I. Boisson nationale russe. (Note du traducteur
Т H о ÎNI л s G О R D Е I Е F F ,
— Vous Reconnaissez pas mon jeu, répliqua TIiomas, s'asseyant devant la table.
— Allons donc ! Il y en a tant qui jouent comme ça...
— Comment.^
— Comme toi... avec audace, mais sans intelligence.
— Je joue mon jeu de telle façon que ma tête ou le mur se fendra ! s'écria Thomas avec feu en donnant un coup de poing sur la table.
— Tu ne t'es pas encore dégrisé aujourd'hui ? demanda Maïakin en souriant.
Thomas s'enfonça dans sa chaise, et, le visage altéré par la colère, il dit :
— Mon parrain ! Vous êtes un homme intelligent ; j'ai une profonde déférence pour votre esprit...
— Tous mes remercîments, mon fils, salua Maïakin, se soulevant de sa place, les deux mains appuyées à la table.
— De rien... je veux seulement dire que je n'ai plus vingt ans... Je ne suis plus un enfant...
— Je te crois... Tu as déjà un âge respectable! Tiens, si un moustique avait vécu aussi longtemps que toi, je parie qu'il serait aussi gros qu'une poule...
— Trêve de plaisanteries ! fit Thomas, lui coupant la parole.
Et il prononça ces mots avec un calme tel, que Maïakin en frissonna et que ses rides tressaillirent d'inquiétude.
— Pourquoi êtes- vous ici? demanda Thomas.
— Tu as fait tant d'insanités, que je viens voir... ce qui en est au juste. Nous sommes quelque peu parents, et tu n'as que moi...
абД THOMAS GORDIOIEIF.
— Vous avez eu bien tort de vous déranger... Savez-vous, parrain.-^... Laissez-moi ma liberté entière, ou bien chargez-vous de toutes mes affaires... Prenez tout ! Jusqu'au dernier sou !
Cette proposition arriva d'une façon tout à fait inattendue pour Tliomas lui-même : jamais une telle idée ne lui était encore venue. Mais à présent qii'il avait prononcé ces paroles, il voyait clairement que là était son salut, et que si son parrain consentait à le dépouiller de toute sa fortune, il deviendrait un homme libre, pourrait aller où bon lui send)lcrait et faire ce qu'il voudrait. Jusqu'alors, il avait été lié et embarrassé, mais il ne connaissait pas ses entraves et ne pouvait s'en dégager, et voilà qu'elles tomberaient toutes seules, sans plus de difficulté ! Un espoir inquiet et joyeux s'éveilla dans son ame. C'était comme un jet de lumière qui entrait dans sa vie si troublée et lui faisait entrevoir \me route large et spacieuse... Sou cerveau créait des images vagues, et, tout en les suivant dans les diverses phases de leur apparition jusqu'au moment où elles s'évanouissaient, Thomas balbutiait des mots à peine compréhensibles.
— C'est ce qui serait le mieux... Prenez tout, t;t que ce soit fini! Moi, je pourrai aller de mon côté! Je ne puis vivre ainsi... comme si l'on m'avait attaché des poids aux membres. . . ou lié avec des cordes. « INe fais pas ceci, ne va pas] par là. »... Je veux vivre librement... être mon seul maître... Je chercherai ma voie... Que suis-je à présent? Un prisonnier... Je vous en supplie, prenez, ])rcnez... que tout aille au diable! Libérez-moi, je vous en prie! Quel marchand est-ce que je fais? Je n'aime rieu de tout ça... Tandis
THOMAS G ORDEIF.FF. sGÔ
que, si vous m'écoutiez... je quitterais le monde... tout... Je trouverais une place... de l'ouvrage... Je vous le jure ! Papa! rendez- moi ma liberté! Voyez, je bois, je me suis acoquiné avec une femme...
Maïakin le regardait avec attention, suivait ses paroles, mais son A'isage demeurait froid et ne trahissait aucune émotion.
Des gens passaient à côté d'eux et le bruit sourd du restaurant montait dans l'air. Des personnes saluaient Maïakin, mais il ne les voyait pas. les yeux toujours fixés sur le visage de son filleul. Thomas, surexcité, avait une expression heureuse, éperdue et navrée en même temps. Son parrain l'interrompit avec un profond soupir de tristesse et lui dit :
— Eh! mon pauvre garçon! je vois que tu es en train de t'égarer tout à fait... Tu me racontes là des choses insensées... Encore faudrait-il savoir, si c'est l'effet du cognac ou de ta bètisc ')
— Parrain! s'écria Thomas. C'est pourtant possible ! D'autres l'ont fait avant moi... Ils renonçaient à leurs biens et obtenaient en revanche leur salut...
— Pas de mon temps... ni aucun de mes proches ! prononça Maïakin sévèrement. Je ne l'aurais pas souffert !
— Plusieurs sont devenus des saints, lorsqu'ils eurent tout quitté...
— Hum !... ils ne m'auraient pas quitté. D'ailleurs. l'aiTaire est claire. Gonnais-tu le jeu de dames? Tu avances tant que tu ne peux être pris, et. si tu ne t'es pas fait prendre, tu es roi ! Tous les chemins te sont ouverts; as-tu compris? Pourquoi, diable! est-ce que je le parle sérieusement î Pfut !
TITO M AS nORDKIEFF,
— Parrain ! Pourquoi ne consentez-vous pas? s'écria Thomas avec colère.
— Ecoute! Si tu es un ramoneur, grimpe sur les toits, chien ! Pompier, reste à ton poste ! Chacun a sa place, ici-bas, et doit y demeurer fidôlcment. Le veau ne grogne pas comme l'ours I Tu as ta voie tracée, suis-la. Ne murmure pas, ne te fourre pas ailleurs. Donne à ta vie une impulsion quelconque.
Et des lèvres minces du vieillard jaillit ce flot tumultueux de paroles vives et persuasives, débitées de cette voix grêle comme le timbre d'une clochette que Thomas connaissait si bien. Mais, absorbé dans son rêve de liberté qui lui paraissait d'une réalisation si facile, il n'écoutait rien.
Il était eulièrement absorbé par son idée.
Dans sa poitrine s'aiïermissait le désir d'en finir avec celte existence insipide et troublée, de rompre avec son parrain, d'abandonner ses bateaux, ses chalands, de renoncer à ses habitudes de débauche, de se séparer de tout ce qui i'asservissait, lui rendait la vie impossible et l'étouffait.
Les paroles du vieillard, qui paraissaient venir de très loin, se confondaient avec le bruit de la vaisselle, les pas du garçon et le son d'une voix avinée.
Quatre marchands, assis à une table, près d'eux, discutaient à haute voix :
— Deux et quart, et tu peux rendre grâce à Dieu !
— Luc Mitritch ! Ce n'est pas possible?
— Allons, donne-lui deux et demi !
— Ce n'est que justice ! Il faut les donner. Le bateau est bon, il marche vite.
— Mes amis, je ne le peux pas. Deux et quart...
Maïakin cherchait à hii faire entendre raison.
— Tu t'es mis toutes ces fohes en tête, mais ce n'est que la fougue de la jeunesse !
Et il scandait ses mots, en frappant de petits coups sur la table.
— Tes bravades ? de la bêtise. Tous ces discours que tu me tiens depuis une heure ? des folies... Ne voudrais-tu pas te retirer dans quelque couvent, ou bien te faire chemineau ?
Thomas l'écoutait en silence. Il lui semblait que le bruit assourdissant qui l'entourait s'éloignait : il se faisait l'effet d'être au milieu d'une foule considérable. Il voyait des gens s'agiter sans but, sans raison, les yeux hagards, crier, s'insulter, tomber les uns sur les autres, tout en piétinant sur place. Il se sentait si malheureux, parce qu'il ne les comprenait pas, parce qu'il n'avait pas foi en eux et qu'il se rendait bien compte qu'eux-mêmes ne se comprenaient pas non plus, qu'ils n'étaient pas sincères les uns envers les autres. Mais, s'il avait pu se soustraire à leur contact, retrouver sa liberté, et en dehors d'eux contempler leur agitation, tout serait devenu clair. Il se serait expliqué leurs besoins et aurait pu prendre sa place au milieu d'eux.
— Allons, consentez-vous à me donner ma liberté? demanda Thomas à brûle-pourpoint.
Et, sous son regard ardent, Maïakin détourna la tête.
— Mon père ! Pour quelque temps seulement ! laissez-moi respirer ! me mettre à l'écart de tout! suppliait Thomas. J'observerai, je me rendrai compte de la raison des choses... et alors... Mais, si vous restez
гз()8 тполТа» goudeieff.
sourd à mes prières, vous le voyez bien, je deviendrai un ivrogne.
— Ne dis donc pas de bêtises ! Tu fais l'idiol ! gronda Maïakin.
— C'est bon ! répliqua Thomas avec sang-froid. C'est entendu ! Vous ne consenlez pas? Alors, vous n'aurez rien ! Je dissiperai tout ! Et à présent, nous n'avons plus rien à nous dire... adieu! Mais vous entendrez parler de moi ! Je vous mettrai le cœur en joie. De tout ce que j'ai, je ne ferai qu'une bouchée !
Thomas était calme et parlait d'un ton décidé. Il croyait qu'une fois sa résolution prise son parrain ne pourrait plus y mettre obstacle.
Mais Maïakin se redressa sur sa chaise et lui réj)ondit du même ton simple et tranquille :
— Sais-tu bien quels moyens je puis employer contre toit*
— Tous ceux que vous voudrez, répondit Thomas, avec un geste d'indillérence.
— Eh bien, je vais rentrer en ville et faire des démarches pour que tu sois reconnu fou, et que tu sois interné dans une maison de santé...
— Vous ne pourrez faire cela ! fit Thomas incrédule, mais un peu effrayé.
— Chez nous, mon ami, tout est possible...
— Vraiment ! . . .
Thomas baissa la tête, et jetant sur son parrain un regard en dessous, il frémit et se dit : « Il le fera... sans pitié !... »
— Puisque c'est de bonne foi que tu débiles ces insanités, je suis forcé d'avoir recours à des mesures rigoureuses... J'ai pris l'engagement, vis-à-vis de ton
THOMAS Г. ORDEIEFF. эОс)
père, de te mettre sur pieds... Et je le ferai... Dussé-je t'emmaiiloter de fer, tu seras bien forcé de te tenir debout... Quoique ces pieuses paroles ne soient, au fond, que le résultat de ton ivrognerie !... Mais enfin, si tu n'y mets pas ordre, si tu n'arrêtes pas tes débordements, et si la fortune acquise par ton père est jetée à tous les vents, par un galopin, pour payer ses frasques, je saurai bien te mettre sous cloche... je t'y enfermerai solidement... On ne plaisante pas impunément avec moi . . .
Maïakin parlait d'une voix mielleuse; ses yeux gardaient une expression de froide raillerie.
Les rides qui sillonnaient sa face remontaient toutes vers le front, et celles du front s'étaient réunies en un dessin fantastique qui s'allongeait vers le sommet de sa tête chauve.
Cette figure était inexorable et sans pitié, et l'àme de Thomas se glaça et s'emplit de tristesse.
— Alors, il n'y a plus d'issue pour moi ? demanda-t-il, farouche. Vous voulez me murer?
— L'issue est là, tu n'as qu'à avancer. Je te guiderai... sois sans crainte... tu ne trébucheras pas et tu arriveras à bon port...
Tant de fatuité et cette inébranlable vantardise mirent Thomas hors de lui.
Les mains enfoncées dans ses poches, pour ne pas frapper un vieillard, Thomas redressa la tête et, d'une voix sourde, il dit entre ses dents serrées :
— De quoi vous vantez- vous ainsi? Qu'as-tu fait de si glorieux? Ton fils, où est-il? Et ta fille, qu'est-elle? Toi! réglementer la vie! Tu es un homme supérieur... tu sais tout... voyons, dis-moi. Pourquoi vis-tu? Pour-
quoi amasses-tu tant d'argent? Te crois-tu immortel? Eh bien! soit, je suis ton prisonnier... tu t'es emparé de moi... tu m'as vaincu... mais attends... je réussirai peut-être à l'échapper ! Le dernier mot n'est pas dit ! Eh ! là ! qu'as-tu fait pour la vie? Que restera-t-il après toi.^ -Mon père, lui, a fait bàfir une maison au moins, et toi? qu'as-tu fait?
Les rides du visage de Maïakin frémirent et se contractèrent en s'abaissant vers ses lèvres, ce qui donna à son visage une expression douloureuse comme s'il allait pleurer. Il ouvrit la bouche, mais ne dit rien, regardant son filleul avec saisissement et presque avec crainte.
— Que diras-tu pour te justifier devant le Seigneur? demandait toujours Thomas sans le quitter des yeux.
— Silence, méchant roquet! grommela le vieillard à voix basse.
Et il regarda avec inquiétude autour de lui. Mais Thomas se leva de sa chaise, enfonça sa casquette sur sa tête et, fixant le vieux avec haine :
— J'ai tout dit, je m'en vais!
— Ya-t'en!... mais jeté... retrouverai! J'aurai le dernier mot ! lui répondit Maïakin, d'une voix entrecoupée.
— Je vais faire la noce, je me ruinerai!
— C'est bon... on verra!
— Adieu! héros... ricana Thomas.
— A bientôt! Je ne me dédis pas... j'aime cela... et je t'aime aussi quoique tu sois un drôle de pistolet !
Maïakin parlait à voix basse et étouffée.
— Tu n'as pas besoin de m'aimer. Instruis-moi seu-
lement ! Mais voilà... la science vraie, tu ne la connais pas non plus! lui dit Thomas en lui tournant le clos.
Et il quitta la salle.
Jacob Tarassovitch Maïakin resta seul.
Penché sur la table, il traçait, de son doigt trempé dans le vin, des dessins sur le plateau. Sa tète pointue descendait toujours plus bas, comme s'il ne pouvait distinguer ce que son doigt nerveux écrivait sur la table. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front chauve, et ses rides tressaillaient toujours d'un frisson inquiet. Le restaurant était plein d'une rumeur sonore qui faisait trembler les vitres des fenêtres.
De la Yolga montaient les sifflets stridents des bateaux, les coups sourds des roues frappant l'eau et les appels des hommes qui déchargeaient les chalands. C'était la vie qui suivait son cours, sans une seconde d'hésitation ni de fatigue. Maïakin fit signe au garçon de s'approcher et lui demanda d'une voix particulièrement imposante et sans effort :
— La note?
Avant sa querelle avec Maïakin, c'était par désœuvrement, par lassitude de la vie, par curiosité et presque avec indifférence que Thomas menait une existence de débauché. 11 s'y lança, à partir de ce jour, avec un emportement farouche de désespéré, le cœur ffonflé d'un sentiment de veno^eance haineuse vis-à-vis des hommes et d'un mépris insolent dont lui-même restait stupéfait.
Quelques jours après leur arrivée à Kazan, Sacha devenait la maîtresse du fils d'un fabricant d'alcool, qui était un des compagnons de Thomas, Avant de partir avec son nouvel ami pour quelque ville lointaine sur la rivière, Sacha dit à Thomas :
— Adieu, cher ami! Nous nous retrouverons un jour, peut-être... nos destinées sont les mêmes. Je te donne un conseil : ne laisse pas de liberté à ton
cœur. Amuse-toi sans souci, puis... le vin bu... la coupe brisée... adieu!
Et ses lèvres se posèrent, en un long et profond ])aiser, sur celles de Thomas, qui était heureux de ce dépari . car elle l'ennuyait et l'effrayait par son indillérence glaciale. Mais, au moment de se séparer, il fut ému ; il se détourna d'elle et répondit doucement :
— \ousne vous entendrez pas, peut-être... tu peux toujours revenir...
— Merci! répondit-elle d'un rire étrange qui ressemblait à un râle.
Et la vie de Thomas reprit son cours, apportant chaque jour les mêmes distractions avec les mêmes gens, incapables d'inspirer aucun sentiment élevé.
Souvent la nuit, seul avec ses pensées, les yeux fermés, il voyait une immense foule toute noire, si grande qu'elle l'épouvantait, tassée dans le fond d'un gouffre qu'entouraient des rochers arides et qu'emplissait un nuage de poussière. Cette foule, houleuse, s'agitait, semblable au grain tombé dans l'auge t d'un mouhn. Une meule invisible la broyait. Dans les profondeurs de cette masse vivante que secouaient des remous de vagues, des hommes disparaissaient, engloutis, comme happés par la meule; d'autres, au contraire, étaient rejetés à la surface comme s'ils venaient de lui échapper. Cette multitude grouillante d'individus avait aussi l'aspect d'innombrables écrevisses jetées pêle-mêle dans un immense panier; ils se remuaient avec peine, accrochés les uns aux autres, cherchant une issue, se livrant entre eux des assauts furieux, dans des escalades désespérées, sans parvenir à s'échapper de leur prison.
Dans la foule, Thomas distinguait des visages connus : voici son père qui s'avance, il se fraye un chemin en renversant tout sur son passage. Il s'escrime des pieds et des mains, avec un rire énorme; de sa poitrine puissante, il écarte tous les obstacles et disparaît, s'engoulTrant dans un trou qui s'ouvre béant sous ses pas. Voici son parrain, sautillant, se tordant comme une anguille; il se hausse sur les épaules de ses voisines ou se faufile entre eux, souple et nerveux. Lioubov se débat et crie en suivant son père; ses mouvements sont saccadés mais faibles, et la foule la rapproche, puis la sépare de Maïakin. Un sourire angélique sur sa douce figure, la tan le Anthéise s'avance à pas lents, cédant la place aux autres et se tenant toujours à l'écart. Son image a la lueur indécise de la pâle clarté d'un cierge dans la nuit. Pélagie passe rapidement son chemin, sans se détourner... Puis voilà Sophia Pavlovna Medinskaïa, debout, rigide, les bras ballants comme 1 autre jour dans son salon, la dernière fois qu'ils s'étaient vus... Ses yeux sont dilatés par la terreur. Sacha aussi est là. Sans faire attention à ceux qui la bousculent, elle entre inditlérente au cœur de la foule et chante à pleine voix, le regard calme et sombre fixé droit devant elle.
Un vacarme, des hurlements, des rires, des voix avinées, des disputes féroces à propos d'argent, résonnent aux oreilles de Thomas : chansons et larmes passent au-dessus de ce fourmillement de corps humains entassés dans ce gouffre, qui sautent, retombent, se traînent à quatre pattes, s'écrasent, rebondissent, montent sur les épaules les uns des autres, se cognent partout comme des aveugles, rencontrent
toujours des êtres invariablement semblables à eux, luttent, tombent et disparaissent dans le vide. Le frottement des billets de banque entre eux ressemble au vol sifflant des chauves-souris ; les hommes tendent en l'air des mains avides. De cet entassement de vices et de turpitudes monte le son de l'or et de l'argent, un vacarme de bouteilles cassées, de bouchons qui sautent, d'où se détache une voix féminine qui tristement chante :
\i\oiis ainsi, tant que cela dure, Et après nous, que tout soit flétri!
Ce cauchemar lui donnait le délire. Des paroles sans suite, dénuées de sens, s'échappaient de ses lèvres; il se réveillait, trempé de sueur et brisé par cette lutte.
Il se disait, par moments, que l'abus du vin lui faisait perdre la raison et que c'était la vraie cause de toutes ces horreurs qui lui venaient à l'esprit. 11 faisait alors un violent effort pour bannir ces scènes et ces rêves, mais à peine se retrouvait-il seul et pas trop gris qu'il était repris par son délire et succombait sous cette fatalité qu'il sentait peser sur lui.
Après sa querelle avec Thomas, Jacob ïarassovitch rentra sombre et abattu. Ses petits yeux avaient un éclat sec, il se tenait raide comme une corde bien tendue. Les rides de son visage étaient douloureusement plissées, son teint paraissait plus mat que d'habitude et Liouba pensa en le voyant, qu'il couvait une maladie grave contre laquelle il luttait.
Silencieux, le vieillard arpentait nerveusement la chambre, répondant aux questions de sa fdle par des
2~6 THOMAS GOnDi:iEFF.
phrases courtes et dures. Enfin, impatient, il s'écria :
— Laisse-moi tranquille! tu vois que j'ai d'autres chats à fouetter qu'à t'ccouter...
Elle eut pitié de lui, lorsqu'elle vit ses petits yeux verts si tristes et si désolés. Elle résolut de le confesser, s'approcha de lui brusquement, au moment où il se mettait à table, lui posa les deux mains sur les épaules, et, se penchant au-dessus de son visage elle lui demanda tendrement, inquiète :
— Papa! vous êtes soulTrant. dites?
Ses caresses étaient rares; elles attendrissaient toujours le morose vieillard. 11 n'y répondait pas, mais il en était heureux. Cette fois-ci, comme de coutume, il repoussa son étreinte et lui dit :
— Remets-toi à la place... Tu es bien une fille d'Èvc. va!
Liouba ne s'éloigna pas; les yeux obstinément attachés sur ceux de son père, elle lui demanda, d'une voiv légèrement révoltée par l'offense :
— Pourquoi, papa, prenez-vous ce ton, pour me parler comme si j'étais très petite ou sotte ?
— Parce que tu es grande, mais pas très intelliirente... Voilà tout... Va manger!
Elle le quitta et se mit à table, les lèvres pincées.
Contre son habitude, Maïakin mangeait avec lenteur, fouillait les mets distraitement du bout de sa fourchette et les examinait avec obstination.
— Ah! si ta cervelle de linotte pouvait comprendre les pensées de ton père! s'écria-t-il tout à coup, avec un profond soupir.
Liouba posa sa cuiller, et avec des larmes dans la voix, elle lui demanda :
THOMAS (. OnDEIKFF. 277
— Pourquoi cherchez-vous toujours à me blesser, papa? Aous voyez, je suis seule! Toujours seule! \ous devez savoir combien la vie m'est pénible... Jamais vous n'avez pour moi une parole de tendresse. . . Jamais vous ne me dites rien ! Pourtant vous êtes seul aussi... et cette solitude vous pèse... Je le vois... La vie est dure pour vous... mais... vous êtes seul coupable! Vous seul...
— Tiens, voilà l'ànesse cpii prend une voix humaine ! ricana le vieux. Voyons ? Qu'as-lu encore à dire ?
— Vous êtes trop orgueilleux, mon père; votre esprit vous égare...
— Et puis après?
— C'est mal... et cela me fait du chagrin... Pourquoi me repoussez- vous? Je n'ai que vous...
Des larmes lui montèrent aux yeux. Son père les vit et son visage se contracta.
— Ah! si lu n'étais pas une femme! s'écria-t-il. Ou bien si tu avais l'esprit de Marthe la Régente... Eh! Liouba! je me serais moqué de tout... et de Thomas avec. Voyons, ne pleure pas.
Elle essuya ses yeux et dit :
— Qu'est-il arrivé à Thomas?
— Il se révolte ! Ha ! ha ! ha ! Il me dit de prendre toute sa fortune et de lui donner en échange sa liberté. . . Il veut chercher son salut... dans les bouges... \oilà ce qu'il a trouvé, notre Thomas !
— Eh bien? fit Liouba, indécise.
Elle voulut dire que le désir de Thomas était noble et élevé, s'il était sincère; mais elle n'osa exprimer sa pensée, de peur d'irriter son père, et elle leva vers lui un regard interrogateur.
378 THOMAS GOUDEIEPF.
— Eh bien? reprit Maïakin, agité d'un tremblement nerveux, c'est l'effet du \in, à moins que, — Dieu nous en préserve ! — ce ne soit héréditaire. Sa mère i'aurait-elledolé des idées de sa secte... d'anciens croyants? Si c'est ce levain de dévotion qui le travaille, nous aurons bien du fil à retordre! Nous nous livrerons plus d'une bataille tous les deux ! 11 s'est élevé contre moi de toutes ses forces... son insolence a été bien grande... Il est jeune... il ne sait pas ruser... Il dit: « Je vais me ruiner à boire... je dissiperai tout, jusqu'au dernier sou! Je t'en ferai voir des folies! »
Maïakin leva les bras au-dessus de sa tête, les poings fermés, dans un geste de menace furieuse.
— Comment oses-tu? Qui a gagné ta fortune? qui l'a édifiée? Est-ce toi? C'est ton père... Quarante ans de travail, voilà ce que cela représente, et tu veux tout détruire? C'est notre devoir à tous, de nous soutenir quand il le faut, de travailler ensemble, d'aller de l'avant, de marcher en file serrée, pour donner à chacun la place qu'il doit occuper. Nous autres marchands ou commerçants, nous avons porté pendant des siècles .la Russie sur nos épaules, et nous le faisons encore... Pierre le Grand était un tsar d'une intelligence surhumaine... il nous estimait à notre valeur... Il nous soutenait, lui! Des livres étaient imprimés spécialement pour notre instruction. Je possède un livre, édité d'après ses ordres, de Polidor Virgile Urbinsky, sur les découvertes scientifiques... il date de l'année 1720... oui! 11 faut comprendre cela... Il l'a compris... et nous a fait la part du lion! Aujourd'hui nous sommes sur pieds. . . et nous nous rendons compte de l'importance de notre situation.
Qu'on nous lasse de la place! Nous avons posé les assises de la vie, nos corps ont servi de briques .. c'est à nous de continuer la bâtisse... nous devons avoir les coudées franches ! Voilà le but que nous deA'ons poursuivre... Voilà le problème... Thomas n'y comprend goutte... Mais il faut qu'il comprenne et qu'il continue... Sa fortune, c'est celle de son père... Quand je crèverai, la mienne s'y ajoutera! Travaille, bougre de chien! El lui, fait des extravagances! Ah! mais patience! Je t'ouvrirai l'esprit, moi!
Le vieux perdait la respiration, l'émotion l'étoufTait et ses yeux lançaient des flammes vers sa fdle, comme si Thomas eût été à sa place. Cette excitation épouvantait Liouba, mais elle n'osait interrompre son père, et regardait, silencieuse, son visage sévère.
— Le chemin est tracé par les pères, tu dois le suivre. A quoi auront servi mes cinquante années de travail, si ce n'est pas pour que mes enfants terminent mon œuvre. Mes enfants! Où sont mes enfants?
Le vieillard laissa aller sa tête tristement, sa voix se brisa et il prononça ces mots, à peine intelligibles, comme s'il parlait avec quelqu'un de caché au fond de lui-même :
— L'un... forçat... perdu... l'autre... ivrogne... un triste espoir! Ma fille... A qui léguerai-je mon œuvre.^* Si j'avais eu un gendre... Je me disais : a Thomas jettera sa gourme; il faut que jeunesse se passe... je te marierai avec lui et lui donnerai toute ma fortune. Tiens, prends! « Mais, je le sens, Thomas n'est bon à rien. Et je ne vois personne pour le remplacer. . . Quels hommes que ceux d'aujourd'hui ! Ils étaient de fer ceux d'autrefois, maintenant ce n'est que du caoutchouc.
28o THOMAS GORDEIEFF.
Tous plient sans ofTrir la moindre résistance... D'où cela vient-il ?
Le visage du vieillard exprimait une déception amère et un haineux mépris. Il recula bruyamment son fauteuil, se leva et se mit à parcourir la chambre à tout petits pas, les mains derrière le dos. Il secouait la létc et parlait d'une voix où sifflait sa colère contenue. Lioubov, pale d'émotion, se sentant impuissante et stupide devant lui, écoutait ces paroles qui n'étaient qu'un murmure et son cœur battait avec violence.
— Me voici seul... seul... comme Job... Seigneur! Que vais-je devenir? Oh... seul! Ne suis-je pas intelligent? Ne suis-jc pas habile? Mais la vie m'a aussi dupé moi... Qui donc favorise-t-ellc? Elle frappe les bons et ne pardonne pas aux mauvais... Et nul ne peut comprendre sa justice...
La jeune fille se sentait au cœur une pitié douloureuse pour le vieillard, un violent désir de lui venir en aide, de lui être utile.
Elle le suivait avec des yeux anxieux et lui dit tout à coup, très doucement :
— Papa... chéri! Ne vous désespérez pas... Taras vit encore... peut-être lui...
Maïakin s'arrêta comme cloué sur place et leva lentement la tête.
— L'arbre a été plié étant jeune, il ne résistera plus à présent... Pourtant, quand on se noie, on s'accroche à une paille... Quoiqu'il ne vaille probablement guère mieux que Thomas... Gordeieff a du caractère... il a l'audace de son père... Sa force est grande... Mais Taras... tu y as songé à temps... oui!
THOMAS GORDEIEFF. 28 I
Et le vieux qui l'instant d'auparavant geignait lamentablement, qui courait éperdu à travers la chambre, comme une souris prise dans une souricière, vint efîaré, mais calme et décidé, près de la table, en approcha son fauteuil avec soin et s'installa en disant :
— Il faudra tâter Taras... Il habite à Ousolée dans une usine. . J'ai entendu dire qu'il fabrique de la soude. . . Je prendrai des renseignements précis... J écrirai...
— Permettez-moi de lui écrire, papa? dit Liouba, toute tremblante et rouge de plaisir.
— Toi.' lui demanda Maïakin.
Puis il réfléchit un instant et reprit :
— Pourquoi pas? Cela vaut même mieux... Tu lui demanderas s'il est marié... Ce qu'il fait... Ce qu'il pense... Oui. D'ailleurs, je le donnerai des instructions à ce sujet, quand le moment sera venu.
— Ne tardez pas trop, papa! fit la jeune fille.
— Ce qu'il ne faut pas différer, c'est de te marier. J'ai là en vue... un petit roux... le gars n'a pas l'air sot... quoique de fabrication étrangère.
— N'est-ce pas Smoline, papa ? demanda Liouba avec une curiosité inquiète.
— Et pourquoi pas? fît paresseusement Jacob Tarassovitch.
— Rien. Je ne le connais pas, répondit Liouba d'une façon évasive.
— Tu le connaîtras... Il est temps. Lioubov, il est temps. Il ne faut plus compter sur Thomas... quoique je ne l'abandonna pas. Quant à lui...
— Je n'ai jamais compté sur Thomas... Qu'est-ce que ça me fait?
— Tu as eu tort... Si tu avais eu plus d'esprit, il nen serait pas où il en est, peut-être! Quand je vous voyais tous les deux, je me disais parfois : Elle s'attachera le gars. Ma maison sera bien dirigée ainsi... Mais je me suis trompé... je croyais... que tu comprendrais tes intérêts... sans qu'on te mette les points sur les i. Voilà, ma fille ! termina-t-il sur un ton doctoral.
Ces paroles la rendirent songeuse.
Saine et forte, l'idée du mariage, dans ces derniers temps, lui venait de plus en plus souvent à l'esprit. D'ailleurs, c'était la seule façon de mettre fin à l'abandon où elle vivait. Ses anciens projets de fuite, de travail, d'indépendance, avaient passé avec le temps, de même que dans son ame s'étaient formés, pour se détacher ensuite, comme des fruits desséchés, beaucoup d'autres idées et d'autres désirs violents, mais indécis et sans persistance.
Dans son cœur s'éveillaient aussi les tendres instincts de la femme et, plus d'une fois, la vue d'une jeune mère, un bébé sur les bras, l'avait remplie de tristesse et d'humiliation.
Son miroir lui renvoyait un visage rond et frais, dans lequel deux grands yeux cernés d'une ombre violette la regardaient avec pitié ; la vie la laissait de côté, paraissant l'oublier.
En ce moment, tandis qu'elle écoutait d'une oreille distraite le discours de son père, elle cherchait à se rappeler ce qu'était Smoline. Elle se souvenait de lui quand il était collégien : à cette époque, il avait la figure criblée détaches de rousseur, et un nez camus. Toujours très propre et très ennuyeux, il dansait mal, paraissait très gauche et sa conversation était fatigante... Des années
s'étaient écoulées depuis. Il avait voyagé à l'étranger, y avait fait ses études, il devait être bien changé ! De Smoline, sa pensée sautait à son frère, et elle se demandait, le cœur serré, ce qu'il allait répondre à sa lettre? Qu'était-il? L'image de son frère, telle qu'elle se le représentait, effaça celles de son père et de Smoline et elle se promit bien de ne pas s'engager avant de l'avoir vu. La voix de son père la tira de sa rêverie.
— Eh, Lioubovkal Quels sont ces rêves? A quoi penses-tu?
— A tous les événements qui se précipitent, fit en souriant la jeune fille.
— Quels événements?
— Voyons, il y a huit jours, on n'osait pas vous parler de Taras, tandis qu'aujourd'hui...
— La nécessité, ma fille. La nécessité est une force, elle plie l'acier, et l'acier est un métal résistant! Taras... il faut le voir! C'est la résistance de l'homme qui fait seule sa valeur... sa résistance à la pression qu'exerce sur lui la vie. S'il sort victorieux de la lutte : tous mes respects ! Permettez-moi de vous serrer la main et travaillons ensemble... Eh! je me fais vieux ! La vie devient pourtant de plus en plus intéressante d'année en année... on y prend goût! On voudrait vivre toujours, toujours rester dans l'action...
Le vieillard se léchait les lèvres, se frottait les mains, et ses petits yeux brillaient avides...
— Vous autres, vous n'avez pas de sang dans les veines. Vous n'attendez pas votre maturité pour devenir mous et poreux, comme de vieux radis... Vous êtes incapables d'apprécier les beautés de la vie... J'ai
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soixante-sept ans et j'ai un pied dans le tombeau; je vois pourtant que la terre produit maintenant plus de fleurs et des fleurs plus belles... Tout s'embellit! Que d'édifices! Que de nouveaux outils! Que de bateaux ! Et quels efl'orts d'intelligence on a dû faire. ! On se dit : ces hommes sont forts, ils rendent la vie facile! Tout est bien, tout est agréable, excepté vous autres, nos héritiers, qui êtes dépourvus de tout sentiment vivant! N'importe quel imposteur, n'importe quel bourgeois est plus adroit que vous. Tiens, par exemple, cet Ejoff", qu'est-il.^ Il s'arroge le droit de vous juger, vous, et toute la vie... Il ne manque pas d'audace. Tandis que vous autres..., pfut! vous vivez comme des mendiants... vos distractions sont bestiales; dans l'infortune, vous êtes piteux! Des êtres pourris... il faudrait verser du feu dans vos veines... vous arracher la peau et jeter du sel dans votre chair vive, vous vous mettriez à sauter, alors!
Jacob Tarassovitch, petit, ratatiné, la bouche garnie de débris de dents noires, chauve et le teint sombre, comme si la vie l'avait calciné et fumé, vibrait tout entier dans l'exaltation de sa parole enflammée. Il lançait à sa fille, belle, fraîche et jeune, des mots méprisants et cruels.
Elle le regardait et se sentait coupable, lui souriait confuse et en elle naissait peu à peu un sentiment de vénération religieuse pour ce vieillard si plein de vie et si tenace dans sa volonté implacable.
Thomas continuait à mener une existence extravagante, passant ses jours et ses nuits dans les cabarets et les bouges. Des sentiments de haine et de mépris
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pour les gens qui l'entouraient, s'enracinaient de plus en plus profondément dans son cœur. Il ei'it été heureux de rencontrer en eux une résistance à ses mauvais instincts. Il eût souhaité trouver un homme ayant assez de courage, lame assez haute, pour lui adresser les reproches qu'il savait mériter et pour l'arrêter sur la pente où il se sentait glisser. Ce désir d'être secouru par ses semblables devenait de plus en plus ardent, à mesure qu'il s'enlisait davantage dans le vice.
— Mes frères ! s'écria-t-il un jour qu'il était attablé dans un cabaret au milieu d'un tas de gens louches ou tarés. Mes frères ! Je m'ennuie... vous m'écœurez! Battez-moi... chassez-moi! Vous êtes des canailles tous... mais entre vous il existe au moins une solidarité, tandis que moi, je suis toujours abandonné de tous... Pourquoi? Je suis comme vous... un ivrogne et un misérable, et pourtant vous me tenez à l'écart... Je le vois bien... je ne suis pas des vôtres... Vous profitez de moi le plus possible et vous me crachez dessus, dès que j'ai le dos tourné... je le sens parfaitement, pourquoi? dites?...
Il ne pouvait pas en être autrement. Dans son for intérieur, chacun d'eux se considérait comme l'égal de Thomas, mais il était riche, et c'était une supériorité qui écartait toute idée de camaraderie. De plus, dans ses discours il les raillait toujours et il montrait des scrupules de conscience qui les éloignaient de lui. On connaissait aussi sa grande force musculaire et son caractère violent. Aucun d'eux n'osait ouvrir la bouche en sa présence.
Et pourtant c'était précisément l'ardeiit désir de
son âme malade : trouver un être qui eût le courage de lui tenir tête, un homme dont la parole énergique fût le levier qui le rejeterait hors de l'abîme vers lequel il roulait et de toute cette boue qui lui soulevait le cœur de dégoût, mais dont il se sentait impuissant à s'arracher par ses seules forces.
Enfin Thomas rencontra ce qu'il cherchait. Un jour, au milieu d'une orgie, irrité par certaines familiarités blessantes, il s'écria :
— Silence, punaises que vous êtes tous! Qui est-ce qui vous paie à boire et à manger? Lavez-vous oublié? Je vous rafraîchirai la mémoire ! Je vous apprendrai à me respecter ! Bandits ! Et quand je parle... que tous se taisent !
Ils se turent en effet, effrayés à l'idée de ne plus profiter do ses prodigaités, et craignant aussi de voir le lion endormi se réveiller enfin.
Le silence dura quelques secondes. Etouffant leur colère, ils se penchèrent sur leurs assiettes, dans une attitude d'humilité affectée et confuse.
Thomas les enveloppa tous d'un regard satisfait, flatté de cette obéissance servile, et il dit avec orgueil :
— A la bonne heure, vous voilà calmés! Et que personne ne bouge, vous savez... sans quoi gare là-dessous !
— Espèce de crétin! prononça une voix calme et forte.
— Quoi ! hurla Thomas s'élançant de sa place. Qui a osé parler?
Un homme étrange, usé, long, vêtu d'une redingote, une épaisse broussaille grise sur une tète énorme.
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se leva à l'autre bout de la table. Des тссЬеь de cheveux drus et rebelles lui couvraient tout le crâne, et au milieu de son visagejaune et glabre se détachait un long nez crochu. Thomas fut frappé par sa ressemblance avec ces vieux balais en cordes dont on se sert pour laver le pont des bateaux et cela suffit pour égayer son ivresse naissante.
— Tu es vraiment beau ! fit- il en souriant. Mais à quel propos ces injures? Sais-tu seulement qui je suis?
L'homme, avec un geste tragique, tendit vers Thomas une main aux doigts effilés et agiles, comme ceux d'un prestidigitateur, et il dit, d'une voix de basse enrouée :
— Tu es une pustule, résultat du vice de ton père qui a été, quoique voleur, un homme de bien, si on le compare à toi...
Cette apostrophe provoqua instantanément chez Thomas une telle colère et une telle indignation, que sa respiration s'arrêta net. Ses yeux démesurément ouverts lui sortaient de la tête et il fut incapable d'articuler un seul mot.
L'homme, cependant, debout en face de lui, soufflait, en roulant des yeux furibonds, sous des paupières exsangues.
— Tu exiges des égards... imbécile! Les as-tu mérités? Qui es-tu? Un ivrogne, en train de manger la fortune de son père... Sauvage! Tu devrais être fier que moi, artiste célèbre, serviteur désintéressé et fidèle des arts, je daigne boire le même breuvage que toi ! Ce breuvage, c'est une décoction de bois de santal et de mélasse, infusée dans du tabac à priser et que tu prends pour du vin de Porto. En voilà déjà assez
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pour assurer les droits à un Ьгеле1 d'ànerie el de slupidilé.
— Ah ! lor(,'at ! hurla Thomas, en se précipitant sur l'artiste.
Mais plusieurs mains le saisirent et l'arrêtèrent avant qu'il l'eût atteint. Se déhattanl sous l'étreinte qui l'enserrait de toutes parts, il était forcé d'écouter, sans pouvoir \ répondre, le discours fulgurant, que tonnait d'une voix épaisse Thomme qui ressemblait à un vieux faubert.
— Tu jettes au pauvre monde un sou du rouble que tu as vole, et lu le prends pour un héros ! Tu es deux fois voleur : tu as dérobé le rouble et tu voles la reconnaissance pour le sou que tu donnes ! Mais tu n'auras pas la mienne ! Je me suis voué à ce métier ingrat de dévoiler les vices, et tu me vois ici te dire hardiment : tu es un sol, et un mendiant, parce que ta fortune est scandalcusemenl grande ! Ceci csl le dernier mot de la sagesse : tous les richards sont des pauvres ! Voilà comment le célèbre chanteur Rimski Cannibalski sert la A'érité.
Immobile et silencieux, au milieu des gens qui le maintenaient, Thomas écoulait avec une attention passionnée les paroles dont le foudroyait l'artiste. Il éprouvait une sensation très agréable, semblable à celle que donne une friction calmante pendant une rage de dent. L'assistance s'agitait. Les uns cherchaient à calmer l'éloquence intempestive de l'acteur, les autres tâchaient d'entraîner Thomas hors de la salle. Lui les repoussait doucement et écoutait, absorbé dans la jouissance âpre de son humiliation publique. Il se sentait l'âme caressée par la soulTrance née du