‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 2 sur 8 · THOMAS Г. ОИШЛЕГГ · texte numérisé non relu

THOMAS Г. ОИШЛЕГГ

— Bien I fit Thomas.

Et après avoir rcflcclii un instant en silence, il continua lentement et comme à regret :

— Et moi qui croyais que, toi aussi, tu étais un brigand?... ou un géant .i^

— Je suis un rnarcliancl, te dis-je ! répéta Ignat d'un ton persuasif.

Et dans le regard qu'il jeta sur le visage désenchanté de son fils, se lisait ime expression de mécontentement, presque de crainte.

— Comme le père Théodore, le marchand de gâteaux ? demanda Thomas, après une seconde de réflexion.

— Voilà, c'est ça... seulement, plus riche ; j'ai plus d'argent que Théodore.

— Beaucoup d'argent ?

— Eh! on peut en avoir davantage...

— Combien en as-tu de tonneaux ?

— De quoi ? .

— D'argent I

— Petite bête ! est-ce qu'on compte l'argent par tonneaux I^

— Et comment donc ? s'écria Thomas avec vivacité.

Et, fixant son père, il se mit à lui parler très vite :

— Voilà qu'il arriva dans une ville, le brigand Maximkaet, qui prit à un homme très riche douze tonneaux pleins d'argent de toutes espèces de monnaie... Puis, il pilla une église, et il coupa un homme en deux avec son sabre, puis, il le jeta du haut du clocher... mais lui, cet homme, se mit à sonner le tocsin...

— Est-ce que c'est ta tante qui t'a raconté ça ? lui demanda Ignat, admirant l'animation de son fils.^

— C'est elle, et pourquoi?

— Pour rien, dit en riant Ignat. \oilà pourquoi tu as promu ton père au rang de brigand...

— Mais peut-être que tu l'as été autrefois.^ reprit Thomas, revenant à son thème favori.

Et l'on pouvait voir à son expression qu'il mourait d'envie de recevoir une réponse affirmative.

— Je ne l'ai jamais été... laisse donc cela.

— Tu ne l'as pas été ?

— Puisque je te dis non. Que tu es drôle... Est-ce donc si beau que ça d'être un brigand ? Ce sont tous des pécheurs, ces brigands. Ils ne croient pas eu Dieu... et pillent les églises... tout le monde les maudit, vois donc dans les églises... Oui, mais ce n'est pas tout ça, mon petit — il est temps de travailler. Il est temps, tu vas avoir bientôt neuf ans... Nous allons commencer, avec l'aide de Dieu. Tu apprendras tout l'hiver, et, au printemps, je t'emmènerai faire un voyage avec moi, sur la Volga.

— J'irai au collège? demanda timidement Thomas,

— Tu commenceras par travailler un peu avec ta j tante, à la maison.

' Et bientôt l'enfant s'installait, dès le matin, devant la table d'études, et, le doigt sur l'alphabet slave, il n'pctait après sa tante : « A. B. \ . ч Quand on arriva .iu\ syllabes :« Bra, Л'^га, Cra, Dra », l'enfant ne pouv;iit s'empêcher de rire en les prononçant. Thomas Taisait tout cela sans difficulté, presque sans clfort, cl bientôt il se mit à lire couramment.

— C'est ça, mon petit, c'est ça, c'est très bien,

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mon petit Thomas, lui disait d'une voix émue sa tante, enchantée de voir ses progrès.

— Bravo! Thomas, disait sérieusement Ignat, lorsqu'on lui parlait des progrès de son fils. Nous allons ce printemps à Astrakan pour chercher du poisson, et tu entreras au collège dès l'automne.

La vie de l'enfant se poursuivait ainsi, régulière et sans secousses. La tante, étant son professeur, devenait une camarade pour lui aux heures des jeux. Liouba Maïakin venait parfois. En leur compagnie, la vieille se transformait et retrouvait la gaieté de l'enfance. On jouait à cache-cache ou à colin-maillard. Les enfants étaient dans le ravissement en voyant Anlhéise, les yeux bandés, les bras étendus, s'avancer dans la chambre avec mille précautions, et se cogner malgré tout aux chaises et aux tables. Le même ravissement les tenait lorsqu'elle les cherchait dans les coins les plus reculés en marmottant :

— Ah! les coquins... ali ! les brigands!... où se sont-ils fourrés ?

Et le soleil éclairait de ses rayons joyeux et amis ce vieux corps usé, qui avait su garder une ûme jeune ; il souriait à cette vieille vie qui embellissait dans la mesure de ses forces et de ses moyens le chemin où s'avançaient ces deux jeunes vies...

Ignat partait de grand matin pour la Bourse, il ne rentrait parfois que le soir. Il allait alors à l'hôtel de Ville, faisait des visites ou d'autres courses. Il lui arrivait de rentrer gris.

Les premiers temps, Thomas le fuyait, quand il le voyait dans cet état, et il se cachait ; puis il s'y habitua et finit même par trouver que son père ivre était

meilleur, plus caressant, plus simple qu'à jeun, et légèrement ridicule.

Lorsque son père rentrait ainsi la nuit, l'enfant était toujours réveillé par de véritables éclats de trompe :

— Anthéise, ma sœur, laisse-moi approcher de mon fils, de mon héritier ! laisse-moi approcher !

Et la tante essayait de le calmer, d'une voix chargée de reproches et de larmes :

— Allons ! allons! va te coucher, espèce de brute! S'il est permis de se griser comme ça? Tu as pourtant des cheveux blancs...

— Anthéise, est-ce que je puis voir mon fils ? Ne serait-ce que d'un œil?

— Je voudrais bien que ton ivrognerie te les fasse crever tous les deux...

Thomas savait bien que sa tante ne laisserait pas son père entrer chez lui, et il se rendormait au bruit de leurs voix.

Mais, lorsque Ignat rentrait ivre dans la journée, de ses énormes pattes, il saisissait son fds avec un rire béat d'ivrogne ; il le portait à travers toutes les chambres en lui demandant :

— Thomas, que désires-tu? Parle... Des bonbons? Des joujoux? Il faut que tu saches qu'il n'y a rien au monde que je ne puisse t'acheter. У(\\ un million de roubles. Ha! ha! ha!... Et j'en aurai bien plus. As-tu compris? Tout est à toi. Иа! ha! ha!

Et, brusquement, sa joie s'éteignait comme une bougie qu'un coup de vent souffle. Sa face d'ivrogne tressaillait, ses yeux rouges se remplissaient de larmes et ses lèvres esquissaient un sourire craintif et abattu.

— Anlhéisel... s'il venait à mourir... que deviendrais-je, alors !

Et, à cette pensée, il entrait en fureur.

— Je brûlerais tout! criait-il, les yeux hagards dirigés vers quelque coin obscur de la chambre. Je détruirais tout ! Je ferais tout sauter !

— En voilà assez, tcte de brute ! Tu vas épouvanter cet enfant; tu as donc envie qu'il tombe malade? lui disait Anthéise.

Et cela suffisait pour que Ignat disparût en marmottant :

— Allons, allons, allons ! Je m'en vais, je m'en vais, je m'en vais! Tu n'as pas besoin de crier; ne l'efTraye pas...

Si, par hasard, Thomas était malade, son père plantait là toutes ses alTaires et ne bougeait plus de la maison, fatiguant sa sœur et son fils de questions et de conseils stupides. Sombre, les yeux remplis de terreur, la tête perdue, il allait et venait dans la maison, qu'il remplissait de ses gémissements.

— Tu offenses le bon Dieu ! disait Anthéise. Prends garde, tes murmures arriveront jusqu'au Seigneur et il te punira de tes plaintes.

— Ah! ma sœur, soupirait Ignat. Tu dois comprendre que, s'il lui arrivait quelque chose, ma vie serait perdue ! Pourquoi aurais-je vécu ? Qui le saura jamais !

De telles scènes et les brusques changements d'humeur de son père avaient effrayé tout d'abord l'enfant ; mais bientôt il s'y habitua et, lorsqu'il voyait par la fenêtre, son père sortir péniblement du traîneau, il disait avec indifférence :

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— Tante, voilà mon père qui rentre encore une fois ivre.

Le printemps arriva, et Ignat tint sa promesse. Il prit l'enfant avec lui à bord d'un de ses bateaux, et alors commença pour Thomas une vie difTércnte, riche en impressions nouvelles.

h'Ermak, beau et puissant, descend rapidement le fleuve; c'est le remorqueur du marchand Gordeieff et, des deux côtés, les rives de la Volga, imposante et superbe, semblent s'avancer lentement à sa rencontre.

La rive gauche, inondée de soleil, s'étend à perte de vue, pareille à un tapis de verdure ; tandis que la rive droite élève vers le ciel ses cimes recouvertes d'immenses forêts, immobiles dans une paix austère.

Entre elles serpente majestueusement le large fleuve; il roule en silence, solennellement et sans hâte, ses eaux inconscientes de leur force irrésistible. D'un côté, les bords escarpés se reflètent en de sombres tableaux, pendant que, de l'autre, brillent, comme une merveilleuse parure, l'or des plages de sable et le velours des vertes prairies .

De-ci, de-là, sur la montagne et dans la vallée, on aperçoit des habitations. Sous les rayons ardents du soleil, les vitres des maisons et les toits de chaume jettent des notes éclatantes dans la verdure des arbres, et les croix des églises scintillent, tandis que tournent paresseusement les ailes grises des moulins, et qu'au loin une cheminée d'usine déroule dans l'air calme les spirales noires de sa fumée épaisse. Un groupe bariolé d'enfants vêtus de chemises blanches, rouges ou bleues, suivent le long du bord et accompagnent la

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mai-chc du bateau. Celui-ci troul)lc la sérénité du lliHivc de ses roues puissantes, et les vagues joyeuses viennent jusqu'au bord et meurent sur les pieds des enfants.

D'autres enfants sont montés dans une frêle embarcation et se hâtent à force de rames vers le milieu du fleuve pour être ballottés dans le sillage du remorqueur. Parfois, on aperçoit dans les parties inondées, les cimes des arbres émergeant de l'eau, isolées, semblables à des îlots. Une chanson plaintive arrive de loin comme un long soupir.

Л oici que le bateau dépasse un chapelet de radeaux et les éclabousse de ses remous. Les poutres flollautcs sont ballottées avec violence ; les mariniers, en chemises bleues, titubent, regardent le bateau en riant et crient quelque chose qu'on ne comprend pas. Le superbe Ermak longe le bord delà rivière; sa charge, qui consiste en planches sciées, brille comme de l'or au soleil et se reflète vaguement dans les eau.v troublées par la pr intanière fonte des neiges.

Maintenant, c'est un bateau de passagers que l'on croise. Le bateau silllc et l'écho strident du sifflet s'égare dans la forêt, dans les crevasses du rivage escarpé et s'y perd. Au milieu du fleuve, les deux remous se heurtent; ils se brisent aux flancs des bateaux et ceux-ci oscillent doucement. Sur le versant en pente douce s'étalent à présent les verts tapis des semailles d'automne, les bandes rousses de la terre en friche et les bandes noires des terres labourées, prêles à recevoir le blé. Dans l'air, les oiseaux tourbillonnent comme de petits points noirs et se détachent nettement sur le bleu pur du ciel. On aperçoit, dans le

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lointain, un troupeau minuscule, semblable à un jouel, avec la silhouette du berger appuyé sur son bâton et regardant la rivière.

Partout le miroitement de l'eau, partout l'espace et la liberté, l'aspect enchanteur des vertes prairies, et la pureté d'un ciel bleu et caressant. Dans les remous du fleuve on devine une force cachée. Le soleil éclaire tout de ses rayons généreux, l'air est saturé de l'odeur pénétrante des pins et des jeunes pousses. Et les rives viennent toujours au-devant de VErmak et découvrent sans cesse de nouveaux tableaux dont la beauté est une caresse pour les yeux et pour l'âme. Tout ici porte un cachet de nonchalance : tout, la nature et les hommes vivent gauchement, paresseusement, mais cette paresse même a une grâce originale et l'on dirait qu'elle cache une force immense ; une force invincible, mais inconsciente, qui ne s'est pas créé de désirs bien nets, ni de but défini. Et cette somnolence de la vie jette une ombre de tristesse sur ces espaces grandioses. Une patience résignée, l'attente silencieuse de quelque événement nouveau et vivifiant se devine partout, môme dans le cri du coucou que le vent apporte de la berge jusqu'au milieu de la rivière. Les chansons tristes semblent implorer du secours... Et, par moments, on y sent vibrer l'énergie du désespoir. . . A. ce? chansons, la rivière répond par de profonds soupirs et les cimes des arbres se balancent mélancoliquement.

Thomas se tenait des journées entières sur la passerelle, à côté de son père. Sans mot dire, les yeux largement ouverts, il regardait le panorama mouvant des rives et il lui semblait qu'il marchait sur un large

sentier d'argent, dans un de ces merveilleux royaumes qu habitaient les sorcier? et les géants de ses chers contes. Parfois, il interrogeait son père sur ce qu'il avait vu. Ignat lui répondait volontiers, et avec force détails, mais ses réponses ne satisfaisaient pas l'enfant : il n'y trouvait rien d'intéressant, ni qui fut à sa porlée ; il n'y trouvait surtout pas ce qu'il y cherchait.

Un jour, il dit en soupirant :

— La lanle Anthéise sait mieux que toi,

— Que sait-elle mieux? demanda Ignat en souriant.

— Tout!... lui répliqua le petit garçon d'un ton convaincu.

Les pays enchantés ne se présentaient pas. En revanche, on voyait souvent, le long de la rivière, des villes tout pareilles à celle qu'habitait Thomas. Les unes étaient plus grandes, les autres plus petites, mais les hommes, les maisons, les églises, tout y était semblable à ce qu'il avait \u dans sa ville natale. Thomas les visitait eu compagnie de son père et demeurait mécontent; il revenait sur le bateau fatigué et morose.

— Demain, nous arriverons à Astrakan ! dit, un jour, Ignat.

— Est-elle pareille aux autres villes ?

— Mais, certes... et comment serait-elle?

— Et qu'y a-t-il après ?

— La mer... cela s'appelle la mer Caspienne.

— Et qu'y a-t-il dedans?

— Des poissons, farceur! que peut-il y avoir dans l'eau?

— La ville deKitej, tu le sais bien, est bâtie sous l'eau !

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— Ça... c'est autre chose!... C'est Kitcj. Elle n'est habitée que par des justes...

— Et dans la mer, dis, il n'y a donc pas de villes habitées par des justes ?

— Il n'y en a pas, dit Ignat.

Et, après un moment de silence, il ajouta :

— L'eau de mer est salée : on ne peut pas la boire...

— Et après la mer, c'est encore la terre?

— Mais bien sûr, la mer a des bords. Elle est comme une cuvette...

— Et encore des villes .i^

— Et oui, des villes... que crois-lu donc? Seulement ce n'est plus notre terre, c'est la terre persane... Tu as vu des Persans à la foire ! Tu sais bien, cette femme qui marmottait : « Des pistaches, des bonbons ! . . . »

— Oui, j'ai vu... répondit Thomas.

Et il redevint songeur.

Puis un jour, il demanda à son père :

— Y a-t-il encore beaucoup de terre ?

— Oh ! mon ami, il y en a beaucoup ! Si on devait aller à pied, en dix ans, on n'en ferait pas le tour.

Et longtemps Ignat parla à son fds des dimensions de la terre. Enfin il lui dit :

— Malgré tout, on ne sait pas encore combien il y en a et où en est la fin...

— Et tout y est pareil ?

— Que veux-tu dire?

— Les villes et tout, enfin...

— Bien sûr! les villes sont .toujours des villes: il y a des maisons, des rues... bref tout ce qu'il faut.

Vl THOMAS t'.Oli DE I El- Г .

Après plusieurs conversations de ce ycnre, l'en l'a ni cessa de regarder au loin de ce regard si fixe et si curieux de ses yeux noirs.

Il était très aimé à bord et lui-même aimait tous ces braves gens, brunis par le soleil et le vent, qui plaisantaient si gaiement avec lui. Ils lui confectionnaient toute espèce d'engins de pcche, faisaient des bateaux avec des écorces d'arbres, s'amusaient avec lui, le promenaient dans une barque pendant les escales, lorsque Ignal se rendait en ville pour ses affaires. Le petit entendait souvent récriminer contre son père, mais il n'y faisait pas attention et ne lui rapportait jamais ce qu'il avait entendu. Mais une fois, à Astrakan, tandis que l'on chargeait du bois de chauffage, Thomas entendit la voix de Petrovilch, le mécanicien :

— Il a donc donné l'ordre de charger tout ce bois? Le diable d'homme! L'insensé! Il charge son bateau jusqu'au ponl et ensuite il crie qu'on abîme la machine... qu'on y verse trop d'huile...

La voix du vieux timonier, morose, répondit :

— Tout cela provient de son extrême avarice : le bois est moins cher ici, voilà qu'il s'empresse!... Il est avide, satan !

— Oh ! oui, quel...

Ce mot répété à plusieurs reprises se grava dans la mémoire de l'enfant et, le soir, à souper, il demanda à brûle-pourpoint à son père :

— Mon père?

— Quoi ?

— Tu es avare.

Questionné par son père, il lui répéta la conversation entre le timonier et le mécanicien.

Le visage d'Ignat s'assombrit et ses yeux lancèrent des éclairs.

— Ah! c'est ainsi... prononça-t-il en secouant la tête. Eh bien, toi, tu sais, ne les écoute pas. Tu es leur maître, ils sont tes serviteurs, rappelle-toi cela. Ils ne sont pas une société pour toi. Tourne donc moins autour d'eux. S'il nous prend l'envie à tous deux, nous pouvons les jeter tous, jusqu'au dernier, sur le premier rivage venu... ils ne valent pas cher ! et on en trouve partout, autant que des chiens. As-tu compris? Ils peuvent dire bien du mal de moi... Ils le font parce que je suis leur maître souverain. Toute l'affaire est là : je suis un chanceux et un riche, et le riche a toujours des ennemis : celui qui est heureux est l'ennemi de tout le monde...

Deu\ jours après, on vit à bord un nouveau mécanicien et un nouveau timonier.

— Où donc est Jacques ? demanda le petit .

— Je l'ai congédié... chassé!

— Ah! pour cela? devina Thomas.

— Justement...

— Et Petrovitch aussi?

— Aussi.

Thomas fut enchanté en voj'ant que l'on pouvait si rapidement changer le personnel du bateau.

Il sourit à son père et, descendant sur le pont, il s'approcha d'un matelot occupé, assis par terre, à détordre un bout de câble pour en faire un faubert.

— L'homme de barre est nouveau, dit Thomas.

— Nous le savons... Bonjour, Thomas Ignatitch. As-tu fait un bon somme?

— Le mécanicien est nouveau aussi...

Д() THOMAS GOR DE lEFF.

— Le mécanicien aussi!... Tu regrettes Petro\itcli:'

— Non...

— Allons donc! Il était si bon pour toi...

— El pourquoi disait-il du mal de papa P

— Oh ! là ! Il en disait donc.^

— Mais oui, je l'ai entendu moi-même.

— Hum ! ton père a donc entendu aussi, lui?

— Mais non, c'est moi qui le lui ai dit.

— Toi!... voilà, scanda le matelot.

Et il se tut, reprenant son travail.

— Et papa m'a dit : « Tu es le maître ici, tu peux les chasser tous, si tu veux ! »

— Voilà!... quelle affaire! dit le matelot, regardant du coin de l'œil le petit qui s'animait en parlant de sa toute-puissance.

A partir de ce jour, Thomas put observer que les hommes de l'équipage le traitaient tout autrement qu'auparavant. Les uns étaient devenus plus aimables et même obséquieux ; les autres ne lui adressaient plus la parole et, quand ils lui parlaient, c'était en rechignant et désagréablement.

Thomas aimait à voir laver le pont : les pantalons remontés jusqu'aux genoux, et parfois même enlevés, les matelots couraient adroitement, armés de brosses et de balais jetant des seaux d'eau, s'en éclaboussant les uns les autres, riant, criant, tombant; l'eau ruisselait de tous côtés et le tumulte joyeux des hommes se mêlait à ce bruissement.

Sa présence ne gênait pas du tout les matelots, dans ce travail facile et amusant, et il y prenait luimême une part active, les inondant d'eau puis se sauvant à toutes jambes devant leurs menaces de lui

en jeter. Depuis le renvoi de Jacob et de Petrovitch, il sentit bien qu'il gênait tout le monde; personne ne voulait plus s'amuser avec lui et c'était sans plaisir qu'on le voyait venir.

Etonné et attristé, il quitta le pont et monta sur la passerelle. Il s'assit et se mit à regarder l'azur de l'horizon bleu et la ligne crénelée de la forêt qui s'en détachait. En bas, sur le pont, on continuait à se lancer gaiement de l'eau et à rire...

Il avait un vif désir de se mêler à l'équipage, mais un sentiment confus le retenait. Il se rappelait les paroles de son père: « Evite-les, tu es leur maître ».

Alors l'envie lui vint de crier quelque chose à ces matelots, quelque chose de violent, en maître, comme faisait son père. Il réfléchit longtemps à ce qu'il pourrait bien leur dire, mais il ne trouva rien...

Deux ou trois jours se passèrent encore, et il finit par comprendre que l'équipage ne l'aimait plus.

A partir de ce moment, il commença à s'ennuyer sur le bateau, et l'image de la bonne et tendre tante Anthéise, avec ses contes et son rire sonore et plein qui lui réchauffait l'âme, se détacha du brouillard de ses nouvelles impressions. Il viл-a^t encore dans le monde des fées, mais la main impitoyable et jalouse du destin arrachait déjà la toile fine au travers de laquelle l'enfant regardait tout autour de lui...

L'affaire du mécanicien attira son attention sur ce qui l'environnait. Ses yeux devinrent plus perçants, sa conscience s'éveiha et, dans les questions qu'il posait à son père, se devinait le désir de savoir quels sont les fils et les ressorts qui font agir les hommes.

Un jour, il fut témoin de la scène suivante : des

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matelots portaient du bois, et l'un d'eux, qui s'appelait Ephime, un garçon gai et fort, traversant le pont avec sa charge, dit d'une voix haute et irritée :

— C'est honteux! Je ne me suis pas engagé à porter du bois... Je suis un matelot, c'est clair... mais porter du bois? non, merci! Cela s'appelle m'enlever une peau que je n'ai pas vendue. C'est malhonnête! Il n'a pas son pareil pour sucer le sang du pauvre monde !

L'enfant écoutait ces paroles et savait qu'on parlait de son père ; mais il voyait aussi qu'Ephime, tout en maugréant, portait une charge plus lourde que tous les autres et qu'il avançait plus vile aussi. Personne ne répondait à ses murmures, et même son compagnon de travail se taisait, protestant seulement contre le zèle avec lequel Ephime chargeait le bois.

— En voilà assez ! grommela-t-il. Je ne suis pas un mulet.

— Tais-toi, tu es attaché, tu ne dois pas ruer! Et lorsqu'on te saignerait à blanc, tu devrais te taire... que dirais-tu?

Ignat apparut brusquement devant eux et leur dit rudement :

— De quoi parlez-vous?

— Je dis ce que je sais, répondit Ephime d'une voix hésitante. Il n'était pas convenu qu'on n'oserait pas parler ! . . .

— Et de qui pailais-tu donc, qu'on vous suçait le sang? demanda Ignat tout en caressant sa barbe.

Le matelot comprit qu'il était pris, et, voyant qu'il n'y avait pas moyen d'échapper, il jeta le mor-

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ceau de bois qu'il tenait, essuya ses mains sur son pantalon et regarda Ignat droit dans les yeux.

— N'est-ce pas la vérité? Ne suces-tu pas notre sang?

— Moi!

— Oui, toi!

Thomas vit son père lever la main... puis on entendit un bruit sourd, et le matelot roula lourdement sur les bûches. Il se releva tout de suite et se remit silencieusement à son travail. Des gouttes de sang tombaient, de son visage meurtri, sur l'écorce blanche des bouleaux. Il essuyait le sang du revers de sa manche, le regardait et soupirait sans dire un mot. Quand il passa devant Thomas, deux grosses larmes tremblaient au bord de ses cils et l'enfant les vit...

A dîner, Thomas était soucieux, et jetait à son père des regards craintifs.

— Pourquoi fais-tu cette figure? lui demanda Ignat amicalement.

— Pour rien...

— As-tu mal ?

— Non.

— Bon!... mais lu sais, il faut le dire, si tu ne vas pas bien . . .

— Tu es très fort... prononça l'enfant.

— Moi? mais... assez. Le bon Dieu m'a bien partagé.

— Quel coup tu lui as asséné tout à l'heure! s'écria l'enfant, baissant la tête.

Ignat portait une bouchée de caviar et de pain à ses lèvres; il s'arrêta net, surpris par l'exclamation de son fils, regarda attentivement sa petite lête penchée, et lui demanda : -

— C'est d'Ephime que tu parles?

— ^lais oui..., jusqu'au sang; il a pleuré après..., continuait l'enfant à mi-voix.

— Hum 1 grommela Ignat en se remettant à manger, lu le plains?

— Cela m'a fait de la peine ! prononça Thomas avec des larmes dans la voix.

— Ah! voyez- vous ça? dit Ignat.

Puis, après un moment de silence, il se versa un petit verre d'eau-de-vie et reprit sévèrement :

— Il ne mérite pas d'être plaint. Il criait pour rien, il n'a eu que ce qu'il a mérité... Je le connais, va : c'est un brave garçon, travailleur, vigoureux et pas béte. Mais il n'a pas de réflexions à faire : je suis le maître, il n'appartient qu'à moi de parler. Ce n'est pas si sim])le que ça, d'être le patron... Et d'ailleurs. il n'en mourra pas; il n'en sera que plus intelligent.. Voilà... Eh! Thomas! tu n'es qu'un enfant et tu ne comprends rien... mais il est temps que je t'apprenne à vivre... Je n'en ai peut-être plus pour bien longtemps...

Ignat se tut, but encore un petit verre et continua sur un ton de douce persuasion :

— On doit avoir pitié... et tu fais bien... Seulement, vois-tu, il faut avoir pitié... avec discernement... Étudie bien ton homme, vois quelle en est l'utilité? Et si tu t'aperçois qu'il est fort, capable, aide-le, sois bon pour lui. ^lais celui que tu juges faible, inca^ pable de travailler, détourne-toi de lui et passe ton chemin. Retiens bien ceci pour l'avenir : celui qui se plaint de tout, gémit, geint, celui-là ne vaut rien, ne mérite même pas ta pitié et tu ne lui rendras pas

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service en lui venant en aide... Ces gens-là deviennent plus mous encore lorsqu'on leur témoigne de la compassion... C'est chez ton parrain que tu as vu toutes sortes de personnes de cette espèce, des chemineaux, des pique-assiettes, des malheureux de tout genre... tout ça, c'est de la vermine... Ouhlie-les, ce ne sont pas des hommes... ce sont des coquilles vides, bonnes à rien. C'est une variété de puces, de punaises, de gale... Et ces gens-là ne vivent pas dans la crainte de Dieu. Ils n'ont pas de Dieu. Ils blasphèment, quand ils invoquent le nom de Dieu; ils ne le font que pour attendrir les imbéciles, et pour que cette pitié leur serve à se remplir le ventre. Ils ne vivent d'ailleurs que pour leur ventre; ils ne savent rien faire, si ce n'est boire, manger, dormir et gémir... ils amollissent ainsi notre courage et encombrent notre route. Un homme, au milieu d'eux, est comme une pomme fraîche entre des pommes pourries : il peut se gâter sans aucune utilité! Tiens, tu es trop jeune... tu ne peux comprendre mes paroles... Mens en aide à celui qui lutte et qui résiste. Il se peut qu'il ne demande rien : c'est à toi à le deviner, et à lui porter spontanément secours... S'il est fier, et que ton aide puisse le blesser, arrange-toi de façon qu'il ne s'en aperçoive même pas . Voilà comment il faut agir! Prenons un exemple : suppose que deux planches soient tombées dans la boue : l'une est pourrie, l'autre est bonne et solide. Que feras-tu? Nul n'a besoin de la planche pourrie, laisse-la dans la boue; on j)eut encore s'en servir pour ne pas se salir les pieds. Mais ramasse la planche solide, mets-la au soleil, et, si elle ne te sert pas à toi, elle servira à un autre. C'est ainsi, mon

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fils! Tâche de bien comprendre ce que je le dis. Oui! Et tu n'as pas à |)laindre Ephimc... c'est un bon garçon, sérieux; il connaît sa valeur... et ce n'est pas un soufflet qui lui ôtera du cœur. Je vais l'observer pendant une huitaine et je le mettrai au gouvernail, puis il passera timonier. Et quand il deviendra capitaine, il n'en sera pas ému, et cela fera un très bon capitaine. Voilà comment on devient un homme ! J'ai passé par là, vois-tu, mon ami. J'en avais avalé plus d'une gifle, à son àgc... La vie, mon enfant, n'est pas une mère tendre et douce.,, elle est notre maîtresse à tous, et elle exige que nous lui rendions des comptes très exacts !

Durant deux heures, Ignat causa ainsi avec son fils. Il lui parla de sa jeunesse, de ses travaux, des hommes et de leur formidable force; de leur faiblesse aussi. Il lui disait combien ils sont habiles à paraître faibles pour vivre aux crochets des autres; et puis, il reparla de lui-même, racontant comment, de simple manœuvre, il était devenu patron et chef d'une grosse affaire.

L'enfant l'écoutait, le regardait, et à mesure que son père parlait, il se sentait plus proche de lui. Il ne trouvait dans les récits de son père rien de ce qui le charmait dans les contes de la tante Anthéise, mais, en revanche, il y découvrait quelque chose de neuf, de plus clair, de facile à comprendre et de non moins intéressant... Dans son petit cœur s'éveilla un sentiment fort et vif qui l'attirait vers son père. Ignat, dans les yeux de son fils, vit éclore ce sentiment nouveau. Il quitta brusquement sa place, le saisit dans ses bras, et le serra avec force contre sa poitrine. Thomas passa ses petits bras autour du cou de son

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père et, collant sa joue contre la sienne, il restait là silencieux et oppressé.

— Mon petit garçon, disait Ignat d'une voix sourde, mon chéri... ma joie... apprends, pendant que je suis encore de ce monde... Ah! la vie n'est pas facile !

Le cœur de l'cnfcmt tressaillit, il serra les dents, et des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.

Jusqu'à ce jour, Ignat n'avait éveillé 'en lui aucun sentiment particulier. L'enfant s'était habitué à sou père, il s'était familiarisé avec sa stature gigantesque et le craignait un peu, mais savait aussi qu'il accomplissait jusqu'au moindre de ses désirs. Il arrivait à Ignat de s'absenter un jour ou deux, une semaine parfois, en été. Thomas paraissait ignorer son absence, lout entier à son affection pour sa tante... Lorsque Ignat rentrait, l'enfant se réjouissait, mais il eût été difficile de savoir de quoi ? Etait-ce du retour de son père, ou des jouets qu'il lui apportait?... Mais dans ces derniers temps, Thomas accourait au-devant de lui, lui prenait la main, riait, bavardait avec lui et s'ennuyait dès qu'il ne l'avait pas vu depuis plusieurs heures.

Son père l'intéressait, et, en même temps que sa curiosité, grandissaient aussi son amour et son respect pour lui. Tous les jours, dès qu'ils se retrouvaient, Thomas lui demandait :

— Père, parle-moi de toi...

h'Ermah remontait maintenant la \olga. Par une nuit accablante du mois de juillet, sous un ciel recouvert de nuages sombres et tandis qu'une immobilité

54 Т II о M A s G о U D E I E 1 F .

menaçante planait sur tout le fleuve, on arriva à Kazan, et l'on jeta l'ancre à la queue d'une interminable file de bateaux. — Le bruit des chaînes et les cris du capitaine réveillèrent Thomas. Il regarda par le hublot et aperçut au loin^ dans l'obscurité, des petites lumières tremblotantes. L'eau était noire et épaisse comme de l'huile, et l'on ne voyait rien d'autre. Son cœur se serra et il se mit à écouter très attentivement. Une chanson monotone et plaintive comme une lamentation arrivait jusqu'à lui ; à bord des bateaux, les quartiers-maîtres faisai(Mit l'appel ; on entendait le silïlement de la vapeur qui s'échappait des chaudières... et l'eau noire de la rivière clapotait tristement et doucement le long des bateaux. En fixant ses yeux dilatés dans l'obscurité, fenfant finit par distinguer à grand'peine des masses noires, audessus desquelles clignotaient faiblement de petits feux, Il savait bien que c'étaient d'autres bateaux, mais cette certitude ne le calmait pas. Son cœur battait à se rompre, et dans son imagination surexcitée passaient des images sombres et terrifiantes. Soudain un cri prolongé : « Ho!... ho!... » retentit dans le lointain et parut se terminer en un sanglot.

— Ho!... ho!...

Le même cri résonne de nouveau, mais bien plus

près.

— Ephimka! appelait quelqu'un à mi-voix sur le pont, Ephimka !

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Allons, lève-toi, prends la gaffe...

— Ho ! . . . ho !.. . ho !.. . continuaient les gémissements, tout près cette fois.

THOMAS GORDEIE FF 55

Et Thomas, frissonnant, s'écarta brusquement du hublot.

Le son étrange s'approchait toujours et augmentait, sanglot lugubre qui se mourait clans l'obscurité profonde de la nuit. Sur le pont on entendait des chuchotements inquiels :

— Allons, Ephime, lève-toi donc... c'est une visite qui nous arrive...

— Où donc?... répondit une voix angoissée.

Puis ce fut le bruit de pieds nus qui couraient sur le pont, un vacarme inusité, et, devant les yeux de Thomas, glissèrent de haut en bas deux perches qui s'enfoncèrent dans l'eau gluante...

— TJn vi-si-teur... sanglotait-on tout près.

Et de l'eau s'éleva comme un bruissement sourd, mais très étrange.

Le petit garçon tremblait d'épouvante, tandis qu'il ne pouvait détacher ses mains du hublot, ni ses yeux de l'eau,

— Allume une lanterne, on ne voit rien...

— Tout de suite...

Et voici que, tout à coup, sur la surface de l'eau, se dessina une tache claire. Thomas vit celle-ci remuer doucement et dans le frissonnement des petites vagues, elle paraissait souffrir et tressaillir de douleur.

— Regarde ! regarde ! chuchotèrent sur le pont des voix effrayées.

Au même instant, dans le cercle lumineux que projetait la lanterne, apparut une figure humaine, immense, effrayante, découvrant ujie rangée de dents blanches. Elle flottait et se balançait sur l'eau. Ses

5(i 1 но \i \ s coiiDi: I i:rv

dents semblaient fixées sur Thomas et la (igure paraissait lui dire, dans un sourire macabre :

— Eh! gamin, gamin, il fait froid... adieu...

Les perches frôlèrent la coque, se soulevèrent en lair, puis retombèrent dans l'eau et y repoussèrent avec précaution quelque chose de vague.

— Conduis-le... prends garde... conduis-le donc... il va s'engager sous la roue...

— Pousse-le donc toi-même...

Les perches glissaient maintenant le long du bord et leur frottement résonnait comme un grincement de dents... Thomas semblait fasciné et ne pouvait détacher les yeux de ce qu'il voyait. Mais le bruit des pas audessus de sa tête s'éloigna petit à petit dans la direc- ' tion du gouvernail. Et alors il entendit de nouveau résonner ce cri plaintif, pareil à un chant de mort :

— Un vi-si-teur, vi-si-teur...

— Papa? s'écria Thomas d'une voix stridente, Son père sauta à bas du lit et, courant à lui :

— Qu'y a-t-il? Que font-ils là-bas? criait Thomas.

Ignat poussa un grognement de bète fauve et, en deux bonds, il fut hors de la cabine.

Thomas, titubant et jetant des regards etTarés autour de lui, n'avait pas eu le temps de gagner le lit de son père, que déjà celui-ci était de retour.

— Ils t'ont effrayé... Bah! ce n'est rien! disait Ignat en le prenant dans ses bras. Mens te coucher avec moi.

— Mais qu'était-ce donc? insistait Thomas.

— Ce n'est rien, mon petit garçon, rien du tout... C'était un noyé, un homme qui s'est noyé et qui

THOMAS GO HDEIEFF . O'

descend le courant, voilà tout ! Mais ne crains plus rien, il est bien loin déjà.

— Pourquoi le repoussaient-ils? demanda l'enfant se serrant contre son père et fermant ses yeux encore tout pleins de la vision terrifiante.

— C'est nécessaire, voilà... S'il venait à se prendre dans la roue... dans la nôtre, bien entendu, la police l'apprendrait demain... on aurait des ennuis, des enquêtes... on nous retiendrait ici... Alors on le renvoie plus loin... Qu'est-ce que cela peut lui faire? Il est mort... cela ne lui fait plus de mal, ni de peine, tandis que les vivants auraient des ennuis à cause de lui... Allons, dors, mon petit...

— Et il s'en ira toujours ainsi ?

— Mais oui... on le sortira bien quelque part, et on l'enterrera.

— Mais un poisson le mangera ?

— Les poissons ne mangent pas de la chair humaine. . . Les écrevisses en mangent... elles aiment cela...

La chaleur que dégageait le corps de son père calma les nerfs excités de Thomas, mais devant ses yeux passait toujours cette figure effrayante qui lui montrait les dents et que l'eau noire ballottait.

— Mais qui est-il ?

— Dieu sait! Dis plutôt : (( Mon Dieu, ayez pitié de son âme.. . »

— Seignem', ayez pitié de son àme ! répéta Thomas, dans un murmure.

— ^oilà... Et dors bien à présent, ne crains rien. Il est très loin en ce moment, il flotte tranquillement. Ne t'approche jamais trop près du bord, tu pourrais tomber dans l'eau. Que Dieu te préserve, et...

— Il est tombe, lui aussi ?

— Certainement qu'il est tombé... il était ivre peut-être... et sa fin est venue. Mais peut-être rpi'il s'est jeté lui-même ! Il y en a cpii se jettent euxmêmes... L'idée leur vient, ils se jettent à l'eau et se noient. La vie, mon ami, est ainsi faite, que la mort est une fête pour certaines gens et parfois un bonheur pour tous !

— Papa?...

— Dors, mon enfant chéri...

Dès le premier jour, Thomas, tout abasourdi encore par le bruit, l'animation et la gaieté du collège, distingua, dans la foule des enfants, deux petits garçons qui lui parurent plus intéressants que les autres.

L'un d'eux était assis devant Thomas, et celui-ci pouvait, sans lever la tcte, voir son dos large, son cou gros et tout court parsemé de taches de rousseur, ses grandes oreilles et sa nuque aux cheveux roux, coupés en brosse. Lorsque le professeur, un bonhomme à la tête chauve et à la lèvre tombante, appela : « Smoline, Africane ! » le petit roux se leva sans se presser, s'approcha du maître, le fixa droit dans les yeux et se mit à tracer sur le tableau de grands chiffres, ronds.

— C'est bien... assez! dit le professeur. Ejoff, Nicolas!... continue.

L'un des voisins de Thomas, un petit garçon remuant, avec des yeux noirs et vifs comme ceux

Go THOMAS GORbKlEFF.

d'une souris, s'élança de sa place et passa entre les bancs, accrochant tout et tournant la tcte de tous les côtés. Arrivé devant le tableau, il saisit la craie et, se haussant sur la pointe des pieds, il se mit à faire des petits signes inintelligibles, en tourmentant la craie et en l'émiettant.

— Doucement! dit le maître, dont le visage jaune aux yeux fatigués se contracta douloureusement, tandis que Ejoff parlait avec volubilité et d'une voix sonore :

— Je trouve que le premier marchand a eu dixsept kopeks de bénéfice...

— Assez!... GordeiefT! voyons, dis-moi, que faut- il faire pour trouver le bénéfice du second marchand?

Absorbé entièrement par les allures si dilTérentes des deux garçons, la question le prenait au dépourvu et Thomas ne sut que répondre.

— Tu ne sais pas? Ilum!... Explique-le-lui, Smoline.

Smohne, qui essuyait avec soin ses doigts blanchis par la craie, posa le chilTon cl, sans regarder Thomas, termina le problème et recommença à s'essuyer les mains, tandis que, souriant et sautillant, EjofT regagnait sa place.

— Eh, là! nmrmura-t-il, en s'installant à sa place, à côté de Thomas et en lui donnant une bourrade. Qu'est-ce que tu trouves donc de difiicile? Quel était le bénéfice total .^ Etant donnés 3û kopeks, et deux marchands, dont l'un a gagné 17, que reslait-il pour l'autre.»*

— Mais je le sais! répondit Thomas à voix basse, tout confus, et examinant la figure de Smoline qui revenait tranquillement à sa place.

THOMAS GOUDEIEFF. 6l

Ce visage ne lui plut pas. Il était rond, criblé de taches de rousseur, avec des yeux bleus noyés dans la graisse des joues. Pendant ce temps, Ejofl" lui pinçait fortement la jambe et lui demandait :

— De qui es-tu le fils ? Est-ce du « Toqué » ?

— Oui.

— Mazette! Yeux-tu que je te souffle toujours?

— Je veux bien.

— Et que vas-tu me donner en échange ! Thomas réfléchit et dit :

— Mais sais-tu quelque chose toi-même 1*

— Moi! Je suis le premier... tu le verras bien...

— Eh! vous, là-bas! EjolT, tu bavardes encore! cria le maître d'une voix faible et voilée.

Ejoff sauta de sa place et dit vivement :

— Ce n'est pas moi, monsieur, c'est Gordeieff.

— Ils parlent tous les deux, déclara Smoline sans s'émouvoir.

Le maître ht une grimace, et, avec un bruit très étrange de sa lèvre tombante, il les gronda tous trois, ce qui n'empêcha pas Ejoff de continuer immédiatement :

— Бои, Smoline! Je te revaudrai cela !

— Mais pourquoi rejettes-tu la laule sur le nouveau? répliqua Smoline doucement et sans tourner la tête de leur côté.

— C'est bon. c'est bon! murmurait entre ses dents Ejoff.

Thomas se taisait et jetait des regards furtifs du coté de son voisin. Ce garçon sémillant lui inspirait de la sympathie et, en même temps, un sentiment de vague répulsion.

Pendant la récréation, Ejoff lui raconta que Smolinc était aussi un richard, le fils d'un tanneur, et que son père, à lui, EjolT, était concierge à la Cour des comptes, et très pauvre. Cette condition se devinait sans peine au costume de l'enfant, fait avec de la cotonnade grise, agrémentée de larges pièces sur les genoux et les coudes, à sa figure pale et alfamée, et à toute sa personne menue et anguleuse. Ce petit garçon avaitu ne voix de baryton,métallique;il accompagnait ses phrases de force gestes et grimaces et emjiloyait souvent des mots dont la signification n'était connue que de lui seul.

— Nous serons camarades tous les deux, déclarat-il à Thomas.

— Pourquoi donc as-tu rapporté au professeur tout à l'heure? répliqua Thomas, en lui jetant un regard méfiant.

— Allons, qu'est-ce que cela peut te faireP Tu es un nouveau et un riche... le maître n'est pas exigeant pour les riches... Taudis que moi, pauvre et déguenillé, moi, il ne m'aime guère... Je suis une mauvaise tête, et je ne lui apporte aucun cadeau. Si je travaillais mal, il y a beau temps qu'il m'aurait renvoyé. Tu sais, j'irai au lycée en sortant d'ici... Quand j'aurai terminé la seconde, je pars. Un étudiant me prépare déjà pour la seconde... Et ma foi, là-bas, je vais me mettre à piocher dur, on verra cela! Combien avez-vous de chevaux?

— Trois... Pourquoi veux-tu tant travailler?... demanda Thomas.

— Parce que je suis pauvre. Les pauvres doivent beaucoup travailler, cela leur permet d'être riches ensuite...

XnOMASGORDEIEFF. 63

ils deviennent médecins, employés de l'Etat, officiers... Moi aussi je serai un traîneur de sabre... l'épée au côté, des éperons aux bottes, dzin, dzin... El toi que seras-tu ?

— Je ne sais pas, répondit Thomas, d'un air songeur, tout en examinant son camarade.

— Tu n'as besoin de rien être... Aimes-tu les pigeons?

— Oui.

— Quelle tourte ! Eh ! eh ! ah ! ah ! faisait Ejolï, en imitant le parler lent de Thomas. Combien en as-tu de pigeons?

— Je n'en ai pas du tout...

— Eh, là! Tu es riche et tu n'as pas de pigeons!... Même moi, j'en ai trois... un pigeon et deux tourterelles, dont une mouchetée... Si mon père était riche... j'en aurais acheté cent et je les aurais fait lever toute la sainte journée. Smoline aussi a des pigeons, et des beaux! Quatorze... c'est lui qui m'a donné ime des tourterelles... Et, malgré cela, il est avare... tous les riches sont avares... Et toi, es-tu avare?

— Je ne sais pas, dit Thomas, hésitant.

— \iens chez Smoline, nous nous amuserons tous les trois à les faire lever.

— Bon !... si on me permet...

— Ton père ne t'aime donc pas?

— Mais si, il m'aime!

— Alors, il te laissera venir... Seulement, ne dis pas que je viens aussi : peut-être bien qu'avec moi il le le défendra sûrement. Dis lui : « Permettez-moi d'aller chez Smoline... » Smoline !

A ce moment, le gros garçon s'approcha d'eux et

THOMAS G О И n К I E F F

Ejoff le reçut en secouant la tète avec un air de reproche :

— Eh, toi, mouchard, rougeaud! Ce n'est guère la peine d'être ami avec toi, sac de farine!

— Pourquoi te fàches-tu!^ demanda tranquillement Smoline, tout en considérant atlcntivement Thomas de ses yeux immobiles.

— Je ne me fâche pas, je dis la vérité, rectifia Ejoff, tous ses membres en mouvement dans une agitalion extraordinaire, l'écoute: quoique tu ne sois qu'une chiffe, mais tant pis!... Dimanche, après la messe, je viendrai chez toi avec lui...

— Aencz... fit Smoline.

— Nous viendrons... Voici la cloche qui va sonner, je cours vendre mon serin, déclara EjolV en sortant de la poche de sa culotte un petit paquet enveloppé dans du papier, où se débattait quelque chose de vivant.

Et il disparut de la cour du collège comme une anguille.

— Qu'il est drôle! dit Thomas, frappé de l'extrême vivacité d'Ejoff.

Et. jetant h Smoline un regard interrogateur :

— Il esi toujours ainsi;'...

— Très adroit, expliqua le gros garçon.

— Et très gai, ajouta Thomas.

— Très gai aussi, répéta Smoline.

Puis ils se turent, s'examinant l'un l'aulre.

— Л iendras-tu avec lui? demanda le roux.

— Je viendrai...

— Mens... il fait bon. chez moi...

Thomas ne répondit rien. Alors Smoline lui demanda :

— As-tu beaucoup de camarades ?

— Aucun...

— Moi non plus, je n'en avais aucun, tant que je n'allais pas à l'école... rien que mes cousins... A présent tu en auras du coup deux...

— Oui, fit Thomas.

— Es-tu content?

— Mais oui ! . . .

— Quand on a beaucoup de camarades, c'est gai. Il est aussi plus facile d'apprendre : on vous souffle...

— Tu apprends bien?

— Très bien... Je fais tout bien, dit Smolinc avec calme.

La cloche sonna, comme еЯгауее et pressée de courir ailleurs.

Assis sur son banc, Thomas se sentit plus libre et put comparer ses deux amis aux autres petits garçons. Au bout d'un instant, il s'aperçut qu'ils étaient les mieux de la classe et tranchaient sur tout le reste comme ces deux chitTres 5 et 7, qu'on avait oublié d'etVacer et qui se détachaient nettement sur le tableau. Et cette constatation le remplit d'orgueil.

En sortant de l'école, ils firent route ensemble, mais Ejolî tourna bientôt dans une ruelle obscure, tandis que Smoline accompagna Thomas jusqu'à sa maison et lui dit en le quittant :

— Tu vois, nous avons le même chemin à faire.

A la maison, Thomas fut reçu avec solennité. Son père lui fit cadeau d'une cuiller en argent massif, ornée d'un chiffre très compliqué; sa tante lui donna un cache-nez de sa fabrication. Ou l'attendait pour

dîner, et l'on avait {эгераге ses plats favoris. Dès qu'il eut quitté ses vêtements, on s'installa à table et il fut assailli de questions.

— Comment te plais-tu à l'école? demandait Ignal, en regardant avec amour le visage animé et rose de son fils.

— C'était bien, répondit Tiiomas.

— Mon chéri ! soupirait la tante attendrie, mais prends garde, ne cède jamais à tes camarades... Sitôt qu'ils te feront de la peine, va te plaindre au maître...

— Ne l'écoute pas, dit en souriant Ignat. garde-loi de le faire ! Débrouille-toi toujours tout seul et inflige une correction de ta main, et non avec celle d'un autre... Y a-t-il de gentils enfants?

— J'en ai déjà trouvé deux, dit Thomas dans un sourire, en pensant à Ejoff. L'un est tellement vif, c'est terrible !

— A qui est-il?

— Le fils d'un concierge...

— Hum ! . . . Vif, tu dis ?

— Terriblement,

— Tant pis ! Et l'autre ?

— L'autre est tout roux... Smoline...

— Ah! c'est probablement le fils de Mitri Ivanitch. Tiens-t'en à celui-là, il est de bonne société pour toi. Mitri est un paysan intelligent... si son fils lui ressemble, ce sera parfait... Quant à l'autre... Saistu, Thomas? invite-les dimanche. J'achèterai des friandises, tu les régaleras... Nous verrons ce qu'ils sont . . .

- C'est que, dimanche, Smoline m'a déjà invité à

THOMAS GOUDEIEFF. 67

venir chez lui, déclara Thomas, jetant à son père un regard interrogateur.

— Voyez-vous ça! Eh bien, vas-y ! vas-y! Il faut bien que tu apprennes à connaître les hommes... Tu ne pourras passer ta vie seul, sans amis. Ainsi, ton parrain et moi, voilà plus de vingt ans que nous sommes liés... et j'ai souvent profilé de son intelligence. Toi aussi, cherche à te lier avec ceux qui sont meilleurs et plus intelligents que toi. Il faut se frotter aux hommes de bien,., un sou parmi des pièces d'argent est pris facilement pour de l'argent.

Et, riant lui-même de sa comparaison, Ignat ajouta sérieusement :

— C'est une plaisanterie. Tùche d'être en pur métal, et non en imitation... mieux vaut un petit esprit, mais qui soit bien à vous. As-tu beaucoup de choses à préparer ?

— Beaucoup! soupira l'enfant.

Et à son soupir répondit, comme un écho, celui de sa tante:

— Eh bien, prépare-les. Il ne faut pas être j)his ignorant que les autres. Mais je dois te dire ceci : il y aurait vingt-cinq classes, qu'on ne t'y enseignerait pas autre chose que de lire, écrire ou calculer. Il est vrai qu'on peut y apprendre encore bien des bttises, mais que Dieu t'on préserve! Je te fouetterai, si je m'en aperçois. Si tu fumes, je te couperai les lèvres...

— N'oublie pas Dieu, mon petit Thomas, dit la tante, n'oublie pas Notre Seigneur !...

— Ça, c'est juste! Honore Dieu et ton père! Mais ce que je tiens à dire, c'est que les livres d'études ne sont pas tout. Ils sont nécessaires comme les outils

au menuisier. Ils sont l'instrument, mais l'instrument n'enseigne pas l'art de s'en servir. As-tu compris .î> Suppose qu'on ait donné une hache à un charpentier et qu'il doive cquarrir un arbre. Une hache et des mains ne suffîsent pas à la besogne, il faut encore savoir comment cogner sur l'arbre et ne pas s'estropier le pied. De même, on vous apprend à lire et à écrire, et il faut savoir avec ça arranger sa vie... On s'aperçoit alors que les livres seuls ne suffisent pas à cette besogne : il faut encore savoir s'en servir. Et c'est justement ce qui est plus malin que tous les livres pris ensemble, ce que tu ne trouveras dans aucun d'eux. Cela, vois-tu, doit être enseigné par la vie elle-même. Le livre est un corps mort. Tu peux le tourner et le retourner, le briser, le mettre eu pièces : il ne criera pas... Tandis que la vie, pour peu que tu y fasses un faux pas, que tu y prennes une mauvaise place, elle trouvera mille voix pour t'injurier et même te briser...

Tandis qu'Ignat parlait avec force, son fils, un coude sur la table, l'écoutait allentivement, et tantôt il se représentait le charpentier travaillant son bois, tantôt il se voyait lui-même sur un terrain mouvant, s'approchant de quelque chose d'immense et de vivant qu'il essayait de saisir...

— L'homme doit se ménager pour son œuvre et doit être absolument sûr de son chemin, pour la réaliser... L'homme, vois-tu, est pareil au pilote à bord d'un navire. Quand on est jeune, c'est comme au moment des hautes eaux, on n'a qu'à aller droit devant soi... La route est libre partout... mais il faut connaître le moment précis où l'on doit manœu-

vrer la barre... L'eau descend, et elle découvre un banc de sable par-ci, un récif ou un îlot par-là ; de tout cela on doit se garer à temps, si l'on veut arriver à bon port...

— J'y arriverai ! dit l'enfant en regardant son pcrc avec une mine fière et assurée.

— Allons! tu dis cela bravement! fit Ignat en riant.

Et la tante aussi se mit à rire.

Depuis son voyage sur la \'olga, Thomas causait davantage à la maison avec son père, sa tante et Maïakin. Mais dans la rue ou dans un endroit qui ne lui était pas familier, avec des étrangers, il se renfrognait et jetait autour de lui des regards méfiants et inquiets, comme s'il eût senti partout une force mystérieuse, ennemie et cachée, qui le guettait, prête à le saisir. La nuit, il s'éveillait brusquement et, pendant longtemps, prêtait l'oreille au silence qui l'environnait, et de ses yeux dilatés cherchait à percer les ténèbres. Dans ces moments-là, les récits de son père prenaient une forme tangible. Il les brouillait malgré lui avec les contes de sa tante et créait ainsi un chaos d'événements où la réalité venait se confondre avec de fantastiques chimères. Il en résultait un tableau colossal et confus. L'enfant fermait les yeux et essayait de chasser toutes ces visions et d'arrêter l'essor de son imagination déréglée, qui l'épouvantait. Mais c'est en vain qu'il cherchait à s'endormir, la chambre s'emplissait de plus en plus de ces ombres silencieuses. Alors il se décidait à éveiller sa tante :

— Tante! tante !

"О THOMAS по RDETEFF.

— Qu"as-tu ? Dieu te garde,, .

— Je viens vers toi, murmurait Thomas.

— Pourquoi faire? Dors, mon cliéri, dors,..

— J'ai peur, avouait l'enfant,

— Tu dois faire mentalement une prière et tu n aura? plus peur. .,

Thomas ferme les yeux et récite sa prière. Le silence de la nuit prend l'aspecl d'une étendue sans limites toute remplie d'une eau noire et immobile. Celte eau s'est répandue partout; elle est comme figée: aucun mouvement à sa surface; pas un frisson, pas une ombre. C'est le vide du néant et c'est une mer aux profondeurs infinies. L'enfant épouvanté se sent seul au-dessus de cet océan d'eau morte. Mais voici que l'appel du veilleur retentit dans la nuit, et des boules lumineuses se mettent à courir, comme des feux follets, sur la surface de l'eau oii frissonnent maintenant de toutes petites vagues. Puis, c'est un énorme son de cloche qui soulève la masse entière d'un mouvement formidable et les feux follets se confondent tous dans une tache de lumière immense. La masse entière oscille alors lentement en des vagues concentriques lumineuses dont les mouvements et l'éclat diminuent graduellement et qui finissent par se perdre dans l'obscurité d'un horizon lointain. Et c'est de nouveau 1 angoissant et morne silence dans ce noir désert...

— Tante! murmure Thomas, d'une voix suppliante.

— Qu'y a-t-il?

— Je л'iens dans ton lit.

— Allons, viens donc, viens donc, mon amour.

THOMAS GORDEIEFF. -JI

Installe dans le lit de sa tante, il se serre contre elle et la supplie :

— Raconte-moi quelque chose...

— La nuit!... proteste la tante d une voix endormie.

— Je t en prie !

11 n'a pas besoin de prier longtemps. La voix endormie, les yeux fermés, tout en bâillant, la vieille se met à raconter lentement :

— Il y avait une fois un royaume, et dans ce royaume un mari et une femme, qui étaient pauvres, très pauvres. Ils étaient si misérables, qu'ils n'avaient plus rien à manger. Ils s'en allaient, le sac au dos, et quand on leur donnait un bout de pain sec, ils s'en nourrissaient toute une journée. Et voilà qu'il leur est né un enfant... L'enfant né, il faut le baptiser, mais comme ils sont pauvres et qu'ils n'ont pas de quoi régaler les parrains et les invités, personne ne veut baptiser l'enfant. Ils vont d'un côté et d'un autre: personne. Ils se mirent alors à supplier Dieu: « Seigneur Dieu !...))

Thomas connaît ce conte effrayant du filleul de Dieu. Il Га entendu plus d'une fois et se représente d'avance ce filleul : le voilà qui chemine sur un cheval blanc pour faire une visite à son parrain et à sa marraine; il traverse par une nuit noire un désert, et il voit tous les supplices affreux qui sont réservés aux pécheurs... Et il entend leurs plaintes sourdes et leurs prières :

— Oh! oh! homme, demande à Dieu si nous devons souffrir longtemps ainsi...

L'enfant s'imagine alors que c'est vers lui que

72 THOMAS GORDEIEF F.

montent ces plaintes et ces prières. Son c(L'ur se serre d'un désir qu'il ne s'explique pas. Une tristesse lui étreint et lui glace la poitrine et des larmes jaillissent de ses yeux qu'il tient fermes et qu'il a peur d'ouvrir. Il s'agite dans le lit.

— Dors, mon eni'ant. Le Seigneur le garde! dit la vieille, interrompant le récit des supplices inlligés aux humains pour leurs péchés.

Le matin, après une pareille nuit, Thomas se levait gai et dispos, se débarbouillait prestement, prenait à la hâte une tasse de thé et courait à l'école muni d'une ample provision de gâteaux et de pâtés. Le pauvre petit Ejoir, toujours affamé, l'attendait avec impatience et se jetait sur les victuailles dues à la munificence de son camarade.

— Apporles-lu à manger? disail-il dès qu'il apercevait Thomas, en flairant l'air de son nez pointu. Donne vite, alors, car je suis sorti sans avoir rien pris... J'ai dormi trop longtemps, que le diable l'emporte.,, j'ai travaillé jusqu'à deux heures du matin.,. As-tu fait tes problèmes.^

— Non.

— Oh! la gourde! Allons, je vais te les faire en un clin d'oeil !

Et, tout en enfonçant dans le pâté ses dents petites et pointues, il ronronnait comme un jeune chat, battait la mesure de son pied gauche et résolvait les problèmes, jetant ù Thomas des phrases courtes :

— As-tu compris!* En une heure, il est sorti huit seaux, et combien d'heures l'eau a-t-elle coulé;* six! Oh! que l'on mange bien chez vous!,,. Six: donc il faut multiplier par six... Aimes-tu les pâtés avec de

THOMAS GORDEIEF F. -"З

l'oignon cru? Je les adore, moi!... Donc, il est sorti quarante-huit seaux du premier robinet... on en a versé quatre-vingt-dix en tout... Comprends-tu le reste?

Ejoff plaisait à Thomas, bien plus que Smoline, mais il se disputait moins avec ce dernier. La vivacité du petit bonhomme, sa facilité de travail l'étonnaient. Il se rendait compte que Ejolî était plus intelligent et valait mieux que lui; il l'enviait et lui en voulait pour ses qualités, mais en même temps, il en avait pitié, la pitié de celui qui a bien mangé pour celui qui a iaim. Peut-être celte pitié seule l'empêchait-elle de donner la préférence au petit garçon si amusant, sur ce rougeaud ennuyeux qu'était Smoline. EjolT, qui aimait à taquiner ceux de ses camarades qui mangeaient à leur faim, leur disait souvent :

— Eh! vous autres, paniers à victuailles!

Ces plaisanteries irritaient Thomas, et, un jour qu'il se sentit blessé plus que de coutume, il répondit avec colère et mépris :

— Et toi, mendiant sans le sou !

Le visage jaune d'Ejoff se couvrit de grandes taches et il articula lentement :

— Allons, c'est bon... mais je ne te soufflerai plus rien et tu ne seras j^lus qu'une bûche!

Et pendant deux ou trois jours ils ne se parlèrent pas, au grand désespoir du professeur, qui était forcé de mettre des zéros au fds du respectable Ignat Matvéitch.

EjofTétait au courant de tout : il racontait àlécole que, dans la maison du procureur général, la bonne était accouchée, et que, pour se venger, la femme du procureur avait

échaudé celai-ci avec du café bouillant; il pouvait dire où et quand il fallait pécher le goujon ; il savait faire des cages et des pièges à oiseaux, racontait avec force détails pourquoi et comment un soldat s'était pendu dans un grenier, à la caserne, quels étaient les parents des élèves qui, ce jour-là, avaient fait un cadeau au professeur et quel était ce cadeau.

Le cercle des connaissances et des intérêts de Smoline se bornait au monde marchand. Ce qu'il aimait surtout, c'était comparer les fortunes, estimer la valeur des maisons, des bateaux, des écuries que chacun possédait. Tout cela, il le connaissait sur le bout du doigt et en parlait avec enthousiasme.

Dans ses rapports avec Ejofî, il apportait la même pitié indulgente que Thomas, mais il était plus affectueux et d'une humeur plus égale. Toutes les fois que GordeicfT se prenait de querelle avec EjolT, il s'employait à les mettre d'accord, et, un jour qu'ils revenaient tous deux de l'école, il dit à Thomas :

— Pourquoi te disputes-tu constamment avec Ejoff?

— Il se gobe vraiment beaucoup trop I riposta Thomas, furieux.

— C'est parce que lu travailles mal, et qu'il t'aide toujours... il est intelligent... Et s'il est pauvre, estce de sa faute? Il pourra apprendre tout ce qu'il voudra et devenir riche à son tour...

— Il me fait l'eflét d'un moustique, dit Thomas, avec un éclair dans le regard, il chante longtemps à vos oreilles, puis vous pique tout à coup.

Mais il y avait dans la vie de ces enfants, des heures où ils étaient vraiment unis, et où ils perdaient

THOMAS GORDEIEFF. 7O

toute notion de la ditlérence de leurs positions sociales et de leurs caractères. Le dimanche, tous les trois se réunissaient chez Smoline et, juchés sur le toit d'une dépendance transformée en un vaste pigeonnier, ils s'amusaient à lâcher des pigeons.

Ces beaux oiseaux, bien nourris, s'élevaient les uns après les autres, secouant leurs plumes blanches comme la neige, et ils se posaient en rang sur l'arête du toit, roucoulant dans la lumière éclatante du soleil.

— Allons, vite! Effraye-les! disait EjolT, tremblant d'impatience.

Smoline agitait alors au-dessus de sa tète une longue perche terminée par des lanières en toile et il se mettait à silïler.

Les pigeons effrayés s'élançaient dans l'espace avec un grand bruit d'ailes... Et les voilà qui s'élèvent lentement en décrivant de larges cercles. Ils s'élèvent dans le bleu profond du ciel, planent et montent toujours plus haut, étincelants dans leur robe argentée et d'une blancheur de neige. Les uns s'efforcent d'atteindre la voûte des cieux dans un vol majestueux d'aigles. Ils étendent leurs ailes et paraissent immobiles. D'autres s'amusent, culbutent et se laissent tomber, pareils à de gros flocons de neige. Puis ils s'arrêtent et repartent soudain comme des flèches vers les hauteurs éthérées, et ils semblent maintenant ne plus bouger dans le désert céleste. Ils diminuent seulement d'instant en instant et finissent par se noyer dans l'azur. La tête rejetée en arrière, les enfants ne quittent pas des yeux le vol des oiseaux : ils les admirent dans un silencieux recueillement. Leurs yeux sont fatigués, mais ils brillent d'une joie pure, joie mêlée de quelque envie

THOMAS G о R D i: I Е F г .

pour ces êtres ailes, qui ont quitté avec tant d'aisance la surface de la terre et se meuvent dans le tlomaine pur et serein tout rempli de la lumière éclataute du soleil. Leur petit groupe n'est plus qu'un point à peine visible à l'œil nu, tache minuscule qui traîne à sa suite l'imagination des enfants à travers l'immensité bleue. l'^jolT exprime bien leur sentiment à tous lorsqu'il dit, doucement, rêveur:

— Ah! si nous pouvions voler ainsi, mes amis!...

Thomas savait que l'âme humaine prend souvent la forme d'un pigeon lorsqu'elle quitte son enveloppe terrestre, et son cœur se contractait dans une sensation indcRnissablc, violente et douloureuse. Unis dans une même extase, silencieux et absorbés, les petits garçons attendaient le retour des oiseaux. Etroitement serrés les uns contres les autres, ils étaient aussi éloignés des misères de la vie que leurs pigeons étaient éloignés de la terre. En ce moment, ils n'étaient que des enfants, sans envie et sans colère. Etrangers à tout le reste, ils se sentaient tout proches les uns des autres, et, sans dire une parole, dans l'éclat seul de leurs yeux, ils devinaient le sentiment qui les agitait tous, celui d'un bonheur pareil au bonheur des oiseaux dans le ciel.

Mais voilà les pigeons redescendus sur le toit, fatigués de leurs ébats. On les fait rentrer dans le pigeonnier.

— ■ Mes amis, si on allait voler des pommes? proposa EjolT, instigateur de tous les jeux et escapades.

Son appel rompt le charme de cette paix exquise dont les enfants étaient pénétrés jusqu'au fond de leur âme et les voilà qui entrent, par les com-

THOMAS Г, О H n E I E F F ,

muns, dans le jardin du voisin, usant de mille précautions, avec une démarche de félins, et doués soudain aussi de l'instinct des fauves, attentifs au moindre bruit. Ils sont partagés entre la peur d'être pris et l'espoir de voler impunément. Le vol est aussi un travail plein de danger.,. Tout paraît si doux quand c'est gagné par le travail! Et d'autant plus doux, qu'il a fallu plus de peine! Les enfants traversent la haie avec précaution. Ils se baissent, ils rampent presque, pour approcher des pommiers, l'oreille tendue et l'œil au guet. Au moindre bruit, leur cœur bondit et s'arrête. Ils craignent autant d'être pris que d'être reconnus; mais, s'ils ne sont que vaguement aperçus, et s'ils entendent des cris et une alerte, ils sont dans le ravissement. Au premier cri, ils se dispersent comme des moineaux ; puis ils se retrouvent, et, les yeux brillants de joie et d'audace, ils se racontent en riant ce qu'ils ont éprouvé en percevant le bruit des voix et des pas, et comment ils se sont sauvés à travers le jardin, aussi vite que si la terre brûlait sous leurs pieds.

Dans ces exploits peu glorieux, Thomas mettait toute son ame, bien plus que dans n'importe quel autre jeu. Sa conduite, dans ces invasions au petit pied, était d'une témérité telle qu'elle stupéfiait et irritait ses camarades . Il devenait volontairement imprudent dès qu'il avait pénétré dans un jardin étranger. Il élevait la voix, brisait avec fracas les branches des pommiers, et lançait des pommes piquées dans la direction de la maison du propriétaire. Le danger d'être pris, loin de l'effrayer, ne faisait que l'exciter davantage; dans ses yeux s'allumait une

78 THOMAS GOnDElEF F.

lueur sombre, il serrait les dents, et l'expression de son visage devenait orgueilleuse et mauvaise.

Smoline lui disait alors, sa large bouche tordue dans un sourire dédaigneux :

— Tu fais le fanfaron 1

— Je ne suis pas poltron, voilà tout, répliquait Thomas.

— Je le sais bien, que tu n'es pas poltron, mais il n'y a que les imbéciles qui s'en vantent. On peut faire les choses tout aussi bien sans se faire remarquer.

EjoflT aussi le critiquait, mais à un autre point de vue :

— Si tu tiens tant à le laisser pincer, va-t'en au diable ! nous ne sommes plus camarades ! . . . Si tu es pris et qu'on te conduise chez ton père, il ne te dira rien, tandis que moi, je serai tellement battu que mes os en craqueront...

— Poltron! répétait Thomas, têtu.

Mais, un jour, Thomas se fit mettre la main au collet par le capitaine TchoumakofT, un petit homme vieux et maigre. A pas de loup, ce dernier s'approcha du gamin, pendant qu'il remplissait sa blouse de pommes volées, et, le saisissant par les épaules avec colère :

— Ah! je te tiens, brigand!

Thomas avait environ quinze ans, et il échappa lestement aux mains du vieillard. Mais il ne prit pas la fuite; les sourcils froncés et les poings serrés, il se borna à dire, d'un ton menaçant :

— Essaye de me toucher !

— Je ne te toucherai pas... je te mènerai chez le commissaire de police 1 Qui es-tu ?

Thomas ne s'attendait pas à ça, et, du coup, son courage et sa colère tombèrent. Ce voyage à la police lui apparut comme une chose rpie son père ne lui pardonnerait jamais... Il tressaillit et dit, tout confus :

— Gordeieff. ..

— Le fils d'Ignat... Matvéitch?

— Oui.

A ces mots, le capitaine se troubla à son tour. Il se redressa, bomba la poitrine et toussa énergiquement. Puis, ses épaules retombèrent et il adressa au jeune garçon les paroles suivantes, sur un ton paternel et pénétré :

— C'est honteux ! monsieur. L'héritier d'un personnage illustre et respectable, et voici que tout à coup... Ce n'est pas digne de votre position... Л'^оиз pouvez vous retirer... Mais si pareille chose venait à se reproduire, hum! je serais forcé d'en aviser monsieur votre père... auquel je vous prie de présenter mes hommages...

Thomas observait la physionomie du vieillard, et il comprit que cet homme craignait son père. Pareil à un jeune loup, il regardait Tchoumakofî en dessous, tandis que celui-ci, avec une gravité comique, tortillait sa moustache grise et s'agitait impatiemment devant le gamin qui ne partait toujours pas, malgré l'autorisation donnée.

— Vous pouvez vous retirer, répéta le vieillard avec un geste pour indiquer le chemin qui conduisait à la maison.

— Et la police ? demanda Thomas d'un air sombre. Et il s'effraya aussitôt des suites possibles de son

audace.

So т и n M л s ao lU) r: 1 F, F F .

— C'était une plaisanterie pour vous faire peur, répondit en souriant le vieux militaire...

— C'est vous qui avez peur de mon père! dit Thomas.

Et, tournant le dos au vieillard, il s'enfonça dans la profondeur du jardin.

— J'ai peur, moi ! Ah ! c'est ainsi ! lui cria Tchoumakoff.

Et, au son de sa voix, Thomas comprit qu'il l'avait offensé. Il se sentit pénétré de honte et de tristesse, et rôda tout seul jusqu'au soir.

llcntré chez lui. il trouva son père qui, le visage dur, lui dit :

— Thomas, tu es allé dans le verger de Tchoumakoff?

— J'y suis allé, répondit d'un air tranquille l'enfant, les yeux fixés sur ceux de son père.

Celte réponse n'était évidemment pas celle qu'attendait Ignat, car il resta silencieux pendant quelques secondes en se caressant la harbe.

— Imbécile! Pourquoi as-tu fait ça? N'as-tu pas assez de tes pommes, à toi ?

Thomas baissa les yeux et ne dit rien.

— Tu vois bien... tu as honte ! Je parie que c'est cette petite vermine d'Ejoff qui t'a poussé ! Attends ! Je lui apprendrai, quand je le verrai... et je ferai cesser votre camaraderie...

— C'est moi-même... dit Thomas avec fermeté.

— \'oilà qui est plus fort encore ! s'écria Ignat ! Quel besoin avais-tu ...

— Comme ça !...

— Comme ça !... reprit ironiquement son père.

Tu devrais au moins donner une raison valable, quand tu fais une bêtise. Viens ici !

Thomas s'approcha de son père, qui était assis sur une chaise, et il se plaça entre ses genoux ; celui-ci lui posa les mains sur les épaules et le regarda dans les yeux en souriant :

— As-tu honte?

— Oui, soupira Thomas.

— Tu vois bien, petit sot. Tu nous déshonores tous les deux.

Et, serrant la tète de son fils contre sa poitrine, il lui passa la main dans les cheveux et lui demanda de nouveau :

— Quelle idée de voler les pommes des autres ?

— Je ne sais pas! fit Thomas tout confus. C'est peut-être pour se désennuyer. On joue tout le temps, c'est toujours la même chose... c'est ennuyeux, tandis que là, il y a le danger...

— Ça vous remonte le cœurP demanda Ignat en souriant.

— Oui...

— Hum! peut-être bien... Mais tu saio, Thomas, laisse ce jeu, car, une autre fois, je serai très sévère.

— Je ne le ferai jamais plus, dit Thomas d'un ton ferme.

— Ce qui est bien, c'est d'en avoir pris la responsabilité. Dieu sait ce que tu seras plus tard, mais enfin, pour le moment, cela est bien ! Un homme qui répond de ses actes, sans craindre pour sa peau, ça n'est pas une chose banale... Un autre à ta place aurait chargé les camarades. Toi. tu dis: « C'est moi ». C'est ainsi qu'on doit agir, Thomas... Tout péché

porte son châtiment... Tchoumakoff . . . ne t'a-t-il pas par hasard... frappé? demanda Ignat avec hésitation.

— J'aurais hien voulu voir cela ! répliqua Thomas, Iranquiilement.

— Hum !... grommela son pî're d'un air goguenard.

— Je lui ai dit qu'il avait peur de toi... c'est pourquoi il s'est plaint... tout d'abord, il ne voulait pas le faire...

— Allons donc !

— Je te le jure!.. « Présentez mes respects à monsieur votre père... »

— C'est lui qui a dit ça ?

— Oui...

— Oh ! le vil animal ! Quelle singulière engeance que les hommes ! Voilà quelqu'un qu'on vole, il salue : « Je vous présente mes respects ! » Ha ! ha I ha 1 II est vrai qu'on lui en a pris pour un sou, mais ce sou pour lui est comme un rouble pour moi!... D'ailleurs, il ne s'agit pas de sous ou de roubles, mais ce sou est à moi. et personne n'ose y toucher, à moins que je ne le jette... Allons, n'y pensons plus! Raconte-moi d'où tu viens et ce que tu as vu?...

L'enfant s'assit à côté de son père et lui fit en détail le récit de ses impressions du jour. Ignat écoutait attentivement, tout en examinant l'expression animée du visage de son fils, et les sourcils de l'homme se contractaient.

— Tu ne nages encore qu'à la surface... tu es un enfant. . . eh ! eh I . . .

— Nous avons levé un hibou dans un ravin, racontait le gamin. Ce que c'était drôle!... Il

THOMAS GORD El EFF. 83

essayait de voler, et se buttait contre un arbre, pan ! il en a même crié, un cri si plaintif!... Puis, comme nous l'effrayions encore, il s'est de nouveau envolé, et... toujours la même chose: il s'élevait, volait un peu, se heurtait à quelque obstacle : ses plumes tombaient. . , Après s'être longtemps abîmé de tous les côtés dans le ravin, il a fini par se cacher... nous ne l'avons plus cherché, il nous faisait pitié, il était tout meurtri. Il est donc tout à fait aveugle dans le jour ?

— Tout à fait, dit Ignat. L'homme fait parfois dans la vie comme le hibou à la lumière. Il cherche sa place, s'agite, se débat, se heurte, mais ne réussit qu'à perdre ses plumes. Meurtri, blessé, malade, déplumé, il se jette enfin dans le premier coin venu pour trouver le repos après tant de fatigues. ^lalheur à ces hommes-là, mon ami, malheur !

— Ce que ça doit leur faire mal ! dit Thomas, doucement.

— Tout à fait comme à ton hibou.. .

— Mais pourquoi?..,

— Pourquoi."^ C'est bien difficile à dire... L un a la vue obscurcie par l'orgueil... il veut trop ev n'a que peu de forces... l'autre c'est la bêtise... Il y a bien des raisons... Tu ne peux pas comprendre...

— Venez prendre le thé, appela la tante Anthéise. Elle était là depuis longtemps, debout sur le pas de

la porte, en contemplation, les mains croisées sur le ventre, et, attendrie, elle admirait la haute stature de son frère penchée avec amour vers Thomas, ainsi que la pose rêveuse du petit garçon, la joue appuyée contre l'épaule de son père.

Ainsi se déroulait, de jour en jour, la vie de Tho-

84 THOMAS G OnnETEFF.

mas. Une vie en somme peu accidentée, paisible et douce. Parfois quelques impressions plus fortes que d'autres et qui remuaient pour une heure ou une journée l'âme de l'enfant se détachaient sur le fond terne de cette vie monotone, mais elles s'clfaçaicnt presque aussitôt. Son âme était encore un lac uni, à l'abri des tempêtes de la vie, et tout ce qui par hasard heurtait sa surface descendait vers le fond, après avoir troublé un court instant ses eaux endormies.

Au bout de cinq ans, Thomas quitta l'école, ayant passé à peu près les examens de la quatrième classe. C'était un beau garçon bien découplé, brun, la figure bronzée, avec d'épais sourcils et un léger duvet sur la lèvre. Ses grands yeux noirs avaient un regard rêveur et naïf, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme celles d'un enfant. Mais, à la moindre contrariété, sa bouche se contractait, ses pupilles se dilataient et son visage entier prenait une expression d'entêtement et de volonté inébranlable. Son parrain disait en parlant de lui, un sourire sceptique sur les lèvres:

— Pour ce qui est des femmes, Thomas, tu leur seras plus doux que le miel ; mais, pour ce qui est de l'esprit, je ne t'en vois pas encore...

Ces paroles arrachaient un soupir à Ignat.

— Tu devrais commencer à initier un peu ton fils aux affaires, mon ami...

— Attends encore...

— Attendre quoi? Deux ou trois étés sur la Volga, et puis on le m:uie... Regarde donc ma Lioubov, quelle belle fille !

A celte époque, Lioubov Maïakin achevait ses études dans un pensionnat quelconque et elle était en

cinquième. Thomas la rencoutrait souvent dans la rue et elle lui adressait de la tête des petits saints pleins de condescendance, toujours coiffée avec recherche, une petite toque sur ses beaux cheveux roux.

Elle plaisait assez à Thomas, mais ses joues roses, ses lèvres rouges et la gaieté pétillante de ses yeux bruns n'arrivaient pas à effacer l'impression blessante de ses saints. Elle avait fait la connaissance de plusieurs collégiens et quoique parmi eux se trouvât Ejoff, l'ancien camarade de Thomas, celui-ci ne se sentait pas attiré vers cette société qui le gênait plutôt. Il lui semblait que tous tiraient vanité de leur savoir et se moquaient de son ignorance.

Réunis chez Lioubov, ils lisaient volontiers en commun, et, lorsque Thomas les surprenait au milieu de quelque discussion bruyante ou bien occupés à une lecture, ils se taisaient dès qu'il apparaissait. Cela l'éloignait d'eux.

Cependant, un jour qu'il se trouvait en visite chez les Maïakin, Lioubov l'entraîna dans le jardin, et là, l'ayant fait asseoir à côté d'elle, elle lui demanda avec une petite moue :

— Pourquoi es-tu si peu communicatif.^ Tu ne dis jamais rien.

— De quoi parlerais-je, puisque je ne sais rien ? répondit Thomas avec simplicité.

— Etudie... lis...

— Je n'en ai pas envie...

— Les étudiants savent tout et peuvent parler de tout... Ejotr par exemple...

— Je le connais, Ejoff... un bavard...

— Tu es jaloux de lui, tout simplement! II a

beaucoup d'esprit... oui... il va terminer ses classes et ira à l'Université de Moscou.

— Et puis après?.,, répliqua Tliomas sans s'émouvoir.

— Tandis que toi, tu resteras toujours un ignorant.

— Tant pis !

— Comme c'est bien, ça! s'écria Lioubov avec ironie.

— Je n'ai pas besoin de toute cette science pour garder ma place, fit Tliomas moqueur, et je saurai bien remettre à la leur de plus savants que moi. C'est bon pour les meurt-de-faim d'étudier... je n'en ai pas besoin, moi...

— Fi! que tu es sot! mauvais!... vilain! dit la jeune fille avec mépris,

Et elle le quitta. Thomas resta tout seul dans le jardin. Il la regarda s'éloigner, fronça les sourcils, et, la tête basse, gagna le fond du jardin.

Il devenait sensible au charme de la solitude et au poison enivrant et doux des rêveries. Les soirs d'été, à l'heure du crépuscule, son imagination s'exaltait devant ces teintes somptueuses des couchers de soleil, qui paraissent embraser toute la terre, et il sentait monter en lui une vague langueur, comme le désir d'une chose qui lui demeurait inconnue.

Blotti dans un coin sombre du jardin, ou bien couché dans son lit, il évoquait l'image de princesses féeriques... Elles prenaient la forme de Liouba, ou celle d'autres jeunes filles qu'il connaissait, passaient légères dans l'obscurité naissante de la nuit, et le regardaient avec des yeux pleins de mystère. Ces visions éveillaient parfois son énergie, et le remplissaient

THOMAS GORDEIEFF. H'J

d'ivresse. Il se levait alors, déployait sa haute taille, et aspirait à pleins poumons l'air chargé de senteurs. D'autres fois, ces mêmes \isions l'attristaient, il lui prenait des envies de pleurer, mais il avait honte de ses larmes, se retenait et finissait par pleurer tout de même.

Parfois encore, dans un élan de gratitude infinie, il s'adressait à Dieu et se prosternait devant son image; des lambeaux de prières s'éveillaient dans sa mémoire; les yeux fixés au ciel, il les répétait longtemps, les unes après les autres, et son cœur trouvait le repos dans ces actes de foi où s'épanchait le trop-plein des sentiments qui l'agitaient.

Le père de Thomas l'introduisit dans le cercle de ses relations d'atTaires avec précaution et patience. Il le conduisait à la Bourse, l'entretenait de ses marchés et des bénéfices qu'ils lui laissaient ; il lui parlait de ses amis, de leur caractère, racontait comment ils étaient « arrivés », et quelle était leur fortune actuelle.

Thomas se mit très rapidement au courant des affaires où il apportait beaucoup de sérieux et de réflexion. Maïakin le plaisantait et, clignant del'œil, disait :

— Eh bien, voici que notre chardon se transforme en un beau pavot !

Et cependant le visage de Thomas gardait encore, à dix-neuf ans, une expression enfantine et un peu naïve qui le distinguait des jeunes gens de son âge. Ceux-ci se moquaient de lui et le considéraient comme inintelligent. Lui, de son côté, les évitait, blessé de leurs manières à son égard. Ce caractère peu précis inquiétait sérieusement son père et aussi Maïakin dont la sollicitude était constamment en éveil.

— Je ne le comprends pas, disait Ignat navré. Il ne boit pas, ne court pas les femmes, est respectueux avec toi et avec moi, obéissant; on dirait une jeune fille, et non un garçon. Et pourtant, il n'a pas l'air bote?

— Non, pas parliculièrement, répondait Maïakia,

— Eh bien, on dirait qu'il attend quelque chose... Gomme une peau qui lui couvre les yeux... Sa défunte mère était toute pareille, marchait de même à talons sur la terre... Regarde donc, African Smoline n'a que deux ans de plus que lui, mais quelle différence ! On ne sait plus qui des deux est à la tête des alTaires, si c'est le père ou le fils. Il veut partir, étudier encore dans une fabrique; il dit au vieux: « Vous ne m'avez pas assez instruit, mon père! » Oui. Et le mien? il ne se décide à rien... Oh! Seigneur !

— Sais-tu, conseillait Maïakin, lance-le, tête baissée, dans quelque grosse affaire. En vérité. C'est par le feu qu'on éprouve l'or... Nous verrons ses aptitudes si nous lui donnons la liberté... Envoie-le tout seul sur le Kama...

— Allons ! tu m'engages à tenter un essai?

— Mais oui ! S'il fait des bêtises, tu y perdras quelques plumes, évidemment, mais au moins nous saurons ce qu'il a dans le ventre.

— C'est juste. Je vais l'envoyer, répliqua Ignat, d'un ton résolu.

Sitôt le printemps venu, Ignat envoya son fds sur le Kama avec deux chalands remplis de blé. C'était le

THOMAS G ( ) li D К I E F Г . 8()

bateau à vapeur de Gordeieff, le Laborieux, qui les remorquait. Le capitaine était une vieille connaissance de Thomas, le matelot Ephime, à présent Epliime Ilitch, un homme de trente ans, carre, avec des yeux de fouine, raisonnable, posé et capitaine très dur.

On marchait vite et gaiement, car tout le monde était satisfait. Thomas se sentait très fier de la première responsabilité dont il était chargé, Ephime, enchanté de la présence du jeune maître, qui ne lui faisait pas d'observations à la moindre faute et ne les ponctuait pas de gros mots bien sentis. Cette bonne humeur des deux principaux personnages du bateau se rellétait sur tout l'équipage.

Parti en avril, le convoi arriva à destination dans les premiers jours de mai. Les chalands mouillèrent leurs ancres et le remorqueur se plaça à côté d'eux. Thomas avait ordre de livrer le blé aussi vite que possible, de toucher l'argent et de se rendre immédiatement à Perm, où l'attendait un chargement de fer qu'Ignat s'était engagé à livrer pour la foire.

Les chalands se trouvaient mouillés en face d'un gros bourg adossé à une forêt de sapins et situé à deux verstcs environ de la berge. Dès le lendemain matin, on vit arriver, qui à pied, c[ui à cheval, une foule énorme et bruyante de paysans et de paysannes. Tout ce monde se dispersa sur le pont des chalands, avec des cris et des chants, et se mit au travail avec ardeur.

Les femmes descendues dans la cale remplissaient les sacs ; les hommes montaient ces sacs sur leurs épaules , franchissaient en courant les passerelles reliant le bateau au quai et, lentement, on voyait

go Т II о M A s G о R D E I E F F ,

partir, dans la direction du Alliage, une longue file de charrettes, lourdement chargées de ce blé attendu avec lant d'impatience. Les femmes chantaient, les hommes échangeaient des plaisanteries, les matelots faisaient la police et intervenaient de temps à autre pour activer le travail... Les passerelles légères pliaient sous le poids des hommes et clapotaient sur l'eau, tandis que du rivage arrivait une clameur vague où l'on percevait le hennissement des chevaux, le grincement des roues sur le sable, le gémissement des essieux.

Le soleil était à peine levé, l'air d'une fraîcheur vivifiante, et tout saturé de l'arôme des pins ; l'eau calme de la rivière reflétait un ciel pur et venait se briser avec un doux murmure contre les flancs des bateaux et les chaînes des ancres.

Le vacarme joyeux des travailleurs, le charme intense qui se dégageait de la nature en sa fraîche parure printanière, toute baignée des rayons d'un soleil radieux, tout dans la nature respirait une force un peu brutale, mais bienveillante et jeune qui se reflétait dans l'ame de Thomas et éveillait en lui des sentiments confus et de nouveaux et vagues désirs. Installé sous une tente dressée sur le pont, il prenait du thé en compagnie d'Ephime et de l'employé chargé de recevoir le blé pour le compte de la mairie, un homme roux, myope, avec des lunettes et les épaules secouées par un tic nerveux. Cet homme racontait la famine dont avaient souffert les paysans, mais Thomas l'écoutait distraitement, regardant tantôt les travailleurs en bas, tantôt le rivage en face, très haut, jaune, qui se terminait par un ravin escarpé et bordé de pins. Il était désert et silencieux.

« Il faudrait aller là », — pensait Thomas, tandis que résonnait à ses oreilles la voix de l'employé municipal qui paraissait venir de loin, désagréable et cassante :

— Vous ne sauriez croire à quelles atrocités on en était arrivé !... Tenez, voici un exemple : dans la ville d'Osse, un propriétaire reçoit, un jour, la visite d'un paysan qui lui amène une jeune fdle d'environ seize ans. « Que veux-tu? — Mais voici! dit le paysan, Votre Noblesse, je vous amène ma fille ! — Pourquoi faire? — Prenez-la, monsieur, vous êtes célibataire ! — Enfin, que veux-tu? Qu'est-ce que cela signifie ? — Voilà : je l'ai promenée par toute la ville pour lui trouver une place de domestique ; personne n'en veut; failcs-en, au moins, votre maîtresse! » Comprenez-vous ? Il venait lui offrir sa fille comme maîtresse! Sa fille! Quelle chose épouvantable! hein? L'autre, naturellement, en fut indigné, il sauta sur le paysan, l'injuria, le menaça... Mais le paysan continuait, non sans raison : « Votre Noblesse, à quoi me sert-elle cette fille, par le temps qui court? Tout à fait inutile!... tandis que j'ai trois fils... de futurs ouvriers ceux-là... il faut les conserver... donnez-moi dix roubles pour la fille, je m'en tirerai avec mes garçons... » Que dites-vous de ça? Une horreur !

— Ce n'est pas bien! soupira Ephime. On a raison de dire que la faim n'est pas une tanle !... Et le ventre a ses propres lois !

Ce récit éveilla en Thomas un intérêt inexplicable, palpitant, pour le sort de la fillette, et il se mit à questionner anxieusement le receveur :

— Eh bien, ce monsieur l'acheta-t-il, en fin de compte ?

()•? THOMAS non DEIEF к .

— Naturellement, non! s'écria le receveur d'un ton de reproche.

— Et qu'en a-t-on fait?

— Il s'est trouvé des braves gens pour la prendre chez eux...

— Ah ! ah ! fit lentement Thomas .

Et il ajouta tout à coup, avec fermeté et colère :

— Ce que je l'aurais arrangé, ce paysan! Je lui aurais cassé la figure !

Et il tendait vers le receveur son poing formidable.

— Et pourquoi? s'écria d'un air chagrin celui-ci. en quittant vivement ses lunettes. Л ous ne saisissez pas le niiitil'!'...

— Mais si. je comprends très bien! dit Thomas avec entêtement.

— Que devait-il faire!* L'idée lui est venue...

— Est-ce qu'on peut vendre un être humain!*...

— Ah! c'est un acte sauvage, c'est bien certain ..

— Une jeune fille encore!... Je lui en aurais fait voir des dix roubles, moi !

Le receveur fit un geste découragé et se tut. Ce geste troubla Thomas; il se leva de table, s'approcha du bastingage et regarda le pont d'un des chalands oii grouillait une foule affairée. Le bruit l'enivrait et le vague de son âme se précisa en un violent désir de travailler comme ces gens. Il souhaita d'avoir une force herculéenne, et de pouvoir charger sur ses épaules puissantes une centaine de sacs, au grand cbahissement de tous.

— Allons, qu'on se remue plus vite que ça! fit-il d'une voix forte.

Plusieurs têtes se tournèrent vers lui. Il distingua

TIIOM-VS GORDEIEKF. 9З

quelques visages, et l'un d'eux, celui d'une femme, aux yeux noirs, lui souriait très doucement. Ce sourire alluma un brasier dans sa poitrine et, comme une vague de feu, un flux de sang- chaud parcourut ses veines. Il quitta la lisse et se rapprocha de la table, le visage en feu.

— Ecoutez donc ! lui dit le receveur. Envoyez une dépêche à votre père, pour qu'il fasse passer un peu de blé par profits et pertes. Voyez combien il s'en perd... ici, chaque livre est précieuse. Il faut comprendre cela I Mais vous en avez un père. . . ! termina-t-il avec une grimace.

— Combien de blé voudriez -vous i' demanda Thomas méprisant et hautain. — Cent pouds '.^ Deux cents?

— Deux cents !... ah ! merci! s'écria le receveur confus et joyeux. — Si vous en avez le droit!...

— Je suis le maître, dit Thomas avec assurance, mais je vous défends de parler ainsi de mon père, et de faire celte tête...

— Excusez... Et... je ne doute pas de vos pleins pouvoirs... je vous suis sincèrement r'^connaissant... ainsi qu'à monsieur votre père... au nom de tous ces gens... au nom du peuple !

Ephime, tout interloqué , considérait son jeune maître, et ses lèvres remuaient bruyamment, tandis que Thomas écoutait ravi le discours que l'employé débitait avec volubilité en même temps qu'il lui serrait les mains.

— Deux cents pouds! C'est très russe, cela, jeune

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