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LETTRES DE THOMAS A DELISLE DE SALES

Jean-Baptiste-Claude Izouart, né à Lyon le 29 avril 1741, est entré tout jeune dans la congrégation de l'Oratoire. Il s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas la vocation religieuse, revint au monde et, pour y faire son chemin dans l'art d'écrire sans rappeler des antécédents qii'il regrettait, il emprunta à sa mère son nom de Delisle, affublé pour la circonstance d'une appellation de fantaisie, de Sales.

Gomme tous les débutants, il ambitionna les récompenses académiques. S'il ne réussit pas dans les concours, il leur est au moins redevable de la connaissance qu'il fit de Thomas en 1 765, lui ayant disputé la palme pour l'Eloge de Descartes. C'est de là que date l'amitié des deux rivaux.

Le Parallèle entre Descartes et Newton, paru en 1766, est une des premières œuvres de Delisle de Sales, qui en a écrit soixante-quatorze autres, soit plus

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de cent volumes de philosophie, de polémique, d'histoire, de critique littéraire, sans oublier des poèmes et des fantaisies de toutes natures. Erudit et original, victime de ses invraisemblables paradoxes, il ne fit jamais fortune, mais poursuivit avec persévérance ses goûts de bibliophile et réunit plus de trente mille volumes, dont les plus rares avaient trait à la Révolution et qui furent dispersés aux enchères après sa mort.

Longtemps persécuté — ce sont môme ses démêlés avec la justice qui ont motivé la plupart des lettres inédites de Thomas — il fit partie, sous la Convention, de 1 Institut national, puis de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il mourut à Paris le 22 septembre 18 16.

Chateaubriand, qui l'a connu à la fin de sa vie. en fait dans ses Mémoires d' outre-tombe (i), un tableau fort peu séduisant : « Gras et débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du moment. Sur le piédestal de sa statue en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription enijîrunlée au buste de Buffon : Dieu, Vhomme, la nature; il a tout expliqué. Delisle de Sales tout expliqué ! Ces orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. »

Au moment où Delisle de Sales reçoit les lettres de Thomas, Mme du Barry dit de lui (2) : « Ce pauvre diable, homme d'esprit plus que de sens, et à qui une

(1) ïome I, p. 218.

(2) Mémoires, tome V, p. faô.

certaine faconde oratoire tenait lieu, d'imagination, mourait d'envie de faire parler de lui. » Il y réussit trop bien, car pendant quelques années les journalistes, les mémorialistes, les hommes de lettres ne parlent en effet que de lui, les uns l'attaquant durement, les autres, Thomas en tête, prenant bravement sa défense envers et contre tous.

L'ouvrage qui a déclanché tout ce bruit, c'est La Philosophie de la Nature oa Essai sur la Morale de l'Homme,' dont les trois premiers volumes paraissent en 1769. Delisle de Sales traite de la nécessité, de l'existence et de l'essence de la loi naturelle, de la connaissance de l'Etre suprême, et il développe, au milieu de déclamations contre le fanatisme et la superstition, le système de Voltaire :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Thomas le félicite en ces termes de théories que Grimm, moins indulgent, mais plus perspicace, considère simplement comme des « singeries de Diderot et de Rousseau » :

Paris, 20 avril 1770.

Je viens de recevoir, mon cher ami, une partie de votre Edifice de la nature ; il fait honneur à la main de rarchitecte qui ]'a élevé, et à la tête qui en a conçu le plan. Il embrasse un terrain vaste et où l'on a déjà essayé de marcher ; mais on n'y avait point encore bâti avec tant de hardiesse. Cependant votre hardiesse même est sage. En parlant delà nature, vous ne chassez pas le maître de la maison ; vous le respectez comme cela se doit, ce qui ne laisse pas que d'être un mérite aujourd'hui. Vous vous moquez seulement de ceux qui l'ont honoré d'une manière ridicule ou cruelle, de ceux qui l'ont déguisé en chien, en chat, en homme, en tigre,

et qui lui font la révérence en donnant des coups de sabre à leurs voisins. Ce n'est point là tout à fait la philosophie de la nature, quoiqu'à dire vrai, la sottise et la démence ont été si' communes sur la terre, qu'il faut bien que la nature y soit pour quelque chose.

Quoiqu'il en soit, tout le monde vous lira avec le plus grand plaisir et le plus grand intérêt, \otre ouvrage suppose une lecture et des recherches immenses. Vous avez puisé dans toutes les mines, tous les pays et tous les siècles ; mais votre érudition a l'art de plaire sans fatiguer ; vous savez prendre tous les tons, et souvent vous entrelacez vos colonnades de fleurs. Je pourrai vous parler plus en détail de l'ouvrage entier, quand j'aurai terminé sa lecture. En attendant, je me hâte de vous exprimer tout le plaisir que j'ai déjà eu et les sentiments de vénération et de reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc

L'ouvrage sur la Philosophie de la Nature est à peine terminé qu'il en paraît des Suppléments. Et Thomas continue d'approuver et d'encourager l'auteur par les deux lettres suivantes, de 177 1 et 1778.

9 février 1771.

Un libraire honnête m'a fait tenir un Supplément a un de vos ouvrages, que j'ai lu avec autant d'intérêt que de plaisir. Il faut quelquefois confondre l'imposture et écraser l'insolence.

Je ne sais si je ne me trompe ; mais il me semble que la rage des hommes vils et ennemis de toute espèce de talent augmente de jour en jour, soit que leur faiblesse les rende furieux, soit qu'ils se révoltent et s'indignent contre le mépris qui les couvre, soit que, comme le monstre d'Hippolyte, ils soient envoyés par un dieu qui se cache.

Vous avez lancé le javelot, et le monstre est à vos pieds ; et, plus heureux qu'Hippolyte, vous n'en mourrez pas, Si vous avez une Aricie, consolez-vous avec elle, et laissez hurler sur le rivage les bêtes féroces.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse.

i6 février 1773.

Vous êtes tour à tour poëte et philosophe, et, comme les premiers physiciens, vous chantez sur la lyre les phénomènes de la nature. L'écrit qui accompagne la Philosophie de la Nature est du plus grand intérêt. On aime à voir l'amitié réclamer contre les libelles et la satire, et un homme de lettres estimable défendre avec courage ce malheureux nom de philosophe, si attaqué et si proscrit aujourd'hui par des hommes qui assurément n'ont pas ce défaut.

La première édition de la Philosophie de la Nature avait été lobjet d'un rapport favorable d'un certain abbé Chrétien, un censeur qui n'y avait sans doute pas compris grand'chose. Delisle de Sales se met en devoir d'en donner une seconde édition en allongeant démesurément le nombre des volumes. Thomas lui écrit :

A Saint-Firmin par Chantilly, ce 20 juillet 1774-

Je viens de recevoir à la campagne, mon cher philosophe, vos trois nouveaux volumes de la Philosophie de la Nature. C'est là un bien mauvais régime pour un homme qui a toujours mal aux yeux, car telle est mon indisposition depuis un an. Je ne lis, ni n'écris, ni ne travaille. Heureusement, je me fais lire, et j'ai déjà entendu avidement votre discours préliminaire et la fable des chapitres de vos trois volumes. J'ai fait comme les gourmands qui, avant de se mettre à table, veulent voir le menu, pour jouir par l'imagination avant de jouir par les sens et saisir d'un coup d'œil l'ensemble de leur plaisir.

Je vois par votre plan que vous élevez un édifice immense ; vous construisez à l'homme le palais de la nature avec une majesté digne d'elle. Certains hommes qui voudraient avoir le privilège exclusif des idées, ont dû beaucoup vous chicaner sur les vôtres. La philosophie est comme ce bel arbre que le bûcheron mutile avec le fer, dont les chenilles rongent la tête, que des nations d'insectes plus obscurs encore

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attaquent par les racines, mais qui croît et s'élève sans s'apercevoir même du mal qu'on lui a fait. Pardon de ma comparaison ; mais votre imagination rallume la mienne que la maladie éteint.

Adieu, mon cher philosophe. Je vous quitte pour vous reprendre, et je vais avec votre peloton m'enfoncer hardiment dans le labyrinthe de la nature. Recevez tous mes remerciements et les assurances de mon inviolable et tendre attachement.

Thomas.

L'auteur a abusé, dans cette nouvelle édition, de l'emphase, du galima.lias et des réflexions extravagantes; tant et si bien que ses aspirations déistes, mal comprises sans doute, ont été prises pour l'apologie de l'athéisme. Les magistrats du Châlelet de Paris ont fini par s'émouvoir de la guerre déclarée aux lois, (( lois stupides, féroces, sanguinaires », comme les appelle Delisle de Sales. Son livre était tout simplement ridicule ; il a passé pour impie et dangereux, et, le i4 décembre 1770, en exécution d'un jugement par défaut, La Philosophie de la Nature a été lacérée et brûlée en place de Grève ; puis les censeurs qui l'avaient laissée passer, l'imprimeur et l'auteur furent décrétés de prise de corps. Ce fut, dans le parti des Encyclopédistes, un beau tapage de protestations; à leur tête,

marchaient Voltaire, Gondorcet, Dalembert, etc

Thomas n'avait pas attendu ce mouvement en faveur de l'ex-oralorien pour s'intéresser à ses malheurs. Déjà, il avait été mis au courant des persécutions dont son ami était l'objet, et s'était abouché avec une de ses protectrices, la comtesse de Vidampierre (i), qui avait

(i) En 1777, Delisle de Sales, en collaboration avec la com-

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fait cacher Delisle de Sales sous le faux nom de Saint- Etienne chez le comte de Tressan, à Franconville, dans la vallée de Montmorency.

Paris, ce 27 février 1775.

Monsieur Thomas a l'honneur de remercier Madame la comtesse de Vidampierre ; il ne manquera pas d'employer la petite précaution qu'elle lui indique lorsqu'il écrira au nouveau Saint-Etienne, presque aussi persécuté que l'autre. La cause est différente; mais il ne tiendrait pas à certaines gens que le martyre ne fût le même.

Heureusement, celui-ci a trouvé pour le défendre une âme courageuse et élevée, qui rend à jamais l'amitié respectable. Je félicite l'accusé d'avoir une telle protectrice, elles juges qu'elle voudra bien solliciter auront peu de mérite d'être justes.

Aussitôt après la sentence du Châtelet, c'est au prévenu lui-même que Thomas s'adresse pour l'inciter à organiser sa défense sur l'opposition qu'il a formée, et à chercher un appui contre les excessives sévérités de la justice.

Paris, ce 29 janvier Î776.

Votre aventure, mon cher ami, est aussi extraordinaire qu'elle est imprévue. Après six ans, une persécution aussi subite et aussi terrible ne peut guère s'imaginer, et il faut un concours singulier de circonstances pour l'avoir produite. Il y aurait mille choses à dire là-dessus ; mais il s'agit du remède, et il est difficile à trouver.

Le décret. (i) une fois porté est une arme redoutable, et je

tesse de Vidampierre, qui seule est nommée sur le frontispice du volume, fait paraître des 31élanges de poésie el de prose. — La comtesse de Vidampierre a public plusieurs pièces de vers dans Y Almanach des Muses.

(i) Décret de prise de corps.

ne suis pas assez instruit pour savoir comment on peut en arrêter ou suspendre l'effet. Ce ne peut être qu'une chose de faveur ou de crédit, et il faudrait que des personnes puissantes se mêlassent de votre affaire. Je vous offre avec empressement le peu que je pourrais faire, et je serai trop heureux de pouvoir vous servir ; mais dans ce pays-ci un homme de lettres n'est jamais un homme de crédit, et moi beaucoup moins qu'un autre, par la vie solitaire et retirée que je mène.

Vous êtes lié avec des personnes de la cour. Je vous conseille de composer un mémoire court et sans aucune espèce d'invective contre vos juges, où vous exposeriez nettement les faits, le temps où votre ouvrage a été imprimé, les formes prescrites par la loi auxquelles vous êtes soumis, enfin tout ce qui peut tendre à vous justifier et à faire voir l'injustice de la persécution qu'on vous suscite. Plus le mémoire sera court, meilleur il sera. Adressez-le ici à vos amis qui seront en état de vous servir, et donnez-leur des armes pour vous défendre. Si vous voulez me l'envoyer, je tâcherai aussi de mon côté d'en faire usage.

Voici le temps de cette philosophie qui est encore plus dans votre esprit que dans vos écrits. La douceur aimable de votre caractère doit devenir ici de la fermeté. Vous n'aviez pas besoin de ces circonstances pour exciter l'intérêt de vos amis qui, dans tous les temps, vous demeureront fidèlement attachés.. Soyez bien persuadé que je ne négligerai rien de ce qui pourra vous être utile, et vous prouver mon inviolable et tendre attachement.

Nouvel encouragement, nouveaux conseils de prudence et de réconfort dans le billet suivant; Thomas refuse cependant, pour cause de santé, d'écrire luimême le mémoire justificatif qu'il a conseillé à Delisle de rédiger pour sa défense.

J'ai réfléchi de nouveau, mon cher ami, sur le travail en question, mais ma santé s'y refuse. Il vous sera facile d'y

suppléer. Vous avez une plume élégante et forte, selon les objets que vous traitez. Votre tête est pleine d'une excellente philosophie qui a passé jusqu'à votre âme. Vous ferez plus vite et mieux que moi ce que vous me demandez.

Vous faites dans cette occasion comme Duclos qui allait emprunter à son ami vingt-cincj louis, tandis qu'il en avait quatorze cents bien sonnés dans sa cassette. Permettez que je vous renvoie à votre coffre-fort, qui est bien garni.

Je ne puis vous offrir dans ce moment que la tendre estime et l'inviolable attachement que .mon cœur vous a voués.

Cependant l'information ordonnée sur la demande de l'opposant suit son cours ; mais elle est retardée par des libelles maladroits. C'est d'abord: Paradoxes par an citoyen, avec un Essai sur la liberté de la presse ; puis, sous le nom d'Alphonse de Torquemada, grand inquisiteur des colonies portugaises : Lettre de l'inquisiteur de Goa à M. du Delay d'Achères, inquisiteur au Châtelet de Paris, sur la sentence qui condamne au feu la Philosophie de la Nature. Delisle de Sales n'a guère su mettre en pratique les bons conseils de Thomas. Nous sommes loin « du mémoire court et sans aucune espèce d'invective )), de sorte que l'auteur a complètement envenimé le conflit, quand arrive le 2 1 mars 1777, jour où le Châtelet doit statuer par jugement contradictoire en présence du prévenu. Thomas a suivi avec anxiété les débats, et, le lendemain, en fait à Bartlie le récit suivant, en tous points conforme aux relations des journaux du temps : « Delisle, l'ex-oratorien, a été jugé hier à onze heures du soir après une journée entière de délibération. Il a été condamné à être banni à perpétuité du royaume, et tous ses biens confisqués. C'est la plus grande peine après celle de mort. Il fut arrêté sur-le-champ et mis en prison, où il doit rester selon les lois jusqu'à ce qu'il ait été de nouveau jugé

au Parlement. Il y a eu, dit-on, des voix pour le condamner à faire amende honorable, la torche au poing, devant les portes de Notre-Dame. On dit qu'il supporte son malheur avec beaucoup de courage. Ses amis, et il en a plusieurs qui ont du crédit, font des démarches auprès du Parlement pour le faire sortir de prison par arrêt, provisoire ; mais on ne sait point si on pourra l'obtenir. 11 y a peu d'exemples d'un jugement pareil JDOur un ouvage qui, depuis six ans, était publié, et qui avait été approuvé en forme par des censeurs. Un des censeurs a été blâmé, ce qui est une peine infamante. Plusieurs juges qui avaient inutilement tenté d'adoucir Tesprit de leurs confrères, sont sortis pour n'avoir point de part au jugement, y) (ï)

L'affaire est portée en appel devant le Parlement, qui, au mois de mai suivant, remet les choses au point. Les censeurs et l'imprimeur sont acquittés, et l'auteur simplement admonesté. Thomas se réjouit du résultat :

Je ne sais, mon cher ami, si je dois vous féliciter sur la demi-justice qui vous a été rendue. La nouvelle de votre jugement est parvenue dans ma solitude. Mon premier sentiment a été la joie de voir casser la sentence cruelle qui avait été prononcée contre vous. Je me suis félicité de vous voir rendu à vos concitoyens, à vos amis et à votre repos. Mais quand mon âme a été accoutumée à cette idée, j'ai été ensuite plus loin, et j'ai regretté que la justice n'ait pas été plus juste à votre égard.

Les hommes font encore plus rarement tout le bien qu'ils peuvent, que tout le mal. C'est que les passions sont tou-

(i) Lettre inédite du 22 mars 1777. — Consulter les J/émoiVes secrets, tome X, pp. 74, 81, 98, m.

jouis plus ardentes que la raison, qui est un peu froide de sa nature. C'est ici le cas de faire un peu usage de philosophie, non pas de celle de la nature, qui ne nous apprend à souffrir que les maux qu'elle nous a faits, maisdecellequiestlefruitde la société et du commerce des hommes. Les maux que l'on reçoit d'eux sont une autre espèce de nécessité, aussi terrible, et presque aussi inévitable que l'autre, à qui il faut que tout obéisse.

Pardon, mon cher ami, de cette triste morale ; c'est mon cœur qui mêla dicte. Au sortir de l'orage, goûte/ un peu la tranquillité et le calme, et tâchez d'oublier que vous n'avez pas pu sauver tout de la tempête. Il vous reste votre conscience, vos talents et l'amitié ; ce n'est pas être tout à fait malheureux.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse bien tendrement et de tout mon cœur.

En Ï771, Delisle de Sales a publié à Londres en une brochure in-8 de 287 pages, une Lettre de Bruliis sur les chars anciens et modernes. Ce curieux ouvrage a été inspiré à l'auteur par l'accident causé à Paris le 3o mai 1770, lors des fêtes du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, par les voitures de la cour menées à une trop vive allure au milieu d'un encombrement devant le pont des Tuileries (i). A ce propos le nouveau Brutus compose une histoire anecdolique et descriptive des voitures anciennes et modernes, enjolivant le récit de la catastrophe de commentaires empreints de la plus âpre philosophie. Thomas a lu ce libelle et en remercie Delisle.

Je soupçonne, mon cher ami, que le Brutus français qui

(i) Cent trente-deux personnes ont trouvé la mort dans ce déplorable accident sur lequel le Parlement fit une enquête.

a écrit sur le luxe écrasant et meurtrier des carrosses est connu de vous. Voudriez-vous bien vous charger de lui faire mes remerciements. Il en est digne par le zèle vigoureux qu'il témoigne pour les hommes ; par son indignation contre l'insolence et l'orgueil; par ses vues politiques sur un grand nombre d'objets dont la politique, malheureusement, ne s'occupe guère ; par une érudition choisie et que l'agrément accompagne sans cependant lui ôter l'air de dignité qui lui convient ; enfin par l'art de joindre toujours la philosophie aux faits, qui sans elle sont isolés et morts, et avec elle ont des rapports et de la vie.

Voilà une partie de ce que je dirais à l'auteur, si j'avais l'honneur de le connaître. Je suis trop flatté de l'estime qu'il me témoigne pour ne pas désirer de faire passer jusqu'à lui ma reconnaissance et tous les sentiments de vénération que son ouvrage m'a inspirés.

Pardon, mon cher ami, de cette commission. Les Brutus sont aujourd'hui presque aussi rares que les bons écrivains. Heureux qui, comme celui-ci, peut réunir ces deux genres de mérite ; cela n'est pas maladroit pour le siècle.

En 1779, le fécond écrivain réhabilité par le Parle- . ment reprend la plume pour composer une Histoire du monde primitif ou des Atlantes. Il l'envoie aussitôt à Thomas, qui lui répond :

Mars 1779.

Monsieur Thomas fait ses plus vifs remerciements à M. de Sales et à son Histoire du monde primitif, digne en tout de l'auteur de la Philosophie de la nature. Il l'a lue avec le plus grand intérêt ; c'est une discussion infiniment agréable, et aussi philosophique que piquante. Le style est élégant et facile, et a tout ce qu'il tant pour réveiller. Un pareil ouvrage doit réussir, parce qu'il doit plaire. L'instruction s'y cache, et c'est précisément ce qu'il faut qu'elle fasse pour qu'on la cherche. Il ne faut pas qu'elle soit comme les beautés complaisantes qui prodiguent à la fois tous leurs appas ;

on les quitte pour celles qui savent voiler avec grâce tous leurs charmes.

Je donne, mon cher ami, un peu de coquetterie à votre édition; mais si je me trompe sur ses desseins, je rends compte de ses succès. Agréez toute ma reconnaissance. Je vous exhorte bien à continuer une entreprise qui vous fera sûrement beaucoup d'honneur.

L'épître suivante est relative à une édition de V Histoire du monde primitif , développée en 53 volumes.

Auteuil, ce 28 décembre 1780.

Monsieur Thomas a l'honneur de faire tous ses remerciements à Monsieur Delisle de Sales de la manière obligeante dont il l'a cité dans son histoire de Phénicie. Il est doux de voir son nom attaché sur le marbre d'un grand monument ; mais les facteurs de la « petite poste » (i) qui remettent chez lui les cahiers de V Histoire des Hommes lui ont dérobé par négligence ou par oubli une pierre de ce grand édifice ; il n'a pas reçu la seconde partie du tome ^ III. Il prie Monsieur Delisle de Sales de vouloir bien indiquer à celui qui aura l'honneur de lui remettre ce billet, comment il pourra se procurer ce qui lui manque.

M. Thomas profite de cette occasion pour faire compliment à Monsieur Delisle de Sales de l'élection du comte de Tressan (2) à l'Académie française, élection à laquelle il prenait tant d'intérêt. Il a Thonneur de lui renouveler les témoignages de sa reconnaissance et de son ancien attachement.

Au moment oi^i prend fin la correspondance adressée

(i) C'est la poste de Paris pour la ville et sa banlieue.

(2) Le comte de Tressan. un des plus chauds défenseurs de Delisle de Sales, est élu à l'Académie française le 3o novembre 1780 en remplacement dcCondillac, et reçu le" 25 janvier i-8[.

par Thomas à Delisle de Sales, celui-ci s'est assagi et ne cherche plus, comme le lui reprochait Mme du Barri, « à faire parler de lui ». On n'en parle plus dans les enceintes de justice. Il a cessé d'être une victime — c'est à la victime que s'intéressait Thomas — ; bien mieux, il est maintenant, malgré le (( débraillé » de sa tenue et de ses mœurs, une espèce de personnage officiel... Il est vrai que le régime politique de la France a changé.

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