‹ Thomas Gordeieff;Chapitre 8 sur 8 · THOMAS С. OUI) К 1 Г' Г К · texte numérisé non relu

THOMAS С. OUI) К 1 Г' Г К

discours de Rimski et il restait muet tandis que celui-ci exultait en voyant son insolence demeurer impunie,

— Tu te crois seigneur et maître de la vie... tu n'es qu'un vil esclave du rouble !

Un des convives avait le hoquet et, très mécontent, grommelait à chaque spasme : « Ah dia-ble ! »

Un personnage, à la harbj inculte et au visage graisseux, s'attendrit sur le sort de Thomas. Peut-être aussi toute cette scène finit-elle par l'énerver. Il se mit à implorer lamentablement, gesticulant des deux bras :

— Messieurs! cessez! C'est très mal. Chacun de nous a ses péchés ! Sans exception, tous nous sommes des pécheurs, croyez-moi.

— Parle ! balbutiait 4'liomas. Dis tout. Je ne te toucherai pas...

De grandes glaces pendues au mur reflélaicnt cette scène d'ivrognerie, et les gens y paraissaient plus vilains, plus hideux encore qu'ils n'étaient en réahté.

— Je ne veux plus parler! dit le chanteur, je ne veux pas semer les perles de la vérité et de ma fureur devant un être tel que toi...

Il se leva et, la tête haute, se dirigea majestueusement vers la porte.

— Ah çà ! non , par exemple ! s'écria Thomas, s'élançant à sa poursuite. Tu me dois une explication après le supplice que tu viens de m'inlliger...

Mais on l'entoura de nouveau, on le retint, on s'efforça de le calmer, tandis qu'il se débattait, bousculant tout le monde, cherchant à se frayer un passage. Lorsque Thomas rencontrait une résistance réelle, la

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lutte agissait sur lui comme un calmant. Tous les sentiments qui fermentaient dans son être se fondaient en un seul : le désir de renverser l'obstacle qui se dressait sur son chemin.

Après avoir écarté les gens, et une fois dans la rue, il se sentit plus calme. Debout sur le trottoir, il regarda à droite et à gauche et se dit, tout honteux :

— Comment ai-je pu permettre à cette espèce de torchon de me ridiculiser ainsi et d'insulter mon père!

Autour de lui tout était tranquille. Il faisait un beau clair de lune, un petit vent frais le cinglait au visage. Thomas se mit à marcher à grands pas, exposant son visage enflammé à la brise bienfaisante. Il regardait de temps en temps derrière lui pour s'assurer qu'aucun de ses compagnons ne le suivait. Il sentait combien il était tombé bas aux yeux de tous ces gens. Chemin faisant, il se disait aussi que sa déchéance était décidément complète, pour que lui, fils d'un marchand estimé et connu, il eût permis ainsi au premier venu de l'insulter, sans lui faire payer très cher une pareille insolence.

— Je n'ai que ce que j'ai mérité ! se disait-il avec une rage concentrée. C'est bien fait ! Tu n'avais qu'à ne pas t'abaisser... tu vois maintenant... Et, de plus, tu l'as voulu... tu l'as cherché... tu as provoqué tout le monde... Attrape ça, à présent!

Et son cœur se contracta.

Plongé dans ces tristes réflexions, et complètement dégrisé, Thomas marchait droit devant lui, cherchant un point d'appui dans son cœur... Mais dans son cœur tout était obscur, vague... Un senti-

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ment de confuse détresse l'envahissait.,. Il arriva, dans cet état de torpeur, au bord du fleuve, s'assit sur un tas de planches et se mit à regarder l'eau calme et noire que le vent plissait de petites rides. Le fleuve immense roulait en silence ses eaux tranquilles qui charriaient sans effort des poids énormes. Il était encombré de silhouettes de bateaux, dont les feux, ainsi que les étoiles, se reflétaient dans l'eau ; de petites vagues légères venaient baigner ses pieds et se brisaient avec une douceur de caresse. Une morne tristesse tombait du ciel étoile, et la solitude, comme une lourde pierre, écrasait l'âme de Thomas.

— Seigneur Jésus I murmura-t-il, levant vers le ciel un regard éperdu, quel raté je fais ! Dieu n'a rien mis en moi... A quoi suis-je bon, ainsi? Seigneur Jésus 1

Ces paroles adressées à Jésus, presque instinctivement, le soulagèrent tout à coup ; son isolement lui devint moins amer; il poussa un profond soupir et continua :

— Seigneur Jésus ! Bien d'autres que moi ne comprennent rien à la vie , mais ils croient tout savoir, et la vie leur est moins difficile... Mais moi, je n'ai rien sur quoi m'appuyer... Voici la nuit... et je suis seul et je ne sais où aller... Je n'ai rien à dire, et personne ne serait là pour m'enlendre... je n'aime personne... Je n'ai que le parrain... mais il n'a pas de cœur... Que ne le châties-tu? Il s'imagine que sur cette terre il n'y a personne de meilleur ni de plus intelligent que lui... et tu le permets... Et moi aussi... S'il pouvait m'arriver quelque malheur... quelque maladie... Mais non, je

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suis tort et robuste comme ua chêne... Je bois, je m'amuse, je me vautre dans la boue... le corps n'en souffre pas, l'Ame seule languit... Oh! mon Dieu! Л quoi bon une telle vie ?

Une à une s'éveillaient dans son âme des protestations timides et hésitantes. La nuit s'épaississait et le silence autour de lui devenait toujours plus profond. Une barque, attachée près du rivage, se balançait avec un léger bruit pareil à un gémissement.

« Comment me libérer de celte vie? se demandait Thomas, en regardant la barque. Quel est mon rôle ici bas;' Tout le monde travaille... »

Et une idée tout à fait nouvelle le frappa soudain :

« Plus le travail est dur. moins il a de prix! Quelques-uns se tuent pour gagner un rouble, d'autres n'ont qu'à remuer leur peUt doigt pour en conquérir des milliers,.. »

Cette idée lui procura une surexcitation très agréable. Il lui sembla avoir découvert dans l'humanité un nouveau mensonge, une duplicité à ajouter à toutes celles qu'elle cache avec tant de soins... Il se souvint d'un de ses chauffeurs. Ilia, qui se chargeait, pour dix kopeks, de remplacer un cainnrade à la machine, restant huit heures de suite dans une chaleur étouffante qui lui desséchait les poumons. Un jour, qu'à bout de forces, il se traînait à l'arrière du bateau, Thomas s'était approché de lui et lui avait demandé pourquoi il faisait ce métier de chien. Ilia lui répondit, grossier et farouche :

— Eli bien, c'est qu'un liard m'est plus cher qu'à toi cent roubles... Voilà pourquoi!

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Et le vieillard, sur ces paroles, lui avait tourné le dos, remuant péniblement son pauvre corps brûlé de fièvre.

La pensée de Thomas se reporta, sans effort, du chauffeur à tous ces travailleurs, hommes de peine et autres misérables, qui font les gros ouvrages. Cela lui sembla étrange. Pourquoi vivent-ils? Quel plaisir ont-ils à vivre sur cette terre? Faire éternellement la même besogne répugnante et dure, mal manger, être à peine vêtu... et boire... Quelques-uns ont déjà soixante ans et travaillent comme des jeunes gens... Son imagination les lui représenta tout à coup comme un gros tas de vers, grouillant dans la terre et cherchant leur nourriture. Il se rappela fidèlement ses rapports avec eux, leurs paroles et leurs réflexions sur la vie... Tous tenaient à peu près le même langage, empreint tantôt d'une douloureuse ironie, tantôt d'une sombre indifférence... c'était comme leurs chansons, pleines d'une mélancolie si profondément désespérée. Л ce propos, il se souvint qu'un jour Ephime avait dit à un employé, venu pour prendre ses ordres au bureau :

— Tu trouveras les paysans de Lapouchinsk là-bas. Ils cherchent à se faire embaucher : ne leur donne pas plus de dix roubles par mois. Cet été, ils ont brûlé et sont aujourd'hui dans une profonde misère... ils consentiront à travailler à ce prix.

Affalé sur les planches, Thomas se balançait lamentablement d'arrière en avant, comme le pendule d'une horloge, et de l'obscurité surgissaient devant lui des silhouettes familières : matelots, chauffeurs, petits employés, garçons de café, femmes ivres et peintes, tous les habitués des cabarets. Elles passaient comme des

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ombres cliinoises et dégageaient une odeur de moisi et de renfermé. C'était une masse compacte, silencieuse, et qui se mouvait lentement comme les nuages sur un ciel d'aulomne. Le remous des vagues rendait des sons lugubres qui glaçaient l'âme de Thomas. Un feu flambait au loin, de l'autre côté du fleuve; noyé dans l'obscurité, il apparaissait comme une lâche rougeâtre et indécise qui s'éteignait par moments. Puis, le feu se rallumait, perçait les ténèbres, et la flamme montait droite vers le ciel. Ces éclats ne duraient qu'un instant, et Tobscurité se faisait à nouveau.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! pensait Thomas, profondément malheureux et se sentant de plus en plus angoissé. Je suis pareil à ce feu... tout à fait seul... comme lui... seulement je ne donne ni chaleur ni lumière, mais une fumée Acre et asphyxiante... Je voudrais rencontrer quelqu'un d'intelligent... parler à quelqu'un... Je ne puis plus vivre tout seul... Je ne suis capable de rien... Rencontrer un homme... »

A ce moment, au milieu de la rivière, dans la nuit, une grosse masse surgit, éclairée par deux grands feux rouges, et, au-dessus, très haut, par un troisième. Un bruit sourd arrivait aux oreilles de Thomas, et la masse s'avançait lentement vers lui.

« Un bateau qui remonte, se dit-il. Il porte plus de cent personnes... et aucune d'elles ne se soucie de moi... Toutes savent où elles vont et ce qu'elles ont à faire... Chacune d'elles comprend sa destinée... Et moi ? Qui me l'enseignera ? Où est cet homme qui m'apportera la lumière?... »

Les feux du bateau se reflétaient en tremblant dans la rivière ; l'eau éclairée se séparait avec un sourd

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murmure, et le bateau ressemblait à un énorme poisson avec des nageoires en feu.

Quelques jours se passèrent et Thomas se remit à boire, mais cette fois ce fut tout à fait malgré lui.

Il avait pris de sages résolutions et se dirigeait vers un restaurant, où il comptait bien ne rencontrer aucun des compagnons habituels de ses débauches qui choisissaient, en général, des endroits moins chers et moins élégants. Mais les circonstances trompèrent ses prévisions. Il tomba sur son camarade, le fils du fabricant d'alcool, qui avait emmené Sacha. Celui-ci se précipita vers Thomas, l'embrassa et lui dit gaiement :

— Quelle heureuse rencontre! Moi qui depuis trois jours me morfonds dans une solitude odieuse ! Pas un homme convenable dans toute la ville. J'en ai été réduit hier à causer avec des portefaix... Des gens très gais... quoique, pour commencer, ils aient fait des manières, et l'aient pris de haut avec moi posant pour des aristocrates... mais en fin de compte tous se sont grisés comme des Polonais... Nous allons nous offrir une deuxième représentation aujourd'hui, je le jure sur les capitaux de mon père. Je vais vous faire faire leur connaissance... J'ai trouvé aussi un journaliste. Celui-là même qui vous a si bien démoli dans un article, vous souvenez-vous .^^ Gomment se nomme-t-il déjk? Un garçon bien drôle, ma foi 1 Nous lui donnerons quelques roubles pour qu'il nous amuse. Qu'en dites-vous ? J'avais embauché aussi un chanteur de café-concert. Ma foi, c'était très bien et

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par instants, très amusant. Je lui disais do temps en temps : « Rimski, une chansonnette ! » Il commençait aussitôt et je vous assure qu'on se tenait les côtes... Malheureusement, il a disparu... Avez-vous dîné?

— Pas encore... Que devient Alexandrai^ demanda Thomas légèrement ahuri par l'exubérance de ce grand garçon déluré, rouge et vêtu d'un costume très excentrique.

— Peuli ! fit celui-ci avec une grimace, voire A-lexandra est une vilaiiic femme ! Toujours sombre. Elle est assommante, que le diable l'emporte! Et froide comme une grenouille, brr! Non, je vais lui donner son congé...

— Froide, cela est exact, dit Thomas rêveur.

— Chacun doit tenir son emploi du mieux qu'il peut, dit le fils du riche marc'iand d'alcool sur un ton doctoral, et celle qui se fait entrelcnir doit accomplir son devoir scrupuleuscmeiil... si elle est une honnête femme... Voyons, un verre d'eau-de-vie!

Ils burent, et, naturellement, s'enivrèrent.

Dans la nuit une nombreuse et bruyante société se rassembla autour d'eux.

Thomas ivre, mais triste et doux, disait, la bouche empâtée :

— \oici ce que je comprends : les uns sont des vers... les autres des moine uix. Les moineaux sont les marchands... Ils mangent les vers... C'est le destin... Ils sont faits pour cela... Ils sont utiles... Mais moi et vous tous, à quoi sommes-nous bons? Nous ne représentons rien el notre vie est sans excuse... elle est inutile... Personne n'a besoin de

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nous... D'ailleurs, tous les autres pourquoi sont-ils faits ? A^oilà ce qu'il faudrait savoir... Mes amis ! Nous crèverons tous, je vous le jure ! Et pourquoi crèverons-nous.** Parce que tout en nous est inutile... nos âmes sont vides... et notre vie ne sert à rien... Mes frères! Je pleure... A quoi suis-je bon .^^ Personne n'a besoin de moi ! Tuez-moi... pour que je meure... Je voudrais être mort...

Et il versait d'abondantes larmes, larmes d'ivrogne attendri.

Un petit homme noir, ivre aussi, se cramponnait à lui et voulait à toute force l'embrasser. Il cherchait évidemment à lui rappeler quelque souvenir, tout en frappant la table avec son couteau :

— C'est la vérité. Taisez-vous tous. Ecoutez-le. Laissez parler les éléphants et les mammouths ! Ce sont de saintes paroles que prononce l'apathique conscience russe ! Rugis, Gordeietf ! Rugis contre tout !

Et il s'accrochait de nouveau aux épaules de Thomas, se frottait à sa poitrine, élevant vers son visage une tète ronde, rasée à la tondeuse et qui s'agitait sans répit contre ses deux épaules. Thomas ne pouvait arriver à distinguer son visage, il s'en irritait et le repoussait en criant :

— Va-t'en au diable! Où donc est ta gueule!... Oust!

Des rires étourdissants remplissaient l'air. La voix du jeune marchand d'alcool s'étranglait dans son eftbrt pour dominer le bruit. Il criait à quelqu'un, la langue épaisse :

— Viens chez moi ! Cent roubles par mois, la

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nourriture et le logement ! Ma parole d'honneur 1 Laisse là ton journal... je te payerai plus cher I

Tout ce qui était autour de Thomas oscillait en des mouvements larges et moelleux. Les gens se rapprochaient de lui et s'éloignaient; le plafond s'abaissait et le plancher remontait. Il semblait à Thomas qu'il allait être écrasé, aplati. Puis il se voyait allant à la dérive sur un immense fleuve qui l'entraînait dans sa course rapide, l'épouvanté, titubant, il se mit à hurler :

— Où allons-nous.^* Où est le capitaine .►>

Une salve de rires et des exclamations avinées répondirent à ses paroles.

La voix criarde el détestable du petit homme noir perçait tout ce vacarme :

— C'est la vérité ! Nous voguons tous, sans gouvernail, sur un navire désemparé... Où est le capitaine.^ Hein ? ha ! ha ! ha !

Thomas reprit sa raison dans une petite chambre éclairée par deux fenêtres. La première chose qui frappa sa vue fut un arbre mort. Cet arbre se trouvait juste devant l'une des fenêtres et son tronc énorme, à l'écorce écaillée et au cœur pourri, interceptait la lumière du jour. Ses branches noires et noueuses, dégarnies de feuilles, s'étendaient lamentables et gémissaient secouées par le vent. La pluie ndsselait le long des vitres et tombait du toit en cascades bruyantes. A ce bruit, semblable à des sanglots, se joignait le grincement d'une plume qui courait

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hâtive sur le papier, un murmure vague et sourd accompagnait le tout.

Thomas souleva sa tête endolorie II vit un petit homme noir, assis devant une table, qui griffonnait rapidement sur une feuille de papier. Cet homme secouait sa tête ronde, d'un air satisfait, la remuait sans cesse dans tous les sens, levait les épaules et tout son corps, couvert simplement d'une chemise de nuit et d'un caleçon, se tortillait sur la chaise comme s'il eût été sur des charbons. De sa main gauche, fine et maigre, il se frottait le front en faisant dans l'air des gestes bizarres. Ses pieds nus s'agitaient sur le plancher ; on distinguait le battement d'une grosse veine sur son cou et ses oreilles mêmes remuaient sans cesse. Lorsqu'il se tournait du côté de Thomas, celui-ci pouvait voir des lèvres minces qui balbutiaient quelque chose et un long nez pointu qui venait toucher la moustache dès que la bouche s'ouvrait... Le visage était jaune, boursouflé, ridé et deux petits yeux noirs et vifs semblaient étrangers à cette figure.

Fatigué de le contempler, Thomas tourna lentement les yeux vers le plafond et les murs.

Pareils à des tumeurs, des paquets de journaux suspendus à de gros clous couvraient les murs. Le plafond avait été autrefois tapissé de papier blanc; ce papier décollé par l'humidité pendait en loques lamentables que de grosses cloques soulevaient par endroits : des vêtements, des chaussures, des lambeaux de papier traînaient par terre... Il semblait que toute cette chambre eût été échaudée.

Le petit homme jeta tout à coup la plume, se pencha en avant, se mit à tambouriner joyeusement

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sur le rebord de la table cl à climler d'une voix grêle :

Prends loii tambour el sois sans crainte. Donne à la vivandière un l)on baiser sonore ! C'est là que gît la raison, De toute une philosophie d'amour !

Thomas poussa un profond soupir et dit :

— Si je pouvais avoir de l'eau de Sellz.

— Ah ! s'écria le petit liomme, sélançant de sa chaise jusqu'au large canapé recouvert de toile cirée, sur lequel était couché Thomas. Bonjour, ami! De l'eau de Seitz ■* C'est Aicile. Avec ou sans cognac!*

— Avec, cela vaudrait mieux, fit Thomas, serrant la main brûlante et sèche que lui tendait son interlocuteur et l'examinant attentivement.

— Egorovna ! appela ce dernier en ouvrant la porte. Et il demanda à Thomas :

— Tu ne me reconnais pas, Thomas Ignatitch ;*

— Je crois... pourtant... t'avoir déjà... rencontré.

— En effet, notre rencontre a même duré (jualrc ans... mais c'est si vieux ! Ejoll'. ..

— Bon Dieu ! s'écria Thomas abasourdi en se soulevant sur son canapé. Est-ce bien toi :*

— Hélas! mon ami, j'aurais bien voulu en douter, mais un fait réel est une chose qui repousse le doute comme le fer repousse une balle en caoutchouc...

Le visage d'Ejoff se tordit comiquement et ses mains se crispèrent sur sa poitrine.

— Voilà... prononça Tiiomas lentement. Tu as joliment vieilli... Ah, là, \M Oiiel Age as-tu donc?

— Trente ans.

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— On l'en donnerait cinquante... sec, jaune... la vie n'a pas été tendre pour toi, hein? Et puis tu bois...

Le cœur de Tliomas se serra à la vue de son camarade d'enfance, jadis gai et éveillé, à présent si lamentablement usé, logé dans cette mansarde délabrée dont l'aspect évoquait l'idée d'une maladie, d'un pauvre corps boursouflé de brûlures...

Plein de pitié, il regardait EjofT. Il voyait les frissons ■qui couraient sur son visage, en même temps que ses petits yeux s'allumaient de colère. En train de déboucher une bouteille d'eau de Seltz, et, tout entier à ce travail, la bouteille entre les genoux, EjolT se taisait, s'elTorçant, mais en vain, de retirer le bouchon.

Sa faiblesse attendrit Thomas.

— lïum, te voilà bien arrangé... Et tu as fait tes études, pourtant... Il faut croire que, même savant, l'homme n'est pas plus heureux, fit Gordeietf rêveur.

— Bois, dit l'^jolT, pâli par l'clfort. Et il lui tendit le verre.

Puis il s'essuya le front, s'assit à côté de Thomas sur le canapé et se mit à parler :

— Laisse la science tranquille... ne blasphème pas. La science est le nectar des dieux... mais elle est à l'état de fermentation et ne peut être mise à la portée de tous, de même que l'cau-de-vie de grain qui n'est pas distillée n'est pas bonne à boire. Pour contribuer au bonheur humain, la science n'est pas encore suffisamment avancée, mon ami, et ceux qui en font usage n'y gagnent que des maux de tête, comme toi et moi, tiens ! Pourquoi bois-tu sans mesure ?

— Moi.^ Mais puis-je faire autre chose? demanda Thomas en souriant.

Ejoff le regarda avec intérêt et dit :

— Cette question, rapprochée de tout ce que tu as débité hier soir, me fait croire, ami, que ce n'est pas de gaieté de cœur que tu t'amuses tant !

— Ah ! soupira Thomas, quittant brusquement le canapé. Quelle est mon existence? Un véritable nonsens 1 Je suis seul... je ne comprends rien... et pourtant mon ame aspire à quelque chose... envoyer tout au diable et y aller moi-même... Je voudrais finir tout... eh 1 cet ennui, cet ennui!

— C'est curieux ! fit Ejofi", se frottant les mains et s'agitant tout entier. C'est curieux, si c'est vrai et sincère, car cela prouverait que le saint mécontentement de la vie a pénétré même dans les alcôves des marchands, dans ces âmes mortes noyées dans des flots de soupes grasses, dans des lacs de thé et autres liquides... Conte-moi tout cela en détail... J'en ferai un roman...

— J'ai entendu dire que tu avais écrit un article sur mon compte? reprit Thomas, curieux, examinant avec attention son camarade et se demandant ce qu'il pouvait bien produire, lui, si minable.

— En effet, j'ai écrit ! A.s-tu lu ?

— Non; je n'en ai pas eu l'occasion...

— Et que t'a-t-on dit?

— Que tu m'avais abominablement démoli...

— Hum ! . . . Et cela ne te donne pas envie de lire toi-même? poursuivait EjofF, scrutant avec intérêt le visage de Thomas.

— Je lirai ! affirma Thomas , gêné , désireux de consoler EjofiT, auquel son indifférence aurait pu paraître blessante

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Et il ajouta, débonnaire :

— Ce doit être intéressant, en effet, puisque c'est sur moi que tu as écrit...

'' Et pourtant il n'éprouvait pas la moindre curiosité ;

ses paroles étaient uniquement dictées par la pitié 1 que lui inspirait Ejoff. Sa pensée était ailleurs : il

aurait voulu comprendre quelle espèce d'homme était

Ejoff et ce qui l'avait usé ainsi ?

Cette rencontre éveillait en lui un sentiment doux et

tendre, lui rappelant des souvenirs d'enfance qui sur- : gissaient à présent un à un dans sa mémoire, comme

des feux follets, à peine visibles, dans le passé lointain. EjolT s'approcha de la table, sur laquelle le samovar ; était déjà préparé, versa silencieusement deux verres de ! thé, noir comme de l'encre, et dit à Thomas ;

— ЛПеп8 prendre du thé... et parle-moi de toi...

— Je n'ai rien à te dire... Je n'ai rien vu... Ma vie j est tellement vide ! Raconte-moi plutôt la tienne... tu

en as toujours su plus long que moi...

Ejoff se mit à réfléchir, sans cesser de tourner la tête en tous sens, de s'agiter sur sa chaise. Son visage, seul s'était immobilisé; toutes ses rides ramassées, comme des rayons, autour des yeux, les faisaient paraître encore plus eofoncés dans leurs orbites.

— Oui, mon ami, j'ai vu pas mal de choses et j'ai ; acquis de l'expérience, fit-il en hochant la tête. Peut- ! être même en sais-je plus long qu'il ne faut, car il

est aussi mauvais pour l'homme de savoir trop que de ne pas savoir assez. Tu voudrais apprendre comment j'ai vécu? Je vais te le dire, ou plutôt je vais l'essayer... Car je n'ai jamais encore parlé de moi à personne, parce que personne n'y a pris intérêt... Et à

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propos, il est très vexant de vivre sans inspirer d'intérêt à qui que ce soit...

— Oh ! je vois à ta mine et à tout le reste que ta vie n'a pas été belle ! dit Thomas, éprouvant un certain plaisir à constater que son camarade n'avait pas été mieux partagé que lui.

EjolT avala d'un trait son thé et posa le verre sur la soucoupe. Il mit ses pieds sur les barreaux de la chaise, entourant de ses bras ses genoux, sur lesquels il appuya son menton.

Petit, et souple comme s'il eût été en caoutchouc, il commença son récit :

— L'étudiant Satchkoff, mon ancien professeur, à l'heure qu'il est docteur en médecine, joueur et domestique, me disait dans le temps, lorsque j'avais bien préparé ma leçon : « Bravo, Nicolas ! Tu es un garçon capable. Nous autres, roturiers, gens simples et pauvres, qui sortons de la basse-cour de la vie, nous devons étudier et étudier tant et tant, qu'à la fin nous arrivions aux premières places... La Russie a besoin d'hommes intelligents et probes : essaye de le devenir et tu seras le maître de ta destinée et un membre utile de la société. C'est sur nous, plébéiens, que reposent les plus belles espérances dii pays ; c'est nous qui devons apporter la lumière, la vérité, etc., etc. » Et j'ai cru en celte brute... Vingt ans se sont écoulés depuis... nous autres, roturiers, nous avons grandi, mais, intellectuellement, nous sommes les mêmes, et nous n'avons apporté aucune lumière dans la vie. La Russie soutïre toujours de son mal chronique, d'une abondance de canailles, et nous, lesl plébéiens, nous grossissons avec plaisir leurs rangs!

TU ом AS С. OU I) i; I i:i г ,

serrés. Mon professeur, je le répète, est un domestique, être impersonnel et muet, auquel son maître donne des ordres... et moi je suis un paillasse au service de la société... Dans cette ville, mon ami, la renommée me poursuit... J'entends dans la rue un cocher de (iacre dire à l'autre : u Л oici Ejofî qui vient. Quand il se met après quelqu'un, il l'arrange proprement, je t'en réponds. » Oui ! et c'est encore ditlicile d'en arriver là ! . . .

A ces mots, la figure d'Ejoiï se contracta et ses lèvres seules eurent un rire silencieux.

Thomas ne comprit rien à son discours, et il dit au hasard, pour répondre quelque chose :

— C'est que tu n'as pas atteint le but que tu visais ! . . .

— lih 1 oui, je croyais arriver plus haut... Et j'y serais arrivé ! Je te le dis, j'y serais arrivé !...

Il sauta de sa chaise et se mit à courir à travers la chambre, criant, plus qu'il ne parlait, avec volubilité et colère :

— Pour se garder dans la vie, pour rester un homme libre, il faut des forces énormes. Je les ai eues... J'étais souple, j'étais adroit... j'ai tout usé, pour acquérir des connaissances, dont je «n'ai aucun besoin à présent. Je me suis dépensé tout entier, pour conserver en moi quelque chose... Ah diable! Moimême... et combien d'autres avec moi... nous nous sommes dépouillés volontairement afin de pouvoir nous armer pour la vie... Songe donc, dans le désir d'être plus tard un homme de valeur, j'ai déprécié ma personnalité de mille manières... Pour étudier et ne pas crever de faim, j'ai enseigné pendant six ans l'A В G à des morveux ... et supporté de

la part de leurs pères et mères, qui m'humiliaient sans se gêner, les plus cruelles offenses... Gagnant à peine assez pour le pain et le thé, je n'avais plus de quoi acheter des chaussures et j'étais réduit à m'adresser à l'assistance publique, à écrire des suppliques... pour obtenir les secours... qu'on donne aux indigents. Ah I si ces œuvres de charité pouvaient savoir tout ce qu'elles tuent dans l'homme, alors qu'elles le secourent matériellement ! Si elles savaient que chaque rouble qu'elles donnent pour acheter du pain contient quatre-vingt-dix-neuf kopeks de poison pour l'Ame! Si elles pouvaient crever de leur excès de bonté et d'orgueil, puisé dans d'aussi pieuses pratiques ! Il n'y a pas d homme sur terre plus odieux et plus vil que celui qui fait l'aumône, et il n'y en a pas de plus malheureux que celui qui la reçoit 1

Ejoff avait atteint au paroxysme de la colère. Il titubait comme un homme ivre et les papiers épars sous ses pieds se déchiraient en lambeaux. Il grinçait des dents, remuait la tête, ses deux bras s'agitaient dans l'air comme deux ailes mutilées. On aurait dit qu'il cuisait dans une marmite en pleine ébullition. Quant à Thomas, il se sentait animé de deux sentiments contraires. Ejoff lui inspirait de la pitié, et en même temps, il était heureux de le voir souffrir. (( Je ne suis pas le seul... il n'en mène pas large non plus... » se disait-il, en l'écoutant parler. Le gosier d' Ejoff rendait des sons mats comme un verre fêlé et avait des grincements pareils à ceux d'une roue mal graissée.

— Empoisonné par la bonté humaine, j'ai péri victime de cette fatalité que porte en lui chaque

pauvre diable qui veut arriver : la faculté de se contenter de peu, dans l'espoir d'obtenir beaucoup... Ah ! sais-tu ? Il meurt plus d'hommes tous les ans parce qu'ils ne connaissent pas leur prix et ne s'estiment pas à leur juste valeur, qu'il n'en meurt de la tuberculose, et c'est aussi la raison pour laquelle on trouve des chefs de parti pour remplir des emplois de sergents de ville.

— Que le diable les emporte, les sergents de л111е ! s'écria Thomas avec un geste d'impatience. C'est de toi qu'il s'agit...

— De moi ! Mais c'est justement de moi qu'il s'agit! répliqua Ejoff, arrêté au milieu de la chambre et se frappant la poitrine. J'ai atteint le sommet de mes ambitions... je suis un bouffon bon à égayer le public et incapable de faire mieux ! Oh ! savoir ce qu'il faut faire et ne pas pouvoir l'exécuter, ne pas avoir l'énergie, la force d'accomplir son œuvre, voilà ce qui s'appelle un supplice 1

— Ah! tiens, attends un peu, fit Thomas, s'animant. Dis-moi donc ce qu'il faut faire pour vivre en paix... c'est-à-dire pour être content de soi?

— Pour cela, il faut mener une vie agitée et éviter comme un mauvais mal même la chance d'une satisfaction personnelle.

Ces paroles sonnèrent creux à l'esprit de Thomas et n'éveillèrent aucun sentiment dans son cœur ni aucune nouvelle idée dans son cerveau.

— Il faut toujours vivre dans la recherche passionnée de quelque chose d'inaccessible... L'homme grandit en s'etTorçant d'atteindre au-dessus de lui.

A présent que sa personne était hors de cause, Ejotî

parlait d'un ton plus mesuré, plus calme. Sa voix sortait ferme et assurée, et l'expression de son visage était sévère. Il se tenait debout au milieu de la chambre, la main tendue vers Thomas et parlait comme s'il eût lu :

— Les hommes sont vils, parce qu'ils ne cherchent qu'à se rassasier... L'iiomnie repu est un animal... caria satiété est une satisfaction de la chair... D'ailleurs, l'orgueil de l'homme trop satisfait de son esprit le ramène également à l'état de brute...

Il eut un mouvement convulsif de tout le corps, comme si ses veines et ses muscles se fussent tendus à se rompre, et il reprit sa course agitée à travers la chambre :

— L'homme, parfaitement content de lui, est une tumeur au sein de la société... c'est mon ennemi juré ! Il est farci de vérités à bon marché, rognures de sagesse moisie ; il est comme le débarras dans lequel une ménagère parcimonieuse entasse pêle-mêle tous les vieux débris hors d'usage dont elle ne sait que faire. Lorsqu'on approche de cet homme, qu'on ouvre la porte de son ame, on est saisi à la gorge par une odeur fétide, par des relents de toutes sortes de détritus pourris. Ces malheureux s'appellent des hommes à principes, à convictions, des âmes fortes... et personne ne veut avouer que leurs convictions ne sont que des oripeaux qui servent à cacher la misérable nudité de leur âme. Les fronts étroits de cette catégorie de gens portent toujours une éblouissante étiquette : calme et assurance, fausses réclames ! Frotte leurs fronts d'une main ferme, et tu feras apparaître la véritable enseigne : médiocrité et bêtise!,..

Т H о MA S G О n D E I E F F . 00()

Thomas suivait des yeux EjofT qui s'agitait dans la chambi'e. et il se disait avec tristesse :

« Contre qui en a-t-il? On ne peut savoir... Mais il a été bien maltraité... Ça se voit tout de suite... »

— Que j'en ai rencontré de ces gens-là ! jioursuivait EjofT plein de colère. Qu'on en a ouvert de ces boutiques depuis quelques années ! On y trouve de tout : de la percale pour suaires et du cambouis, des bonbons et du borax pour détruire les cafards ; mais on n'y découvre rien de frais, de neuf, ni de sain ! On vient à ces gens l'àme malade, meurtrie, accablée par la solitude, dans l'espoir d'entendre une parole vivante. Ils vous offrent d'écœurantes réminiscences, des idée- empruntées aux vieux livres, rancies par le temps. Ces idées du reste, racornies, sont si minables que, pour les exprimer, on est forcé d'employer une quantité de mots sonores et vides. Quand j'entends parler un de ces hommes, je me dis toujours : voici une rosse bien nourrie, mais malade, ornée de grelots et qui traîne une charrette pleine d'ordures pour les porter hors des murs de la ville, et la malheureuse béte est contente de son sort.

— Eux sont aussi des èlres inutiles, fit Thomas. Ejoff se planta devant lui et dit avec un sourire

narquois :

— Oh! non, ceux-là ne sont pas inutiles ! Ils servent de modèles, modèles de ce qu'il ne faut pas être. En réalité, leur place est au musée d'anatomie. où l'on conserve toute espèce de monstres, les spécimens de maladies rares. Rien n'est inutile dans la vie, même moi, je suis nécessaire à quelque obscur dessein. Seuls les hommes à l'àme bassement servile et dont

le cœur mort est remplacé par un énorme abcès d'odieuse adoration pour leur moi ; eux seuls sont inutiles... et encore... ils servent à quelque chose, ne serait-ce qu'à recevoir l'expression de ma haine...

Ejoff continua à discourir ainsi jusqu'au soir avec la même fougue. Il vomissait des injures contre les hommes, qu'il haïssait, et ses paroles, dont le sens restait la plupart du temps obscur pour Thomas, réveillaient en lui son instinct de combativité. Parfois, il éprouvait des doutes sur la sincérité d'Ejoff. Il lui demanda à un moment donné, brutalement :

— C'est bon, mais es-tu capable de leur dire tout cela en pleine figure ?

— A chaque occasion... Et chaque dimanche dans le journal... Veux-tu que je te le lise.^

Sans attendre la réponse de Thomas, il arracha d'un clou une liasse de journaux qu'il se mit à lire tout haut, sans interrompre sa course effrénée à travers la pièce. Il rugissait, glapissait, riait, montrait les dents et ressemblait à un mauvais chien, à l'attache, qui s'efforce, en vain, de briser sa chaîne.

Thomas ne saisissait jjas l'idée maîtresse dans les écrits de son camarade, mais il en comprenait la mordante ironie, l'audacieuse révolte, la fureur violente, et il en éprouvait une sensation délicieuse, une satisfaction presque physique.

— Bien touché ! s'exclamait-il , saisissant une phrase au vol. Bien envoyé !

Des marchands qu'il connaissait, des notabilités de la ville, étaient nommés dans les articles d'Ejoff, et sur chacun il dirigeait son dard empoisonné. Tantôt

THOMAS GORDEIEFF. 3ll

il les dénonçait hardiment à l'indignation publique, tantôt, avec des formes de respect perfides, il les blessait cruellement.

Les yeux brillants de Thomas et son approbation excitaient encore Ejoff. Ses rugissements devenaient de plus en plus forts, il tomba épuisé sur le divan pour bondir l'instant d'après et accourir vers Thomas.

— Voyons, lis un peu ce que tu as écrit sur mon compte, dit Thomas, qui avait pris goût à cette littérature.

Ejoff fouilla dans un tas de paperasses et retira une feuille qu'il déplia, en se mettant debout devant Thomas, les jambes écartées. Thomas se cala dans le fauteuil défoncé où il était assis et, souriant, prêta l'oreille.

L'article sur Thomas racontait tout d'abord l'histoire des radeaux, qui avait failli se terminer si tragiquement. Pendant cette lecture, Thomas se sentit agacé par certaines expressions, qui lui faisaient l'elfet de piqûres de moustiques. Son visage devint sérieux, il baissa la tête et garda tout le temps un morne silence , Mais le nombre des moustiques augmentait toujours.

— Tu es allé un peu loin, dit-il enfin, mécontent et confus. Tu ne gagneras pas le ciel uniquement pour avoir déshonoré un homme...

— Tais-toi ! Attends ! interrompit EjofF, en reprenant sa lecture.

Ayant posé en principe que le marchand russe était passé maître en fait de scandales de tout genre et de fantaisies burlesques et insensées, Ejoff se demandait : d'où cela vient-il ? Et il répondait :

— « Il me semble que ces dispositions particulières

Т 11 о M л s GOn DE i i:i' г

à des écarts aussi sauvages, découlent autant de l'insuffisance de leur éducation que d'un excès d'énergie et de désœuvrement. Il est hors de doute que notre classe marchande, à quelques exceptions près, est la plus robuste, la plus saine, et en môme temps la moins travailleuse... »

— Cela est absolument vrai, tlune exactitude absolue ! s'écria Thomas, accompagnant ses paroles d'un coup de poing formidable. J'ai autant de force qu'un bœuf, et je ne travaille pas plus qu'un moineau...

— « Quel usage le marchand peut-il faire de son énergie P La Bourse n'en demande pas beaucoup ; il la dépense donc en orgies, dans les cabarets, ignorant pour ses forces musculaires tout autre emploi plus digne et plus précieux. Il est encore un animal et la vie est devenue une cage dans laquelle il se sent à l'étroit, lui qui est doué d'une belle santé et qui a de si larges habitudes. Gcné par la civilisation, il se secoue de temps en temps et se lance dans la débauche. La débauche du marchand, c'est toujours la révolte d'une bète emprisonnée. C'est inconstestablement déplorable... Mais, hélas! ce sera bien pis quand la bête aura acquis un peu d'esprit et aura discipliné sa force. Croyez-moi, le marchand fera toujours quelques scandales, mais alors ces scandales prendront les proportions d'événements historiques. Que le ciel nous en préserve ! Car leur cause sera le désir du marchand d'atteindre au pouvoir, leur but, la toute-puissance d'une seule classe, et soyez certains que le marchand ne s'arrêtera pas aux choix des moyens pour atteindre ce but... »

THOMAS GOHDEIEl 1". 3lO

— Ilein ? qu'eu penses-tu ? Est-ce assez vrai ? demanda Ejotï, mettant le journal de côté.

— Je ne comprends pas la fin. répondit Thomas. Tout ce qui concerne la Ibrce, est très juste. A quoi me sert ma force, puisque je ne lui trouve aucun emploi? J'aurais dû me battre avec des brigands... ou devenir brigand moi-même... en général, faire quelque chose... de grand... Mais pas avec la tète, avec les bras et la poitrine... Tandis que je suis condamné à me rendre à la Bourse pour m'appliquer à voler un rouble à mon voisin... Est-ce que j'en ai besoin.^ Et puis encore : la vie est-elle définitivement constituée sur ces bases P Quelle est cette vie dans laquelle tout le monde gémit et se trouve à l'étroit? La vie devrait être au goût de chacun... Si je n'ai pas assez de place, je suis oblige de m'en faire... pour être à mon aise... Mais comment? voilà le chiendent! Que faut-il faire pour vivre librement? Je ne puis le comprendre et je me butte chaque fois à cette même question.

— Oui, fit EjofT lentement. Tu en es là ! Ce n'est pas mauvais ! Si tu pouvais t'instruire un peu ! Que penses-tu des livres ? En as-tu lu quelques-uns?

— Non, je n'aime pas lire... je ne lis pas...

— Tu n'aimes pas, parce que tu n'as jamais lu.

— J'ai même peur de lire. . . Je connais quelqu'un. . . c'est pis qu'un ivrogne. Quel résultat la lecture donne-t-elle ? Un homme invente une histoire, les autres la lisent... Si c'est par curiosité... c'est très bien. Mais s'il faut apprendre à vivre d'après les livres, c'est grotesque. Ce n'est pas Dieu qui écrit les livres, ce sont les hommes. Quels sont donc ces exemples et ces lois, que l'homme peut dicter pour son usage ?

3 I /4 Т II о M A 9 G о n D к I i; F F .

— Et l'Evangile P II a été écrit par les hommes.

— C'étaient les Apôtres... Il n'y en a plus...

— L'observation est juste 1 C'est vrai, ami, il n'y a plus d'Apôtres... On ne trouve plus que des Judas, et ceux-là mêmes sont dégénérés.

Thomas était d'humeur excellente parce qu'il voyait qu'Ejoff l'écoutait attentivement et semblait peser chacune de ses paroles. Pour la première fois de sa vie, il rencontrait de semblables dispositions à son égard et il en profitait pour exprimer librement, devant son camarade, toutes ses pensées, sans chercher les mots, certain d'être compris, parce qu'on désirait le comprendre.

— Tu es un garçon bien étrange ! lui dit enfin Ejoff, deux jours après leur rencontre. Tu n'as pas la parole facile... maison devine en toi, une ame hardie ! Si tu avais quelque pratique de la vie, tu aurais pu parler haut et ferme... oui !

— Ah ! les paroles ne soulagent guère et ne nous purifient pas, soupira Thomas tristement. Tu parlais l'autre jour des gens qui passent pour tout savoir et tout pouvoir... J'en connais aussi de ceux-là... Mon parrain en est... C'est contre eux qu'on devrait commencer une campagne... les clouer au pilori... Ce sont des gens néfastes.

— Je ne puis m'imaginer, Thomas, comment tu feras pour vivre, si tu conserves, plus tard, ce que tu portes en toi, lui dit Ejoff rêveur.

— C'est dur... Je manque de persévérance... J'aurais peut-être pu faire quelque chose, mais sur le moment même... Je comprends, par exemple, que tout le monde souffre, et se sent à l'étroit... et je sais

THOMAS GORDEIEFF. OlO

que le parrain s'en rend parfaitement compte. Mais lui profite de cet état... Il y vit à son aise : il entre partout où il veut, comme une aiguille... Tandis que moi, je suis un homme corpulent et lourd... et j'étouffe! Je vis, lié par mille entraves!... Mais je n'ai qu'à faire un effort de tout mon corps, et les liens tomberont...

— Et après ? demanda Ejoff.

— Après .^

Thomas réfléchit un instant, puis secoua la tête et dit :

— Je ne sais pas encore, je verrai !

— Nous verrons ! acquiesça Ejoff.

Il buvait, ce petit homme, échaudé par la vie. Sa journée commençait ainsi : le matin, en prenant son thé, il parcourait les journaux et puisait dans les nouvelles du jour les matériaux de sa chronique qu'il faisait immédiatement, sur le coin d'une table. Après quoi il se rendait en hâte à la rédaction du journal et découpait dans diverses feuilles des extraits, qu'il présentait sous le titre de Tableaux de province. Le vendredi il préparait le feuilleton du dimanche. Tout ce travail était payé cent vingt-cinq roubles par mois; il travaillait vite et consacrait ses heures libres à la Revue des établissements religieux. Jusqu'au milieu de la nuit, il traînait, en compagnie de Thomas, dans les cercles, les cabarets et les hôtels, récoltant partout des éléments pour des articles, qu'il avait intitulés : les Brosses de la conscience publique. Il appelait le rédacteur en chef « le gérant de la propagation de la vérité et de la justice dans le monde », son journal « l'entremetteuse occupée à mettre le lecteur au courant

8i() THOMAS С (1Г. I) К I t;i'K .

d'idées malfaisantes », et son travail « le débit de l'àme au détail ». ou encore « un essai de témérité contre les institutions de nature divine ».

Thomas ne distinguait pas toujours si EjolT plaisantait ou s'il était sérieux. Il parlait de tout ave*; feu, dénigrait tout, et cela plaisait à Thomas. Il lui arrivait aussi de commencer un discours avec une ardeur passionnée et de se contredire avec tout autant de passion, ou de conclure par quelque sortie bouffonne. Dans ces cas, Thomas se disait que cet homme ne portail en lui aucun idéal, qu'il n'avait rien de sacré, rien qui le guidât. C'est seulement quand il parlait de lui-même qu'Ejoff prenait une voix différente et alors ])lus il mettait de chaleur dans ses paroles, plus il était impitoyable et dur pour les autres. Dans ses rapports avec Thomas, ce mùme contraste se manifestait. Souvent il l'encourageait et lui disait d'une voix vibrante :

— Hardi! Renverse et nie tout ce que tu peux ! Fais ton chemin ! Rien n'est plus précieux que l'homme, souviens-toi de cela ! Crie de toutes les forces : de la liberté ! de la liberté !

Mais lorsque Thomas, enflammé par cette parole, rêvait de combattre, de culbuter tous les gens, qui par intérêt personnel refusent d'élargir les cadres de la vie, Ejoff l'interrompait souvent :

— Laisse donc ! tu ne peux rien. Les gens comme toi ne sont pas nécessaires... Votre ère, l'ère de la violence, mais non pas de l'esprit, est passée ! Tu arrives trop tard... Ta place est prise...

— Prise;' tu mens ! criait Thomas, que la contradiction irritait.

т и о M V s (; (11; dk i ! i г . 3j 7

— Voyons, que peux-tu faire?

— Moi?

— Toi!

— Tiens... je peux te tuer, répondit Thomas en serrant les poings avec fureur.

— Oh! quelle horreur! disait Ejoff, haussant les épaules avec pitié. Est-ce que cela a du bon sens? Je suis déjà bii'ii assez détérioré, je suis à moitié mort...

Attentif à chacune de ses paroles, l'observant et rapprochant ses discours, Thomas comprenait qu'Ejoff était un homme aussi faible et aussi dévoyé que luimême. Et pourtant, il subissait son influence. Sa langue s'enrichissait d'expressions nouvelles et il s'apercevait parfois, avec un étonnement joyeux, du tour habile et de la force qu'il avait su donner à sa parole.

— On va s'amuser aujourd'hui, déclara un beau matin EjofT. Nos compositeurs se sont syndiqués et prennent leur travail à l'imprimerie directement... A cette occasion, on organise une petite fête, à laquelle je suis invité. . . c'est moi qui le leur ai conseillé. . . Vienstu? Tu leur paieras à boire...

— Volontiers, dit Thomas, indifférent aux moyens de tuer le temps.

Le soir du même jour, Thomas et Ejoff se trouvaient à la campagne, sur la lisière d'un bois, en compagnie de gens au teint pâle. Les typographes étaient au nombre de douze environ; très proprement vêtus, ils étaient avec Ejoff sur un pied de camaraderie qui étonnait beaucoup Thomas, car à ses yeux Ejoff était leur maître, leur supérieur, et eux n'étaient que ses serviteurs.

3l8 THOMAS GOUUEIEFF.

La présence de Gordeieff passa inaperçue, bien qu'en arrivant, Ejoff l'eût présenté et que tous lui eussent serré la main et fait un accueil très aimable. Il s'étendit sous un noisetier, à l'écart, se sentant étranger à cette réunion et s'apercevant qii'Ejoff l'évitait et ne faisait aucune attention à lui. Ce dernier cherchait évidemment à se mettre au diapason des typographes. Il s'efforçait de faire comme eux : courait, s'agitait autour du feu, débouchait des bouteilles de bière, jurait, riait à gorge déployée. Il était aussi habillé plus simplement que de coutume.

— Ah ! mes amis, s'écria-t-il, que je тз sens bien au milieu de vous I Mon origine et la vôtre sont sœurs I Je ne suis que le fils d'un concierge, du sous-officier Matié Ejoff!

« Pourquoi leur raconte-t-il cela '? se demandait Thomas. Chacun est le fils de son père... et l'estime ne vient pas à cause du père... mais à chacun selon ses mérites personnels... »

Le soleil se couchait, et le ciel avait l'air d'un immense bûcher, qui teintait les nuages en or et en sang. Du bois arrivaient des senteurs humides, et ces hommes qui s'agitaient bruyamment offraient un saisissant contraste avec le calme profond de la foret.

Un des ouvriers, grand et maigre, coiffé d'un chapeau de paille à larges bords, jouait de l'harmonica. Un autre, a\cc une longue moustache noire, sa casquette rejetée sur la nuque, chantonnait à mi-voix. Deux autres essayaient leurs forces sur un arbre flexible. Plusieurs silhouettes tournaient autour du panier à provisions ; un grand bonhomme grisonnant jetait des sarments dans le feu. Les branches humides^

THOMAS GORDEIEFF. OIQ

crépitaient et grésillaient tandis que l'harmonica continuait son air joyeux qu'accompagnait gaiement la voix grêle du chanteur.

Au bord du fossé, trois jeunes gens causaient, étendus sur l'herbe, et Ejoff, devant eux, leur parlait avec son ton perçant.

— Vous êtes les porte-drapeaux de l'étendard sacré du travail... et je suis, comme vous, un simple soldat, dans les rangs de la même armée, au service de Sa Majesté la Presse... Nous devons rester unis dans une fraternelle et solide amitié...

— Ce que vous dites est juste, iNicolas Matvéitcli, articula une voix de basse. Nous voulons vous prier d'intercéder pour nous auprès de l'éditeur. Usez de votre influence ! Il est inadmissible de mettre au même niveau la maladie et l'ivrognerie... Tandis qu'a\ec son système, voici ce qui arrive : lorsqu'un camarade s'enivre on le met à l'amende; lorsqu'il tombe malade... il subit la même punition. Nous voudrions pouvoir apporter un certificat de médecin en cas de maladie... comme preuve, et lui donnerait alors au remplaçant la moitié de la paye de l'absent. C'est très dur parfois... il arrive que trois tombent malades du même coup.

— Oui... c'est raisonnable, incontestablement, approuva Ejoff. Mais, mes amis, le principe de la coopérative...

Thomas se désintéressa de leur conversation. L'indifférence dont il se sentait l'objet le blessait dans son amour-propre, tout en lui inspirant de l'estime pour ces gens sur les visages desquels la poussière du plomb avait laissé son empreinte grise. Presque tous

TU о M A S С О It DE I К I К

causaient de choses sérieuses et employaient des expressions justes. Aucun d'eux ne le recherchait, ne l'importunait de celte basse servilité, qu'il rencontrait d habitude parmi ses compagnons de plaisir. Cette remarque le remplit de satisfaction.

« Voyez-vous ça ! se disait-il, ils ont leur orgueil. »

— INicolas Matvéitch, fit brusquement une voix tout près de lui, on ne peut pas juger les choses d'après un livre. Il faut s'en rapporter aux faits.. . On se dispute pour une croûte de pain, par nécessité et non parce qu'on l'a appris dans les livres. Il n'existe pas de règles à cet égard.

— Pa-ar-don, mes amis. L'expérience de nos confrères doit nous servir...

Thomas tourna la tète du coté où Ejoft" pérorait, gesticulant avec son chapeau c[u'il tenait à la main.

Mais à ce moment quelqu'un lui dit :

— Approchez-vous donc de nous, monsieur Gordeieff!

Un garçon trapu, en blouse et en bottes, lui souriait amicalement, en prononçant ces mots. Sa figure ronde et large, avec un gros nez, plut à Thomas et il lui répondit souriant également :

— Je veux bien... Mais n'est-il pas temps de nous rapprocher du cognac, aussi i* J'en ai apporté une dizaine de bouteilles... à tout hasard...

— Oh ! là ! On voit bien que vous êtes un marchand sérieux ! Je vais communiquer cette note diplomatique aux camarades...

Et il se mit à rire, enchanté de sa propre plaisanterie. Son rire contagieux gagna Thomas, qui se sentit gai et heureux, se demandant si c'était l'insou-

Т 11(1 M \S с ni! ПК IFFF .

ciance de ce garçon ou bien la chaleur du foyer qui lui réchauirait ainsi le cœur.

Le crépuscule tombait. A l'horizon, du côté du couchant, un immense rideau de pourpre descendait vers la terre, découvrant la profondeur infinie du ciel où brillaient les feux: innombrables des étoiles. Au loin apparaissait, confuse déjà, la masse compacte de la ville oij une main invisible piquait des lumières, tandis qu'ici la forêt majestueuse dressait jusqu'au ciel sa muraille noire. La lune n'avait pas encore paru et sur les champs s'étendait une demi-teinte grise...

Tout le monde se rapprocha du feu ; Thomas se plaça à côté d'EjoH', le dos à la flamme, ayant en face de lui une rangée violemment éclairée de figures gaies et naïves. Tous étaient déjà un peu excités par le vin. mais personne n'était encore ivre. Ils plaisantaient, riaient, commençaient des chansons, et buvaient en mangeant des concombres, du pain blanc et du sau cisson. Toutes ces choses avaient ce jour-là un goût particulièrement agréable pour Thomas. Il se sentait à l'aise dans со milieu franc et simple. Il aurait voulu trouver des paroles cordiales à dire et éveiller chez ces gens de la sympathie à son égard. EjolT, assis tout près de lui, murmurait des mots inintelligibles, s'agitait sans cesse, le poussait du coude, secouait la tète...

— Voyons, mes amis, proposa le gros garçon, chaulons la chanson des étudiants... Allons! une, deux...

Nos jours coulent Rapides comme les vagues.

commença-t-il d'une voix de contralto.

322 TUO.M.VS GORDEIEFF.

— Camarades ! dit Ejoff, en se levant, son verre à la main.

Il se tenait à peine sur ses jambes et de sa main libre il s'appuyait sur la tête de Thomas. Le chanteur s'arrêta et tous les regards se tournèrent vers EjofF...

— Travailleurs ! Permettez-moi de vous adresser quelques paroles... du fond du cœur... Je me sens heureux parmi vous ! Je me sens libre ! . . . C'est parce que vous êtes des hommes de travail, des hommes dont les droits au bonheur sont incontestables, quoique méconnus... Dans votre sain et noble milieu d'honnêtes gens, l'ùme ulcérée d'un pauvre homme que la vie a brisé se sent libre et sans contrainte...

La voix d'Ejoff vibra et il fut secoué d'un long frisson.

Thomas sentit qu'une goutte chaude lui tombait sur la main. Il leva les yeux sur EjolT, qui, le visage crispé, continuait son discours, tremblant comme une feuille.

— Je ne suis pas le seul... nous sommes légion de ceux qu'une destinée marâtre a impitoyablement poursuivis, maltraités, emprisonnés. Nous sommes plus malheureux que vous, parce que nous n'avons ni votre force morale, ni votre résistance physique ; mais [)lus forts que vous aussi, parce que nous sommes armés de toutes les connaissances que nous ne pouvons utiliser... Nous serions lieureux de venir à vous, de vous apporter notre aide pour vous faciliter la vie... Que pouvons-nous faire d'autre ! Sans vous nous sommes privés du sol et vous, sans nous, vous êtes privés de la lumière! Camarades ! la destinée nous a créés pour nous compléter les uns les autres...

« Que leur veut-il ? » se demandait Thomas intrigué.r

ТИОМЛЯ nORDEtKFF. ЗэЗ

Il examina les ligures des typographes et vit que toutes exprimaient la fatigue, la perplexité ou l'ennui.

— L'avenir est à vous, mes amis! poursuivit Ejoflf, secouant la tête d'un air triste comme s'il eut regretté cet avenir et souffrît de le céder à ces gens-là. L'avenir appartient aux hommes laborieux et probes... Vous avez une grande œuvre à accomplir ! C'est à vous qu'il ap]iartient de créer une civilisation... toute de liberté, de vie et de lumière ! Et moi, qui suis des vôtres, corps et âme, moi fils desoldat, je porte ce toast: buvons à votre avenir I Hourrah !

Ejoff vida son verre et s'assit lourdement à terre. Les ouvriers poussèrent plusieurs hourrahs avec entrain et dans l'air monta un long cri qui fit trembler le feuillage des arbres.

— La chanson à présent ! proposa de nouveau le gros garçon.

— Commençons ! approuvèrent deux ou trois voix. Là-dessus, une vive dispute s'éleva sur le choix de

la chanson. Ejoff écoutait, tournant la tête à droite et à gauche, examinant toutes les figures.

— Mes amis ! s'écria-t-il tout à coup. Répondezmoi... répondez quelques mots aux souhaits que j'ai formés pour vous !

Un nouveau silence, quoique moins complet, s'établit parmi les ouvriers. Quelques-uns le regardaient avec curiosité, d'autres réprimaient un sourire, d'autres enfin étaient visiblement mécontents. Il se leva et recommença à parler, très excité :

— Nous sommes deux ici... que la vie a rejetés,. . c'est moi et cet homme-là. Nous avons tous les deux les

024 jiioMvs (; oRi) i: I liFi .

mêmes aspirations... nous voudrions avoir le bonheur de nous sentir utiles à l'humanité... Camarades! Ce grand et gros bêta...

— Nicolas Matvéitch, vous ne devez pas injurier notre hôte ! fit une grosse voix irritée.

— Oui, c'est tout h fait inutile, affirma le garçon joulllu qui avait engagé Thomas à se joindre à eux. A quoi bon des paroles blessantes ?

Une troisième voix articula ncltement :

— Nous nous sommes réunis pour nous amuser, pour nous reposer...

— Nigauds! fit faiblement Ejotf, vous êtes de bons nigauds ! Vous avez pitié de lui '} Mais savcz-vous seulement qui il est? C'est un de ceux qui sucent votre

s»ng.

— Assez, Nicolas Matvéitch ! s'écrièrent-ils en dliocur.

Et ils se mirent à parler, tous à la fois, sans plus se soucier d'Ejoff. Son aspect fit tant de peine à Thomas, qu'il ne songea même pas à s'offenser de ses paroles. Il voyait que tous ces gens qui avaient si chaudement pris son parti contre Ejoff faisaient maintenant exprès de ne plus accorder à celui-ci hi moindre attention. Il comprenait aussi que, silejourna'islcs'cn apercevait, il en souffrirait cruellement. Pour distraire son ami et lui éviter cette humiliation, il le poussa du coude et lui dit avec un bon sourire :

— Hein ! grognon... buvons-nous? A moins que tu ne préfères rentrer ?

— Rentrer où ? Où est la maison de celui qui n'a pas sa place parmi les hommes ? demanda Ejoff.

Et il s'écria de nouveau :

THOMAS GORDEIlCrF. 020

— Camarades î

Son appel tomba dans la conversation générale et n eut pas d'écho. Il baissa la tète et dit à Thomas ;

— Allons-nous-en !...

— Allons... Pourtant, je serais volontiers reste. C'est extrêmement curieux... Ils se tiennent très bien, ces gens-là... je te le jure !...

— Je n'en peux plus... j'étoutïe, j'ai iVoid... Thomas se leva, ôta sa casquette et salua les ouvriers

d'une voix gaie et forte :

— ^lerci, messieurs, de votre bon accueil ! Adieu ! On l'entoura, on chercha à le retenir et des voix

persuasives disaient :

— Attendez! Où allez-vous.^ Nous aurions chanté tous ensemble, hein?

— Impossible, je suis forcé de vous quitter... mon camarade est seul, je ne puis l'abandonner... je dois l'accompagner. Amusez-vous bien !

— Eh ! vous auriez bien pu attendre un peu ! s'écria le gros garçon.

Et il murmura tout bas :

— On peut bien l'accompagner lui, tout seul... Ln autre ajouta sur le même ton :

— Restez... nous allons l'accompagner jusqu'à la ville. Il prendra un fiacre et tout sera dit !

Thomas avait grande envie de rester, mais il était très gêné.

Ejaff s'était levé, il se cramponnait à sa manche et balbutiait :

— Partons... que le diable les emporle !

— Au revoir, messieurs! Je m'en vais ! dit Thomas.

Et il s'éloigna.

Заб THOMAS GOUDEIEFF.

— На ! ha ! ha ! faisait Ejofî, tout en marchant, Us manifeslenl des regrets mais, au fond, ils sont enchantes de me voir partir. . . Je les gênais, je les empêchais de se transformer en brutes. . .

— Il est vrai que tu les gênais, répliqua Thomas. Mais pourquoi tant de discours? Ces gens se sont réunis pour s'amuser un peu... Qu'est-ce qu'il le iaut?... Tu les assommes...

— Tais-loi ! tu n'y entends rien ! lui cria EjolT. Tu l'imagines que je suis ivre? Mon corps est peuL-être ivre, mais mon âme esl lucide et peut tout comprendre... Oh ! que la vie est odieuse! Que de vilenies, de misères, d'atrocités oh y trouve! Et l'humanité... cette stupide et pitoyable humanité ! . . .

Ejoff s'arrêta. Il se prit la tête entre les mains et resta ainsi pendant quelques instants.

— Oui ! fit lentement Thomas, les hommes sont bien différents les uns des autres... Ceux-là par exemple... Us sont polis... On dirait des gens du monde... Ils ont des raisonnements pleins de sens... des idées... Ce ne sont pourtant que des ouvriers.

Une chanson reprise en chœur arriva à ce moment jusqu'à eux. Les voix, d'abord mal assurées, se raffermirent peu à peu et formèrent bientôt un ensemble harmonieux qui s'étendit comme une onde large et pleine dans l'air frais de la nuit au-dessus de la solitude et de la paix des champs.

— Oh ! mon Dieu ! dit doucement Ejofî avec un douloureux soupir. Gomment vivre ? L'àme a besoin de nourriture... Comment satisfaire son besoin d'amitié, de fraternité, d'amour, de travail pur et saint?...

- — Ces gens simples, poursuivit Thomas tout à son

THOMAS GOUDEIEFF, ЗЗу

idée, sans écouler les paroles de son camarade, lorsqu'on les voit de près, sont vraiment bien ! très bien même ! . . . C'est curieux. . . des paysans. . . des ouvriers. . . pris individuellement... ce sont des bètes de somme. Ils peinent, ils soufflent...

— Ils portent notre vie sur leurs épaules, cria Ejoil' agacé. Ils la portent, comme des chevaux, résignés et stupides... Et c'est celle résignation qui fait précisément notre malheur...

Thomas s'emballait sur son idée et continuait :

— Ils travaillent, ils peinent toule leur vie pour des bêtises... Puis, tout à coup, ils vous sortent une idée, comme on n'en trouverait pas dans un siècle de réflexion. . . Ce qui prouve qu'ils sentent quelque chose. . . Hum! oui, ils sont bien curieux!...

Ejoff marchait, mal assuré sur ses jambes, chancelant et silencieux. Soudain il se mit à parler d'une voix caverneuse, haletante, qui semblait sortir du fond de ses entrailles. Il récitait des vers, accompagnant ses paroles de gestes dans le vide :

La vie cruelle m'a trahi, m'a trompé

J'ai subi les outrages et bu la coupe amère...

— Mon ami, ce sont des vers de ma composition, dit-il en s'arrêtant et en hochant tristement la tète. Voyons, comment est-ce plus loin? J'ai déjà oublié... Il était question d'iUusions, de désirs purs et saints... mais tout a été étouffé dans mon ame par cette vie de misère. . . Ah ! . . .

Les illusions mortes.

Ne renaîtront jamais!...

3u8 Ч IIOM AS COHDEIKIF.

— Ami !... tu es plus heureux que moi, parce que lu es bète. Tandis que moi...

— En voilà assez ! dit Thomas impatienté. Tiens, écoute leur chanson. . .

— Je ne veux pas entendre les chansons des autres, répliqua EjofT, secouant la tète. J'ai la mienne... la chanson d'une âme que la vie a brisée...

Il poussa un hurlement sauvage :

Les illusions mortes, Ne renaîtront jamais...

Elles sont nombreuses I...

— J'avais cultivé avec amour un parterre de brillantes et belles espérances et de rêves... Tout est flétri... La mort est entrée dans mon cœur. . . Les cadavres de mes illusions achèvent d'y pourrir. Oh! oh!...

Ejoir se mit à pleurer, sanglotant comme une femme.

Thomas le plaignait, mais il se sentait énervé. 11 le secoua par l'épaule, impatienté, et dit :

— Finis donc! Viens... Que tu es faible, mon ami ! . . .

Ejoff redressa sa taille courbée et reprit d'une voix sauvage et plaintive sa mélopée :

Elles sont nombreuses !

Leur tombeau ne peut les contenir !

Je les ai revêtues d'un suaire de rimes. Et les ai bercées de mes chants

Douloureux et tristes...

— 0 Seigneur ! s'écria Thomas, désespéré. En voilà assez, te dis-je... au nom du ciel! C'est épouvantable, ma parole...

Le chœur s'entendait encore... Quelqu'un l'accompagnait en sifflant, et ce sifflet perçant devançait l'onde profonde des voix.

Thomas regarda dans la direction d'où venait le chant. On voyait toujours le bois qui s'élevait comme une haute muraille noire et le feu qui flambait gaioment, éclairant des formes humaines qui s'agitaient. La masse pr(^r(inde des arbres ressemblait à une large poitrine que la flamme sanglante du foyer trouait d'une blessure énorme. L'ombre épaisse répandue autour de cette tache de lumière faisait ressortir avec netteté les silhouettes de ces hommes qui remuaient autour du foyer, éclairés et comme embrasés par la lueur rouge des flammes. Ils paraissaient tout petits, pareils à des enfants, et s'agitaient, levant les bras et lançant dans l'espace leur chant vigoureux.

EjofT, debout auprès de Thomas, lui disait, révolté :

— Tu es une brute insensible ! Pourquoi me repousses-tu? Tu dois écouter la plainte d'une ame agonisante... et pleurer... car elle est blessée et se meurt. Mais va-t'en! é!oigne-toi de moi ! Tu crois que je suis ivre! Je suis empoisonné... va-l'en !

Thomas s'éloigna de quelques pas, sans quitter des yeux le bois et le feu qui formaient un tableau saisis sant dans l'obscurité environnante. Il dit doucement:

— Ne fais pas la b'te... pourquoi cries-tu?

— Je veux rester seul... et finir ma chanson...

Il fit quelques pas en chancelant et vociféra d'une voix déchirante :

J'ai chanté, et ne veux plus violer

Leur repos éternel.

Seigneur ! prenez pitié de mon âme.

.H.So THOMAS G о R D E I E F F .

Elle est mortellement atteinte...

Seigneur! accordez-lui la paix...

Ces hurlements jetèrent l'épouvante dans l'âme de Thomas. Il courut après son camarade, mais, avant qu'il eût pu l'atteindre, Ejoff poussa un cri strident et s'abattit lourdement à terre, les bras en croix. Il était secoué tout entier par des sanglots, mêlés de plaintes et de hoquets, auxquels succédèrent bientôt des larmes abondantes et douces comme celles des tout petits enfants.

— Nicolas ! disait Thomas, le prenant par les épaules, voyons, finis... qu'est-ce que cela signifie? Mon Dieu!... Nicolas! C'est assez... comment n*as-lu pas honte ?

Mais Ejoff ne ressentait aucune honte. Il se débattait comme un poisson qu'on vient de retirer de l'eau et, dès que Thomas l'eut remis debout, il se colla à lui. le saisit à bras-le-corps et se serra contre sa poitrine. tout en continuant à pleurer.

— Allons ! allons ! grommelait Thomas entre ses dents. Calme-toi, mon ami...

Plein de pitié et de compassion pour cet homme que la vie broyait si impitoyablement, l'âme débordante de fiel et de rage, Thomas se tourna vers la ville étincelante de lumière et cria d'une voix forte et pleine :

— Anathème ! Soyez maudits! Patience... votre tour viendra ! Sovez maudits !

Lioubavka ! dit un jour Maïakin en revenant de la Bourse, prépare-toi ce soir à recevoir un prétendant. Fais-nous un bon souper... Mets sur la table notre argenterie de famille... les vases pour les fruits... Il faut que notre service lui saule aux yeux... Je veux qu'il voie que nous n'avons ici que des objets de prix.

Lioubov raccommodait les cliausseltes de son père, assise auprès de la fenêtre, la tête pencbée sur son ouvrage.

— Pourquoi lant d'iiistoires, papa? demanda-t-elle d'une voix mécontente, l'air vexé.

— C'est la sauce... obligatoire... C'est l'usage aussi... Une fdle, ce n'est pas comme un cheval, on ne s'en défait pas sans l'avoir parée...

Lioubov toute rouge leva vivement la tête; elle jeta de côté son ouvrage et regarda son père... puis elle reprit les chaussettes et se mit à travailler avec

ЗЗа THOMAS GOllDi: 1ЕГК.

ardeur. Le vieillard marchait dans la pièce, tirant les poils de sa barbiche fauve ; son regard fixait quelque chose d'invisible et de lointain, et toute son altitude dénonçait une grave préoccupation. La jeune fille sentit qu'il ne serait pas dispose à l'écouter et qu'il ne comprendrait pas toute l'humiliation quil lui infligeait. Ses rcves romanesques d'un mari instruit, qui eût été son camarade, avec lequel elle aurait pu continuer ses lectures élevées, sources de clarté pour ses pensées et ses désirs, étaient étouffés par la volonté implacable de son père, qui lui imposait ce mariage avec Smoline. Lne amertume et une grande tristesse envahirent son cœur.

Elle s'était habituée à se considérer comme supérieure aux jeunes filles de son milieu, filles de marchands, frivoles et sottes, préoccupées uniquement de leurs toilettes, qui se mariaient toutes par raison cl non par amour.

Et voilà qu'à son tour elle allait se marier, parce qu'il était temps et que son père cherchait un gendre et un héritier. Et ce père se disait quelle était insuffisante pour attirer l'attention d'un homme et qu'il fallait en plus l'attrait de toute l'argenterie de famille. Révoltée, elle travaillait nerveusement, se piquait les doigts, cassait les aiguilles, mais se tairait, sachant par expérience que le cœur de son })ère resterait sourd à toutes ses paroles.

Le vieux continuait sa promenade à travers la chambre, tantôt chantonnant des psaumes , tantôt morigénant sa fille sur la conduite à tenir avec Smoline. Il faisait en même temps des calculs sur ses doigts, souriait ou fronçait les sourcils.

— Hum!... c'est comme ça ! Juge-moi, Seigneur, et préserve-moi de tout homme malin et faux... Oui... Mets les émeraudes de ta mère, Lioubov.

— Assez, papa ! s'écria la jeune fille exaspérée. Laissez cela...

— Ne rechigne pas... tâche plutôt d'écouter les conseils qu'on le donne...

Il se plongeait de nouveau dans ses calculs, fermait à demi ses petits yeux verts, et remuait les doigts.

— Trente-cinq pour cent... hum! Ce garçon est un filou... Conserve-nous, Seigneur, la lumière et la vérité.

— Papa ? interrompit Liouba d'une voix craintive et abattue.

— Hein ?

— Est-ce qu'il... vous plaît !*

— Qui ça ?

— Smoline...

— Smoline? Oui, c'est un coquin, un garçon sérieux... un ex-cel-lent marchand! Là-dessus, je m'en vais. Allons! sois sous les armes...

Restée seule, Liouba abandonna son ouvrage et s'appuya au dossier de sa chaise, les yeux fermés. Elle avait posé ses mains sur ses genoux et les serrait avec une telle force l'une contre l'autre qu'elle en faisait craquer les jointures. Cruellement humiliée dans son amour-propre et terrifiée par un avenir inconnu, elle adressait mentalement à Dieu cette prière :

u Seigneur mon Dieu ! S'il pouvait être un homme bien élevé ! Faites, mon Dieu, qu'il soit un homme de cœur, un homme de bien ! Oh ! mon

Dieu! Un homme quelconque vient, regarde,., cl le prend pour de longues anm'es... si tu lui plais ! Quelle honte!... quelle horreur ! Mon Dieu! mon Dieu ! Si je pouvais fuir... Si j'avais quelqu'un dont je puisse prendre conseil ! Que faire ? Qui est-il ? Comment taire pour le connaître.^ Je ne puis rien ! Et j'ai pourtant seuvent réfléchi, et combien! J'ai lu... à quoi me servent mes lectures ? Et à quoi bon savoir qu'on peut vivre autrement... puisque je ne le peux pas! Peut-être... si je n'avais pas tant lu... la vie me serait-elle plus facile... Quel supplice! Que je suis malheureuse!... misérable!... seule !... Si j'avais au moins Taras!... »

Le souvenir de Taras aviva son chagrin et augmenta la pitié qu'elle s'inspirait à elle-même. Elle avait écrit à Taras une longue letlre, exaltée, débordante de tendresse, et toute remplie des espérances qu'elle plaçait en lui. Elle suppliait Taras de venir au plus vite voir son père, faisait des plans pour leur existence en commun, affirmait à Taras que leur père avait une intelligence supérieure et était capable de tout comprendre et de tout s'assimiler. Elle lui disait la tristesse de sa solitude, admirait la vitalité surprenante du vieillard et se plaignait en même temps de la façon dont il la traitait.

Pendant quinze jours, elle attendit, tremblante, la réponse tant désirée, et, lorsque enfin celle-ci arriva et que Liouba l'eut dévorée, elle fondit en larmes, larmes de joie et de déception. La réponse était courte et sèche. Taras écrivait qu'il viendrait dans un mois, pour affaires, sur la \olga. et qu'il ne manquerait pas de faire visite à son père, si réellement le vieux n'y

THOMAS Г, n R n E I Г F F ,

voyait pas d'inconvénient. Cette lettre était glaciale. Elle la relut plusieurs fois, tout en larmes, la froissa; hélas! elle n'arriva pas à la rendre plus affectueuse. Le papier jaunâtre, couvert d'une écriture ferme et grande, qu'elle tenait entre ses doigts, évoquait dans son imagination une figure ridée, osseuse, sombre, au regard soupçonneux, le portrait de son père.

Tout autre fut l'impression que cette lettre produisit sur Jacob Tarassovitch... En apprenant que son fils avait écrit, le vieillard s'émut, s'anima et s'adressa à sa fille avec un sourire tout particulier, en lui disant :

— Voyons, donne-la! Fais voir. lié I qu'on puisse juger ce qu'écrivent les gens d'esprit... Où sont mes lunettes! Hum!... « Ma chère sœur ! » Oui...

Le vieillard se tut ; il lut la lettre de son fils et la posa sur la table. Ses sourcils remontèrent très haut, et il fit quelques pas à travers la chambre, plongé dans ses réflexions. Puis il relut la lettre, tambourina des doigts sur le bord de la table et déclara :

— C'est bon... c'est une lettre sensée... il n'y a rien de trop... Eh bien, ce garçon s'est peut-être ressaisi dans les régions glaciales... Les froids y sont terribles... Qu'il vienne... Je suis curieux de le voir... Oui... Il y a même, dans le psaume de David sur les mystères du fils, un verset très juste, mais je ne m'en souviens pas par cœur... Enfin, nous allons causer tous les deux bien tranquillement.

Le vieux essayait de parler avec calme, et un sourire dédaigneux errait sur ses lèvres ; mais ses rides tressaillaient et ses yeux resplendissaient d'un éclat particulièrement vif.

IVM) ТИОЛГЛ8 GORDEIEFF.

— Écris-lui encore une fois, Lioubava ; dis-lui de venir... de s'amener hardiment!

Lioubov avait écrit une seconde lettre à Taras, mais celte lois-ci une lettre calme et posée, et elle attendait la réponse d'un jour à l'autre, s'cITorçant de se représenter ce frère mystérieux. Elle avait toujours rêvé à lui, le cœur débordant de ce pieux respect que les personnes croyantes portent aux saints et aux ascètes. Л présent, elle appréhendait son arrivée, se disant qu'il avait acquis au prix de ses souifrances, au prix de sa jeunesse perdue dans un exil éloigné, le droit de juger les hommes et la vie... Il va venir et il lui demandera :

— i( Te maries-tu librement et par amour !^ » Que lui ré|)ondra-t-elle? Lui pardonnera-t-il sa

lâcheté? Pourquoi se marie-t-elle? A-t-elle réellement fait tout ce qui était en son pouvoir pour changer le cours de sa vie?

Des pensées mélancoliques surgissaient une à une dans le cerveau surexcité de la jeune fille, la tourmentaient et la troublaient dans son impuissance à leur opposer une volonté ferme, un désir bien défini.

C'est dans cet état nerveux, voisin du désespoir, ayant peine à retenir ses larmes, qu'elle accomplit machinalement, mais strictement, tous les ordres de son père. Elle apprêta la table, plaça dessus l'argenterie ancienne et des cristaux précieux, se para d'une robe de soie grise et enfila dans ses oreilles d'énormes émeraudes, bijoux de famille des princes Grousinski, restés entre les mains de son père à titre de gages, avec nombre d'autres curiosités. Tout en se regardant dans la glace, elle constata que ses lèvres charnues

paraissaient plus rouges encore dans la pâleur de son visage altéré par l'émotion. Son buste aux formes pleines, moulées par la soie grise, lui donnait une prestance et un air majestueux qui lui suggérèrent la pensée qu'elle était certainement digne d'attirer l'attention d'un homme. Mais l'éclat des pierres vertes pendues à ses oreilles la blessa, comme une parure superflue et il lui sembla que leur reflet répandait une teinte jaunâtre sur ses joues. Elle les retira et les remplaça par de petits rubis, tout en ne cessant de penser à Smoline. Elle se demandait . « Quel homme est-ce? Quel est son caractère? Quelles sont ses aspirations? Est-il lettré ? »

Elle remarqua qu'elle avait des cernes noirs autour des yeux et se mit à les couvrir de poudre, tout en se disant qu'il était bien malheureux d'être une femme et en s'adressant d'amers reproches pour la faiblesse de son caractère. Lorsque la teinte bistrée eut disparu sous la couche de blanc et de poudre de riz, Lioubov trouva que ses yeux y perdaient de leur éclat, et elle enleva la poudre... Un dernier regard jeté dans la glace lui laissa l'impression agréable d'une belle personne. Ce sentiment la calma et elle entra dans la salle à manger du pas assuré d'une riche héritière qui connaît son prix.

Son père et Smoline y étaient déjà.

Liouba s'arrêta un instant sur le seuil, les yeux légèrement fermés et les lèvres serrées. Smoline se leva, s'avança au-devant d'elle et s'inclina respectueusement. Elle apprécia la courtoisie de ce salut et la coupe élégante de la redingote qui serrait, sans faire un pli, la taille souple de Smoline... Il avait peu changé, il était

tout aussi roux, les cheveux coupés en Ijiosse, le AÎsage couvert de taches de rousseur; mais il avait à présent une belle moustache soyeuse et longue et ses yeux paraissaient plus grands.

— Comment le trouves-tu, hein? cria Maïakin à sa lîlle en le lui présentant.

Smoline serra la main qu'elle lui tendait et dit en souriant :

— J'ose espérer que vous n'avez pas tout à fait oublié un ancien camarade?

— C'est bon! Vous causerez jtlus tard, dit le vieux, cherchant à deviner la pensée de sa fille. Tu vas continuer de vaquer aux soins du ménage, Lioubava, pendant que nous terminerons notre conversation. Allons! African Mitritch, explique-toi...

— Vous m'excusez, Lioubov Jacovlevna ? demanda amicalement Smoline.

— Faites donc, je vous prie, fit Liouba. « Poli et adroit ! » se dit-elle.

Et, tout en allant et venant du buffet à la table, elle écoutait avec attention les paroles de Smoline. Il parlait simplement, avec assurance, cherchant à se mettre au niveau de son interlocuteur.

— J'ai étudié pendant quatre ans environ, la situation des cuirs russes sur les marchés étrangers. Mauvaise et triste position ! Il y a trente ans, notre cuir était considéré comme de toute première qualité, tandis qu'aujourd'hui les demandes baissent, et les prix aussi, bien entendu. C'est d'ailleurs naturel, car tous ces petits producteurs, qui manquent de capitaux et de connaissances techniques, sont incapables de relever leur industrie, tout en abaissant les prix. Leur mar-

chandise est détestable et ridiculement chère. Ils sont tous, positivement, coupables vis-à-vis de la Russie, car ils ont perdu la réputation que ce pays s'était acquise comme producteur des meilleurs cuirs. D'une façon générale, le petit fabricant, sans connaissances spéciales et sans moyens, placé par conséquent dans l'impossibilité absolue d'améliorer son industrie et de la mettre au niveau des progrès techniques réalisés, est le malheur d'un pays, la ruine du commerce. . . une plante parasite. . .

— Hum I grommela le vieux, qui d'un œil suivait tous les mouvements de sa fille et, de l'autre, regardait son invité. Alors, ton intention aujourd'hui est de créer une fabrique gigantesque, qui sera, pour les autres, le cercueil et le couvercle ?

— Oh ! non, s'écria Smoline. avec un geste de dénégation. Pourquoi faire du tort aux autres .-^ De quel droit ? Mon but est de relever la réputation et le prix des cuirs russes à l'étranger et, armé de connaissances spéciales et approfondies sur ce sujet, je veux monter une usine modèle et ne livrer que des marchandises parfaites. L'honneur commercial du pays...

— Quel capital penses-tu y consacrer.^ demanda le vieux, rêveur.

— Trois cent mille roubles environ...

« Mon père ne me donnera pas une pareille dot », pensa Liouba.

— Ma fabrique mettra en vente des cuirs sous forme de malles, de chaussures, de courroies, de harnachements, etc., etc.

— Et quel intérêt t'imagines-tu pouvoir retirer de ton argent ?

— Je ne m'imagine rien, je calcule avec toute la

8/|0 THOMAS г. о RI) El EF F.

précision voulue et possible dans notre pays, dit Smoline posément. 1/industriel doit être plein de^ sang-froid, comme le mécanicien qui crée une machine. Il faut tenir compte du frottement de chaque vis, lorsqu'on veut faire une œuvre durable. Je puis vous donner une note que j'ai rédigée d'après mes études personnelles sur l'élevage du bétail et la consommation de la viande de boucherie en Russie...

— Voyez-vous ça I fit en souriant Maïakin. Apportemoi celte note... c'est très curieux ! Je vois que tu n'as pas perdu ton temps dans tes voyages à travers l'Europe occidentale. Л présent, suivant la coutume russe, mangeons quelque chose,

— Comment allez- vous, Lioubov Jakovlevna ? demanda Smoline en j)renanl son couteau et sa fourchette.

— Elle mène une existence bien triste, se hâta de répondre Maïakin. Elle est ma ménagère ; toute la maison repose sur elle... elle n'a pas le temps de s'amuser...

— iS'i l'occasion, il faut bien le dire, ajouta Liouba. Les réunions et les bals des marchands ne me plaisent guère...

— Et le théâtre.^ demanda Smoline.

— J'y vais rarement. Je n'ai personne pour m'y accompagner.

— Le théâtre! s'écria le vieillard. Dites donc, am nom du ciel, pourquoi cette absurde habitude de représenter le marchand comme un imbécile et un sauvage.»* C'est très drôle, mais incompréhensible, parce que ce^ n'est pas vrai. Suis-je un imbécile, moi qui suis !& maître partout, à l'Hôtel de ville aussi bien que dans le

THOMAS G О rt D К 1 К F F , 'M{ I

commerce, et même dans ce théâtre qui est à moi? Je regarde le type du marchand à la scène, et je vois qu'il n'est pas conforme à la réalité. Il est certain que, des pièces comme: la Vie pour le Tsar, avec chant et danses, ou bien: Hamlet, ou encore la Magicienne \'assilissa, n'ont pas besoin d'être vraies, puisque c'est le passé et que cela ne nous touche pas... Que ce soit vrai ou faux, peu importe, pourvu que ce soit bien! ]\lais, si c'est une pièce d'actualité, les mensonges sont interdits. On doit i-eprésenter l'homme tel qu'il est...

Smoline écoulait le vieillard, un sourire poli sur les lèvres, et il jetait à Liouba des regards de enté comme pour l'inviter à répliquer.

— Il faut pourtant convenir, papa, que la plupart de nos marchands sont des gens sans éducation, des sauvages...

— Oui, acquiesça Smoline avec regret, c'est une triste vérité..,

— Thomas, par exemple... poursuivit la jeune fille.

— Oh ! s'écria Maïakin, vous êtes jeunes, à vous la parole...

— Vous ne faites partie d'aucune société.^ demanda Smoline à Liouba. Vous en avez plusieurs ici...

— C'est vrai, soupira Liouba, mais je vis à l'écart de tout...

— Les soins du ménage! dit son père. Voyez quelle quantité de bibelots nous avons... tout doit être en ordre, entretenu soigneusement.

Il jeta un regard satisfait sur la table étincelante de cristaux et d'argenterie, sur les vitrines remplies

3^2 THOMAS г. ORDrilCFF.

d'objets précieux et qui ressemblaient à un étalage de magasin. Smoline examina aussi tout ce qui l'entourait et un sourire ironique plissa ses lèvres. Puis, il reporla son regard sur Liouba; elle y saisit une expression amicale et compatissante. Une légère rougeur se répandit sur ses joues et elle se dit, avec une joie timide : « Merci, mon Dieu! »

Il lui sembla que la lumière de la grosse lampe de bronze jetait un éclat plus vif'. la cbambre parut plus claire et sur les facettes des cristaux les rayons de lumière dansèrent gaiement.

— J'aime notre bonne vieille ville, disait Smoline, souriant amicalement à la jeune fille, elle est si belle, si animée... on y respire un air réconfortant, vivifiant, qui dispose au travail... Sa situation pittoresque même y contribue... On voudrait y vivre d'une vie large, saine... travailler beaucoup et sérieusement... Sans compter que c'est un centre intellectuel... Voyez

' quel excellent journal on publie à présent ! A propos nous voulons l'acheter...

— Qui ça, nous? demanda Maïakin.

— Mais moi, Ourvantzef Tchouzine...

— C'est très bien ! s'écria le vieux, donnant un coup sur la table. C'est parfait! Il est temps de leur fermer la bouche! grandement temps ! Surtout à cette vipère d'Ejoff... Celui-là, vous devez le mater et sérieusement.

Smoline jeta encore un regard souriant à Liouba, dont le cœur tressaillit de nouveau. Très rouge, elle se tourna vers son père, s'adressant en réalité au jeune homme.

— Autant que je puis eu juger, African Dmitrie-

THOMAS GORDEIKFF. 8ДЗ

^'itcli n'a nullement l'intention de mater, comme vous lites...

— Mais à quoi sert un journal? demanda le vieux, laussant les épaules. Des paroles en l'air et de 'agitation stérile... Il est certain que, si des gens >érieux le dirigent, si le marchand lui-même se met à îcrire...

— La publication d'un journal, interrompit Smoine d'un ton doctoral, examinée au point de vue commercial, peut être une bonne affaire. Mais, le jourlal a aussi un autre but, plus important : la défense les droits du citoyen et des intérêts industriels et comnerciaux. . .

— C'est précisément ce que je dis : si le marchand e dirige lui-même, le journal peut être utile.

— Pardon, papa, dit Liouba.

j Elle éprouvait le besoin d'exposer ses idées devant Smoline. Elle voulait lui faire sentir qu'elle comprenait la portée de ses paroles, qu'elle n'était pas ia vulgaire fille de marchand, frivole, occupée de l'hiffons et de danses. Smoline lui plaisait. Elle rencontrait pour la première fois un marchand qui avait .'écu longtemps à l'étranger, qui raisonnait bien, avait ane tenue correcte, une coupe de vêtements élégante ît qui prenait avec Maïakin, la plus forte tête de la ville, ce ton de condescendance qu'ont les grandes personnes quand elles s'adressent aux enfants. ! « Après le mariage, je lui demanderais de m'emnener à l'étranger », pensa-t-elle tout à coup; et cette ^déc la troubla à un tel point, qu'elle en perdit le ГЛ [le ses pensées, et ne sut plus ce qu'elle voulait dire à юп père. Elle se tut pendant quelques secondes, et.

'M\fi TIIOMVS г. о II DE lE FF.

toute confuse elle se disait que son silence allait êla défavorablement interprété ])ar Smoline.

— Vous oubliez d'olTrir du vin à notre hôte, papa finit-elle par dire.

— (.'est ton affaire, c'est toi la maîtresse de maison répliqua le vieux.

— Ne vous dérangez pas, s'écria vivement Smoline Je ne prends jamais rien.

— Allons donc! ricana Maiakin.

— Je vous assure! Un petit verre ou deux pa hasard, si je me trouve indisposé; mais je ne comprends pas qu'on boive du vin par plaisir. Il exisi tant d'autres distractions pour un homme civilisé..

— Les femmes, hein? dit le vieux, clignant de l'œi d'une façon significative.

Les joues et le cou de Smoline devinrent cramoisi sous le flot de sang qui y afflua, et il regarda Liouba semblant lui demander pardon.

— Le théâtre, les livres, la musique, répliqua-t-i sèchement.

Liouba s'épanouit à ces paroles, tandis que le vieu coulait vers le jeune homme vertueux un regard e dessous et disait, avec un sourire sardonique :

— Eh ! que la vie nous a donc laissés en arrière Auparavant, les petits chiens se contentaient d'un croûte; aujourd'hui, la crème ne leur paraît plus asse bonne! Excusez la vulgarité du proverbe; il ne vou vise pas spécialement, c'est une observation générale, ( il est vraiment de circonstance.

Lioubov pâlit et effarée regarda Smoline.

Celui-ci examinait avec im calme imperturbable urj

salière émaillée, de forme ancienne, tortillait sa mou.{

ache et paraissait n'avoir pas entendu les paroles du ,icillard'.. Ses yeux seuls avaient pris une teinte plus bncée et ses lèvres serrées accentuaient le dessin ^'erme de son menton.

— Donc, monsieur le grand industriel, reprit Maïaitin, comme si de rien n'était, trois cent mille roubles, !t votre affaire marchera comme sur des roulettes?

— Et, dans dix-huit mois, je serai en mesure de ivrer mon premier stock de marchandises qui s'enlèveront comme des petits pâtés, ajouta Smoline avec iune conviction inébranlable, ses yeux froids fixés sur ceux du vieillard.

— Alors, raison sociale : Smoline et Maïakin, et personne d'autre? Bon!... seulement... n'est-il point trop tard, à mon âge, pour entreprendre une nouvelle affaire? Je pense que mon cercueil m'attend depuis longtemps... qu'en dis-tu?

Smoline, pour toute réponse, partit d'un éclat de rire sonore, mais inditTérent, et il conclut :

— Quelle plaisanterie!...

Le vieux frissonna en entendant ce rire et il eut un recul involontaire de tout le corps. Tous les trois demeurèrent silencieux pendant un instant.

— Oui, dit Maïakin, sans relever sa tète tombée sur sa poitrine. Il faut y songer... y réfléchir.

Puis il leva la tète, promena sur sa fille et sur son futur gendre un regard profond, et, quittant sa place, il dit brutalement :

— Je vais dans mon bureau pour un moment... A ous ne vous ennuierez pas, j'espère.

Et il sortit, traînant ses pieds, le dos voûté et la tète basse...

ЗДб THOMAS с. OnDEIF.FF.

Restés seuls, les jeunes gens échangèrent quelques phrases banales, puis ils se turent, sentant bien que ces propos insignifianls les éloignaient l'un de l'autre. Il s'établit un silence gênant et lourd. Lioubuv prit une orange et se mit à la peler avec une attention exagérée.

Smoline baissa les yeux pour regarder sa moustache, et la lissa soigneusement de sa main gauche. Puis il se mit à jouer avec son couteau et dit à \oix très basse:

— Je suis bien indiscret, veuillez me pardonner! mais je pense que votre existence est très pénible, Lioubov Jakovlevna... auprès de votre père... il est d'un autre temps... et me paraît très dur!...

Lioubov tressaillit et leva sur Smoline ses yeux reconnaissants.

— Il n'est pas toujours facile, c'est vrai, mais j'y suis habituée... Il a ses qualités...

— Oh ! c'est incontestable ! Mais vous êtes si jeune, si belle, si instruite, avec vos idées !... car j'ai beaucoup entendu parler de vous...

Son sourire était si bon, si compatissant, sa voix se faisait si tendre!... Un souille tiède passa dans l'air et réchauffa leurs cœurs. La jeune fille sentit germer au fond de son âme, l'espoir timide du bonheur et de la libération prochaine...

Le lendemain, vers midi, Thomas, de retour d'un M'yagesur la Volga, se trouvait dans la petite chambre d'Ejoff. Assis sur la table encombrée de journaux, les pieds ballants, EjofT lui racontait ce qui s'était passe dans la ville pendant son absence :

— Les élections des commerçants ont commencé : ils veulent nommer maire ton parrain, le vieux diable! Comme Satan, il est immortel... bien qu'il soit sûrement âgé de cent cinquante ans. Il donne sa fdle à Smoline... tu te le rappelles? il était si roux! On fait grand cas de lui... mais par le temps qui court, on dit d'un homme qu'il est bien, quand c'est un coquin avéré, car il n'y a plus d'hommes! African pose à présent pour l'homme cultivé, il a déjà pénétré dans la société intellectuelle, il a fait des donations à propos, et, ma foi, s'est fait une belle place... Pour moi, je le tiens pour un parfait fdou; d'ailleurs, il ira loin

3^8 THOMAS GOIIUHLIF.

car il a le sentiment de la mesure... Oui, mon ami, African est un libéral... et un marchand libéral, c'est un mélange de loup et de cochon, mitigé de crapaud et de vipère...

— Bah! je m'en moque! dit Thomas avec indifférence. Qu'est-ce que cela peut me l'aire? Et loi, continues-tu de boire?

— Mais oui, et pourquoi pas?

A demi vêtu, ébouriffé, EjolV ressemblait;! un oiseau plumé qui sort du combat et n'est pas encore revenu à lui.

— Je bois, parce qu'il me faut de temps en temps apaiser Ja brûlure de mon cœur ulcéré. Et loi, bûche humide, lu le consumes toujours petit à petit?

— Je dois aller chez le vieux ! fit Thomas avec une grimace.

— Aie donc ce courage!

— Je n'en ai guère envie... 11 va recommencer ses sermons...

— Alors n'y va pas!...

— Il le faut!

— Alors vas-y!

— Ne fais donc pas le pilre ! dit Thomas, mécontent. On croirait que lu es réellement très

gai...

— Je te jure que c'est comme ça! s'écria Ejoff, sautant à bas de la table. Ce que j'ai arrangé un monsieur hier dans le journal! Et puis, j'ai entendu una histoire très instructive : quelques personnes réunies au bord de la mer devisent et parlent philosophie à propos de la vie. Parmi eux un israélile dit : « Messieurs, pourquoi tant de paroles inutiles? Je vais

VOUS dire tout ceci en deux mots : notre vie ne vaut pas !es deux sous qu'on jetterait dans cette eau ! »

— Allons, laisse-moi tranquille! Adieu... je m'en vais.

— Décampe ! Je suis aujourd'hui dans les tons majeurs^ et je ne puis gémir avec loi... d'autant plus que tu ne gémis pas... tu grognes...

Thomas quitta Ejotï qui chantait à tue-tèlc : « Les tambours battent la charge... »

« Tambours! Tambour toi-mcme », pensa Thomas, irrité, en gagnant lentement la rue.

Ce fut Liouba qui le reçut chez les Maïakin. Émue et Irè-s animée, elle vint à sa rencontre et dit vivement :

— Toi! Mon Dieu que tu es pâle!... et maigre... Tu dois mener une jolie existence P

Puis son visage se crispa d'angoisse, et elle continua tout bas :

— Ah! Thomas! C'est vrai, tu ne sais pas! Tu entends? On sonne..., c'est peut-être lui...

Et la jeune fdle s'élança hors de la pièce, avec un froufrou de jupons de soie, laissant Thomas abasourdi, n'ayant même pas eu le temps de lui demander où était Maïakin.

A ce moment Jacob Tarassovitch parut. En grande toilette, vêtu d'une redingote très longue et couvert de médailles, il s'était arrêté sur le seuil, appuyé des deux mains aux montants de la porte. Ses petits yeux verts examinaient Thomas qui, sentant peser sur lui ce regard, finit par lever la tête.

— Bonjour, mon beau monsieur ! dit le vieillard, hochant la tête d'un air de blâme. D'où venez-vous?

Qui vous a réduit à cet état de maigreur ? Hélas ! lu truie cherche la mare et Thomas plaie et bosse!

— Vous n'avez donc pas d'autres paroles pour moi? répliqua Thomas, sombre, les yeux fixés sur ceux du vieillard.

A ces mots, le visage de Jacob Tarassovitch changea de couleur, ses jambes se dérobèrent sous lui; il fut pris d'un violent tremblement et se cramponna à la porte. Thomas fit un mouvement pour lui porter secours, croyant qu'il allait se trouver mal. Mais le vieillard l'arrêta du geste cl d'une voiv sourde, où perçait la colère :

— Ecarte-toi, dit-il.

l']t sa figure reprit son expression habituelle.

Thomas fit un pas en arrière et se trouva à côté d'un individu de taille moyenne, rond, qui salua Maïakin et prononça d'une voix enrouée :

— Bonjour, papa!

— Bonjour, Taras Jakovlitch, bonjour! disait le vieux, sans détacher ses mains de la porte, souriant d'un air hébété.

Thomas s'éloigna un peu, très gêné, et il s'installa dans 1Ш fauteuil, considérant avec une curiosité extrême la rencontre du père et du fils.

Sur le seuil de la porte, Jacob Tarassovitch tremblait de tous ses membres délabrés; la tête penchée de côté, les yeux à demi fermés, il regardait son fils en silence. Taras, en face de lui, la tête haute, légèrement grisonnante, les sourcils contractés, fixait sur son père ses grands yeux foncés.

Une barbiche noire, taillée en pointe et de petites moustaches tressaillaient sur son visage osseux, au long nez, pareil à celui de son père. Son chapeau tremblait

THOMAS GOUUEIEFF,

dans ses mains. Par-dessus l'épaule du vieillard, Taras pouvait apercevoir le visage pale, épouvanté et heureux de Liouba. Celle-ci regardait son père avec un air suppliant et semblait prête à crier.

Pendant quelques instants, tous trois demeurèrent silencieux, immobiles, écrasés par la violence de leurs sentiments. Ce fut Jacob Maïakin qui rompit le silence en disant d'une voix tremblante et assourdie :

— Tu es bien vieux, Taras !

Le fils sourit, examina son père de la tête aux pieds.

Celui-ci lâcha la porte, fit un pas en avant et s'arrêta le front plissé. Alors Taras Maïakin, d'une enjambée, se plaça en face du vieillard et lui tendit la main.

— Embrassons-nous, proposa le père doucement. Les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un

de l'autre et, d'un mouvement brusque, ils s'étreignirent convulsivement.

Maintenant les rides de l'aîné tressaillaient, tandis que la figure osseuse du plus jeune gardait son immobilité farouche. Leur étreinte ne changea d'ailleurs en rien l'aspect extérieur de cette scène de famille. Liouba sanglotait de joie, et Thomas remua bruyamment, la respiration coupée par l'émotion.

— Eh ! enfants, vous êtes les plaies du cœur et non ses joies I prononça ALaïakin d'une voie vibrante.

Il dut mettre toute son ame dans cette plainte, car son visage s'illumina; mais il se ressaisit aussitôt et dit à sa fille, d'un air détaché :

— Voyons, te voilà abrutie par la joie... apportenous quelque chose, du thé, etc.. Ne devons-nous pas fêter le retour de l'enHint prodigue ? Toi, petit vieux.

SÔ-Л THOMAS GORDEIEFF.

lu ne te rap|)clles même plus comment il est, ton père ?

De ses grands yeux pensifs Taras Maïakin examinait son père et souriait. 11 se taisait, et ses vêtements noirs faisaient ressortir davantage les fils blancs dont î«a barbe et ses cheveux étaient parsemés.

— Allons, assieds-toi ! Parle, raconte la vie, tout ce que tu as fait Que regardes-tu ? Ah ! c'est mon filleul... le fils d'Ignat GordeiefT, Thomas... Te souviens-tu d'ignat ?

— Je me souviens de tout, répondit Taras laconi- (|nement.

— Oh! là! C'est bon, ça... si lu ne te vantes pas... Es-tu marié?

— Veuf...

— As-tu des enfants?

— Ils sont morts... j'en ai eu deux...

— C'est dom-ma-ge... J'aurais eu des petitsenfants !

— Je peux fumer? demanda Taras.

— Mais oui ! Tiens, tu fumes des cigares...

— Cela vous est désagréable?

— Moi? ça m'est égal... non, je dis ça, parce que un cigare... с est très grand seigneur...

— Et pourquoi nous estimer moins qu'eux? dit Taras en souriant.

— Est-ce que j'ai dit cela ? s'écria le vieux. J'ai fait une simple observation... parce que je trouve ça très drôle. Un vieillard sérieux, la barbe taillée à l'européenne et un cigare à la bouche... Qui est-ce? Mon fils! hé! hé! hé!...

Le vieux poussa Taras par l'épaule et se recula

aussitôt eiïrayé, se demandant si sa joie n'était pas prématurée, si c'était bien ainsi qu'il devait recevoir cet homme grisonnant. Avec un regard en dessous, curieux, il se remit à examiner le visage de son fils. ses grands yeux surtout, entourés d'un cercle bistré et légèrement boursouflé.

Taras lui renvoya un sourire affectueux et lui dit. rêveur :

— C'est ainsi que je me souviens devons : toujours gai et vif... Les années n'ont pas de prise sur vous... Vous n'avez pas changé.,.

Le vieux se redressa plein d'orgueil et dit. en se frappant la poitrine :

— Je ne changerai jamais ! La vie n'a pas de prise sur l'homme qui connaît sa propre valeur ! Est-ce vrai .•*

— Oh! comme vous êtes orgueilleux!...

— Je marche sur les traces de mon fils, il faut croire ! fit le vieux avec un malicieux sourire. J'ai un fils, mon ami, qui, par orgueil, s'est tu pendant dix-sept ans !

— C'est que son père ne voulait pas l'entendre, répUqua Taras.

— Bon! C'est passé... Dieu seul peut juger lequel de nous deux a eu tort. Il est juste. Il te le fera voir, prends patience ! Moi, je veux garder le silence làdessus... Il n'est du reste pas encore temps de parler de ça. Dis-moi plutôt ce que tu es devenu pendant ces longues années ? Comment se fait-il que tu sois dans cette usine ? Comment as-tu fait ton chemin ?

— C'est une longue histoire ! dit Taras en soupirant.

Il lança une bouffée de fumée devant lui et reprit :

35Д TIIdNrvS GORUniEFF.

— Dès que j'ai pu travailler librement, je suis entré comme employé ciicz le gérant des mines d'or qui appartiennent aux RemezolT. . .

— Je les connais... des gens immensément riches Trois frères, je les connais tous trois. L'un est difforme, l'autre idiot, et le troisième avare... Continue...

— Jai travaillé là pendant deux ans... et j'ai épousé la fille, continua Taras d'une voix sifflante.

— La fille du gérant? Ce n'est pas bête.

Taras se tut, pensif... Le vieux remarqua son expression douloureuse et en devina la cause.

— Je vois que tu as été heureux en ménage... Que faire? Le paradis est pour les morts, et les vivants doivent continuer leurs petites affaires... Tu n'es d'ailleurs pas si vieux que ça... Y a-t-il longtemps que lu es veuf?

— Depuis trois ans...

— Ah! Voilà... et comment es-tu entré dans l'usine?

— C'est l'usine de mon beau-père.

— Parfait ! Combien y gagnes-tu ?

— Près de cinq mille roubles..

— Hum !... un bon morceau ! Oui. C'est joli pour un forçat !

Taras fixa sur son père un regard assuré, et demanda sèchement :

— A propos, où avez-vous pris que j'aie été au bagne ? Le vieux considéra son fils avec une stupéfaction,

qui fit aussitôt place à une joie folle :

— Ah! mais comment? Tu n'y as pas été? Oh ! quelle affaire? Mais alors comment se fait-il?... Ne t'offense pas... Il est si difficile de s'y reconnaître! On a dit : en Sibérie ! Et, là-bas, c'est le bagne !

— Pour en finir une bonne fois avec toutes ces légendes, dit Taras en frappant des petits coups sur son genou, je vais vous raconter immédiatement comment Jes choses se sont passées. J'ai été déporté en Sibérie pendant six ans, et j'ai vécu tout ce temps dans lo gouvernement minier de Lensk... Je suis resté en prison, à Moscou, neuf mois., voilà tout !

— Voilà ! Pourtant comment se fait-il ? marmottait Jacob Tarassovitcli, joyeux et confus.

— On a fait courir ce bruit stupide...

— Vraiment stupide. se lamentait lo vieux.

— Qui m'a déjà été très préjudicial)le une fois...

— Allons donc ! Est-il possible ?

— Oui... j'avais entrepris une affaire pour mon propre compte... et mon crédit a été coupé, grâce à...

— Pfut ! fit Jacob Maïakin avec colère, les diables! voyez-vous ça ?

Thomas ne bougeait pas de son coin, clignait des yeux en regardant le nouveau venu, et suivait attentivement la conversation.

Tout ce que Liouba lui avait raconté au sujet de son frère l'avait enthousiasmé, et il prêtait à celui-ci une physionomie toute ditTérente de celle des autres hommes. II pensait que Taras devait parler, s'habiller d'une façon particulière et, en général, qu'il ne pouvait être pareil à tout le monde. Et voilà qu'il se trouvait en face d'un homme épais, sérieux, correctement mis, avec des yeux sévères, et ressemblant énormément au vieux Alaïakin, dont il ne dilTérait que par la coupe de sa barbe et par son cigare. Son langage était clair, bref; il parlait de choses courantes. Où donc voyait-elle quelque chose d'extraordinaire ?

350 THOMAS GORDKIEFK.

Le voilà qui disserte sur les bénéfices qu'on peut retirer de la fabrication de la soude... H n'a même pas été au bagne ! Liouba en a menti ! Et Thomas se représenta avec plaisir la conversation qu'il aurait avec elle h ce sujet.

Liouba se montra plusieurs fois dans la baie de la porte pendant que les deux hommes causaient. Son visage était radieux et ses yeux, rayonnants d'enthousiasme, s'arrêtaient sur son frère, vêtu d'une ample redingote noire, avec de nombreuses poches et d'énormes boulons. Elle marchait sur la pointe des pieds et tendait le cou dans la direction de Taras. Thomas lui jetait des regards interrogateurs, mais elle ne les voyait pas, allant et venant devant la porte, les mains chargées d'assiettes et de bouteilles. Elle яе trouvait précisément sur le seuil lorsque "^l^aras parla du bagne. Elle s'arrêta comme pétrifiée, le plateau dans les mains, et écouta religieusement tout ce que son frère dit du châtiment qu'il avait supporté. Quand ce fut fini elle partit, sans remarquer le regard moqueur que lui jeta Thomas.

Absorbé dans ses réflexions, un peu vexé de ce que personne ne faisait attention à lui, que Taras n'eût même pas daigné le regarder depuis l'instant où il lui avait serré la main, Thomas oubliait les deux Maïakin et leur conversation, lorsqu'il sentit brusquement une main se poser sur son épaule. Il tressaillit et bondit sur ses pieds avec .une telle vivacité, qu'il faillit renverser son parrain, qui, debout devant lui, le visage animé, lui disait :

— Tiens, regarde! Voilà un homme! Voilà ce qu'est un Maïakin! On l'a fait bouillir dans sept eaux.

on Га pressé comme du beurre, et il vit! VA il est riche! As-tu compris? Tout seul, sans appui, sans aide, il a fait son chemin ; et il est fier ! C'est qu'il est un Maïakin ! Maïakin signifie un homme qui tient sa destinée entre ses mains... Ae-tu compris.^ Prends ceci pour exemple. Regarde-le. Tu ne trouveras pas son pareil parmi cent autres. Je te défie d'en trouver un sur mille... Quoi? Rappelle-toi : un Maïakin est un homme, on n'en fera ni un ange, ni un diable.

Abasourdi par cette sortie véhémente, Thomas ne trouvait rien à répondre, et ses yeux se portaient sur Taras. Celui-ci fumait tranquillement son cigare en regardant son père, tandis qu'un sourire égayait les coins de sa bouche. Son visage avait une expression de satisHiction bienveillante, et dans son regard s'affirmait un grand orgueil. Il semblait heureux de voir la joie du vieillard. Cependant Jacob Tarassovitch poussait Thomas du doigt, et continuait :

— Je ne le connais pas ce fils unique... il ne m'a pas ouvert son cœur... Il est possible que nous soyons séparés par un abîme que ne peut franchir le vol de l'aigle, ni traverser le diable... Son sang a peut-être tellement changé, qu'il n'a plus rien conservé du sang paternel... mais il est un Maïakin. Et je le sens du coup! Je le sens, et je dis : Tu daignes, Seigneur, remettre ses péchés à ton humble serviteur ! . . .

Le vieux tremblait de tout son corps et semblait danser d'allégresse sous le nez de Thomas.

— Allons, calmez-vous mon père, dit Taras, en quittant lentement sa place et en s'approchant de son père. A quoi bon troubler ce jeune homme? Asseyonsnous.

.^58 THOMAS l'.onDEIEFF.

Il sourit négligemment à Thomas, et prenant son père sous le bras, il l'entraîna vers la table.

— Je crois à la voix du sang! disait Jacob Tarassovitch. L'hérédité est une force ! Mon père me disait, je me le rappelle encore : « Yaschka, tu es de mon sang! voilà!... Le sang des Maïakin est un sang épais... on se le passe de père en fils et aucune femme ne l'éclaircira jamais »... Allons! Prenons-nous du Champagne? Buvons ! Et continue à me parler de toi... de la Sibérie.

Et le vieillard fixa de nouveau sur son fils un regard effaré, comme s'il venait d'être arraché à son ravissement par une idée subite. Mais le langage clair et précis de Taras provoqua une nouvelle explosion de joie très vive. Thomas ne bougeait pas de son coin et observait tout en silence.

— L'exploitation minière est évidemment une industrie intéressante, disait Taras tranquillement et posément, mais c'est en même temps une affaire risquée, et nécessitant de gros capitaux... La terre ne dit à personne ce qu'elle recèle... Il est par confie très avantageux de trafiquer avec les indigènes. Ce commerce même organisé sans méthode donne de gros bénéfices. C'est une entreprise de tout repos... mais ennuyeuse, il faut l'avouer. Elle ne demande que peu d'intelligence et un homme à grande envergure, à vues larges, n'y trouve pas l'emploi de ses facultés.

A ce moment Liouba entra et invita tout le monde à venir dans la salle à manger.

Lorsque les deux Maïakin se dirigèrent vers la porte, Thomas tira doucement. Liouba par la manche, et la jeune fille s'arrêta, lui demandant en toute hâte :

THOMAS GOUDEIEFF. SSq

— Qu 'as-tu ?

— Rien, fit Thomas souriant, je voulais seulement savoir si tu étais contente?

— Naturellement ! s'écria Liouba.

— De quoi?

— Que veux-tu dire ?

— Mais rien... Je te demande de quoi tu es contente?

— Que tu es étrange ! dit Liouba surprise. Ne л ois-tu pas ?

— Quoi ?

— Pfuit! mais qu'est-ce qui te prend? fit-elle en le regardant avec inquiétude.

— Oh ! oh ! prononça Thomas, dédaigneux. Ton père, notre milieu marchand peuvent-ils produire quelque chose de propre ? Les chardons ne donnent pas de fruits ! Tu mentais odieusement quand tu me disais : Taras par-ci ! Taras par-là ! Que vois-tu de particulier en lui? Un marchand comme les autres! Il a même du ventre comme tous nos marchands... ha! ha! ha!

Il était enchanté de l'elTet que produisaient ses paroles sur la jeune fille qui, révoltée, changeait de couleur à chaque instant et se mordait les lèvres.

— Tu es... tu es... Thomas... essaya-t elle de répondre, la gorge serrée.

Puis elle frappa du pied le parquet et s'écria :

— Je te défends de me parler !

Sur le seuil de la porte elle se retourna et lui dit à mi-voix :

— Oh ! le vilain monsieur !

Thomas se mit à rire. Il n'avait pas envie de

suivre dans la salle à manger ces trois èlres si heureux, dont la conversation animée parvenait jusqu'à lui. Il entendait le son de leurs >oix, des rires joyeux, le bruit de la vaisselle, et il se rendait parfaitement compte que sa place à lui, avec le poids qu'il traînait sur son c(our, n'était pas au milieu d'eux. Sa place n'était nulle part. Si tout le monde le haïssait, comme Liouba en ce moment, il se sentirait bien plus à son aise, se disait-il.

Oh ! alors, il saurait quelle conduite tenir, et on trouverait à qui parler. Tandis que maintenant, il ne pouvait comprendre si c'était la pitié ou le mépris qu'il excitait avec son aspect d'être dévoyé, bon à rien...

Après quelques instants de réflexion, resté seul au milieu de la chambre, Thomas quitta instinctivement cette maison où tout le monde était heureux.

Au milieu de la rue, il se sentit irrité contre les Maïakin, qui étaient ses seuls parent-s. Il гe^i^ le visage de son parrain, ses rides tremblantes de plaisir, ses petits yeux verts, dans lesquels la joie avait allumé une lueur phosphorescente. « Dans l'obscurité, tout prend de l'éclat, » se dit-il avec rage.

Puis sa pensée se reporta sur le visage calme de Taras, et sur celui de Liouba qui se penchait toute anxieuse vers son père. II en éprouva de la jalousie et une grande tristesse :

« Qui aura pour moi ce regard!*... Je n'ai pas une âme... » pensa-t-il.

Il se ressaisit sur le quai, près des bateaux, réveillé par le bruit du travail.

On portait, on traînait des marchandises et des balles, dans toutes les directions. Des acns circulaient

THOMAS GOU DE lEFF. 36 1

affairés, pressés, fouaillant les chevaux, s'irritant, criant, et ils emplissaient la rue d'agitation et du bruit assourdissant d'un travail liAtif. T Rit ce monde s'agitait sur une étroite bande de terre macadamisée, bordée de hautes maisons d'un côté et, de l'autre, descendant à pic vers la rivière. Et cette agitation apparaissait à Thomas comme un désir éperdu de fuir au plus vite ce travail dans la boue, cette promiscuité et ce bruit. D'énormes bateaux attendaient déjà, amarrés au quai et lançant d'épais tourbillons de fumée.

— Votre Grâce! fit une voix éraiilée à l'oreille même de Thomas, daignez secourir un pauvre ivrogne!

Thomas regarda le mendiant avec indifférence : c'était un gars énorme, velu, barbu, la chemise en loques, le visage boursouflé et couvert de contusions.

— Va-t'en ! fit Thomas en se détournant.

— Sale marchand ! lu mourras, tu n'emporteras pas ton argent avec toi. Donne-moi de quoi boire un petit verre ! Tu as donc la paresse de mettre la main à la poche ?

Thomas le regarda de nouveau et vit qu'il était couvert de boue, en loques, encore à moitié ivre. Il attendait, immobile, obstiné, les yeux bouffis et injectés de sang,

— Est-ce une façon de demander? lui dit Thomas.

— Que veux-tu?... que je me jette à genoux devant toi pour dix kopeks? riposta l'homme hardiment.

— Tiens, dit Thomas en lui mettant une pièce de monnaie dans la main.

— Merci ! quinze kopeks ! . . . merci ! Si tu m'en donnes encore autant, j irai à quatre pattes jusqu'au cabaret en face, veux-tu ?

Зб2 THOMAS С. OUOEIEFF.

— Allons! va-t'en! répliqua Thomas en le repoussant.

— Je vous propose ça, dit le mendiant; mais si vous ne l'acceptez pas, c'est tout profit pour moi.

Thomas le suivit des yeux et il se dit :

(( Voilà un homme perdu, et pourtant quelle

hardiesse ! Il demande l'aumône comme s'il réclamait

son dû. OiJ ces gens prennent-ils tant de courage? »

Et il se répondit à lui-même avec un gros soupir :

« Ils le prennent dans leur liberté ! . . . Celui-ci n'est

tenu par rien... qu'a-t-il à redouter? Et moi aussi

qu'ai-je craindre? Et que puis-je regretter? »

Ces deux dernières questions plongèrent Thomas dans une grande perplexité. Il continuait à admirer l'aclivité du port tout en se disant sans cesse : « Que puis-je regretter ? Qu'ai-je à craindre ? Il faut croire qu'abandonné à ma seule initiative, je suis absolument incapable d'afiîrmer ma personnalité... Je ne serai jamais qu'un imbécile dans la société des autres... la risée et le dégoût de tous... Ah! si l'on pouvait me haïr, me repousser, alors... oh! alors... je deviendrais libre comme l'air!... Je serais forcé de fuir tout le monde... »

Sur l'une des passerelles résonnait depuis longtemps le chant joyeux des mariniers. Les portefaix se livraient à un travail qui exigeait des mouvements rapides et ils l'accompagnaient du refrain d'une chanson dont le rythme était très vif :

Les gros marchands au cabaret Boivent des liqueurs chères...

chantait en récitatif, le solo de la troupe.

THOMAS GOHDÈIEFF. 363

Puis le chœur reprenait la suite. Des voix graves chantaient :

Ça-va, ça-va I

Des voix plus hautes répondaient :

Ça-va, ça-va !

Thomas prêta l'oreille et s'approcha des chanteurs. Il vit que les portefaix, rangés en deux files, déchargeaient d'énormes barriques de poisson salé qu'ils sortaient de la cale du bateau, à l'aide de cordes.

Sales, leurs chemises rouges déboutonnées, les manches relevées jusqu'aux coudes, le teint animé par l'ouvrage, il tiraient gaiement sur les cordes, accompagnant le travail de leur chant rythmé :

Et les gosiers des paysans, N'ont même pas assez devin...

Et le chœur reprenait avec un ensemble parfait, comme une seule voix :

IN'ont même pas assez de via...

Thomas contemplait ce tableau avec un mélange de plaisir et d'envie. Les figures barbouillées des porte^ faix rayonnaient de contentement. Le travail n'était pas dur et se faisait avec entrain. Le chef des chanteurs avait une belle voix. Thomas se dit qu'il serait doux de travailler ainsi avec de braves camarades, au son d'une joyeuse chanson, puis, fatigué, de prendre un verre d'eau-de-vie, d'avaler une bonne assiettée de soupe

ЗбД THOMAS (iOUDElEFF.

aux choux bien grasse, préparée par la grosse caiitinière des ouvriers.

— Plus vite que ça, mes enfanls, plus vite ! fit tout à coup une \oix désagréable.

Thomas se retourna.

Un gros homme ventru frappait le sol de sa canne. Ses petits yeux étaient fixés sur les portefaix et il disait :

— Criez un peu moins, et travaillez plus vite...

Il avait le visage et le cou ruisselants de sueur. Il s'épongeait sans cesse de la main gauche et soufllait comme s'il venait de faire une ascension.

Thomas le regarda avec animosité et se dit :

« Les autres travaillent, et lui, il sue... Mais moi, c'est pire encore... je suis la mouche du coche... Bon à rien î . . . »

Chaque impression nouvelle avait pour résultat de lui rappeler son inutilité. Tout ce qui fixait son attention contenait quelque chose de blessant pour son amour-propre.

A côté de lui, se tenaient deux mariniers. L'un d'eux, un garçon trapu, à la figure rouge, disait à son camarade :

— Voilà-t-il pas qu'ils se jettent sur moi ! Et, ce que ça a chauffé ! ah ! mon ami ! Ils étaient quatre contre moi tout seul! Mais j'ai tenu bon... pourtant je me suis dit qu'ils allaient m'assommer! Un mouton devient enragé, si on lui arrache la peau ! Je me suis lancé de toutes mes forces en avant, ils ont roulé de tous les côtés...

— Tu as reçu une riche tripotée tout de même ! fit l'autre matelot.

THOMAS r.ORDEIEFF, 365

— Bien sûr! J'ai attrapé plus d'un coup... Mais qu'est-ce que cela fait? Ils ne m'ont pas tué... et je leur ai dit merci.

— C'est certain...

— A l'arrière, que je \ous dis, Diables ! cria, d'une voix terrible, l'homme ventru, à deux portefaix qui roulaient sur le pont une barrique de poisson.

— Pourquoi hurles-tu ? lui demanda Thomas d'un ton rude, car ce cri l'avait fait tressaillir.

— Ça ne vous regarde pas, répondit l'homme en le toisant.

— Mais si... Ces gens travaillent, et toi, tu fais fondre ta graisse... alors tu t'imagines que tu as le droit de les insulter.»* fît Thomas, déjà furieux, se rapprochant de lui.

— Dites donc... prenez garde à vous...

L'individu abandonna brusquement son poste et

rentra dans le bureau. Thomas le suivit des yeux et quitta le quai à son tour, désireux de chercher querelle à quelqu'un, de faire quelque chose qui pût détourner ses pensées de sa propre personne.

« Voilà ce matelot, il les a repoussés, et il est resté sain et sauf!... lui... et moi... »

Le soir même, il retourna chez les Maïakin.

Le vieux était sorti. Il trouva le frère et la sœur dans la salle à manger, en train de prendre du thé.

En s' approchant de la porte, Thomas reconnut la voix enrouée de Taras qui disait :

— Pourquoi mon père se donne-t-il tant de peine pour lui ?

Il se tut en voyant Thomas et leva sur lui son regard sérieux et profond. Le visage de Liouba expri-

TIIOMVS GDUnKIEIF

mait à la fois de la confusion et du mécontentement; néanmoins, elle s'adressa à 'l'homas avec le désir évident de s'excuser, et elle lui dit :

— Tiens, c'est loi !

(( 11 était question de moi я, se dit Thomas on s'asseyaut à. table.

Taras baissa les yeux et s'enfonça dans son fauteuil.

Un silence lourd régna dans la pièce, Thomas était enchanté de sentir qu'il les gênait.

— Vas-tu h. ce dîner? demanda enfin Liouba.

— Quel dîner?

— Tu ne sais donc rien? Kanonoll' fait bénir un nouveau bateau... 11 y aura un Te Deiim et puis on remontera la Volga...

— Je ne suis pas invité, dit Thomas...

— Personne n'est invité... Il a dit tout simplement à la Bourse, « que ceux cpii veulent me faire cet honneur viennent ! »

— Je ne le veux pas !

— Vraiment ! H y aura un festin monstre, insinua Liouba, lui jetant un regard de côlé.

— Je peux m'enivrer à mes frais, si j'en ai envie.

— Je le sais, dit Liouba, avec un geste expressif de la tête.

Taras les regardait en dessous et jouait avec une cuiller à thé, qu'il faisait tourner entre ses doigts.

— Où est mon parrain? demanda Thomas.

— 11 est à la banque... Il y a réunion du Conseil, aujourd'hui... On doit nommer le Président...

— Il sera encore élu ?

— Naturellement.

Pour la deuxième fois, la conversation tomba.

THOMAS GOUDEIEFF

LîouboY rinçait les tasses à thé : son visage avait une expression grave et ses mouvements cl aient lenls. Taras s'était levé et se promenait de long en large. Il s'arrêtait devant les vitrines, examinait l'argenterie, sifflotait, tambourinait алее ses doigts sur les glaces, les yeux légèrement fermés. Le balancier apparaissait et disparaissait derrière l'ouverture vitrée de la pendule, pareil à une grosse face réjouie, et coupait le silence de coups sourds, monotones. A quelques regards interrogateurs et malveillants que Liouba lui décocha. Thomas comprit qu'elle attendait avec impatience qu'il se retirât.

— Je couche chez vous, ce soir, dit-il en souriant. J'ai à causer avec mon parrain. D'ailleurs, je m'ennuie trop chez moi...

— Alors va dire à Marthe de te préparer la chambre du coin, répliqua vivement Liouba.

— C'est ça.

Il se leva, mais, à peine sorti de la chambre, il perçut une question adressée, à voix basse, par Taras à sa sœur.

« Ils parlent de moi ! » pensa-t-il. Une idée mauvaise traversa son cerveau : « Si j'écoutais... ce que disent les gens d'esprit... » Il eut un rire silencieux et, sur la pointe des pieds, entra dans la chambre voisine. Elle n'était pas éclairée, mais la lumière filtrait à travers la porte entrc-bùillée et barrait le parquet d'une raie blanche. Thomas se glissa avec précaution tout contre la porte, le cœur battant et saisi d'une joie mauvaise... Là, il resta immobile...

— Un individu bien faible, disait Taras,

Liouba répondit vivement et à voix basse :

— Il fait la noce tout le temps! Une conduite honteuse... Ça l'a pris brusquement... Il a commencé par assommer le gendre du vice-gouverneur, au cercle. Papa s'est donné bien du mal pour étouffer ce scandale et, fort heureusement, il s'est trouvé que le monsieur ne val lit pas cher. . . C'était un homme qui trichait au jeu... un personnage assez méprisable. ÎMalgré cela, papa a eu plus de deux mille roubles à débourser. Et pendant qu'il cherchait à arranger cette affaire, Thomas a failli noyer toute une société dans la \olga...

— Hé ! hé 1 hé ! quel monstre ! Et un bonhomme comme ça se préoccupe de la raison et du sens de la vie...

— Une autre fois, il se promenait, en balcau avec des gens de son espèce. On s'amusait, on buvait, quand il s'est écrié tout à coup : « Faites votre prirre! Je vous jelle tous à l'eau! » Il est doué d'une force effrayante! Ces gens criaient naturellement... mais lui leur répondait : « Je veux servir ma patrie, je veux débarrasser la terre d'une poignée de misérables... *

— Ali!... c'est vraiment original !

— Un homme terrible ! Que d'extravagances de brute n'a-l-il pas faites ces dernières années!... Que d'argent jeté par les fenêtres !

— Et, dis-moi, est-ce mon père qui s'occupe de son affaire? et dans quelles conditions?

— Je ne sais pas. Il a une procuration générale. Pourquoi demandes-tu cela?

— Pour rien... C'est une belle affaire. Il est certain qu'on l'a monté3 sur un pied purement russe, c'est-à-dire abominablement mal ! Malgré cela, c'est

THOMAS GOUDEIEFF. 36q

une affaire de premier ordre. Si l'on s'en occupait comme il faut, ce serait une mine d'or inépuisable...

— Thomas ne fait rien... tout est entre les mains de notre père.

— Oui !... alors, c'est parfait...

— Sais-tu, il me semble, par moments, que ces dispositions d'esprit... ces discours de Thomas sont sincères et qu'il est peut-être bien meilleur qu'on ne croit ; mais je ne puis concilier sa conduite scandaleuse avec ses paroles et ses raisonnements... Je ne le puis...

— Il est tout à fait inutile de te donner cette peine... C'est un paresseux et un ignorant qui cherche une excuse à sa fainéantise...

— Non, vois-tu, il est parfois candide comme un enfant... C'est avant toutes ces histoires, surtout, que cela lui arrivait souvent.

— C'est bien ce que je dis. Ce n'est pas la peine de se tourmenter à propos d'un ignorant et d'un sauvage, qui veut rester dans son ignorance et dans son état inculte et qui ne s'en cache pas.

— Tu es trop sévère...

— Oui, je suis sévère. On doit l'être. INous autres Russes, nous sommes tous d'un laisser-aller désespérant. Heureusement que la vie nous force, bon gré mal gré, à avoir un peu de tenue... Aux jeunes gens et aux jeunes fdles : rêves et illusions, aux hommes mûrs: occupations sérieuses...

— J'ai souvent pitié de Thomas... qu'adviendrat-il de lui ?

— Cela ne me regarde pas. .. Rien d'extraordinaire, je pense, ni en bien, ni en mal... Un garçon absurde...

ЗуО THOMAS nORDEIEFF.

qui court à sa ruine... que veux-tu de plus? Tant pis pour lui! Ses pareils sont rares... aujourd'hui le marchand comprend le prix de l'instruction... mais lui, ton frère de lait, il périra...

— C'est vrai, monsieur ! dit Thomas, apparaissant sur le seuil de la porte.

Pale, les sourcils froncés, la bouche tordue dans un rictus douloureux, il était là, les yeux dans les yeux de Taras et répéta sourdement :

— Tu as raison ! Je périrai et Amen ! Pourvu que ce soit bientôt!

Liouba bondit, épouvantée, et courut à son frère, qui se tenait au milieu de la chambre, calme, les deux mains dans ses poches.

— Thomas ! oh ! quelle honte ! Tu écoutais à la porte! Oh! Thomas! s'écria-t-elle, éperdue...

— Tais-toi, pauvre brebis, lui dit Thomas.

— llum ! ce n'est pas beau d'écouter aux portes... dit lentement Taras, sans quitter Thomas des yeux.

— Soit ! fit Thomas, avec un geste d'indifférence. Est-ce ma faute, si l'on ne peut connaître la vérité que par surprise?

— Va-t'en, Thomas ! je t'en supplie ! disait Liouba, en se serrant contre son frère.

— Avez- vous quelque chose à me dire ? lui demanda Taras avec calme.

— Moi? s'écria Thomas. Qu'est-ce que je peux avoir à vous dire? Rien du tout. C'est à vous... C'est vous qui pouvez... j'espère...

— Par conséquent, vous ne désirez plus causer avec moi ? demanda de nouveau Taras.

— Non !

— J'en suis très lienreux...

Il se détourna de Thomas, et demanda à Lioubov:

— Penses-tu que le père vienne bientôt? Thomas le regarda et éprouva pour lui une sorte de

respect.

Il s'en alla tout doucement. Il n'avait pas envie de rentrer chez lui, dans cette énorme maison où chaque pas éveillait un écho sonore, et il suivait la rue, noyée dans le crépuscule gris et froid d'une journée de fin d'automne. Il songeait à Taras Maïakin. « Quelle fermeté ! . . . Il tient de son père. . . mais il est moins agité. . . Ce qu'il doit être rusé!... Et cette Lioubov qui le prenait pour un saint 1 . . . Sotte ! Comme il m'a arrangé ! Un vrai juge... Elle... elle est bonne pour moi!... »

Toutes ces pensées n'éveillaient en lui aucun sentiment, ni de haine contre Taras, ni de sympathie pour Liouba.

Il portait dans son âme comme un poids énorme qu'il ne pouvait définir. Ce poids s'alourdissait sans cesse, et il lui semblait que son cœur était enflé et le faisait soufTrir, tel un abcès qui mûrit. Il écoutait cette douleur aiguë et lancinante, notait les progrès qu'elle faisait chaque jour et, ne sachant comment la calmer, il attendait, avec apathie, ce qu'il en adviendrait.

Voici qu'il croise la voiture de son parrain. Thomas a pu distinguer la silhouette menue de Jacob Maïakin, mais sans en éprouver aucune impression particulière. Un allumeur de réverbères le dépasse en courant, il applique son échelle contre un bec de gaz et monte dessus, lourdement. Mais l'échelle cède et glisse sur l'asphalte. L'homme entoure le poteau de ses deux bras

от 2 THOMAS GORDE I EFF .

et se répand en jurons. Une jeune fille, qui porte un carton, bouscule Thomas, et s'excuse :

— Oh ! pardon ! . . .

Il la regarde sans mot dire... De toutes petites gouttelettes de brouillard, condensé en une pluie fine, jetaient un voile gris sur les fenêtres des boutiques et sur les lumières des réverbères. L'air devenait irrespirable.

« Faut-il aller coucher chfz Ejoff? Boire avec lui », se dit Thomas; et il se dirigea vers le logis du journaliste, sans avoir la moindre envie de le voir, ni de s'enivrer.

Il trouva Ejoff en compagnie d'un garçon hirsute, en blouse et en pantalon gris. Cet homme avait un visage brun, comme enfumé; de grands yeux, immobiles et irrités. Une grosse moustache de sous-officier cachait complètement sa bouche. Il était replié sur le canapé, entourant de ses bras ses deux genoux sur lesquels il appuyait son menton. Ejoff était assis en travers du fauteuil, les jambes pendantes par-dessus un des bras. Au milieu des papiers et des livres épars 3C dressaitunebouteille d'eau-de-vie et dans la chambre flottait une odeur de charcuterie.

— Tu traînes donc toujours ? s'écria EjotT en apercevant Thomas.

Puis, le désignant d'un signe de léte à l'individu assis sur le canapé :

— Gordeieff, dit-il.

L'inconnu jeta un rapide coup d'œil à Thomas et prononça d'une voix grinçante :

— Krasnotchckoff. . .

Thomas s'assit sur un coin du canapé et déclara à Ejoff:

— Je vais passer la nuit chez toi...

— Parfait! Eh bien, continue, Basile...

Celui-ci regarda Thomas de travers et dit :

— Л mon avis, vous êtes bieninjustes envers les sots. . . Masaniello était un imbécile, et pourtant il a accompli son devoir magnifiquement. Un Winkelrid quelconque était sûrement un imbécile aussi... et pourtant s'il ne s'était pas offert pour recevoir en plein corps les piques impériales, on aurait battu les Suisses. Et il y en a tant de ces idiots ! Mais ce sont des héros, malgré tout... Tandis que les grands esprits sont des lâches ! Au lieu de foncer sur l'obstacle de toute sa force, l'homme intelligent tourne autour et se demande ce qu'il en adviendra. Pour ne pas périr inutilement, le voilà planté comme un piquet, au lieu d'agir... L'imbécile, lui, est courageux! Il donne tète baissée contre le mur, v'Ian ! Si sa tète est fendue.^ Tant pis. Les tètes de veau ne sont pas chères... mais s'il a fait une fissure dans le mur... les gens d'esprit y ouvrent mie brèche et passent ensuite avec tous les honneurs. Oh ! certes, Nicolas Matvéitch, le courage est une belle vertu, mais c'est une vertu de sot!

— Basile, tu racontes des bêtises ! fit Ejoff lui tendant la main.

— Pardon ! répliqua Basile, je ne suis pas un aigle. . . mais je ne suis pas aveugle non plus ! Et je vois qu'avec beaucoup d'intelligence, on arrive à peu de résultat. Pendant que les gens d'esprit délibèrent, les imbéciles les tournent autour de leur petit doigt... Sur ce... je m'en vais...

— Attends ! dit EjofT.

— Impossible! Je suis de service ce soir... Je

3~/| THOMAS GORDEIKFF.

parie même que je suis en retard... Je passerai demain... je ne te dérangerai pas.'*

— Pas du tout ! Je te convertirai !

— Ça, c'est ton métier.

Basile s'élira lentement, se leva, prit dans sa grosse patte noire la petite main jaune et sèche d'Ejoff et la serra avec force.

— Adieu !

Il fit un signe de tète à Thomas et sortit presque à reculons.

— As-tu vu ? demanda Ejofî à Thomas en montrant du doigt la porte derrière laquelle résonnaient encore des pas lourds.

— Qui est-ce .^^

— L'aide-mécanicien Basile KrasnotchckofT. Prends exemple sur lui : il a commencé à quinze ans à apprendre l'alphabet, et, à vingt-huit il a lu Dieu sait quelle quantité de livres instructifs; il a appris deux langues dans la perfection... l\ s'en va à l'étranger...

— Pourquoi faire ? demanda Thomas.

— Pour étudier... Pour voir comment vivent les autres... et toi, tu moisis ici. pourquoi faire .^^

— Ce qu'il a dit au sujet des imbéciles était plein de bon sens, dit Thomas pensif.

— Je ne sais pas, car je n'en suis pas un...

— Très raisonnable... un homme borné doit agir brusquement, tomber de tout son poids et renverser l'obstacle...

— Te voilà parti sur ton dada, s'écria Ejoff. Dismoi plutôt s'il est exact que Maïakin ait reçu son fîls.^

— Oui, c'est exact.

— Ah!...

THOMAS GOrîDKIKFF. З75

— Eh bien, quoi?

— Rien!

— Mais quoi enfin? A la figure, je vois bien que lu as une arrière-pensée...

— Nous le connaissons ce fils... nous en avons entendu parler...

— Et moi, je l'ai vu...

— Ali ! et comment est-il ?

— Est-ce que je sais? il ne m'intéresse pas...

— Rcssemble-t-il à son père ?

— Il est plus gros... plus rond., plus grave. Il est très froid ?

— Cela veut dire : encore pire que ïashka ! Ah I mon ami, tiens-toi sur tes gardes: on va te voler comme dans un bois...

— Tant mieux.,.

— Ils le dépouilleront de tout, tu seras réduit à mendier ton pain... Ce Taras a déjà bien arrangé son bcau-pèrc à Ekaterinbourg...

— Qu'il m'arrange de la même façon, s'il le veut, et je lui dirai merci...

— Tu recommences toujours la même chanson...

— Bien sur...

— Pour avoir ta liberté ?

— Mais oui.

— Laisse donc I Et à quoi te servira cette liberté ? Qu'en feras-tu? Tu n'es propre à rien, tu sais à peine lire et écrire... et je parie que tu ne saurais même pas couper du bois? Ah 1 moi, si je pouvais seulement me débarrasser de la nécessité de boire de l'eau-devie, et de manger du pain I

Ejoff se mit debout, en face de Thomas et com-

З76 THOMAS Г. ORDEIEFF.

mcnça à parler d'une voix très haute, comme s'il eût déclamé des vers :

— J'aurais réuni les débris de mon ame brisée et je les aurais mêlés au sang de mon cœur, pour les vomir à la face denosin-tel-lec-tu-els, que le diable les emporte ! Je leur aurais dit : « Microbes ! vous éles la sève la plus précieuse de mon pays ! Votre existence a été payée du sang- et des larmes de plusieurs dizaines de générations du peuple russe! Oh! honte! Combien coûlez-vous à votre pays et que faites-vous pour lui? Avez- vous transformé en perles les larmes d'anlan? Qu'avez-vous donné à la vie!* Qu'avez-vous produit? Vous vous êtes laissé vaincre? Que faitesvous ! Vous êtes devenus des objets de risée !

Il fut pris d'un accès de rage et, les dents serrées, il fixait sur Thomas un regard de feu et de haine, qui faisait penser à la colère d'une bête fauve.

— Je leurauraisdit : Vous, vous discutez trop, mais vous éles inintelligents et faibles, et lâches ! Vous avez le cœur bourré de morale et de bonnes intentions, mais il est mou et tiède comme un édredon. L'esprit de création y dort d'vm sommeil paisible et profond et votre cœur ne bat pas, mais oscille doucement comme un berceau. J'aurais trempé mon doigt dans le sang de mon cœur et je les aurais marqués au front du sceau de mon indignation, et eux, pauvres d'esprit, misérables dans leurs désirs, ils auraient soufTert... Oh ! mais combien ! Mon fouet est solide et ma main ferme ! Et j'aime trop pour avoir pitié ! Ils auraient souffert ! Mais à présent, ils ne souffrent pas, car ils parlent trop, trop souvent et trop haut de leurs souffrances ! Ils mentent ! La vraie douleur est silencieuse

THOMAS Г. ORDICI EFF . ^'J'J

et la vraie passion ne connaît pas d'obstacles ! Ah ! les passions, les passions ! Quand naîtront-elles dans le cœur des hommes? Nous souffrons tous de ce manque de passions...

Il étoulTait, pris d'une quinte de toux. Il toussa longtemps, se démenant au milieu de la chambre, avec de grands gestes, comme s'il était fou. Puis il reprit sa place en face de Thomas, pale, les yeux injectés de sang. Sa respiration était oppressée et ses lèvres tremblaient, découvrant des dents petites et aiguës. Avec ses cheveux demi-longs, plaqués sur sa figure, il ressemblait à un poisson qu'on a retiré de l'eau... Ce n'était pas la première fois que Thomas le voyait dans cet état, et son exaltation le gagnait toujours. Il écoutait la parole véhémente de ce petit homme, silencieusement, sans chercher à en pénétrer le sens, ni savoir au juste contre qui elle était dirigée, s'enivrant seulement de sa force. Les paroles d'EjofT étaient comme des éclaboussures dVau bouillante qui lui réchauffaient l'àme.

— Je leur dirai à ces misérables fainéants : gare à vous! La vie marche et vous abandonne derrière elle!

— Bien dit! s'écria Thomas enthousiasmé, en s'agitant sur son canapé, tu es un héros, Nicolas ! Oh ! Oh ! Frappe-les ! Jette-leur tout à la face !

Ejofl" n'avait pas besoin d'être encouragé ; il paraissait même n'avoir pas entendu l'exclamation de Thomas. Il continuait :

— Je connais la mesure de mes forces, je sais qu'on cherchera à m'imposer silence. On me dira : Zut ! Ils le diront raisonnablement, posément, se

078 THOMAS COUDEIEFF.

moqueront de moi du haut de leur grandeur... Je sais bien que je ne suis qu'un tout petit oiseau, oli ! je ne suis pas un rossignol ! Je suis un ignorant en comparaison d'eux; je ne suis qu'un petit journaliste insignifiant, bon tout au plus à amuser le public... Mais je les laisserai crier... Le soufflet n'atteindra que ma joue et mon cœur ne cessera pas de battre ! Et je leur répondrai: oui, je suis un ignorant ! et ma première supériorité sur vous consiste à ne savoir aucune vérité imprimée, qui vaille le prix d'un homme. L'homme à lui seul est l'univers entier et vive l'être qui porte en lui le monde !

» Et vous, leur dirai-je. vous, pour une parole dont vous ne comprenez même pas toujours le sens, vous vous faites, les uns aux autres, des plaies mortelles. Vous crachez du fiel et vous violez des âmes... Ah! croyez-moi, la vie vous demandera des comptes sévères. Elle fondra sur vous comme un orage et vous balayera, vous chassera de la surface de la terre, comme la pluie et le vent balayent la poussière des arbres. La langue humaine ne possède qu'un seul mot dont le sens soit également précieux et clair pour tout le monde, et ce mot, c'est: liberté!

— Démolis-les! hurla Thomas s'élançant de sa place et saisissant Ejoff par les épaules.

Les yeux brillants, il le regardait dans la figure et il s'écria avec un gémissement douloureux :

— Eh ! Nicolas ! mon cher, que je te plains ! Ah ! je te plains plus que je ne puis l'exprimer !

— Qu'est-ce qu'il y a .^ Qu'as-tu ? s'écria Ejofl", le repoussant, tout surpris par les paroles étranges de Thomas et perdant le fil de son discours.

THOMAS GOUDKIEFF. З79

— Eli ! mon ami, continuait Thomas, baissant la voix, ce qui donnait à ses paroles plus de force persuasive, tu es une àme vivante, et tu périras !

— Pourquoi ? Qui ça ? Moi ? Je périrai ? Tu mens I

— Mon cher, tu ne trouveras jamais personne ! Il n'y a personne à qui tu puisses t'adresser! Qui t'écouterait? Je suis le seul...

— Va-t'en au diable ! lui cria EjofT furieux en se jetant de côté, comme s'il avait été échaudé.

Mais Thomas se rapprochait de lui et continuait, avec une tristesse et une conviction profondes :

— Parle ! Parle-moi ! Je porterai les paroles là où il faut... Je les comprends!... Eh! Dieu! que je flétrirais bien les hommes ! Attends un peu ! Je trouverai aussi mon heure...

— Va-t'en ! glapit, d'une voix hystérique, EjofF, réfugié tout au fond de la chambre, le dos au mur.

Il était là, éperdu, brisé, écumant de rage et cherchant à éviter l'étreinte affectueuse de Thomas.

A ce moment, la porte de la mansarde s'ouvrit et une femme toute noire apparut sur le seuil. Elle avait une expression méchante, indignée. Sa tête était enveloppée d'un fichu ,

Elle leva la tête, étendit la main dans la direction d'Ejoff et dit d'une voix sifflante :

— Nicolas Matvéitch, excusez-moi, mais c'est épouvantable ! Des hurlements de bête fauve ! Tous les jours... du bon Dieu ! Des descentes de police ! Non, je ne puis plus le tolérer ! J'ai des nerfs, moi aussi... Veuillez dès demain quitter l'appartement... Vous n'habitez pas un désert... Л'^оиз êtes entouré d'êtres humains ! Et cela s'appelle avoir de l'instruction ! Un

écrivain! Chacun a besoin de repos... J'ai mal aux dents... Demain même, je vous en prie. Je ferai mettre la pancarte et j'enverrai ma déclaration à la police...

Elle parlait vite et la plupart des mots se perdaient dans une sorte de sifflement ; on ne distinguait que ceux qu'elle accentuait de sa voix perçante et irritée. Les deux bouts du fichu pointaient comme deux petites cornes au-dessus de sa tête et accompagnaient les mouvements de sa mâchoire.

A la vue de cette personne grotesque et surexcitée, Thomas se rapprocha du canapé, tandis qu'Ejoff restait à la même place, se frottait le front et écoutait avec une attention soutenue.

— Tenez-vous-le pour dit ! criait encore la voix dans l'escalier. Dès demain 1 Quelle horreur !

— Diable ! murmura EjofT en regardant la porle d'un air abruti.

— Oui ! quelle sé^crité, ajouta Thomas stupéfait. Et il se rassit sur le canapé.

Ejoff haussa les épaules, s'approcha de la table et remplit la moitié d'un grand verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait. Puis il s'assit auprès de la table et baissa la tète. Pendant une minute, tous deux restèrent silencieux.

Thomas dit enfin timidement :

— Comment est-ce donc arrivé ? On n'a pas eu le temps de faire « ouf », et voilà! Quel dénouement inattendu ! hein?

— Toi ! lui cria Ejoff relevant la tête et fixant sur Thomas un regard furieux et fou, toi ! toi ! toi ! toi ! que le diable t'emporte! Couche-toi... et dors! monstre ! cauchemar ! Oh !

THOMAS GOUDEIEFF. 38l

Il lui montra le poing, puis se versa encore de l'eau-de-vie et l'avala.

Quelques instants plus lard, Thomas était complètement déshabillé, couché sur le canapé, et, à travers ses paupières à demi fermées, il surveillait EjolT. Celui-ci était immobile sur sa chaise, dans une pose accablée, 11 avait les yeux fixés sur le plancher et ses lèvres remuaient doucement. Thomas se sentait très perplexe. Il ne pouvait s'expliquer la colère d'Ejoff. Etait-ce contre lui? Ce ne pouvait être pour le congé donné parla propriétaire .^> Il n'avait qu'à s'en prendre à luimême s'il avait tant crié.

— Oh I Satan ! balbutiait Ejofî, grinçant des dents.

Thomas souleva avec mille précautions sa tête sur l'oreiller. EjofT poussa un profond soupir et tendit de nouveau la main vers la bouteille... Thomas proposa alors doucement :

— Allons plutôt au restaurant.. . Il n'est pas tard... Ejoff le regarda et partit d'un éclat de rire étrange.

Puis, se levant, il dit à Thomas :

— Habille-toi...

Devant les mouvements lents et maladroits de Thomas, il s'emporta, saisi d'impatience et de rage :

— Remue-toi, voyons ! Personnification de la bêtise! Brute symbolique !

— Laisse donc ces inj'ures ! lui répondit Thomas avec un bon sourire conciliant. Est-ce que cela mérite lant de colère, une femme qui t'a dit des sottises ?

Ejoff le regarda, cracha et se remit à rire de son riie strident...

— Sommes-nous au complet :' demandait Ilia Ephimo\ itch KononulT, debout à l'avant de son nouveau bateau, inspectant, les yeux brillants de joie, la foule de ses invites. Je crois que tout le monde est arrivé !

Il tourna vers le capitaine sa grosse face rouge, rayonnante de satisfaction, et dit :

— Partons ! Pierre !

— Bien...

Le capitaine enleva sa casquette, découvrit un énorme crâne chauve, fit de grands signes de croix; puis il examina le ciel, lissa sa belle barbe noire et commanda :

— Arrière !

Tous les invités, attentifs aux gestes du capitaine, avaient fait plusieurs fois le signe de lu croix, en enlevant leurs chapeaux, ce qui produisit l'effet d'un vol d'oi^ seaux noirs passant sur le pont.

— Allons, avec l'aide de Dieu I s'écria Kononofî rempli d'émotion.

— Bâbord, avant ! commandait le capitaine. L'immense bateau lUa Moiirometz lâcha, dans un

souffle puissant, une énorme bouffée de fumée blanche, et, sans effort, majestueux comme un cygne, il se mit à remonter le courant.

— Quel départ ! dit un des invités avec admiration. C'était Loup Grigoriévitch Reznikoff, un liomme

grand, maigre, d'aspect respectable. Il était conseiller à la Chambre de commerce.

— Pas la moindre secousse ! Comme une dame qui valse.

— Vitesse moyenne ! . . .

— Ce n'est pas un bateau... c'est un rcve ! soupira pieusement Tropliim Zouboff, le bedeau de la cathédrale, premier usurier de la ville, homme voûté et défiguré par la petite vérole.

La journée était terne. Le ciel, uniformément couvert de nuages gris, se reflétait dans la rivière et lui donnait une teinte métallique. Pimpant, tout flambant neuf, le bateau voguait sur celte nappe unie, où l'éclat de ses couleurs toutes fraîches jetait une tache claire et joyeuse. Il lançait vers le ciel une colonne de fumée noire, qui ne se dissipait pas et formait peu à peu, au-dessus de lui, comme un nuage sombre. Entièrement peint en bleu, avec une cheminée rose et les roues d'un rouge vif, il s'avançait avec aisance, fendant l'eau et la chassant vers les berges. Les vitres des hublots brillaient comme des miroirs et semblaient sourire gaiement ..

— Messieurs ! s'écria Kononofî, le chapeau à la

main, à |)iéscnt que nous avons donné à Dieu ce qui lui est du, rendons à César ce qui appartient à César. Musiciens ! . . .

Et sans atlendrc la réponse, se servant de sa main comme d'un porle-voix, il cria :

— En avant la musique ! Jouez la Gloire. L'orcheslrc militaire, dissimulé derrière la machine,

attaqua avec ensemble les premières notes de la marche.

Macaire BobroiT, ledirecleur-fondalcur de la Banque du commerce de l'cndroil, chantonnait d'une agréable voix de baryton, battant la mesure sur son énorme ventre :

— Gloire, gloire, à noire Tsar Russe, tra, ra, ta ! boum !

— Messieurs, mctlons-nous à table ! A euillcz passer 1 A la fortune du pot ! hé, hé ! faites-moi cet honneur !

Ils étaient là une trentaine : la Heur de la société marchande de la ville, tous des gens posés. Les plus ûgés, chauves ou blancs, portaient des redingotes démodées, des casquettes et des bottes plissées. Mais ceux-là étaient peu nombreux. Les chapeaux hauts de forme, les guêtres et les jaquettes à la mode formaient la majorité. Tous s'étaient rassemblés à l'avant du bateau et ne cédaient que petit à petit aux invitations pressantes de KononofT.

A l'arrière du bateau, sous une tente, était dressée une longue table couverte de hors-d'œuvre. Loup ReznikofT s'avançait, bras-dessus, bras-dessous, avec Jacob Maïakin. Penché vers lui, illui murmurait quelque chose à l'oreille et Maïakin l'écoutait avec un fin sourire.

Thomas, qu'après de longues exhortations son parrain avait amené à celte solennité, ne voyait aucun ami, parmi tous ces gens qui kii étaient antipathiques, et il se tenait à l'écart, nnjrne et pâle. Les jours précédents, il s'était abominahlcment grisé en compagnie d'Ejoir et il était mal disposé. Il se sentait gêné dans ce milieu de gens bien posés et de bonne humeur; le son des voix, le bruit de la musique, le vacarme des roues, tout l'agaçait.

Il éprouvait l'impérieux besoin de boire un peu pour se remettre, et le désir de savoir pourquoi son parrain avait été si affectueux ce jour-là et pourquoi il l'avait traîné à cette réunion des plus riches marchands le tracassait tout le temps. Pourquoi avait-il tant insisté pour le décider, allant jusqu'à le supplier de venir à ce dîner et à ce Te Deum de Kononoff.^ Thomas se rappelait toute sa conversation avec son parrain.

— Allons ! ne fais pas la bélc, viens ! Pourquoi esta si sauvage!* Le caractère, chacun le reçoit de la nature et, quant à la richesse, il y en a peu qui puissent rivaliser avec loi... Il faut te tenir sur un pied d'égalité, л iens ! . . .

— A quand donc la discussion sérieuse, papa? Quand causerons-nous affaires ? demandait Thomas suivant, sur la figure de Maïakin, le jeu de ses yeux verts.

— Est-ce de ta libération que tu parles ? ha ! ha ! Nous en causerons, mon ami. Tu es un original ! Alors, vas-tu te faire moine, après avoir abandonne ton bien ? A l'exemple des saints et des ermites? hein?

386 г in ) M л s с о u п к I Е V V .

— Je verrai, répondit Thomas.

— ]3on ! En attendant, partons ! Préparc-loi vivement. Débarbouille-moi celte tele-là avec un linge mouillé ; elle est bien enflée ! Et prends chez Liouba un peu d'eau de Cologne, car tu pues le cabaret ! C'est horrible!

Arrivé sur !c bateau quand le service divin était déjà commencé, Thomas s'était place sur le côté. Il avait examiné, tout le temps, les marchands présents à l'office. Tous observaient un religieux silence; leurs figures exprimaient le recueillement et la piété ; ils priaient avec ferveur, soupiraient, s'inclinaient jusqu'à terre et levaient au ciel des regards attendris. Thomas regardait tantôt l'un, tantôt l'autre, et il se rappelait toutes les histoires qui couraient sur le compte de chacun d'eux.

Voici liOup ReznikolT : celui-là a débuté comme tenancier d'une maison publique et s'est enrichi subitement. On disait qu'il avait étranglé un de ses clients, un riche propriétaire de Sibérie... LouboIT s'occupait dans sa jeunesse d'acheter du chanvre aux paysans ; deux fois, il avait fait faillite... Kononoff avait été poursuivi, vingt ans auparavant, pour incendie volontaire et il se trouvait sous le coup d'une enquête j'udiciaire pour excitation de mineurs à la débauche. Dans cette accusation, en même temps que lui, était impliqué Zachar Roboustoll", un gros marchand trapu, avec une figure ronde, et de joyeux yeux bleus. C'était la seconde fois qu'il avait à répondre pour une affaire de mœurs... Parmi tous ces gens, Thomas n'en voyait aucun sur le compte duquel il ne connût quelque chose de déshonorant. Et il savait que tous

portaient envie aux succès de KononolT, qui, chaque année, augmentait le nombre de ses bateaux. Il savait aussi que plusieurs étaient brouillés à mort, qu'ils se montraient sans pitié sur le terrain des alTaires, et qu'aucun d'eux n'ignorait les actions mauvaises et malhonnêtes des autres... Mais, en ce moment, ils étaient tous réunis autour de Kononoff, et ils semblaient fondus en une seule masse compacte qui vivait et respirait comme un seul homme. Silencieux et graves, ils étaient tous là comme entourés de quelque chose d'invisible, mais d'impénétrable, qui semblait repousser Thomas et l'intimider en même temps.

(( Fourbes ! » pensait-il, pour se donner du courage.

Cependant eux, toussotaient doucement, soupiraient, se signaient, s'inclinaient et entouraient le clergé d'un mur vivant, immuables et fermes, pareils à d'énormes pierres noires.

« Ils mentent ! » se disait Thomas, pendant cpi'à côté de lui le bossu et borgne Pavlin Goutchin, qui venait de dépouiller les enfants de son frère fou, murmurait d'un air contrit, en élevant vers le ciel son œil unique :

— «Ayez pitié de moi, mon Dieu, dans votre miséricorde infinie. »

Et Thomas comprenait que cet homme implorait Dieu de toute son ame et qu'il était pénétre d'une foi inébranlable dans la miséricorde divine.

— (( Seigneur Dieu, Toi qui as ordonné de construire l'arche, et as sauvé le monde de la destruction, protège ce bateau... » psalmodiait de sa grosse voix le prêtre, en élevant en même temps ses regards vers le ciel. « Dieu tout-puissant, donne-lui pour escorte tes anges qui lui apporteront la paix et la sécurité

388 Т II о M \ s с о R n E I E I F .

et daigne étendre ta protection sur tous ceux qu'il porte... »

Les marchands se signaient tous en même temps, avec de larges gestes, et leurs visages exprimaient le même sentiment : celui de l'efTicacité de la prière.

Toutes ces images s'étaient gravées dans le cerveau de Thomas et avaient excité son étonnemcnt au plus haut degré. Il se demandait comment ces hommes, animés d'une si belle confiance dans la miséricorde de Dieu, pouvaient être aussi impitoyables envers leurs semblables. Il les surveillait maintenant avec obstination, désireux de les surprendre en flagrant délit de mensonge et d'hypocrisie.

Il se «entait irrité de leur voir cette solidarité, cette assurance unanime dans leur force ; irrité de voir leurs visages triomphants, leurs conversations bruyantes, leurs rires.

Tous venaient de s'asseoir à table et regardaient avec avidité les hors-d'œuvrc dont elle était couverte, et l'immense esturgeon, de près de deux mètres de long, dressé au milieu, entouré de verdure et de grosses écrevisses. Trophim ZoubolT nouait sa serviette autour de son cou et regardait le poisson monstrueux, avec des yeux pâmés, en disant à son voisin, le meunier Ion louchkolT :

— lona Nikiforovitch ! regarde... une baleine. Elle pourrait très facilement te servir d'écrin... hein? ha! ha! ha! Ça t'irait comme un gant, heini* ha! ha! ha!

lona, un petit homme tout rond, tendait la main avec mille précautions vers un seau en argent, rempli de caviar frais, se léchait les lèvres et jetait des regards

anxieux vers les bouteilles rangées devant lui, qu'il craignait de renverser.

Une demi-barrique de vieille eau-de-vie, apportée à grands frais de Pologne, était placée en face de KononofT sur un trépied. Un baquet gigantesque, cerclé d'argent, contenait les huîtres et, au-dessus de tous ces plats, s'élevait, monumental, un immense pûté en forme de tour.

— Messieurs ! servez-vous, je vous prie ! Chacun à son goût, disait KononofT. J'ai tout fait mettre sur la table, chacun choisira ù sa fantaisie... Des mets russes, nationaux, et aussi des plats étrangers... tout en même temps! Cela vaut mieux ainsi! Que désirez-vous? Qui veut de ces escargots, de ces coquillages, hein? On prétend que cela vient des Indes...

Zouboff disait à son voisin INtaiakin :

— La prière pour la bénédiction du bateau ne s'applique pas du tout à un bâtiment marchand ou à un remorqueur, ou plutôt, elle s'y applique bien, mais à elle seule elle est insuffisante... Un bateau qui fait le service sur une rivière constitue la demeure habituelle du commandant et des matelots, donc il doit être considéré comme une maison... Il faudrait par conséquent faire la prière qui se dit à la pose de la pre^mière pierre d'un édifice, en plus de la prière pour la bénédiction d'un bateau... Que bois-tu?

— Je n'ai guère l'habitude du vin, verse-moi pourtant un petit verre d'eckauer, répondit Maïakin.

Thomas s'était assis au bout de la table, au milieu de gens inconnus, modestes et timides, et il sentait peser sur lui à chaque instant le regard perçant de son parrain.

3()0 THOMAS GOnnEIEFF.

« Il a certainement peur que je fasse quelque esclandre », se disait-il.

— Mes amis! grondait la voix de l'énorme armateur latcliourolT, je ne peux me passer de hareng ! Je dois absolument commencer par le hareng... c'est un besoin de ma nature...

— Allons, en avant la musique! Jouez : la Marche persane !

— Attends. Il vaut mieux : la Gloire du Seigneur.

— Va pour la Gloire!

Le ronllement de la machine et le bruit des roues se mêlaient aux sons de la musique, formant un ensemble qui rappelait le hurlement du vent dans une tourmente de neige.

Le sifïlement de la flûte, le chant nasillard des clarinettes, les grosses voix des basses, le roulement du tambour, se mêlaient au bruit sourd et monotone des roues battant l'eau, flottaient dans l'air, couvraient les voix humaines et suivaient le bateau, comme un ouragan, obligeant les gens à crier à tue-tcte.

Parfois, la machine faisait entendre son sifflement rageur qui mettait, dans le chaos des cris, des grondements et des bruits, une note irritée et méprisante...

— Ce que je ne te pardonnerai de ma vie, c'est d'avoir refusé d'escompter ma traite! criait quelqu'un d'une voix furieuse.

— Assez! Est-ce le moment de faire ses comptes? résonna la grosse voix de BobrolT.

— Mes amis ! il faut prononcer des discours !

— Silence, la musique!

— Viens à ma banque, je t'expliquerai pourquoi je ne l'ai pas escomptée...

THOMAS GORDEIEFF. SqI

— Le discours ! . . . Un peu de silence ! . . . -— Que la musique s'arrête!

— Jouez-nous la valse de...

— Non, non, Madame Angot...

— ■ Mais non, c'est inutile. Jacob Tarassovitch, nous te prions tous...

— Gela s'appelle un puté de Strasbourg...

— Je t'en prie! je t'en prie!

— Un pâté? Ça n'y ressemble guère... mais je vais en goûter tout de même.

— Tarassitch, décide-toi!

— Mes amis!... On s'amuse, ma parole!...

— Et, dans la Belle Hélène, mon cher, elle apparaît presque nue, glapit la voix fine de Roboustoff.

— Attends! Jacob a-t-il, oui ou non, trahi Esaii? hein?

— Je ne peux pas, ma langue n'est pas un moulin et je ne suis plus assez jeune.

— Yasha ! nous te le demandons tous !

— Fais-nous cet honneur !

— Nous allons te nommer maire !

— Tarassitch ! ne te fais pas prier !

— Chut! doucement, messieurs! Jacob Tarassovitch va nous dire quelques mots !

— Chut !

Dans le silence qui s'établit à ce moment, on entendit distinctement chuchoter :

— Si tu savais, mon cher, la coquine, ce qu'elle m'a pincé ! . . .

— A quel endroit? demanda Bobroff de sa grosse voix de basse.

Un éclat de rire général accueillit ces paroles, mais

З92 THOMAS GORDKIEFF.

tout le monde se tut aussitôt, car Jacob Tarassovitch Maïakin venait de se lever, avait toussé, s'était passé la main sur son crâne chauve et réclamait visiblement l'attention des convives.

— Allons, mes amis, soyons tout oreilles! annonça Kononofî avec satisfaction.

— Messieurs les négociants! commença Maïakin en souriant. Les gens instruits et les savants ont introduit un mot nouveau dans notre langue, ce mot est : (( culture ». C'est au sujet de ce mot que je veux vous entretenir dans toute la simplicité de mon Ame.

— Il vise haut ! fit avec satisfaction quelqu'un.

— Chut! Silence!...

— Messieurs! continua Maïakin d'une voix plus forte. Les journaux écrivent à tout propos que nous autres marchands nous sommes réfractaires à la culturc, que nous ne la comprenons pas et ne la désirons pas. Ils nous traitent de sauvages et d'hommes incultes... Qu'est-ce donc que la culture? De tels propos m'ont paru blessants, à moi qui suis un vieillard, et je me suis mis à étudier ce mot. Que veut-il dire, par le fait?

Maïakin embrassa d'un regard circulaire toute l'assistance et continua distinctement, scandant les mots, un sourire de triomphe sur les lèvres :

— D'après mes recherches, ce mot, qui dérive de culte, signifie adoration, c'est-à-dire amour élevé pour le travail et la bonne ordonnance de la vie. Bon, me suis-je dit. Voilà qui est entendu! Et, puisque c'est comme ça, l'homme cultivé est celui qui aime le travail et l'ordre... qui aime, d'une façon générale, à orga-

niser la vie, qui aime la vie elle-même, connaît sa propre valeur et le prix de la vie... Parfait !

Jacob Tarassovitch tressaillit ; les rides de son visage rayonnèrent de ses yeux souriants vers sa bouche, el toute sa tcte chauve prit l'aspect d'une étoile sombre.

Les marchands étaient suspendus à ses lèvres. Silencieux et immobiles, ils demeuraient comme figés dans les poses où les avaient surpris les premiers mots du discours de Maïakin.

— Et puisque c'est ainsi, et c'est précisément ainsi, que ce mol doit être interprété, les hommes qui nous traitent d'incultes et de sauvages nous calomnient et nous font une injure gratuite ! Car eux, n'aiment que la lettre et non l'esprit, tandis que nous, nous sommes les fervents de ce mot dans sa véritable acception, nous aimons ce qui en fait l'essence, nous aimons le travail! C'est nous précisément qui avons le vrai culte de la vie, c'est-à-dire l'adoration de la vie, et non pas eux. Ils se sont adonnés à la discussion, et nous à l'action... Et voici, messieurs les négociants, un exemple caractéristique de no^re culture, c'est-à-dire de notre amour pour le travail, cet exemple, c'est la Volga! Regardez, cette rivière, notre chère mère nourricière ! Chaque goutte de son eau est un témoignage en notre honneur et proteste contre le blâme qu'on nous adresse... Il n'y a que cent ans, messieurs, depuis que le tsar Pierre le Grand a lancé sur notre rivière, des barques pontées, et aujourd'hui des milliers de bateaux la sillonnent en tous sens... Qui donc les a construits? Le paysan russe est un homme sans instruction. Tous ces immenses bateaux.

ЗдД THOMAS г. о R D Е I Е F F .

ces barques, à qui sout-ils? A nous! Qui les a conçus? C'est nous! Tout est à nous, ici tout est le fruit de notre intelligence, de notre ingéniosilc russe et de ce grand amour que nous avons pour le travail. Personne ne nous a aidés ! Nous avons, de nos propres deniers, équipé des milices pour détruire le brigandage sur la Volga. Et quand nous en sommes venus à bout. nous avons lancé des milliers de bateaux et de barques sur toute la longueur du fleuve. Quelle est la ville la plus belle sur la Volga? C'est celle oii les marcbands sont le plus nombreux... A qui appartiennent les maisons les plus belles de la ville? Aux marchands! Qui prend soin des pauvres? Le marchand. Il amasse sou par sou et fait des donations qui se chilîrent par des centaines de milliers de roubles... Qui a bâti les églises? Qui donne le plus d'argent à l'Etal? Ce sont toujours les marchands... Messieurs! Nous seuls aimons le travail pour luimême, par amour pour l'organisation de la vie en général. Nous seuls aimons l'ordre et la vie! Laissons donc parler ceux qui disent du mal de nous ! Tant pis! Le vent souffle, le saule frémit; le vent tombe, le saule est immobile! On n'en fait ni balais, ni brancards; c'est un arbre sans utilité aucune. De là son agitation... Et eux, nos juges, qu'ont-ils fait pour embellir la vie? Personne ne le sait. Nous autres, nous avons au moins nos œuvres qui parlent pour nous. Messieurs les négociants ! je salue en vous les hommes qui, dans la vie, tiennent la première place, les hommes les plus laborieux, et qui font avec amour leur travail, qui ont tout fait, et qui peuvent tout faire. De tout mon cœur, rempli d'estime et

THOMAS GOUDEIEFF. 3q5

d'affection pour vous, je lève mon verre et je bois au vaillant, au grand, au laborieux corps des marchands russes ! Dieu prolonge vos jours ! Vivez pour la plus grande gloire de notre mère la Russie ! Hourrah-a-a-ah ! A ce dernier cri, lancé par la voix chevrotante de Maïakin, l'assemblée fut saisie d'un enthousiasme indescriptible, et il se produisit un vacarme assourdissant. De toutes les poitrines de ces hommes corpulents et gras, excités par le vin et le toast du vieillard, partit avec ensemble un cri si formidable, que tout fut ébranlé et trembla sur le bateau.

— Jacob Tarassovitch ! Trompette du Seigneur! criait Zouboff en tendant son verre vers Maïakin.

Sans faire attenlion aux chaises qu'ils renversaient, aux bouteilles et h la vaisselle qui tombaient quand ils bousculaient la table, les marchands se pressaient autour de Maïakin, leur verre à la main, rayonnants de joie, quelques-uns les larmes aux yeux.

— Hein ! est-ce dit ? demandait Kononoff à lioboustoiT en le secouant par l'épaule. ïàclie de bien comprendre! Ce sont de grandes paroles qui viennent d'être prononcées!

— Jacob Tarassovitch, laisse-moi t'embrasserl

— Portons Maïakin en triomphe I

— Allons, en avant la musique!

— La Marche... persanel...

— Pas de musique... au diable la musique!

— Notre musique est là! Eh! Jacob Tarassovitch, quel cerveau!

— Il n'est pas grand de taille, mais il est grand d'esprit!

— Tu mens, Trophim I

3()(j THOMAS G О H D E 1 li F Г .

— Jacob! Tu vas mourir bicnlôt!... Quel mallicur!

— Que de regrets lu emporleras! Tu ne peux te l'imaginer !

— Quelles funérailles on te fera!

— Messieurs ! fondons une œuvre qui porte le nom de Maïakin! Je donne mille roubles!

— Silence! attendez!

— Messieurs ! reprit Maïakin, tout secoué d'un giand frisson, ce qui nous place encore au premier rang de la vie et nous donne la prépondérance dans notre pays, c'est que nous sommes... des paysans!

— C'est juste!

— C'est bien! Bravo, vieillard!

— Taisez-vous, laissez-le finir!...

— Nous, nous sommes de véritables Russes, et tout ce qui vient de nous est purement russe. Par conséquent, c'est précisément ce qu'il y a de plus utile, de plus juste» et c'est ce que l'on doit faire...

— Deux fois deux font quatre!

— C'est clair!

— 11 a la sagesse du serpent !

— Et la douceur...

— Du vautour... Ha! ha! ha!

Les marchands s'étaient groupés autour de l'orateur en un cercle étroit. Ils le regardaient avec des yeux émus et ne pouvaient plus l'entendre parler sans attendrissement. Le bruit des voix, mêlé au ronflement de la machme et au battement des roues sur l'eau, produisait un vacarme qui couvrait la voix grêle du vieillard. L'excitation des marchands grandissait toujours; leurs visages rayonnaient de joie et tous tendaient leurs verres vers Maïakin; on lui frappai

THOMAS GOHDEIEIF. З97

sur l'épaule, on le bousculait, on l'embrassait, on le contemplait avec extase. Quelqu'un, arrivé au paroxysme de la joie, glapissait :

— La Kamarinskaya ! La danse russe !

— C'est nous qui avons tout fait ici, criait Jacob Tarassovitch, indiquant la rivière d'un geste de la main. Tout est à nous ! Nous avons été ici les promoteurs, les créateurs, les organisateurs de la vie !

A ce moment une voix forte, dominant tous les bruits, retentit au milieu du tumulte :

— Ah ! c'est vous ! vous ! . . .

Ces mots furent suivis d'insultes grossières, de paroles orduricres prononcées d'une voix sourde, mais puissante, avec un accent de rage froide. Tout le monde les entendit en même temps, et le silence se fit brusquement. Tous cherchaient des yeux celui qui les avait insultés. Pendant quelques instants, on n'entendit plus que les soupirs de la machine et le grincement des chaînes du gouvernail.

— Qui donc nous insulte ainsi ? demanda KoDonoff, les sourcils froncés.

— Hélas ! nous ne pouvons pas nous conduire décemment! soupira Reznikoff navré.

— Que signifient toutes ces injures sans rime ni raison? Qui a parlé?

Les visages des marchands exprimaient liuquiétude, la curiosité, l'irritation, et tous s'agitaient bêtement surplace. Jacob Tarassovitch seul était calme et paraissait même satisfait de ce qui venait de se produire. Dressé sur la pointe des pieds, le cou tendu en avant, il regardait le bout de la table, et ses yeux brillaient

comme s'il eût aperçu quelque chose de particulièrement agréable.

— Gordeieff dit doucement lona louchkoff.

Toutes les (êtes se tournèrent dans la direction que

suivait le regard de Alaïakin.

Thomas se tenait debout, les deux mains appuyées à la table. La figure décomposée par la colère, les dents serrées, il dévisageait en silence les marchands, de ses yeux ardents, aux pupilles dilatées. Sa mâchoire tremblait, ses épaules étaient secouées par un frisson, et ses doigts, crispés sur le bord de la table, s'enlonraient dans la nappe d'un mou\cmenl nerveux.

A la vue de cette attitude irritée, de cette expression de bête fauve, le silence s'établit à nouveau parmi les marchands.

— Qu'avc/-vous à écarquillcr ainsi vos hublots :' demanda Thomas, accompagnant cette question d'une nouvelle bordée d'injures.

— 11 est saoul! dit Bobrolï, en hochant la tête.

— Pourquoi l'avoir invité? murmura doucement Kcznikoir.

— Thomas Ignatitch! tlit Ivonoiiuir jKJsément. 11 faut être convenable,, . Si par hasard... la têle te tourne... va-t'en, mon ami, et couche-loi. (touche-lui, mon cher, et...

— Zut! toi ! rugit Thomas, le dévorant des yeux. Je te défends de me parler ! Je ne suis pas ivre, je suis même le seul qui aie toute ma raison ici ! As-tu compris ?

— Attends donc, mon garçon ! Qui t'a invité à venir;' lui demanda IvononolT blémissanl sous cet a liront.

THOMAS GOUDEIEFF. З99

— C'est moi qui l'ai amené, dit Maïakin.

— Ah! Oh! alors..., c'est dinéreut... Excusez-moi, Thomas Ignatitch... Mais, puisque c'est toi qui l'as amené, Jacob, c'est à toi de le calmer... Autrement ce n'est pas possible...

Thomas se taisait et souriait. Les marchands ne disaient rien non plus.

— Eh! Thomas! s'écria Maïakin. Tu deshonores encore une fois ma vieillesse...

— Parrain! elil Thomas en montrant les dents. ,)e n'ai rien fait, il n'est pas encore temps de me sermonner... Je ne suis |ws gris, je n'ai rien bu, je n'ai fait qu'écouter... Messieurs les marchands! voulezvous me permettre de vous dire quelques mots? Mon très estimé parrain a parlé... écoutez maintenant le fdleul...

— Pourquoi des discours? dit KcznikolV. A quoi bon parler? Nous nous sommes réunis pdur nous amuser...

— Laisse donc cela, Thomas Ignatilch...

— Bois plutôt...

— Buvons!... Ah, Thomas, tu es le lils d un père admiral)le ! . . .

Se rejetant en arrière et redressant sa haute stature, Thomas écoutait, en souriant, ces paroles conciliantes. Il était le plus beau et le plus jeune de tous les hommes qui se trouvaient réunis là. Sa taille élancée, sanglée dans sa redingote, tranchait sur la masse de ces corps gras et ventrus. Son visage au teint basané, ses grands yeux, ses traits réguliers, tout son aspect vigoureux et sain contrastait avec les faces rougeaudes et flétries qu'il avait devant lui, et sur lesquelles se

l\00 THOMAS GORDEIEFF.

lisaient en ce moment l'attente et une grande perplexité.

Il bomba la poitrine, serra les dents, déboutonna sa redingote et enfonçant ses deux mains dans ses poches :

— Il n'est plus temps de me fermer la bouche par lies llatteries et des compliments, dit-il, décidé et menaçant. Ecoutez-moi, ou ne m'écoutez pas, je parlerai quand même... On ne peut me chasser d'ici...

Il fit un signe de la tête, leva les épaules et déclara tranquillement :

— Mais, si quelqu'un s'avise de me toucher du bout du doigt, je le tue! Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré... je tuerai tous ceux que je pourrai !

Un frémissement courut dans l'assistance comme une rafale de vent passant à travers un bois. Des murmures inquiets se firent entendre.

Le visage de Thomas s'assombrit, ses yeux devinrent tout ronds...

— Il a été question ici de la vie que vous auriez oiganisée, et il a été dit que votre œuvre est juste et bonne...

Thomas poussa un profond soupir et promena sur ses auditeurs un regard haineux.

Tous avaient des figures étrangement renfrognées, comme enflées.

Les marchands se taisaient et se serraient davantage les uns contre les autres. Dans les derniers rangs, quelqu'un murmurait :

— A quel propos dit-il ça, hein.^... Est-ce qu'il commente les Écritures ou bien est-ce qu'il va parler de son propre cru ?

— Oh ! misérables I s'écria GordeietV, en hochant

THOMAS GORDEIKFF. ДО!

la tête. Qu'avez-Yous fait? Vous n'avez pas organisé la vie, vous en avez fait une prison... Ce n'est pas de l'ordre que vous y avez mis, ce sont des chaînes que vous avez rivées aux mains des hommes ! On y étoufTe dans votre vie, on ne peut s y mouvoir, on ne peut s'y retourner ! L'homme y périt ! vous êtes des assassins... Comprenez-vous que si vous existez encore ce n'est que grâce à la patience des hommes !...

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Reznikolf. indigné. Ilia Ephimovitch, f(u'csl-ce que c'est? Je ne veux plus entendre de pareilles cho-es...

— GordeiefF ! cria Bobroff. Prends garde ! Ce que tu dis est tout à fait déplacé...

— On les paie cher des discours pareils ! dit ZoubofT sévèrement.

— Silence ! rugit Thomas, et ses yeux s'injectèrent de sang. Voilà les cochons qui se mettent à grogner !

— Messieurs ! dit Maïakin, et sa voix calme et haineuse sonnait désagréablement comme une lime qui grince sur du fer. Ne le touchez pas... Je vous en supplie... ne le contrariez pas... laissez-le crier... ça le soulage... Ses paroles ne sauraient vous atteindre...

— Ah ! non ! merci ! s'exclama louchkoflF. Smoline, qui se trouvait à côté de Thomas, lui murmurait dans l'oreille :

— Taisez-vous, mon ami ! Avez-vous perdu la tète ? Ils vont vous...

— Va-t'en ! répondit Thomas avec fermeté, en lui jetant un regard furieux. Va-t'en auprès de Maïakin, lèche-lui les mains, tu y gagneras toujours quelques roubles ! . . .

Smoline se mit à siffloter entre ses dents serrées et

/|02 THOMAS ConnKlEFF.

s'éloigna. Tous les marchands commençaient à se clis- [)erser sur le bateau. Thomas se sentait atieinl : il aurait voulu les clouer sur place par ses paroles, et il nen trouvait pas d'assez fortes —

— Vous dites que vous avez organise la vie ! criat-il, mais qui ètes-vous? Un tas de filous, de voleurs...

Plusieurs se retournèrent comme si on les eiit appelés par leurs noms.

— KonondT, est-ce bientôt que tu vas être jugé au sujet de la petite fille? Tu seras condamné aux travaux forcés ; adieu, llia ! C'est bien inutile de construire de si beaux bateaux... On te mènera en Sibérie aux frais de l'Etat...

Kononoir s'etl'ondra comme une masse sur la première chaise venue. Son visage prit une teinte violette et il n'eut que la force de menacer Thomas du poing.

Il articula d'une voix étranglée :

— C'est bon... c'est bon... je ne l'oublierai pas... Lorsque Thomas vit cette face décomposée et ces

lèvres tremblantes, il comprit aussitôt quelle arme il devait employer pour atteindre ces gens à coup sûr.

— Ha ! ha ! lia ! Organisateurs de la vie ! Goutchin, est-ce que tu fais l'aumône à tes neveux? Donne-leur un petit sou par jour... tu leur as dérobé un assez bon morceau, soixante mille roubles, c'est une jolie somme... Bobroff! Pourquoi as-tu accusé ta maîtresse de l'avoir volé, et pourquoi l'as-tu fait mettre en prison ? Si tu en avais assez, tu n'avais qu'à la passer à ton fils... il s'en serait bien chargé, lui qui est l'amant de ta nouvelle maîtresse... Comment, tu ne le savais pas? Eh! gros cochon... ha ! ha ! ha !... Et toi Loup, ouvre de nouveau une maison de prostitution et

THOMAS G О R Г) E 1 К F F . ДоЗ

écorchc tes clients à ton aise ; plus tard le diable se chargera de t'écorcher à ton tour, lia ! ha I ha ! Avec cette face de dévot, il est commode d'être une crapule ! Qui as-tu donc assassiné dans le temps, Loup?...

Thomas scandait ses invectives l'air mauvais, et il voyait que maintenant chacune de ses paroles portait. Aussi longtemps qu'il les avait aposli'ophés en masse ils s'étaient simplement détournés de lui, avec des coups d'œil méprisants ou furieux. Il avail pu voir dans leurs sourires, deviner dans chacun de leurs gestes le dédain qu'il leur inspirait, et s'était rendu rendu compte que, tout en les agaçant, ses paroles ne parvenaient pas à les toucher à l'endroit sensible. Il avait senti avec amertume que son attaque était manquée et sa colère tombait petit à petit. Mais h peine les eût-il pris à partie individuellement que la situation changea complètement de face.

Lorsque Kononoff s'était laissé choir sur une chaise sous l'apostrophe virulente de Thomas, celui-ci avait saisi une lueur de joie maligne dans les yeux des assistants. Il avait entendu un murmure d'approbation et de surprise :

— Bien tapé !

Cette exclamation décupla les forces de Thomas. Avec une assurance passionnée il se mit à lancer ses accusations, ses railleries et ses insultes à la face de tous ceux que rencontrait son regard.

Il rugissait de joie devant l'effet .produit par ses paroles. On l'écoutait en silence et même avec recueillement. Plusieurs personnes se rapprochèrent de lui. De faibles protestations, formulées à voix basse,

40^ Т; пом A s GORDEIEFF,

essayèrent bien de se produire, mais dès que Thomas apostrophait quelqu'un par son nom, le silence se faisait et tous coulaient des regards satisfaits sur celui (|ui se trouvait à ce moment directement interpellé. BobrolV riait jaune, et ses petits yeux pleins de rage s'enfonçaient comme des vrilles dans ceux de Thomas. Loup ReznikolT agitait les bras, sursautait et répétait, d'une voix étranglée :

— Vous êtes tous témoins... Que signifie tout cela? ?son, je ne veux pas tolérer de pareilles choses. Je déposerai une plainte en diffamation... Qu'est ce que ça veut dire ?

Et il s'écria tout à coup, d'une voix perçante, les deux bras tendus vers Thomas :

— Il est fou à lier !

Thomas riait à gorge déployée.

— Tu n'arriveras pas à étouffer la vérité! Si lu arrives à me lier, tu ne parviendras pas à me faire taire.

— Voyez, messieurs les marchands! disait Maïakin, de sa voix métallique. Vous voilà à mémo de le juger à sa valeur !

Les marchands s'enhardissaient et se rapprochaient de Thomas. Leurs visages exprimaient la colère, l'étonnement, une joie mauvaise mêlée de crainte.

Parmi les gens effacés et modestes, qui se trouvaient à table près de Thomas, quelqu'un murmura :

— C'est bien fait ! Que Dieu vous récompense ! Ils n'ont que ce qu'ils méritent... Cela vous sera compté là-haut...

— Roboustofî! criait Thomas. De qui ris-tu!' Quelle est la source de ta joie ? Tu n'éviteras pas le bagne, toi non plus !...

THOMAS GOHDEIEFF. /|05

— Atterrissons et jetons-le sur la berge ! s'écria Roboustoff, en se dressant sur ses jambes.

Kononoff donnait déjà l'ordre au capitaine de faire machine arrière pour aller directement trouver le Gouverneur.

Quelqu'un déclara, avec conviction, et d'une voix que l'émotion faisait trembler que c'était sûrement un coup monté.

— Mais oui, c'est le commencement d'une révolte!

— Il faut le lier, voilà tout, lui lier les mains et les pieds !

Thomas saisit une bouteille de Champagne et la brandit au-dessus de sa télc.

— Essayez donc ! Ah ! vous m'entendrez jusqu'au bout !

Et il recommença à les couvrir d'injures, dévoilant leurs infamies, les interpellant par leurs noms, éprouvant une sorte de volupté féroce à les voir se tordre, écumant de rage, sous ses invectives. Le bruit cessa.

Les personnes que Thomas ne connaissait pas, le regardaient avec une curiosité avide. Elles semblaient l'approuver et quelques-unes avaient sur la figure, une expression de joyeux étonnement. Un petit vieux, aux joues écarlates et aux yeux de souris, s'adressa tout à coup aux marchands et leur dit, en chantant, d'une voix mielleuse :

— Ce sont des paroles qui viennent de la conscience. C'est bon! 11 faut savoir les supporter... C'est comme l'accusation du prophète... Il tant bien l'avouer, ce qu'il dit là est vrai, nous sommes de grands pécheurs...

ifOC) THOMAS CORDEIEFF.

On le siffla. Zouboff le saisit par l'épaule et le bouscula. Il fil un profond salut et se perdit dans la foule.

— Zouboff, reprit Thomas, sais-tu le nombre de ceux que tu as ruinés? \ois-lu parfois dans tes rêves, Jean-Pierre Miakinnikoff qui s'est pendu à cause de toi ? Est-il vrai que tous les dimanches tu voles dix roubles à l'église, dans le tronc des pauvres ?

ZoubotV ne s'attendait pas à fattaque, et il s'arrêta, comme pétrifié, le bras levé. Puis il glapit d'une voix fine, en faisant un bond comique :

— ïu t'en prends à moi ? A moi aussi ?

Kt gonflant tout à coup ses joues, l'air très digne, il tendit le poing vers Thomas et s'écria:

— L'insensé ! Il dit dans sa folie que Dieu n'existe pas! Je vais aller chez l'évêque... Misérable! tu mérites le bagne !

Le tumulte allait grandissant. A la vue de ces faces haineuses, éperdues, humiliées, Thomas se faisait l'effet d'un géant terrassant des monstres. Tous s'agitaient, gesticulaient, parlaient à la fois, les uns rouges de colère, les autres blêmes, mais également impuissants à arrêter le flot de ses invectives.

— Fais venir les matelots ! criait Reznikoff, tirant kononoff par la manche. Qu'est-ce qui te prend, Ilia .^ Hein! nous as-tu invités pour nous laisser insulter ?

Autour de Jacob Tarasse vitch une foule silencieuse écoutait et approuvait avec des signes de tète.

— Voyons, agis, Jacob ! disait Roboustoff. Nous pourrons tous témoigner au besoin... décide-toi!

Et la voix vengeresse de Thomas s'élevait impitoyable, dominant le tumulte et les cris.

THONfVS GORDEIEFF. Д07

— Vous n'avez pas organisé la vie, vous en avez fait une fosse d'aisance ! Vos œuvres empoisonnent le pays d'immondices et l'asphyxient. Avez-vous seulement une conscience ? Pensez-vous à Dieu quelquefois ? Le veau d'or, voilà votre seul dieu ! Vous avez banni la conscience... qu'en avez-vous fait.^ Assassins! Vous vivez de l'effort des autres... Vous profitez du travail et de la peine de votre prochain... Mais vous expierez tout cela... Quand vous crèverez, tout vous sera compté! Tout, jusqu'à la plus humble larme... et nombreux sont ceux qui ont pleuré des larmes de sang sur vos œuvres tant vantées... Ah! misérables! l'enfer même est trop bon pour vous. \'ous y serez non pas brûlés par le feu, mais bouillis dans de la boue... Des siècles de torture ne vous purifieront pas... Le diable vous jettera péle-méle dans des cuves et versera sur vous, ha ! ha ! ha ! il versera, ha ! hx ! ha ! messieurs les honorables marchands... organisateurs de la vie. . . démons ! . . .

Thomas se tenait les côtes, la tête renversée en arrière. Il riait d'un rire convulsif qui le secouait tout entier.

A ce moment, plusieurs hommes se jetèrent ensemble sur lui et le terrassèrent sous leur poids. Une bagarre s'ensuivit. . .

— Nous le tenons, dit une voix étranglée.

— Ah ! c'est ainsi ! râlait Thomas.

.Pendant plusieurs secondes une grappe de corps noirs grouilla; des exclamations sourdes partaient •

— Renverse-le à terre !

— Tenez-lui la main... la main ! Oh !...

— Ah ! tu me prends par la barbe !

4o8 TII()>rAS GOUOETEFF.

— Donnez vite des serviettes... nous allons le ligoter avec des serviettes...

— Il mord ! . . .

— Tiens! voilà pour toi, hein!...

— Л'е frappe pas ! Je te défends de frapper ! . . .

— Ça y est...

— Il est rudement fort !

— Transportons-le par ici... vers le bordage...

— Au frais... Ha! ha! ha!...

On traîna riiomas sur le pont, et on le déposa le long de la cabine du capitaine.

Les marchands s'éloignèrent de lui, s'épongeant la figure et remettant un peu d'ordre dans leurs vêtements.

Il gisait là, brisé par la lutte et par l'humiliation de la défaite, silencieux, les lial)its déchires, sales, les bras et les jambes solidement attachés avec des serviettes et des essuie-mains. Ses yeux, injectés de sang, étaient devenus tout ronds. Il fixait sur le ciel un regard hébété et morne, comme celui d'un crétin. Sa poitrine se soulevait par intervalles inégaux d'un souffle profond.

Les marcnands allaient prendre leur revanche. Ce fut ZoubolT qui commença. 11 s'approclia de Thomas, le poussa du pied, et dit d'une voix très douce, heureux de pouvoir se venger :

— Voyons, grand prophète ! Apprécie-tu maintenant les douceurs de la captivité ;* Ha ! ha ! ha !

— Ne te presse pas trop... répliqua Thomas d'une voix étouffée et sans le regarder. Attends... laisse-moi souffler... Vous ne pouvez m'attacher la langue...

Mais Thomas comprenait qu'il ne pouvait plus rien.

THOMAS GORDEIEFF. /J09

Et cela, non parce qu'il était lié, mais parce que le feu qui brûlait en lui était mort, et que son âme était dévastée, noire comme un tombeau.

Reznikoff se joignit à Zouboff. Puis ce fut une procession.

Bobroff, Kononoff, et plusieurs autres se retirèrent avec Maïakin à l'arrière du bateau ; ils parlaient avec animation, mais très bas.

Le bateau se dirigeait à toute vapeur dans la direction de la ville. Les trépidations de la machine faisaient sonner les verres et les bouteilles, et c'était ce son grêle que Thomas percevait le plus distinctement. Autour de lui, une foule hostile l'abreuvait d'injures et de sarcasmes. Thomas ne distinguait aucun visage et voyait tout comme au travers d'un brouillard. Les paroles qu'on lui adressait ne le blessaient pas. Un sentiment nouveau, fait d'amertume et de douleur, un sentiment éperdu, qui avait envahi tout son être et ne laissait de place pour aucune autre impression, le possédait à présent et augmentait d'intensité à chaque instant. Thomas suivait le progrès des ravages qui s'accomplissaient dans son ame, et, bien qu'il fût incapable de les définir, il en éprouvait une angoisse torturante et un immense dégoût.

— Réfléchis un peu, charlatan... à ce que tu y as gagné ! disait Reznikoff. Quelle existence sera la tienne à présent? Aucun de nous ne daignera même te cracher- dessus !...

— Qu'ai-je donc fait? se demandait Thomas, perplexe. Les marchands l'entouraient.

— Allons, Thomas, disait latchouroff, ton affaire est réglée...

^(Ю THOMAS GORnriKFF.

— Nous te...

— Làchez-moi ! dit Thomas.

— Non ! Tu es mieux ainsi...

— Appelez mon parrain...

Mais à ce moment parut Jacob Tarassovitch luimême. Il s'approcha de Thomas, examina d'un regard sévère sa longue silhouette étendue sur le pont, et poussa un long soupir.

— l']h bien, Thomas? prononça-t-il.

— Dites qu'on défasse mes liens, dit Thomas d'une voix blanche.

— Tu vas recommencer tes brutalités ! Non, reste comme tu es.

— Je jure de ne plus ouvrir la bouche. Détachezmoi, j'ai honte ! Au nom du ciel ! Je ne suis pas ivre, voyons ! Vous pouvez même me laisser les mains liées...

— Jure de ne pas recommencer! dit Maïakin.

— Oh! Seigneur! non... non... gémit Thomas. On défit seulement les liens qui serraient ses jambes.

Quand il put se relever, il les regarda tous, et dit avec un triste sourire :

— Vous avez eu le dessus...

— Nous l'aurons toujours... répondit son parrain avec hauteur.

Tout courbé, les mains liées derrière le dos, Thomas s'approcha de la table sans lever les yeux ni prononcer un seul mot. Il paraissait amaigri et moins grand. Des mèches de cheveux retombaient sur son front et sur ses tempes. Le plastron fripé de sa chemise, déchiré, sortait du gilet; le col était remonté jusqu'à sa bouche. Il essayait en vain de

THOMAS GORDEIEFF. 4l I

le ramener à sa place en remuant la tête. Un vieillard s'approcha de lui, remit de l'ordre dans ses vêtements, le regarda avec un bon sourire, et dit :

— Il faut savoir porter sa croix...

En présence de Maïakin, tous ceux qui s'étaient moqués de Thomas gardaient un silence interrogateur et attendaient ал"ес curiosité que le vieux se décidât à parler.

Maïakin était calme, mais ses yeux brillaient d'un éclat étrange, peu en harmonie avec la gravité des événements : l'expression en était plutôt gaie.

— Donnez-moi de l'eau-de-vie, fit Thomas en s'asseyant devant la table et en appuyant sa poitrine dessus.

Sa taille courbée inspirait la pitié dans son impuissance. On parlait à mi-voix près de lui, et on marchait avec précaution. Tous les regards se dirigeaient tantôt sur Thomas, tantôt sur Maïakin, qui avait pris une chaise et qui s'était assis en face de lui. Le vieux n'accéda pas tout de suite au désir de son filleul. Il le regarda d'abord fixement, puis remplit, sans se presser, un petit verre d'eau-de-vie, qu'il porta, sans mot dire, à la bouche de Thomas. Celui-ci vida le verre jusqu'à la dernière goutte et redemanda de l'eau-de-vie.

— C'est assez ! répondit Maïakin.

Un silence lourd pesa sur toute l'assistance.

Ceux qui s'approchaient de la table marchaient sur la pointe des pieds et tendaient le cou pour apercevoir Thomas.

— Eh bien, Thomas, as-tu compris, enfin, ce que tu as fait? demanda Maïakin.

Il parlait doucement, mais chacun put entendre la question.

Tliomas fît de la tête un signe incertain et ne prononça plus une parole.

— Tu n'as pas de pardon à espérer, non ! poursuivit Maïakin en haussant la voix. Quoique nous soyons tous chrétiens, nous ne te pardonnerons pas... tu peux en être sûr.

Thomas releva la tête et dit rêveur :

— Je vous ai oublié, mon parrain... Je ne vous ai rien dit...

— Voilà! s'écria d'un ton amer Maïakin en montrant son lilleul. ЛЪиз voyez!

Un murmure de protestation s'éleva parmi l'assistance...

— Mais bah! continua Tliomas avec un profond soupir, qu'est-ce ф1е ça fait? Il n'en est rien résulté, hélas ! . . .

— Que voulais-tu ? lui demanda son parrain froidement.

— Ce que je voulais? — Thomas releva la tête et regarda autour de lui en souriant. — Je voulais...

— Ivrogne! misérable!

— Je ne suis pas ivre ! répliqua Thomas d'une voix morne. Je n'ai pris que deux verres... J'avais tout mon bon sens...

— Alors, c'est toi qui es dans le vrai. Jacob Tarassoviclh, il n'a plus sa raison ! dit BobroflT.

— Moi ! sécria Thomas.

Personne ne fit plus attention à lui.

Reznikoff, Zouboff et BobrofT se penchèrent vers Maïakin et lui parlèrent à voix basse. Thomas saisit le mot « tutelle ».

— J'ai toute ma tête, dit-il en s'appuyant au dossier de sa chaise et en fixant sur les marchands

THOMAS GOUDEIEFF. /[iS

un regard trouble. Je savais parfaitement ce que je voulais... Je voulais la vérité... Je voulais vous dénoncer...

Son excitation renaissait et il cherchait à dégager ses mains.

— Eh! doucement ! s'écria Bobroff", le saisissant par les épaules. Tenez le...

— Eh bien , tenez-moi ! dit Thomas avec amertume. Tenez moi !... A quoi suis-je bonP...

— Allons, reste tranquille ! lui ordonna son parrain.

Thomas se tut. Il comprenait à présent que tout ce qu'il avait fait était inutile, que ses paroles n'avaient pas ébranlé l'âme endurcie des marchands. Ils formaient autour de lui un mur épais au travers duquel il ne pouvait rien voir. Ils étaient là, calmes, fermes, le traitant d'ivrogne, de forcené et lui préparant sans doute quelque mauvais tour. Il se sentait misérable, annihilé, écrasé : écrasé par le nombre et par la puissance de cette masse d'êtres intelligents, forts de leur situation sociale. Le moment où il les avail insultés lui paraissait déjà si éloigné, qu'il ne comprenait ce qu'il avait fait, ni pourquoi il avait agi. Il lui semblait qu'il était presque devenu étranger à lui-même et il commençait à éprouver une sensation pénible, de la honte de sa conduite. Sa gorge se serrait et sa poitrine était oppressée, comme si une couche de poussière ou de cendres eut recouvert son cœur. Les battements en étaient irréguliers et violents.

Il dit alors lentement, pensif, se parlant à lui-même et pour se justifier à ses propres yeux :

— Je voulais dire la vérité... Est-ce une vie ?

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г Ti о M A s Г. О Л n 1% 1 i: f f

— Imbécile ! dit Maïakin avec mépris. Quelle \ élite peux-tu dire? Qu'est-ce que tu comprends ;*

— J'ai le cœur ulcéré?... Je comprends! Quelle osl votre justification devant Dieu? Pourquoi vivez- \ous?... Non, je le sens... je sentais la vérité !

— Il s'accuse I ricana Reznikoiï.

— Tant pis ! répliqua dédaigneusement Bobrofî. Quelqu'un ajouta :

— Ces paroles dénotent do l'aliénalion mentale.

— Il n'est pas donné à tout le monde de dire la vérité ! déclara Maïakin d'un Ion sentencieux. On la saisit, la vérité, avec son esprit et non avec son cœur... Comprends-tu ce que je veux dire ? Si tu n'as fait que sentir c'est de la folie ! La vache sent aussi quand on lui tire la queue ! Il faut comprendre ! Tout comprendre ! Comprendre même son ennemi ! Deviner ce qu'il rêve la nuit, et n'agir qu'à coup sûr!

Entraîné par sa manie des aperçus philosophiques, Maïakin allait se lancer dans une longue dissertation, mais il se souvint à temps qu'on n'enseigne plus l'art de combattre à celui qui est prisonnier, et il s'arrêta. Thomas le regardait hébété et secouait la tête.

— Espèce de tambour! fit Maïakin.

— Laissez-moi tranquille ! gémit Thomas. Tout est à vous ! Que vous faut-il de ])lus? Je suis meurtri, brisé... c'est bien fait pour moi ! Que suis-je? Oh! Seigneur...

Tout le monde l 'écoulait, mais avec une attention hostile et malveillante.

— Je vivais, disait Thomas d'une voix sourde, j'observais... je réfléchissais. Mes pensées ont formé un dépôt de pus dans mon cœur. L'abcès a mûri et

']' II о M л s G о R D E 1 1: F F . /| I 5

le voilà crevé... Je suis sans forces à présent! 11 me semble que tout le sang de mon corps est sorti par cette plaie. Jusqu'à ce jour, j'ai vécu dans l'espérance de vous dire la vérité... Je l'ai dite...

Il parlait d'une voix monotone, sans inflexions, et son langage ressemblait à du délire.

— J'ai dit... et dans mon âme s'est fait un vide atroce... c'est le seul résultat que j'aie obtenu! De mes paroles il ne reste aucune trace... Rien n'est changé autour de moi... Mais en moi le feu a passé, et tout est saccagé, brûlé, dévasté!... Que puis-je espérer .1^ Tout demeure immuable.

Jacob Tarassovitch eut un rire sardonique.

— Que t'imaginais-tu donc ? Soulever une montagne avec ta langue? Tu t'es armé contre une punaise et tu as voulu combattre un ours. Est-ce bien cela? Malheureux ! Si ton père te voyait !

Une lueur d'intelligence éclaira les yeux de Thomas et il s'écria de nouveau d'un accent ferme et convaincu :

— C'est voire faute malgré tout ! C'est vous qui avez gâché la vie! Vous avez tout opprimé... vous ne laissez pas le monde respirer ! Et quelque faible que soit la vérité que je vous oppose... c'est la vérité quand même! Misérables! soyez tous maudits...

Il se débattait sur sa chaise, s'efforçait de recouvrer la liberté de ses mains et criait, fou de rage :

— Détachez-moi.

Le cercle formé autour de lui se resserra; les visages des marchands prirent une expression plus sévère et Reznikoff lui dit :

— Ne fais pas tant de bruit, calme-toi ! ^ous arri-

4lU THOMAS GOUDEIEFI-.

vons en ville... Tiens-toi de façon à ne j:)as nous faire honte... On ne peut pas te conduire directement dans une maison de santé...

— Л raiment ! s'écria Thomas, vous voulez m'enfermer dans une maison de santé ?

Personne ne lui répondit. Tl les regarda tous et baissa la tête.

— Conduis-loi convenablement ! Nous te détacherons les mains.

— C'est inulilc ! dit doucement Thomas. Ça m'est égal... Лс n'y tiens pas... Tl non résultera rien...

Et de nouveau il se mit à débiter des paroles sans suite.

— Je suis perdu, je le sais. Mais c'est ma faiblesse et non votre force qui en est cause. Vous n'êtes que des vermisseaux devant Dieu. Attendez! Vous étoufferez aussi... J'ai péri par cécité... Mes yeux ont été éblouis tout d'un coup, et me voilà aveugle... Comme le hibou... Etant enfant, je me souviens d'avoir un jour donné la chasse à un hibou dans le creux d'un ravin... Il s'élevait, mais se heurtait aussitôt à quelque obstacle... La lumière du soleil l'éblouissait... Il s'est meurtri et s'est tué !... Mon père m'a dit alors : « Il eu va de même pour l'homme : quelques-uns se lancent en avant, se cognent de droite et de gauche, cherchent leur voie, et en fin de compte, épuisés, ils se jettent dans un coin, avides de repos et d'oubli... » Oh, détachez-moi les mains ! . . .

Son visage prit une couleur terreuse, ses yeux se fermèrent et un frisson secoua ses épaules. Les vêtements souillés et en loques, il se balançait sur sa

chaise, frappant sa poitrine contre la table et balbutiant des mots incohérents.

Les marchands échangeaient des regards significatifs ; quelques-uns se poussaient du coude et se montraient Thomas d'un signe de tète. Jacob Maïakin gardait sur la face son masque impénétrable, taillé dans de la pierre.

— On pourrait le détacher, murmura Bobroff.

— Tout à l'heure, quand nous serons plus près de la ville...

— Non, c'est inutile, fit Maïakin à mi-voix. Laisson^î-le là; quelqu'un ira chercher une voiture... pour le conduire directement à l'hospice...

— Où trouverai-je un refuge ? reprit Thomas. Où aller .3 .

Et il s'abîma dans une sombre rêverie, le torse plié, affaissé, une expression de souffrance répandue sur ses traits.

Maïakin quitta sa place et se dirigea vers l'avant du bateau, non sans avoir recommandé à ceux qui restaient auprès de Thomas, d'avoir l'œil sur lui, de peur qu'il ne se jetât à l'eau.

— Ce garçon me fait pitié... dit Bobroff, tout en sui\ant du regard Jacob Tarassovitch, qui s'éloignait du groupe.

— On ne peut accuser personne de sa folie, répliqua sèchement Reznikoif.

— Et Jacob ! murmura Zouboff, indiquant d'un signe de tête la direction dans laquelle s'en allait Maïakin.

— Eh bien, quoi? Jacob? Il n'y a rien perdu...

— Hum ! à présent, gare, ha ! ha ! ha !...

— Il se chargera de la tutelle, c'est sur...

4 I 8 THOMAS G ( ) H D E I E F F

Leurs rires et les réflexions qu'ils échangeaient à voix basse se mêlaient au bruit de la machine, et n arrivaient pas jusqu'à Thomas. Son regard terne demeurait fixe dans le vague ; seuls les coins de sa bouche tressaillaient légèrement.

— Son fils est arrivé... murmurait BobrolT.

— Je le connais, ce fils... répondit latchourofl". Je 1 ai rencontré à Perm.

— Quel garçon est-ce ?

— Inlelligent... sérieux...

— \A puis ;'. ..

— lia une usine trcs iniporlantc à Oussolié.

— Alors. Jacob n'a plus besoin de son filleul... \oilà donc le mot de l'énigme...

— Voyez, il pleure !

— Oh !

Thomas s'était renversé sur le dossier de sa chaise, la tèle penchée sur son épaule. Il avait les yeux fermé*», et de grosses larmes filtraient une à une, de dessous SCS paupières baissées... Elles glissaient sur ses joues, le long de ses moustaches, et, lourdes, venaient s'écraser sur sa poitrine. Il ne remuait pas et ne laissait échapper aucune ])lainte. Sa poitrine .se soulevait par intervalles inégaux et sa respiration était oppressée.

Les marchands regardaient cette face de marier, [Aie, défaite, les traits tirés et inondés de larmes, les coins de la bouche douloureusement abaissés, et l'un après l'autre ils s'éloignèrent de lui dans un profond silence.

Thomas resta seul, les mains liées derrière le dos, devant une table couverte de vaisselle, de bouteilles et des restes du festin. Il soulevait de temps en temps

ses paupières alourdies el enflées; ses regards, obscurcis par les larmes, ne voyaient que celle table où tout était sale, renversé, détruit...

Trois années se passèrent. Jacob Tarassovitch Maïakin mourut, il y a de cela un an environ.

A son lit de morl, ayant gardé toute sa connaissance, il resta fidèle à lui-même, el il disait à son fils, à sa fille et à son gendre, réunis autour de lui ;

— Allons, mes enfants, vive/ dans l'opulence! Quand on a profité de la vie comme je l'ai l'ail, on doit céder la place aux jeunes. Vous voyez, je meurs, mais je ne me désole pas. Dieu m'en tiendra compte. J'ai peut-être importuné le Seigneur avec des balivernes, mais jamais avec mes larmes, ni avec mes plaintes. Oh ! Seigneur ! je le rends grâce de m'avoir enseigné l'art de vivre heureux ! A i3ieu , mes enfants 1 Restez unis et ne cherchez pas à être trop malins. Souvenez-vous qu'on n'est pas un saint, pour avoir toujours vécu tranquillement et à l'abri de toute tentation... La crainte seule du péché n'est pas un mérite, et c'est à cela que fait allusion la parabole des dix talents. . . L'homme d'action, dont la vie est une lutte incessante, ne peut cire détourné de son but par la crainte du péché... Dieu a laissé l'homme libre d'arranger sa vie à son gré... mais il ne lui a pas donné une intelligence bien grande, aussi ne peut-il être trop exigeant... Il est grand et miséricordieux...

Et il mourut après une courte, mais très pénible agonie.

Peu de temps après l'afifaire du hateau, EjolT se fit ' л puiser de la ville.

q20 THOMAS С. on DE lE FF,

Lne nouvelle maison de commerce 1res importante l'ut créée avec la raison sociale : Taras Maïakin et African Smoline.

Pendant ces trois années, on n'entendit pas parler de Thomas. Le bruit courait qu'à sa sortie de l'hospice, Maïakin l'avait envoyé chez les parents de sa mère, dans l'Oural...

II y a cpielquc temps, Thomas a reparu dans les rues de la ville. Il est ilétri, usé et à moitié fou. Presque continuellement ivre, on le voit tantôt sombre, les sourcils froncés et la tète basse, tantôt souriant, du sourire lamentable et triste des aliénés. Il lui arrive de temps en temps de faire du tapage, mais cela est rare. Il habite chez sa tante, dans une mansarde, au fond dune cour...

Les marchands et les gens qui le connaissent en font un objet de risée. Quand il passe, on l'interpelle fréquemment :

— Eh! là-bas ! le prophète! Mens ici !

Il est bien rare que Thomas se détourne de son chemin : il fuit les hommes, et ne cause pas volontiers. Lorsque par hasard, il se laisse aborder, on lui dit :

— Voyons, parle-nous du jugement dernier, hein? Ha ! ha! ha! Prophète!

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