‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 1 sur 8 · Thomas Gordeieff; · texte numérisé non relu

Thomas Gordeieff;

Il y a une soixantaine d'années, au moment où les marchands qui trafiquaient sur la Volga réalisaient si rapidement des fortunes considérables, il y avait, à bord d'un des bateaux appartenant au riche Zaeff, un jeune gars, Ignat GordeielT, simple manœuvre, chargé de pomper l'eau de la cale.

D'une stature de colosse, beau, intelligent, c'était un de ces hommes qui n'entreprennent rien sans succès, non pas parce qu'ils sont particulièrement bien doués et laborieux, mais parce que, dans leur marche vers le but à atteindre, ils sont poussés par une si puissante énergie qu'ils ne savent pas, et ne peuvent même pas s'arrêter, pour délibérer sur le choix des moyens à employer.

Parfois, ces hommes parlent avec terreur de leur conscience et se sentent tourmentés par des scrupules très sincères, mais la conscience est une force qui ne

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dompte que les faibles. Les forts s'en rendent vite maîtres, et ils l'asservissent à leurs désirs. Instinctivement, ils comprennent qu'en lui laissant la liberté et l'espace, elle brisera leur vie.

Ils lui font ainsi le sacrifice de quelques jours, mais, si elle arrive par instants à dominer leur âme, elle ne parvient jamais à les plier sous son joug; leur vie reste aussi forte, aussi saine, aussi intacte qu'auparavant.

A l'âge de quarante ans, Ignat Gordeieff possédait j déjà trois bateaux à vapeur et une dizaine de \ chalands.

Il jouissait, sur la Volga, d'une grande considération due à son intelligence autant qu'à sa richesse; malgré cela, on le surnommait le « Toqué «, car sa vie n'avait pas le cours uniforme et régulier de celle des autres hommes ; parfois, elle bouillonnait, rebelle, et s'élançait hors du lit tracé, étrangère au gain, unique but de l'existence de cet homme.

Il y avait comme trois Gordeieff, ou plutôt, il л avait comme trois âmes en lui.

L'une d'elles, la plus jDuissante, n'était qu'avide Lorsque Ignat vivait soumis à ses inspirations, il étaii simplement un homme possédé d'une passion ardente; pour le travail. Cette passion le brûlait jour et nuit et l'envahissait tout entier. Il ramassait alors des centaines^ et des milliers de roubles, paraissant ne pas pouvoir se ^ rassasier du frôlement des billets et du son de l'or. Ignat courait, sans trêve ni repos, d'un bout de laA^olgo à l'autre, disposant ses fdets à pêcher l'or ; il accaparait le blé des villages, le transportait à Ilibinsk sur ses chalands, pillait, trompait, quelquefois même sans

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s'en douter, d'autres fois sciemment; dans ce dernier cas, il se moquait ouvertement de ses dupes, et il touchait parfois au sublime, — dans cette folie du gain. Tout en s'adonnant corps et âme à cette poursuite du rouble, il n'était pas avare dans le sens étroit du mot. Il montrait même souvent un désintéressement incompréhensible, mais très sincère.

Il se tenait, un jour, au bord de la rivière et regardait son nouveau chaland de quarante-cinq sagènes, brisé par les glaces qui le pressaient contre la rive escarpée.

— C'est bien fait... Allons! encore... serre... écrase... allons! encore une fois... murmurait-il entre ses dents.

— Eh bien, Ignat, ~ lui demanda son camarade Maïakin, en s'approchant de lui, — c'est quelques milliers de roubles que la glace fait sortir de ta poche.

— Ce n'est rien, nous en regagnerons cent mille. Regarde donc comme la Volga tressaille, hein?... (Test superbe ! notre mère, elle, peut retourner la terre, comme un fromage avec un couteau... regarde, regarde ! . . . Voilà pour ma Boïarinia ! . . . Elle n'a navigué qu'une seule fois... Eh bien, lui dirons-nous une messe d'adieu?

Le bateau fut réduit en miettes. Jgnat et sou compagnon, assis dans un cabaret, prenaient de l'eau-de-vie tout en regardant par la fenêtre les épaves de la Boïarinia que la rivière charriait parmi les glaçons.

— Tu regrettes ta vaisselle, Ignat? lui demanda Maïakin.

— Pourquoi regretter ? La .Volga a donné, la Volga reprend... Ce n'est pas mon bras qui est arraché...

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— Tout de même ! . . .

— Eh ! quoi, tout de mémo?. . . Je suis content d'avoir vu moi-même comment tout s'est passé... C'est une leçon pour l'avenir...

— A.lors, vraiment, tu ne l'as pas regretté non plus?

— Le bateau? le bateau... je l'ai regretté, en efTet... Mais, au fond, le regret n'est qu'une bêtise. Quel sens cela a-t-il? Pleurez, si vous voulez : les larmes n'éteignent pas l'incendie. Qu'importe! les bateaux peuvent bien brûler ! et que tout brûle, je m'en moque ! pourvu que l'âme garde en elle le feu sacré du travail... et de nouveau, tout sera réédifîé. N'est-ce pas vrai ce que je dis?

— Mais oui, répondit Maïakin en souriant, tu exprimes là de fortes pensées... Celui qui parle ainsi pourrait être dépouillé jusqu'à sa chemise, il sera toujours riche.

Bien qu'il envisageât avec philosophie la perte de son argent, Ignat savait pourtant le prix de chaque kopek. Il faisait même rarement l'aumône et ne donnait qu'à ceux qui étaient absolument incapables d'aucun travail. Si un mendiant ayant encore un reste de force s'adressait à lui, il lui disait sévèrement :

— Passe ton chemin! tu peux encore travailler. Tiens! voici mon jardinier, aide-le à ramasser le fumier, je te donnerai sept sous . .

Pendant ces périodes de passion pour le travail, il était rude et impitoyable dans ses rapports avec les hommes et ne s'accordait aucun répit, à lui-même, dans celte chasse aux roubles.

Puis, tout à coup — et ceci se produisait générale-

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ment au printemps, alors qu'un charme de beauté transfigure la terre, et que du ciel pur semblent descendre de caressants appels — Ignat avait le sentiment de ne plus être lui le maître de ses affaires, mais d'être leur vil esclave.

Il devenait pensif; sous ses épais sourcils froncés, il jetait des regards scrutateurs autour de lui: il passait des journées entières, morose et méchant, comme si quelque désir secret le tourmentait sans qu'il osât l'exprimer ouvertement.

Une autre Ame s'éveillait en lui : l'âme furieuse et lascive de la bote exaspérée par la privation. Insolent avec tout le monde, cynique, il buvait, menait une vie déréglée, enivrait ses compagnons; c'était du délire. Gomme si un volcan de boue eût fait éruption en lui, il semblait qu'impuissant à briser les chaînes qu'il portait et qu'il s'était rivées lui-même, il essayât alors de les rejeter. Dépeigné, sale, le visage gonflé par l'ivresse et par l'insomnie, les yeux fous, énormes, hurlant d'une voix enrouée, il roulait dans la ville de bouge en bouge, jetait l'argent sans compter, pleurait en écoutant les refrains mélancoliques des airs populaires, dansait, frappait n'importe qui, sans que rien parvînt à le calmer.

Un jour qu'il se trouvait en compagnie d'autres ivrognes, un prêtre défroqué vint se coller à eux comme un paquet de boue se colle à la chaussure. C'était un petit homme, gros, chauve, vêtu d'une soutane trouée. Etre impersonnel, grotesque et vilain, il servait de bouffon : on enduisait de moutarde son crâne dénudé; on le faisait marcher à quatre pattes ; on l'obligeait à boire un mélange de difl'érentes sortes d'eaux-de-vie,

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à mimer des danses obscènes. Tout cela, il l'exécutait en silence, un sourire idiot aux lèvres; et, invariablement, il tendait la main, la paume en dehors, en disant : « Donnez un rouble... »

On se tordait de rire ; quelquefois on lui donnait vingt kopeks; quelquefois on lui jetait dix roubles et même plus; d'autres fois on ne lui donnait rien.

— Tu es une ordure; allons! dis-nous ce que tu es? Le diacre, épouvanté de celte apostrophe, se taisait,

tout en saluant Ignat très bas.

— Allons! dis-nous ce que lu es? hurlait Ignat.

— Je suis celui qu'on injurie, répondait le diacre. Et toute la bande d'éclater de rire.

— Tu es un misérable! dit îgnal d'un air menaçant,

— Je suis un misérable. . . par nécessité, par faiblesse d'âme.

— Viens ici, reprit Ignat, viens et assieds-toi près de moi...

Tout tremblant de frayeur, la démarche hésitante, le diacre s'approcha du marchand ivre et s'arrêta devant lui.

— Assieds-toi à côté de moi, continuait Ignat. Et le prenant par la main, il l'obligeait à s'asseoir.

— Tu es un homme auquel je louche de près... Moi aussi, je suis un misérable. Toi tu l'es par nécessité; moi, par dépravation... Je suis, moi, un misérable par ennui ! . . . As-tu compris?

— J'ai compris, dit doucement le diacre. Ce fut alors une joie générale.

— Tu sais maintenant qui je suis ?

— Je sais...

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— Eh bien, répète : « Toi, Ignat, lu es un misérable ! »

Mais le diacre ne pouvait pas. Il regardait avec effroi la taille énorme d'Ignat, el remuait négativement la tête.

Un fou rire, pareil à un roulement de tonnerre, éclata parmi l'assistance. Ignat ne parvenait pas à se faire injurier par le diacre. Alors il lui demanda :

— Dois-je te donner de l'argent?

— Donnez ! dit le diacre en se levant.

— Et qu'en feras-tu ?

Il ne répondit pas. Alors Ignat, le saisissant au collet, le secoua et fit tomber de sa bouche immonde ces paroles prononcées avec terreur, doucement, presque en chuchotant :

— J'ai une fdle, une fdle... seize ans... dans un établissement religieux. Pour elle... j'amasse... car lorsqu'elle en sortira... elle n'aura même pas de quoi cacher sa nudité.

— Ah!... fit Ignat.

Et il le lâcha.

Il resta longtemps pensif, sombre, observant le diacre. Puis, avec de la joie dans les yeux, il reprit :

— Tu mens, n'est-ce pas, ivrogne?

Le diacre, silencieusement, fît le signe de la croix et laissa tomber la tète sur sa poitrine.

— C'est la vérité ; il en a une, affirma quelqu'un de la bande.

— Il en a une? C'est bon ! cria Ignat.

Et frappant du poing la table, il se tourna vers le diacre :

— Ecoute, toi!... Vends-moi ta fille,.. Combien en demandes- tu?

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Une crispation contracta le malheureux ; il secoua la tète.

— Mille roubles !

Tous riaient, voyant le diacre se recroqueviller, comme sous une douche d'eau froide.

— Deux mille ! hurlait Ignat, les yeux c'iincelanls.

— Qu'avcz-vûus ?... Comment cela se peut-il? balbutiait le diacre, en tendant ses deux mains vers Ignat.

— Trois mille !

— Ignat Alatvcitch ! s'écria-t-il d'une voix fine et vibrante : Au nom de Dieu, notre Seigneur... au nom du Christ! c'est assez... Mais je la vendrai pour elle-même ! Je la vendrai !

Il y avait comme une menace dans ses cris douloureusement aigus, et ses yeux ternes, insignifiants jusquelà, étincelaient comme un tison dans la nuit. Ce ramassis d'ivrognes riait follement.

— Silence ! cria avec rage Ignat.

Il redressa sa haute taille, fronça les sourcils :

— Vous ne comprenez pas, espèces de crapules, ce dont il s'agit ! On peut en pleurer, et vous, vous riez ! . . .

Il s'approcha du diacre, s'agenouilla devant lui et lui dit avec fermeté :

— Diacre ! tu л iens de voir à présent quel misérable je suis ; eh bien, crache-moi sur la figure !

Il se passa alors quelque chose de hideux et de ridicule : le diacre se jeta aussi aux pieds d'Ignat et, comme une énorme tortue, il se traînait autour de lui, baisant ses genoux, balbutiant des mots incompréhensibles, sanglotant.

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Ignat, penché sur lui, le soulevait de terre et lui criait, ordonnant et suppliant :

— Allons ! crache!... Vise bien mes ignobles yeux. Un instant, toute cette bande avait été stupéfiée par

le cri sévère d'Ignat, mais elle tut reprise d'un rire tel que les vitres du cabaret eu tremblèrent.

— Je te donne cent roubles... crache!

Mais le diacre rampait par terre et pleurait de peur ou de bonheur, en voyant cet homme exiger ainsi de lui sa propre humiliation.

Enfin Ignat se releva. Du pied il repoussa le diacre et, lui jetant à la face une liasse de billets, il dit d'un air morne, avec un léger sourire :

— Crapule ! . . . Est-ce qu'un homme peut faire pénitence devant de telles gens? Les uns craignent d'entendre l'aveu, les autres se moquent du pécheur... Et moi, qui étais si sincère ! j'étais remué jusqu'aux entrailles. Allons-y ! me disais-je. Et au fait, je ne pensais à rien... C'est comme ça!... Va-t'en, file! et que je ne te voie plus jamais, tu entends?

— Oh ! quel original ! . . . disaient ses compagnons attendris.

Dans la ville couraient des légendes sur ses débauches; tout le monde les blâmait sévèrement, mais jamais personne ne refusait d'y participer.

Il menait cette existence pendant des semaines ; puis il revenait chez lui, encore tout imprégné de l'odeur des cabarets, abattu et doux. Les yeux humblement baissés, ternis par la honte, il écoutait en silence les reproches de sa femme; tranquille, stupide comme une brebis, il entrait dans sa chambre et s'enfermait. Il restait plusieurs heures de suite agenouillé

devant les images saintes, la tête penchée sur sa poitrine, les bras pendants, inertes, l'échiné courbée, et il se taisait, comme s'il n'osait prier. Sur la pointe des pieds, sa femme s'approchait de la porte et écoutait. De profonds soupirs venaient de la chambre, comme le souffle d'un cheval fatigué et qui souffre.

— Seigneur I tu vois... balbutiait sourdement Ignat, en appuyant avec force la paume de ses mains sur sa large poitrine.

Pendant ces jours de pénitence, il ne buvait que de l'eau et ne mangeait que du pain de seigle. Le matin, sa femme mettait à sa porte une livre de pain et du sel ; il les prenait lui-même et s'enfermait de nouveau .

Pour rien au monde, on ne l'eût dérangé pendant ces retraites. On évitait môme de se trouver sur son passage.

Au bout de plusieurs jours, il reparaissait à la Bourse, plaisantait, soumissionnait pour des fourniturcs de blé, avec le même coup d'œil perçant d'oiseau de proie et la même finesse en afiaires.

Mais, dans les phases diverses de sa vie, un seul désir passionné le poursuivait : celui d'avoir un fils, et, plus il vieillissait, plus ce désir s'exaspérait.

La même conversation revenait souvent, à ce sujet, entre sa femme et lui. Le matin, en prenant le thé, ou bien à midi, pendant le dîner, il jetait un regard sombre sur sa femme, créature tout en chair, avec un visage rose et des yeux endormis et il lui demandait :

— Eh bien, tu ne sens rien?...

Elle savait parfaitement ce qu'il voulait dire, mais elle répondait invariablement :

— Comment ne sentirais-je rien ? Regarde donc tes poings, c'est comme des massues...

— Je parle de ton ventre, imbécile !

— Après de pareilles raclées, est-il possible de devenir grosse ?

— Ce ne sont pas les coups qui t'empêchent d'être enceinte, mais tu t'empilïres trop. Tu remplis ton ventre de toutes sortes de nourriture ; un enfant n'a plus de place pour y germer.

— On dirait que je ne t'ai rien donné.

— Peuh ! des filles! répliquait Ignat avec reproche. Il me faut un fils, tu comprends? un fils, un héritier à qui reviendra mon capital après ma mort. Qui priera pour mes péchés ? Dois-je tout donner aux couvents ? Ils en ont déjà assez reçu, ça suffît ! Tout te laisser, à toi ? Ah ! tu es une fameuse dévote !... Même à l'église, tu ne penses qu'à tes pâtés aux poissons ; et, si je meurs, tu te remarieras... et mon argent ira à quelque imbécile. Est-ce pour cela que je travaille ? Eh ! eh ! toi !

Et une mauvaise tristesse l'envahissait, car il sentait que, sans un fils pour la continuer, sa vie était sans but.

En neuf ans de ménage, sa femme avait mis au monde quatre filles; mais toutes moururent. Ignat, qui attendait leur naissance en tremblant, pleurait peu leur mort; elles lui étaient inutiles.

Dès la seconde année de son mariage, il battait sa femme. Il ne la battait d'abord que lorsqu'il était gris, sans colère, simplement pour se conformer au dicton populaire : « Aime ta femme comme ton ame et secoue-la comme un poirier » .

Mais, après chaque couche, déçu dans son attente, une haine invincible contre elle s'élevait en lui, et il la battait alors avec délices, se vengeant de ce qu'elle ne lui donnait pas de fils.

Il se trouvait dans le gouvernement de Samara, quand il reçut une dépèche de ses parents, lui annonçant la mort de sa femme. Il fit le signe de la croix, réfléchit et écrivit à son camarade Maïakin :

« Enterrez sans moi, veillez aux biens ».

Il se rendit ensuite à l'église, fit dire une messe et, après avoir prié pour le repos de l'ame de la défunte Aquiline, il jugea qu'il était indispensable pour lui de se remarier au pkis vite.

Il avait quaranle-trois ans à cette époque. Grand, large d'épaules, il parlait d'une voix de basse comme un proto-diacre ; sous ses sourcils noirs, le regard de ses grands yeux était intelligent et résolu; dans sa figure hâlée, recouverte en partie par une épaisse barbe noire, et dans toute sa puissante personne, il y avait une grande beauté, purement russe, saine et rude. Ses mouvements, sa démarche fière et lente affirmaient sa force et une solide confiance en lui-même.

Il plaisait aux femmes et ne les fuyait pas.

Un an ne s'était pas écoulé depuis la mort de sa femme, qu'il demandait en mariage la fille d'un homme avec lequel il était en relations d'affaires, un Cosaque du Don, de la secte des Molacains. Il fut agréé malgré ce surnom de « Toqué » qui était connu jusque dans l'Oural. Il ramena sa jeune femme chez lui en automne. Elle s'appelait Nathalie ; grande, avec de larges yeux et une longue natte rousse, elle était bien assortie au bel Ignat. Il y avait dans son amour

pour elle, en même temps que de la fierté, la tendresse passionnée de l'être robuste et bien portant.

Cependant, au bout de peu de temps, il commença à l'observer avec attention.

Le sourire paraissait rarement sur le \isage ovale, aux traits réguliers et sévères, de la jeune femme. Constamment, elle semblait absorbée dans de vagues pensées étrangères aux choses de la vie; ses grands yeux bleus, toujours froids et calmes, devenaient parfois sombres et farouches. Lorsqu'elle n'était pas prise par les soins du ménage, elle s'asseyait dans la plus grande chambre de la maison, près de la fenêtre, et restait là immobile, silencieuse, deux ou trois heures de suite.

Son visage était tourné vers la rue, mais son regard, profondément concentré, était indifférent à la vie et au mouvement du dehors; elle paraissait regarder au dedans d'elle-même.

Sa démarche aussi était étrange. Nathalie allait et venait dans les vastes pièces de la maison, lentement et avec précaution, comme si quelque chose d'invisible eût gêné la liberté de ses mouvements.

La maison était meublée avec un luxe criard et lourd; tout y brillait et dénotait une grande fortune. Lg Cosaque passait au milieu des bibelots de prix et des vitrines remplies d'argenterie, en s'effaçant craintivement, comme si elle eût redouté que ces objets ne la saisissent et ne l'étranglassent.

La vie tumultueuse d'une grande ville commerçante ne paraissait pas intéresser cette femme silencieuse et taciturne; et quand, parfois, elle sortait en voiture, avec son mari, ses yeux restaient constamment fixés

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sur le dos du cocher. Dans le monde, où elle allait sur la prière d'Ignat, elle conservait la même allure étrange. Lorsque des invités venaient chez elle, elle mettait tous ses soins à les recevoir convenablement; mais elle ne prenait aucun intérêt à leur conversation et ne marquait de préférence pour aucun d'eux. Seul le compagnon de son mari, Maïakin, intelligent et jovial, arrivait parfois à amener sur son visage un sourire, indécis comme une ombre.

Il disait en parlant d'elle :

— C'est une bûche... ce n'est pas une femme. Mais la vie est comme un brasier incandescent; nous flamberons tous. Cette Molacaine s'enflammera à son tour, attends, laisse-lui le temps. Alors, nous verrons bien en quelle fleur elle s'épanouira.

— Holà! petite cruche! plaisantait Ignat. A quoi songes-tu? Est-ce après ton village cosaque que tu t'ennuies.^ Il faut vivre plus gaiement.

Elle se taisait, et les regardait d'un air placide.

— Tu vas trop souvent à l'église. Attends un peu ! Tu as tout le temps de te faire pardonner tes péchés... Fais-en d'abord. Tu sais bien, quand on ne pèche pas, on ne fait pas pénitence, et, lorsqu'on ne fait pas pénitence, on n'obtient pas son salut... Tu devrais pécher pendant que tu es jeune encore. Allons faire un tour?...

— Je n'en ai pas envie...

Il s'asseyait auprès d'elle, l'enlaçait de ses bras, mais elle demeurait inerte et ne répondait que peu à ses caresses. Il cherchait alors son regard et lui demandait :

— TSathalie, pourquoi es-tu si triste? t'ennuies-tu avec moi?

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— Non, répondait-elle brièvement.

— Qu'est-ce donc? As-tu envie de revoir les liens ?

— Mais non, cela se passera...

— A quoi penses-tu?

— Je ne pense pas.

— Mais qu'est-ce alors?...

— C'est comme ça...

Une fois, il réussit à ol^tcnir une réponse plus longue :

— C'est dans le cœur que j'ai quelque chose... quelque chose... de vague... et dans les yeux aussi... Il me semble que tout ceci n'est pas réel...

Elle fit un geste de la main pour indiquer tout ce qui l'entourait : les meubles, les murs, tout. Ignat n'attacha pas d'importance à ses paroles, mais il lui répondit en riant :

— Quelle folie! Tout ici est vrai... tous les objets sont chers et solides. Mais si tu le désires, je brûlerai, je vendrai, je donnerai toutes ces choses et j'en achèterai d'autres. Voyons, veux-tu?

— A quoi bon ! répondit-elle tranquillement. Ignat ne pouvait comprendre que cette femme si

jeune, si fraîche, vécût ainsi comme endormie, ne désirant rien, n'allant nulle part, sauf à l'église, et évitant tout le monde.

Et il se prenait à la consoler.

— Attends un peu ! . . . tu auras un fils, et ta vie changera complètement. C'est parce que tu as trop peu de soucis que tu te chagrines ainsi; mais il t'en donnera du souci, lui!... tu auras bien un fils, n'est-ce pas?

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— Ce sera comme Dieu voudra!... répondit-elle, baissant la tête.

Mais bientôt son humeur commença à l'agacer.

— Allons! Molacaiue, qu'as-tu à faire cette tête? Tu marches, on dirait que c'est sur du verre... quand tu regardes, on croirait que tu as commis un crime. Eh! là, tu n'as de goût à rien, sotte!...

Un jour qu'Ignat était rentré à moitié ivre, il se mit à l'obséder de ses caresses. Comme elle les évitait, irrité, il s'écria :

— Nathalie, ne fais pas l'imbécile, prends garde! Elle se retourna vers lui et lui demanda avec calme :

— Et qu'arriverait-il donc?

A ces paroles, et devant le regard résolu de sa femme, Ignat devint furieux.

— Quoi ! clama-t-il en s'avançant vers elle.

— Est-ce que tu voudrais me frapper, par hasard? répondit-elle, sans bouger de place et sans baisser les yeux.

Ignal, habitué à ce que tout tremblât devant sa colère, trouva fou et humiliant de voir son calme.

— Attends... cria-t-il en levant le bras sur elle. Sans hâte, mais adroitement, elle esquiva le coup,

puis, le saisissant par le bras, elle le repoussa et, sans hausser la voix, lui dit :

— Si tu me touches, ne m'approche plus jamais ! Je ne le supporterai pas.

Ses grands yeux se rétrécirent et leur éclat pénétrant et aigu rendit à Ignat son sang-froid. Il comprit à l'expression de sa figure qu'elle aussi était un animal vigoureux et que, si telle était sa volonté, elle ne se laisserait plus approcher.

— Hou! hou! petite cruche ! grommela-t-il. Et il partit.

II venait de céder, mais il ne voulait pas que cela se répétât : il ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une femme, et surtout la sienne, ne pliât pas devant lui : cela l'aurait humilié. Il se rendit immédiatement compte que sa femme ne lui céderait plus jamais en rien, et qu'entre eux allait commencer une lutte opiniâtre pour la suprématie.

« C'est bon ! Voyons un peu qui sera le plus fort! » se disait-il le lendemain, en surveillant sa femme avec une curiosité sombre, et dans son âme s'allumait déjà un violent désir de commencer la lutte, pour jouir au plus tôt de son triomphe. Mais, quatre jours environ après cette scène. Nathalie annonça à son mari qu'elle était enceinte.

Ignat tressaillit de joie, la serra avec force dans ses bras et dit d'une voix sourde :

— Bravo, Nathalie, Nalacha... si c'est un fils! Si c'est un fils que tu mets au monde, je te couvrirai d'or. Que dis-je? En vérité, je serai ton esclave. Je le jure devant Dieu. Je me mettrai à tes pieds, et tu feras de moi ce qu'il te plaira.

— C'est en dehors de notre volonté, mais dans la maia de Dieu! fit-elle doucement et d'une voix persuasive.

— Oui, Dieu! s'écria Ignat avec amertume. Et il baissa tristement la tête.

x\ partir de ce moment, il soigna sa femme comme un petit enfant.

— Pourquoi t'assieds-lu auprès de la fenêtre.^ Prends garde, tu vas te refroidir le côté, tu tomberas

malade, lui disait-il avec un mélange de sévérité et de tendresse. Qu'as-tu à sauter ainsi dans les escaliers? Tu peux faire un faux pas... Mange davantage, voyons, mange pour deux, pour qu'il eu ait assez.. .

La grossesse rendait Nathalie ]j1us concentrée et plus silencieuse que de coutume. Elle paraissait entièrement repliée sur elle-même, comme absorbée par ce battement d'une nouvelle vie au-dessous de son cœur. Mais le sourire de ses lèvres devint plus distinct, et dans ses yeux brillait parfois une lueur nouvelle, faible et timide, telle la première clarté de l'aube.

Quand arriva enfin le moment de la délivrance, c'était le malin d'une journée d'automne, au premier cri qui échappa à sa femme, Ignal pâlit et voulut lui dire quelque chose, mais il fit seulement un geste de la main et sortit de la chambre à coucher dans laquelle sa femme se tordait en proie aux douleurs. Il descendit dans une petite chambre de l'étage inférieur qui avait servi de chapelle à sa mère. Là, il se fit apporter de l'eau-de-vie, s'assit d'un air sombre devant la table et commença à boire, tout en prêtant l'oreille aux bruits qui agitaient la maison et aux plaintes qui venaient d'en haut.

Dans un coin de la chambre, faiblement éclairée par la lumière cligaotante d'une veilleuse, on distinguait les visages des saints indifférents et noirs. Et ]à-liaut, c'était un bruit de pas qui traînaient sur le parquet, le roulement sur place de lourds objets qu'on remue, des tintements de vaisselle, tandis que du haut au bas de l'escalier couraient des servantes effarées... Tout se faisait avec hâte, et pourtant le temps passait

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lentement. L'oreille d'Ignat percevait des voix étouffées.

— II paraît qu'elle n'accouchera pas seule... il faudrait envoyer à l'église et faire ouvrir les portes du tabernacle.

Dans la chambre voisine de celle où se trouvait Ignat, entra tout à coup A^issouchka, une femme qu'il hébergeait par charité, et elle se mit à prier en chuchotant, mais pourtant assez haut :

— Seigneur Dieu!... qui as daigné descendre du ciel sur la terre et naître de la sainte Aierge... Toi qui connais la misère de notre être... Aie pitié de ta servante...

Et tout à coup, couvrant tous les autres bruits, retentissait un hurlement qui n'avait plus rien d'humain et remuait l'âme, ou bien un gémissement prolongé passait lentement à travers les chambres de la maison se perdant dans les coins, assombris déjà par le crépuscule. Ignat jetait des regards mornes aux images saintes, soupirait péniblement et pensait : <■< Est-il possible que ce soit encore une fille ? » Parfois, il se levait, demeurait inerte au milieu de la chambre et faisait silencieusement le signe de la croix, en s'inclinant très bas, devant les icônes, puis il revenait s'asseoir auprès de la table, buvait de l'caude-vie,-qui ne le grisait pas dans ces moments-là, et sommeillait. Il passa ainsi toute la soirée et toute la nuit et aussi la matinée du jour suivant jusqu'à midi. Enfin voici qu'accourt la sage-femme et, d'une voix perçante et joyeuse, elle lui crie de loin :

— Je te félicite, Ignat Matvéilch. C'est un fds.

— Tu' mens, dit-il sourdement.

— Et qu'as-tu donc, mon petit père?

ЗО THOMAS GOHDEIEir.

Aspirant alors l'air de toute la force de sa large poitrine, Ignat tomba lourdement à genoux et, d'une voix tremblante, il balbutia, les mains serrées contre sa poitrine :

— Dieu soit loué! Tu n'as donc pas voulu que ma race s'éteignît. Mes péchés ne resteront pas sans excuse devant loi. . . Merci, mon Dieu !

Et se relevant aussitôt, il se mit à donner des ordres à haute voix :

— Allons ! que l'on coure tout de suite à Saint- Nicolas chercher le prêtre. Dites bien que c'est Ignat Matvéilch qui le mande, u \cuillez venir, lui dirat-on, faire la prière à l'accouchée. »

A ce moment parut la femme de chambre, l'air inquiet :

— Ignat Matvéitch, dit-elle. Madame vous appelle, elle se sent mal...

— Quel mal? Gela se passera! grommelait-il joyeusement , les yeux brillants. Dis-lui que je viens de suite. Dis-lui qu'elle est une brave femme. Dis-lui : « Il va venir de suite, il cherche son cadeau, et il arrive. » Attends. Préparez à manger pour le pope... Envoyez chercher Maïakin.

D'une taille énorme, il paraissait avoir grandi encore; ivre de joie, il allait d'un coin à l'autre de la chambre, comme hébété; il souriait, se frottait les mains et, tout en jetant aux images saintes des regards attendris, il faisait des signes de croix, avec des gestes amples. . . Enlin, il pensa à se rendre auprès de sa femme.

Là, ce qui attira d'abord ses regards ce fut un petit corps rouge que la sage-femme lavait dans un bassin.

En l'apercevant, Ignat se dressa sur la pointe des pieds et, les mains derrière le dos, il s'approcha, marchant avec la plus grande précaution, la lèvre contractée dans une moue attendrie et ridicule. L'enfant geignait et se débattait dans l'eau, nu, faible, touchant et pitoyable.

— Eh! toi, tu sais... ne le serre pas trop fort. Tu sais bien qu'il n'a pas encore d'os! dit Ignat à la sage-femme d'un ton suppliant et bas.

Elle se mit à rire, ouvrant une bouche édentée, et faisant passer avec dextérité l'enfant d'une main à l'autre :

— Va plutôt auprès de ta femme...

Il se tourna docilement du côté du lit et demanda :

— Eh bien, Nathalie?..,

Puis s'approchant, il écarta le rideau, qui jetait une ombre sur le lit.

— Je ne survivrai pas..., gémit une voix enrouée.

Ignat se taisait, regardant fixement le visage de sa femme, noyé dans la blancheur des oreillers sur lesquels, pareils à des serpents morts, s'allongeaient les mèches sombres de ses cheveux.

Jaune, livide, avec des taches noires autour des yeux irfcnriensément ouverts, ce visage lui était inconnu .

Un pressentiment falal hii serra le cœur et en ralentit les joyeux battements.

— Ce n'est rien ; c'est toujours ainsi, dit-il doucement, se penchant pour embrasser sa femme.

Mais celle-ci continuait à gémir :

— Je ne survivrai pas...

Ses lèvres étaient grises, froides, et quand il en approcha les siennes, il comprit que la mort était déjà en elle.

— 0 Dieu ! murnnua-t-il épouvanté, sentant que la terreur lui serrait la gorge et l'empêchait de respirer, Nathalie !... Eh ! que devicndra-t-il ?... Mais il lui faut le sein! Que fais-tu?

Il faillit s'emporter contre elle. Autour de lui allait et venait la sage-femme; elle agitait en l'air l'enfant qui pleurait et elle lui parlait d'une voix caressante; mais Ignat n'entendait rien et ne pouvait détacher ses yeux de la face elTrayanle de sa femme. Ses lèvres remuaient, et il entendait des paroles lentes dont il ne pouvait saisir le sens. Assis sur le bord du lit, il disait, d'une voix sourde et timide :

— Pense donc, il ne peut se passer de toi ! C'est un tout petit enfant ! Tu dois te remonter, chasser ces pensées ! . . . Chasse-les 1 . . .

Il parlait, tout en comprenant que ses paroles étaient inutiles. Les larmes le irairnaicnt et il sentait dans sa poitrine quelque chose de lourd comme une pierre, et de froid comme un glaçon.

— Pardonne-moi... adieu .. soigne-le... prends garde... ne bois pas..., murmurait Nathalie dans un souffle.

Le prêtre vint et, lui couvrant le visage avec un voile béni, il commença à réciter, en soupirant, des paroles douces et suppliantes :

— « Seigneur, tout-puissant, toi qui guéris tous les maux, à cette pauvre femme qui vient d'accoucher, à ta servante Nathalie, envoie la guérison et relève-la de son lit de douleur, sur lequel elle repose. Selon la

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parole de David : Conçus dans le péché, nous sommes tous impurs devant toi. »

La voix du vieillard se tut. Son visage maigre était sévère et ses vêtements sentaient l'encens.

— « Préserve l'enfant né d'elle, de tout enfer, de tout malheur, de toute tempête... d'esprits malins le jour et la nuit... »

Ignat écoutait la prière et pleurait sans bruit. Ses larmes grosses et chaudes tombaient sur le bras nu de sa femme. Mais ce bras ne sentait probablement plus rien, car la peau n'avait même pas un frémissement.

La prière achevée, Nathalie perdit connaissance, et, le second jour, elle mourut, sans avoir rien dit de plus à personne ; elle mourut aussi silencieusement qu'elle avait vécu.

Après avoir fait de très belles funérailles à sa femme, Ignat baptisa son fils et l'appela Thomas. Le cœur serré, il se résigna à le placer dans la famille de son parrain, Maïakin, dont la femme venait également d'accoucher. Dans la barbe foncée et épaisse d'Ignat, la mort de sa femme sema plusieurs fds blancs, etdans le regard sombre de ses yeux apparut une nouvelle expression tendre, limpide et caressante.

Maïakin habitait une énorme bâtisse à deux étages, avec un grand jardin où de robustes et vieux tilleuls, étendaient orgueilleusement leurs ramures. D'épaisses branches voilaient d'une dentelle serrée et sombre les fenêtres de la maison, et le soleil ne perçait que difficilement ce rideau de ses rayons obliques et hésitants. Dans les chambres, petites, encombrées de toutes sortes de meubles et de grosses malles, il régnait toujours une obscurité triste et sévère.

La famille était très pieuse : une odeur d'encens, de cire et d'huile à veilleuse emplissait toute la maison. Des soupirs de pénitents, des bruits de prière flottaient dans l'air. Les rites s'accomplissaient avec une ponctualité rigoureuse, avec délices; c'est en eux que se concentrait toute la force d'ame de la maison. Dans cette atmosphère obscure et étouffante se mouvaient sans bruit des formes de femmes, toutes vêtues de

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noir, chaussées de feutre, ayant toujours sur la figure une expression contrlstée. La famille de Jacob Tarassovitch Maïakin se composait de lui, de sa femme, de leur fdle et de cinq parentes dont la plus jeune avait trente-quatre ans. Toutes ces personnes étaient également pieuses, impersonnelles et soumises à Antonia Ivanovna, la maîtresse de maison, une femme haute, maigre, avec un visage sombre et des yeux gris sévères, où brillait un regard impérieux et intelligent.

Maïakin avait aussi un fils, Taras ; mais son nom n'était jamais prononcé dans la famille. Les intimes savaient qu'à 1 âge de dix-neuf ans, Taras était allé faire ses études à Moscou, qu'il s'y était marié au bout de trois ans, contre le gré de son père, et que Jacob l'avait répudié. Depuis, Taras avait disparu complètement ; on disait qu'il avait été envoyé en Sibérie pour un délit quelconque.

Jacob Maïakin présentait un aspect très bizarre. Petit, maigre, sémillant, la barbe courte, d'un roux ardent, taillée en pointe, et de petits yeux verdàlres rusés qui semblaient dire à chacun : « Ne vous inquiétez pas; quoique je vous comprenne fort bien, si vous me laissez la paix, je consens à ne pas vous trahir. » Sa tèle avait une forme conique et était monstrueusement grande. Son front, sillonné de rides en tous sens, se fondait avec son crâne chauve, et on eût dit que cet homme possédait deux visages : le premier, que tout le monde pouvait voir, était sagace et plein d'intelligence, avec un énorme cartilage lui servant de nez; l'autre, mystérieux, sans yeux et sans bouche, composé uniquement de rides, derrière les-

quelles Maïakin semblait cacher une autre bouche et d'autres yeux. Il les cachait pour l'instant, mais on sentait qu'il vienJrait un moment où cette bouche et ces yeux apparaîtraient et lui donneraient une face toute nouvelle.

Maïakin possédait une fabrique de cordes et avait une boutique dans la ville, à proximité du port. Dans cette petite boutique, encombrée jusqu'au plafond de cordages, de câbles, de chanvre et d'étoupc, il y avait une cellule avec une porte vitrée qui grinçait. L'ameublement de la cellule se composait d'une grande table laide et d'un immense fauteuil en cuir, dans lequel Maïakin passait des journées entières, buvait sou thé et lisait toujours le même journal : les Nouvelles de Moscou, auquel il avait été abonné de tout temps. Il jouissait, parmi les marchands, d'une grande considération, passait pour un homme de tête. Il se plaisait d'ailleurs à faire ressortir l'ancienneté de sa race, disant d'une voix voilée : « Nous autres, Maïakin, nous étions marchands au temps de notre mère, la grande Catherine... donc, je suis un homme de pur sang ! »

C'est dans cette famille que le fils d'Ignat Gordeieff vécut jusqu'à l'âge de six ans. Dans sa sej^tième année, Thomas avait une grosse tête et une large poitrine : il paraissait plus âgé aussi bien à cause de sa taille qu'à cause de l'expression de ses yeux qui étaient très grands. Doux, silencieux et obstiné dans ses volontés enfantines, il s'amusait toute la journée avec les jouets de la fille de Maïakin, Lubov, sous la surveillance muette de l'une de ses parentes, une vieille fille grosse et grêlée, qu'on nommait, sans aucun motif,

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Bousia. Cette femme était un être silencieux et semblait toujours épouvantée ; avec les enfants mcmc, elle parlait à mi-voix et par monosyllabes. Elle connaissait une quantité de prières, mais ne racontait à Thomas aucun conte de fées.

Thomas vivait en bonne intelligence avec la fillette; mais, dès qu'elle le fâchait ou bien le taquinait, il pâlissait, ses narines se gonflaient, il écarquillait les yeux et la battait avec fureur. Elle se mettait à pleurer et courait se plaindre à sa mère; mais Antoinette aimait Thomas et prétait peu d'attention aux plaintes de sa fille, ce qui fortifiait encore l'amitié des deux enfants.

Les journées de Thomas étaient longues et monotones. Après s'être levé et débarbouillé, il se plaçait devant les icônes. Bousia marmottait d'interminables prières, que l'enfant répétait de son mieux. Puis venait l'heure du thé, et, avec le thé, on servait beaucoup de pelits pains et de gâteaux. Pendant la belle saison, les enfants descendaient dans un jardin spacieux et touffu, que terminait un ravin, dont le bord était toujours obscur. Ce ravin avait quelque chose de lugubre ; il en venait un air froid et humide. Comme on défendait aux enfants de s'approcher de cet endroit, ils en avaient conçu une grande terreur. En hiver, entre le thé et le déjeuner, les enfants jouaient dans la maison quand il gelait trop au dehors, ou bien ils allaient dans la cour et, là, ils s'amusaient à glisser sur une grande montagne de glace.

A midi, on dînait « à la russe », comme disait Maïakin. On mettait d'abord sur la table une grande soupière pleine de soupe aux choux, très grasse, où

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trempaient des croûtons de pain de seigle. On servait ensuite cette même soupe avec de la viande coupée en petits carrés. Puis, venait le ruti. cochon de lait, veau, ou bien encore des boyaux de porc farcis, de la viande hachée et du gruau. On continuait par de la soupe trempée avec du foie de volaille ou du vermicelle, et le repas se terminait par quelque entremets ou quelque pâtisserie. On buvait du kwass, fabriqué avec de la canneberge, du genièvre ou du pain. Antonia banovua en avait toujours de plusieurs espèces. Tous mangeaient en silence, poussant seulement, de temps à autre, des soupirs de fatigue; les deux enfants se servaient de la même écucUe ; les grandes personnes mangeaient ensemble dans une autre. On sortait de table abruti par un pareil repas : tous allaient se coucher, et pendant deux ou trois heures, on n'entendait plus dans la maison Maïakin que les ronflemeats et la respiration oppressée de gens endormis.

Au réveil, on prenait du thé; puis, on se remettait à table et on s'entretenait des nouvelles de la ville : du mariage du jour, de la conduite de celui-ci ou de celui-là, de ce qu'avaient dit ou fait le diacre, les chantres ou tel autre marchand de leurs amis...

Après le thé, Maïakin disait à sa femme : a Allons, la mère, donne-moi la Bible! » Le plus souvent, Jacob Tarrassovitch lisait le livre de Job. Des lunettes cerclées d'argent massif sur son grand nez de carnassier, il jetait un regard circulaire sur son auditoire, pour voir si chacun était à sa place. Ils étaient bien tous assis là où il avait coutume de les voir, et leurs visages exprimaient ce sentiment, qu'il connaissait si bien, d'une piété bornée et craintive.

THOMAS GORDEIKFF. 29

u // fut un homme qui habitait le pays de Hus... ь commençait Maïakin d'une voix éraillée.

Et Thomas, qui était assis auprès de Liouba, dans un coin de la chambre, sur le canapé, savait déjà tout de suite que son parrain allait se taire et passer sa main sur sa tète chauve. Il écoutait et se représentait cet homme du pa^'s de Hus. Cet homme était grand et nu, ses yeux étaient immenses comme ceux du Christ et des Images Saintes et sa voix résonnait comme une trompette en cuivre, pareille àcelle dont sonnent les soldats dans les camps. Cet homme grandissait d'instant en instant; lorsqu'il atteignait le ciel, il plongeait ses mains sombres dans les nuages et les déchirait en criant d'une voix terrible : Pourquoi a-t-on donné la lumière à l'homme, dont le chemin est fermé et que Dieu a entouré de ténèbres ? La peur commençait à gagner Thomas et il tressaillait ; le sommeil l'abandonnait tout à fait et il entendait la voix de son parrain qui disait avec un fm sourire et en tiraillant sa barbiche :

— Voyez quel audacieux!

Thomas savait que ces paroles s'adressaient à l'homme de Hus, et le sourire du parrain calmait l'enfant. Il ne brisera pas le ciel, il ne le mettra pas en lambeaux, cet homme, avec ses terribles mains !... Et Thomas revoit l'homme — il est assis à terre, son corps est recouvert de vers et de croûtes poussiéreuses, la peau suppure... Mais il est devenu petit et pitoyable; ce n'est plus qu'un mendiant semblable à ceux qui se trouvent sur les parvis des églises. Le voilà qui dit : Qu'est l'homme né de la femme, pour qu'il soit pur et juste'}

— C'est à Dieu qu'il parle! expliquait suggestivement Maïakin. « Comment, dit-il, puis-je être juste, puisque je suis chair? » Hein? Cette question à Dieu!...

Et le lecteur regarde d'un air triomphant et interrogateur les femmes qui l'écoutent.

— lia été jugé digne... le Saint... répondent-elles en soupirant.

Jacob Maïakin se prend alors h ricaner et dit :

— Imbéciles !... Allez plulùt coucher les enfants... Ignat venait tous les jours chez les Maïakin. Il

apportait des jouets à son fils, le prenait et le serrait dans ses bras; mais parfois il lui disait avec inquiétude et avec un mécontentement mal caché :

— Qu'as-tu à être aussi renfrogné?... Hou! hou! pourquoi ris-tu si peu ?

Et il se plaignait à son vieil ami :

— J'ai peur ! pourvu que Thomas ne suive pas les traces de sa mère!... Ses yeux ne sont pas gais non plus...

— C'est trop tôt pour te tourmenter, disait en souriant Maïakin.

Lui aussi aimait son filleul, et, un jour qu'Ignat lui annonça qu'il allait reprendre Thomas, Maïakin en fut très sincèrement chagriné.

— Laisse-le, fît-il, vois donc... le gamin s'est habitué à nous; le voilà qui pleure...

— Il se consolera... ce n'est pas pour toi que j'ai fait un fils. Chez vous, l'air est pesant ! c'est triste, on se croirait dans un ermitage de la secte des anciens croyants. C'est malsain pour l'enfant; et moi non plus, je ne suis pas bien gai sans lui. Je reviens à la

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maison — c'est vide. Je voudrais ne rien voir. Je ne puis pourtant vivre chez vous à cause de lui. Je ne suis pas pour lui... c'est lui qui est pour moi. C'est ainsi. D'ailleurs, j'ai ma sœur à présent; Anlhéise est arrivée : il ne mancpiera pas de soins.

Et le gamin fut ramené dans la maison paternelle. Là, il fut reçu par une drôle de vieille, avec un long nez crochu et une grande houche édentée. Grande, voûtée, habillée d'une robe grise, les cheveux gris recouverts d'une coiffe de soie noire, elle ne plut pas à l'enfant, au premier abord, et l'effraya même. Mais, quand il l'eut bien examinée, qu'il distingua dans son visage ridé des yeux noirs qui lui souriaient affectueusement, il se jeta tout de suite la tète dans ses genoux avec une confiance enfantine.

— Mon triste orphelin ! disait-elle d'une voix veloutée qui résonnait pour lui comme une douce musique.

Et elle lui passait tendrement la main sur le visage.

— Voyez comme il se blottit, mon cher petit enfant aimé !

Il y avait quelque chose de particulièrement doux et de tendre dans ses caresses , quelque chose de tout nouveau pour Thomas, et il regardait dans les yeux de la vieille femme avec curiosité et attente. Cette vieille l'introduisit dans un monde qui lui avait été jusqu'à ce jour tout à fait inconnu. Dès le premier soir, après l'avoir couché... elle s'assit à côté de lui et, se penchant sur l'enfant, lui demanda :

— Faut-il te raconter une histoire, mon petit Thomas?

Et, depuis ce jour-là, Thomas s'endormait chaque

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soir, bercé par la voix harmonieuse do la vieille, qui lui dépeignait un monde féerique. Des héros qui terrassaient des monstres, de sages princesses, des pauvres d'esprit qui se trouvaient être les plus sensés, toute une foule de nouveaux et merveilleux personnages passaient devant l'imaginaLion de l'enfant, et son ame saisissait avec avidilé la saine beauté des créations populaires.

Les trésors de mémoire et de fantaisie de celle vieille était inépuisables, et elle lui apparaissait souvent dans le demi-sommeil, tantôt pareille à la sorcière du conte, mais une bonne et chrre sorcière, tantôt semblable à la très belle Vasilisa la sage. Ouvrant de larges yeux, retenant sa respiration, le petit fixait l'obscurité de la nuit qui emplissait la chambre, et tremblait dans la lueur de la veilleuse, allumée devant les images saintes. Thomas peujilait la nuit des merveilleux tableaux de la vie féerique. De silencieuses et vivantes ombres couraient le long des murs et du plancher ; le petit garçon avait peur et pourtant il aimait à suivre l'existence de ces chimères, qu'il savait pouvoir détruire instantanément d'un mouvement de ses cils.

Quelque chose de nouveau apparut, dans ses yeux sombres, de plus enfantin, de plus naïf et de moins sérieux. La solitude et l'obscurité avaient fait naître en lui des préoccupations craintives. Il vivait dans l'attente de quelque chose de mystérieux et ce sentiment l'agitait et tenait sa curiosité en éveil. Cette curiosité le poussait à aller dans les coins les plus obscurs, voir ce qui se cachait sous le voile épais des ténèbres. Il y allait, ne trouvait rien, mais ne perdait pas la foi, ni l'espoir de trouver,

"Г по M л s г. (1 ni) к I Е I- F .

Il craignait son père et le respectait... La taille énorme d'Ignat, sa voix de trompe bruyante, sa face barbue, l'épais bonnet de sa chevelure grise, ses mains puissantes et l'éclat de ses yeux, tout cela donnait à Ignat une ressemblance avec les brigands des contes de fées. Thomas tressaillait lorsqu'il entendait sa voix ou bien ses pas lourds et assurés; mais, quand son père le prenait sur ses genoux, lui souriait d'un air caressant, lorsque sa voix sonore lui disait quelque chose de tendre ou bien encore quand il le faisait sauter très haut sur les larges paumes de ses mains, la terreur de l'enfant disparaissait complètement.

Un jour, — il était dans sa huitième année, — il demanda à son père, qui rentrait d'un long voyage :

— Mon père, d'où viens-tu.»^

— J'ai été sur la Volga...

— Tu as fais du brigandage ? lui demanda doucement Thomas.

— Quoi?... fit avec surprise Ignat.

Et ses sourcils se contractèrent.

— Mais, tu es un brigand, mon père? Je le sais bien... disait Thomas, en clignant malicieusement des yeux, enchanté d'avoir pénétré aussi facilement la vie de son père, pour lui si mystérieuse.

— Je suis un marchand, répliqua sévèrement Ignat. Mais, après réflexion, il sourit doucement et ajouta :

— Et toi, tu es un petit nigaud. Je vends du blé, je travaille avec des bateaux... Tu as bien vul'JS'rmaÀ;? Eh bien, c'est mon bateau, et aussi le tien...

— Il est trop grand... dit Thomas avec un soupir.

— Alors, je vais t'en acheter un petit pendant que lu es encore petit, n'est-^ce pas ?

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