P. XIX
THOMAS ttODGSKIN
Comme dans ses lettres à Place d'il y a sept ans, il demande le retour à Adam Smith. Il se refuse à incorporer, avec J.-B. Sa y et les écrivains postérieurs, la consommation au nombre des sujets dont traite Téconomie politique (i). Il critique la'conception nouvelle de la science économique, conçue comme une âciençe abstraite de la mesure dos valeurs. Il proteste même contre la dénomination courante de la science : Adam Smith n'avait pas donné le nom d'économie politique à ses recherches sur la production et la distribution naturelle des richesses; il avait, tout au contraire, critiqué les systèmes existants d'économie politique, « montrant, en fait, que la science qui prétendaity sous ce nom, ajouter à la richesse du peuple par l'organe du gouvernement, n^avait et ne pouvait avoir d'existence (2) ». Enfin, beaucoup plus nettement que l'école de Aicardo» Adam Smith, parmi « les circonstances qui influent sur le pouvoir productif du travail et déterminent la distribution de ses produits avait su distinguer lieux ordres de causes. D'abord, les circonstances naturelles f
lois qui ne dépendent et ne dérivent pas du gouvernement — telles que les passions et les facultés
(i) Pop. Pol. Ec, p. 6.
(^) P. 36 sqq. Ct. p. 3. — Cf. Economiste la décembre i846, x>. i6fla.
CHAriTBB DEUXIÈME
de rhomme» les lois de son existence animale et les relations qni existent entre loi et le monde extérieor (i).
Elles ne sont pas rœuvre de Thomme qui
doit seulement s'attacher à ne pas les violer, et peut y parvenir: car ces lois— dont la statistique nous prouve la fixité, qui « sont aussi permanentes et vériûables que n importe quelles autres lois du monde matériel » — peuvent être Tobjet d'une science. — En second lieu, les règlements sociaux,
qui dépendent ou tirent leur origine des gouvernements, — telles ces lois permanentes qui approprient le sol d'un pays ou qui lui confèrent une Gonstilutiouy en établissant une diversité de rcmgs parmi ses habitants, aussi bien que les lois qui réglementent le commerce et les lois administratives (a).
Mais
il ne peut y avoir une science des règlements d'un
gouvernement quelconque, ou de tous les gouvernements, car ces règlements varient sans loi assignable tant eux-mêmes que par rapport aux circonstances, toujours changeantes, du peuple pour lequel ils sont iSaits. 11 peut y avoir science des principes naturels sur lesquels les législateurs doivent régler leur conduite, mais il ne peut pas y avoir une science de leurs décrets (3).
(I) Pop. Pol, Ee., p. s3.
Lnyitizeu by GoOglc
THOMAS HOOGSKIM
Distinguer entre les lois naturelles et les règlements sociaux, ou, plus précisément, empêcher que Ton ne prenne soit pour des facteurs essentiels de la production, soit pour des formes naturelles de la distribution, de simples formes accidentelles de la distribution : après Ricardo, la tàcbe reste encore à remplir., selon Hodgskin, en économie politique.
Dans la terre, dans le capital, dans le travail, on est tenté de voir trois facteurs indépendants de la production. Est*ii vrai, d*abord,que la terre soit une cause de la richesse des nations? Dansla « Défense du Travail », Hodgskin invoque la théorie de la rente différentielle (si sévèrement critiquée par lui cinq ans plus tôt) pour se dispenser d'examiner la question de la terre (i) : cette théorie ne revient-elle pas à prouver, selon Tobservation de James Miil, que la rente foncière n'est pas un élément du coût de production?
Pourtant, la théorie de la rente différentielle implique, elle-même, que la terre a une fertilité propre, que cette fertilité varie avec le climat, la situation géographique, la nature du sol ; elle implique que les facultés naturelles du sol avantagent les uns aux dépens des autres. Dans son « Économie Politique Populaire », Hodgskin 8*efforce de réduire, autant qu'il peut, Timportance
(I) JLab, def., p. 6.
GUAPITRB DEUXIÈME
de ces avantages naturels. Ne Toyons-nous pas»
sur un même sol, sous un même climat, une nation passer du dernier degré de misère au plus haut degré deprospérité, et Réciproquement ? Que Ton songe à riiistoire de l'Amérique du Nord et des empires d'Asie : sur la môme terre, le « pouvoir productif » des individus a subi de prodigieuses variations. D oii il i'aut conclure
que nous pouvons tout de suite éliminer de nos recherches toutes les circonstances physiques et toutes les choses matérieiles qui, sans ôire Inhérentes à l'homme lui-môme et sans ôtre créées par le tra« vail, sont en général censées exercer la plus forte influence sur la prospérilc de l'espèce. Le climat et la situation, malgré leur iniluence apparente, exercent en réahté un si faible degré d'action, et leurs eilets particuliers dépendent de causes si peu connues de nous, qu'ils sont à présent inappréciables .... La terre ne rentre pas plus dans les limites de la science
que la mer ou que Tair La fertilité du sol exerce
sans doute une influence Mais cette influence est
si insignifiante, comparée aux eû'ets du travail dirigé par le savoir, qu'on peut la négliger (i).
Mais alors, si le travail est la seule cause delà valeur, comment expliquer que la terre ait, en fait, une valeur échangeable (p) ? Hodgskin ne peut élucider ce paradoxe apparent avant d'avoir,
(1) Pop. PoL. Ec, pp. i5, i6, 19.
(2) Pop. PoL ifcc, p. 4.
sur mi second point, débarrassé la théorie de la
production naturelle des éléments étrangers qui l'encombrent, et discuté , après le rôle de la terre, le rôle du capital dans la production de la richesse. De part et d'autre, Terreur de Téconomie politique vulgaire est la même : elle confond, avec Tordre social naturel, un état de civilisation qui est artificiel et profondément troublé ; du fait que, dans la société actnelle, le propriétaire foncier tire de • sa terre une rente, et le capitaliste de son capital un profit» elle condnt que la rente est le produit naturel de la terre, et le profit le produit naturel du capital.
Détournant les yeux de I'homme lui-même, en vue de justifier Tordre actuel de la société, fondé sur la propriété ou la possession, et sur Toppression actuelle du trayailleur, qui forme malheureusement une partie de ces possessions, —tons les effets glorieux [qui sont dus au travail] ont été... attribués au capital fixe et circulant; Thabileté et Tari du travailleur sont restés inaperçus, et on l'a avili pendant que Tœuvre de ses mains devenait Tobjet d'un culte (i).
Piercy Rayenstone avait déjà voulu dissiper cette illusion, ce « fétichisme », comme dira Marx, et Hodgskin écrit à son tour :
On est presque tenté de croire que le capital est une sorte de mot cabalistique, analogue aux mots
(1) Lab. ef., p. 19.
GBAPITRB OBUXIÂIIB
d'Église et d État, et à tous ces termes généraux inventés par ceux qui tondent les autres hommes, afin de dissimuler la main qui les tond. C'est une sorte d'idole devant laquelle on invite les hommes à se prosterner, pendant que le prêtre rasé, derrière Fautel, profanant le Dieu qu'il prétend servir.,.., tend la main pour recevoir et s'approprier les oiirandes qu'il réclame au nom de la religion (i).
La destruction de cette idole, la critique de cette illusion verbale, deux fois entreprise, dans la a Déi'ense du Travail » et dans T « Economie politique populaire », constitue la thèse fondamentale de la doctrine économique de Hodgskin.
Les économistes, depuis Adam Smith, distinguent le capital fixe et le capital circulant : Mac- Culloch, dans le Supplément de X « Encyclopédie Britannique », vient d'en «réviser la définition. Le capital circulant comprend « tous les aliments et autres objets applicables à la subsistance humaine »; le capital fixe comprend « tous les instruments, toutes les machines qui assistent ou peuvent assister la production ». Hodgskin accepte la double définition et prétend que le profit ne peut pas exprimer la productivité réelle de cette chose, qui serait le capital, fixe ou circulant.
Le travailleur, pendant qu'il travaille, avant (I) Lab. àef,^ pp.
Fachèvement du produit, a besoin de subsister. Faut-il donc qu'il existe» d'abord, un capital circulant, somme de provisions accumulées à rayance, visibles et palpables, nécessaires à sa subsistance (i) ? C'est ainsi que les économistes sont portés à le considérer. Mais tout leur raisonnement se fonde sur ce postulat, inspiré par les analogies de la vie agricole, que « ce qui est annuellement produit est annuellement consommé » : alors, le produit de chaque récolte serait le capital sur lequel vivraient, pendant un an, les laboureurs, les semeurs, les moissonneurs de la récolte suivante, et ainsi de suite à l'inlini. Or, tel n'est pas le cas. Beaucoup de cycles économiques sont plus rapides : si les cultivateurs achèvent en un an le produit de leur travail, ils vivent de pain au jour le jour ; et le boulangerne cuit le pain qu'au jour le jour, eseomp-' tant pour être remboursé de ses avances quotidiennes, le produit annuel du travail du cultivateur. Inversement, il existe un grand nombre d'opérations économiques dont Tachèv^ent demande plus, et beaucoup plus, qu'une année : au travailleur qui se trouve engagé dans ces opérations, le producteur de blé et de vin avance le produit annuel de son travail, dans l'attente du jour où lui sera fait, en bloc, le paiement de
(I) Lab. de/., p. 8 sqq. — Fop, PoL Bc, p. 947 sqq.