez corrigé même un endroit que, par paresse, vous aviez d'abord voulu défendre : c'est celui où, ayant à désigner Amphylrion, vous désigniez Mercure. — Qu'importe ? disiez-vous froidement. — Mais y pensez-vous, ma chère amie ? comment ! quand on a une chose à dire, il n'importe d'en dire une autre ? ■ — Il a plu à tout le monde, ajoutez-vous. — Et de quoi se mêle tout le monde ? Est-ce' que tout le monde se connaît en vers ou en style? Est-ce que tout le monde a des idées exactes des choses? Mlle de Sommery disait de quelques hommes en place qui ne faisaient que des sottises, mais qu'on excusait par leurs bonnes intentions : « Je voudrais bien savoir de quoi se mêlent certaines gens de croire qu'ils ont des intentions. » Je dirai de même : De quoi se mêlent tant de gens de croire qu'ils ont une opinion et qu'ils jugent ? (Rousseau par exemple il se connaissait en vers, celui-là) ; Rousseau se plaint quelque part(i) de ce que tout le monde prétend s'y connaître :
0 triste emploi que celui de la rime!
En tout autre art, même sans qu'on y prime.
Devant ses pairs on est interrogé !
Par Cassini (2) l'astronome est jugé ;
Homberg (3) peut seul évoquer le chimiste,
Et du Verney (4) citer l'anatomiste.
Mais dans les vers tous s'estiment docteurs :
Bourgeois, pédants, écoliers, colporteurs,
Petits abbés qu'une verve insipide
Fait barboter dans l'onde aganyppide (5),
Sont nos Murets, nos Vairons, nos Daciers,
Etd'Hélicon seigneurs hauts-justiciers.
Il est vrai que c'est une pitié. Il n'y a pas jusqu'à nos banqueroutiers qui ne jugent les vers comme ils règlent l'Etat. 11 n'y avait que le bonhomme Robespierre (6) qui
(i) J.-B. Rousseau : Livre II, Épitre III. A Clément Marot. (a) Astronome du xvii^ siècle.
(3) Chimiste du xvn* siècle.
(4) Joseph-Guichard Duverney a mis à la mode la science de l'anatomie au xvii' siècle.
(5) L'Aganyppe est une source au pied de rHélicon.
(6) Les deux frères Robespierre furent guillotinés le lo thermidor an II (28 juillet 1794)-
3a 2 THOMAS ET SES AMIS
fût de bonne foi sur l'article. Il convenait qu'il ne savait pas lire (i); aussi avait-il juré la mort de quiconque savait lire. Avoir un écu et avoir appris sa « Croix de pour Dieu » étaient pour lui des marques d'incivisme et des titres de proscription. Encore passe, cela est conséquent. Qui a plus que nous en a trop ; qui en sait plus que nous en sait trop.
Quand vous recevrez M. et Mme de Santerre, dites-leur bien, je vous prie, combien je suis flatté de leur souvenir, et que je ne passerai point par Paris sans les aller voir. Autant vous étiez voisins dans la maison paternelle, autant vous êtes à présent éloignés. Ces trois maisons qui communiquaient par les jardins et qui n'en faisaient qu'une, donnaient à ce centre de Paris un air de campagne et à ces trois sociétés l'air d'une seule et même famille. Il y avait bien du bon dans tout cela.
Je reviens à mes livres ; m'en voilà entouré comme un avare de ses écus et en jouissant à peu près de même, c'està-dire d'une jouissance solitaire. Quel plaisir ils auraient fait à cette pauvre Mme de La Haye qui avait perdu tous les siens, quand on avait assassiné son mari ! (2) Gomme j'en aurais joui avec elle ! La voilà sous mes yeux, cette belle maison qui était comme la mienne; le voilà, ce beau jardin où j'allais travailler dans d'agréables réduits ; voilà tout, mais elle n'y est plus, ni rien qui lui appartienne.
Adieu, aimable amie ! Composez toujours, mais corrigez
(i) Gaillard était un adversaire ardent des idées et des hommes de la Révolution. Quand il prétend que Maximilien Robespierre ne savait pas lire et qu'il avait juré la mort de quiconque savait lire, il se fait l'écho de ceux qui discutaient fort le talent du tribun. On le traitait couramment de « médiocre», et même « d'imbécile. » Lui-même se reconnaissait de la gaucherie et de la timidité au moment de prononcer un discours. « J'ai, disaitil, une timidité d'enfant. Je tremble toujours en m'approchant de la tribune, et je ne me sens plus au moment où je commence à parler. »
(2) Est-ce une des trois filles du fermier général Bouret, aussi célèbre par son faste et ses (olles prodigalités que par la ruine qui a suivi ? L'une de ses filles a épousé Philibert Thiroux de Montsauo;e, administrateur des postes, une autre M. de ^ illemorien, et la troisième M. Etienne-Marin delà Haye, fermier génénéral, condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le 19 floréal an II.
VOS ouvrages. Vous voudrez bien me dire aussi des nouvelles de Madame votre sœur.
Samedi 12 mai(i).
Suscription : A la citoyenne Mariette, Place ci-devant Royale, à Paris. Marque postale: 72. Marly la Machine (2).
— Cachet de cire noire : deux colombes se becquetant.
Voilà, mon ancienne mais jamais vieille amie, ce qui s'appelle avoir le cœur aussi aimable que l'esprit ; celte suite que vous voulez bien donner aux consolations que je vous ai demandées est bien touchante pour moi, et je vous en rends grâces de tout mon cœur.
Ma pauvre amie, que je ne quitte plus que pour aller de temps en temps passer deux jours chez sa fille (3) à Fourqueux, ne peut toujours ni vivre ni mourir, ni désirer l'un ni ne pas craindre l'autre ; son vigoureux tempérament lutte avec désavantage contre une maladie mortelle et doulou-
(i) Cette indication : « samedi 12 mai », ne peut s'appliquer qu'à l'année [792 ou à l'année 1798. A la façon dont Gaillard vient de parler de Robespierre, on comprend que sa lettre est postérieure au 10 thermidor an II (28 juillet 1^9^); donc elle est de 1798.
(2) Appellation révolutionnaire de Marly-le-Roi.
(3) Mme de Fourquenx avait deux fdles : l'aînée Ânne-Marie- Rosalie, mariée à Jean-Ghailes-Philibe:t Trudaiaede Montigny, conseiller d'Etat, intendant des finances, directeur de l'administration des Ponts et Chaussées, membre honoraire de l'Académie des Sciences, né à Clermont-Ferrand le 19 janvier 1738, mort à Paris le 5 août 1777. La fille aînée de Mme de Fourqueux mourut avant son mari le 26 septembre 1776. Sa maison
— un des plus beaux hôtels de la place Louis XV — était une des plus recherchées de Paris. La seconde fille est Adélaïde Agnès, mariée à Etienne Maynon d'Invau, contrôleur général des finances, personnage assez ridicule, dont Mme du Barry dit, dans ses Mémoires : « C'était un homme de peu de mérite, à vue courte, inhabile au mouvement des all'aires. Il suflisait de le voir pour se faire une pauvre idée de sa personne. » Mme d'Invau habitait avec sa mère le château de Fourqueux ; c'est chez elle que Gaillard venait de pas.ser deux jours.
reuse; elle eût vécu cent ans et plus, si la terre n'eût pas été couverte de monstres (i).
Hélas! sans ces monstres, mon autre pauvre amie de la Haye vivrait encore ; ce sont toutes ces horreurs qui ont mis dans son sein les germes de la mort. Une de mes pins grandes consolations est de songer à toute la douceur dont notre union a été accompagnée. Jamais la moindre discordance de sentiments ni de pensées ; jamais le désir de lui plaire ne m'a manqué un moment dans aucun des détails de notre commerce ; jamais ni langueur ni refroidissement, intérêt toujours croissant ; notre amitié avait tout le charme d'un amour naissant sans aucun des orages d'une passion formée, et j'ai souvent pensé, en revenant sur toute l'histoire de ma vie et en me rappelant toutes les erreurs de ma jeunesse, que souvent j'aurais pu être plus heureux en amour, si j'avais été aussi aimable avec toutes celles que j'ai aimées, que je l'étais naturellement avec celle-ci, par le seul effet de sa présence. J'étais bien résigné à mon sort, j'allais passer le reste de ma vie dans la plus douce obscurité, je bénissais la Providence du dédommagement qu'elle m'avait ménagé, du trésor qu'elle avait enterré dans cette retraite afin qu'il ne fût que pour moi et qu'il fût là toujours pour moi.
Allons, n'y pensons plus ; mais quand je reverrai cette grande belle maison qui sera toujours sous mes yeux et où mon trésor ne sera plus ; quand je me retrouverai seul dans ce désert qu'elle remplissait pour moi, et oii elle me tenait lieu de tout le monde (excepté qupiques amis qu'on n'oublie jamais, tels que vous par exemple), quels regrets ! quels chagrins amers ! Ici d'autres idées, d'autres malheurs font distraction à celui là.
Eh bien! vous avez donc causé de moi avec M. de Santerre? Quand vous le reverrez, dites-lui bien combien j'ai eu de plaisir à passer cette journée avec lui et combien je trouve Mme de Santerre jolie et aimable. Hélas ! comme nos cœurs
(i) Mme de Fourqueux avait été cruellement éprouvée par les « monstres » qui avaient envoyé à l'échafaud révolutionnaire, le 8 thermidor an II (26 juillet 179'i) ses deux petits-fils, Charles-Louis ïrudaine de Montigny et Charles-Michel Trudaine de la Sablière, le lendemain de l'exécution de leur ami André Ché-
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s'ouvraient à l'espérance ce jour-là, et quelle différence I Et cependant les voilà qui ne cessent de faire des enfants sans songer à l'avenir, et vous qui parlez, on en fait autant chez vous. Grand'mère à droite, grand'^mère à gauche ! Que le Ciel y mette donc sa bénédiction ! mais je vous félicite bien de tout mon cœur de cette réunion. Quel charme d'habiter ensemble quand on s'aime ! Hélas! nous habitions ensemble, cette sage et aimable iMme de La Haye et moi, car nos deux maisons n'en faisaient qu'une, et j'aimais ses enfants comme vous aimez les vôtres. Pauvres enfants ! que je les plains ! quelle perte, bon Dieu ! mais ils sont bien jeunes, et le monde où ils vont entrer va leur fournir bien des distractions, et moi j'habiterai seul avec ma douleur dans ce séjour désolé 011 j'emporterai encore d'ici une douleur nouvelle.
Marly, 29 novembre.
Dans la lettre suivante, du 4 septembre i8o3, il ne sera plus question de la citoyenne Mariette, mais de Mme Mariette ; car nous sommes à la veille de l'Empire,
Suscription : A Madame Madame Mariette, Place ci-devant Royale à Paris. Cachet postal : 58. Chantilly.
Je me sers, mon ancienne amie, du bras qui me reste pour vous apprendre que je n'en ai plus qu'un. Le fait est qu'étant dans le Paradis terrestre chez des amies souverainement nimables à tous égards, queje connaissais de Paris et que j'avais retrouvées depuis la dispersion et la séparation universelles, en passant du salon où je venais de jouer au volant dans la salle du billard, je me trouvai mal, je voulus parler, je sentis ma langue s'épaissir et s'embarrasser ; bref, c'était une belle et bonne attaque d'apoplexie, convertie à l instant en paralysie qui m'occupe le bras gauche et parties adjacentes.
Non seulement tous les secours de l'art, mais les soins les plus tendres et les plus aimables me furent prodigués pen-
dant quinze jours que je restai encore dans ce château; on n'aurait pu ni souffrir ni mourir plus agréablement ; enfin, lorsque je fus jugé transportable, je fus ramené (commodité rare à présent) dans un bon carrosse à ressorts bien pliants, où, malgré de fort mauvais ehemins, je n'éprouvai pas une secousse.
Depuis ce temps (et il y a plus de deux mois), beaucoup d'autres maladies et douleurs ; fièvre, clous, goutte en divers endroits, se sont jointes à la paralysie, sans la diminuer, et j'attends encore que je puisse être transporté à Paris pour essayer si des douches pourront me rendre le mouvement que j'ai perdu. En attendant je suis dépendant de tout et ne puis me rendre les services les plus nécessaires. Voilà l'état de choses à Saint-Firmin. Et vous, Madame, où en ètes-vous à la Place Royale ?
Gaillard.
[\ septembre.
Ecrites sans aucun apprêt, sans même cette légère toilette qui agrémente les correspondances destinées à courir les salons littéraires, les affectueuses lettres du bon Gaillard à sa vieille amie Mme Mariette sont un modèle de simplicité, de franchise, de tact, de finesse et de naturel. L'historien en vue de naguère est maintenant un vieillard qui a souffert ; depuis longtemps il a banni de son esprit toute prétention à la gloire ; il a progressé, instruit par les événements, dans la voie de la sagesse et de la vertu, et parvient à la fin de sa vie à un rare degré de perfection morale. Il est digne de toutes nos sympathies.
CHA.KTRKB. IMPRIMERIE DURAND, RVK FULBERT.
La Bibliothèque Université d'Ottawa
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