CHAPITRE DBUXIÈBIB
ne saurait en anenne façon être considérée comme
donnant naissance an droit. La nature donne à chaque homme le pouvoir de travailler; elle donne à chaque travail sa rémunération ; elle crée ainsi le droit — naturel, non légal — de propriété.
C'est la nature, non le législateur, qui crée l'homme avec ses besoins et associe à ceux-ci le pouvoir de les satisfaire. Le sentiment désagréable de la faim peut, avec justesse, être appelé un ordre ou un conseil de travailler. La nature donne en outre à chaque individu le produit de son travail ; et les dons séparés qu'elle fait ainsi — le poisson, par exemple, qu'elle donne à celui qui jette Thameçon et surveille la ligne — ne peuvent davantage être con fondas avec ceux qu'elle donne à un autre^ que les besoins distincts et séparés qu'ils sont faits pour gratifier (i).
La psychologie nous montre comment nous
prenons d'abord, naturellement, conscience de notre individualité physique, qui constitue notre première propriété ; puis comment « nous sommes . portés à étendre ces idées, de nos mains et de nos autres membres, aux choses que les mains saisissent, façonnent et créent, ou que les jambes poursuivent et atteignent )», et aux conséquences immatérielles de nos actes : car, « en fait, les objets matériels ne sont recherches que pour le plaisir immatériel qu'ils confèrent (a) )». £t si
«a) P^aQ.
Dieu, ou la nature («j'emploie, uous dit Ilodgskin, ces deux termes comme synonymes ») (i) a fondé sur cette base le droit de propriété, il a fourni du môme coup à l'homme les moyens nécessaires à le défendre. D*ane part, «la même force, la même adresse, qui permet à un homme de prendre plus de gibier on de poisson, et de créer plus de richesse que son voisin moins habile ou plus faible, lui permettra de défendi^e ce qull aura acquis (a) ». D*autre part, «les hommes ont été créés pratiquement égaux en facultés et en intelligence» (3), de sorte qull sera toujours plus difficile à un homme de prendre de force à un autre ce que celui-ci a déjà produit que de produire cet objet pour son propre usage.
Les nouvelles découvertes de l'économie politique ont fortifié la thèse de Locke. On a reconnu rimportance que présente, dans Thistoire de la civilisation, Taccroissement numérique de la population : or, cet accroissement produit, entre autres effbts, selon Hodgskin, celui de fortifier sans cesse le respect du droit naturel de propriété, à mesure que, Taspect de la société se modifiant, ce droit naturel lui-même varie.
(a) PP. 3o-3i.
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CHAPITRB DBUXIAmB Xa3
A mesure que rbamaiiité se multiplie, rinflaence morale de la masse sur les individus est augmentée, et chacun, sentant llmpossibilité de résister au grand
nombre, se soumet humblement à la voix générale et se sent par suite enclin à respecter le droit de propriété^ qui est reconnu par tous (i).
La théorie de Locke rendait difficile de justi<«
fier la propriété du sol ; mais il a été démontré
qu*il n'y a d'autre richesse dans le monde que celle qui est créée par le travail, et continuellement renouvelée par lui. Ce principe, universellement reconnu aujourdliui, fait apparaître le droit de propriété comme plus absolu et plus défini qu*îl n'était dans la conception de Locke, parce que le droit de posséder le sol est seulement en fait le droit de posséder ce que produit le travail, agricole ou autre (a).
On pouvait se demander enfin si la loi
continuait à se vérifier dans une société civilisée, où nul individu peut-être n'achève à lui tout seul la fabrication d*nn objet. Mais il apparaît qu'elle
reste vraie si Ton considère
que les parts respectives de deux personnes occupées à produire un objet, tel que, par exemple, du coton, sont fixées entre elles par voie de contrat on de marchandage, le tisserand achetant le fil au filenr, comme le fileur achète la matière brute au marchand
fi) P. 4o.
(a)ÎP. 35.
de coton en gros. Si on soulève la question de savoir quelle est la part de deux ou plusieurs ouvriers occupés au même ouvrage, et quels sont respectivement leurs salaires, je répondrai que cela
aussi est arrangé par les intéressés eux-mêmes, et n*est maintenant en aucun cas l'objet d'une décision législative (i).
Hodgskin déclare expressément quil repousse le eonunnnisme de Robert Owen, des Saint- Simoniens, des Moraves; il le tient pour contraire à rexpérience, condamné par la nature elle-même. S'il critique le droit de propriété tel qu'il est aujourd'hui constitué, ce n'est que pour mieux défendre la propriété naturelle.
L'emploi des choses, comme leur fabrication, doit être individuel et non collectif, égoïste et non général Cest le droit de chaque individu de posséder pour son utilité séparée et égoïste tout ce qu'il peut fabriquer. ... (a).
Vouloir recourir à la loi pour définir la propriété,
c'est intervenir à contre-sens entre notre idée d'individualité et les effets naturels de la conduite humaine qui en sont les récompenses et les peines ordonnées
et aj^propriées .... Comme la nature donne au travîùl tout ce qu'elle produit, — comme nous étendons l'idée d'individualité personnelle à ce qui est
(I) P. 35, note, (a) PP. 41, 35.
GHAPITaS OBUXlàMB
prodaît par chaqae individu, ^ non seulement un droit de propriété est établi parla natnre, mais la
nature trouve les moyens de nous faire connaître Fexistence de ce droit. 11 est aussi impossible aux hommes de n'avoir pas la notion d'un droit de propriété qu'il leur est iinpossible d'être sans l'idée d'identité personnelle. Lorsque Tune ou Tautre est complètement absente, Thomme est fou (i).
La Nature, pourrait-on dire, est individualiste : l'individualisme est, aux yeux de Hodgskiu, d'institution divine on naturelle.
Considérons d'ailleurs les lois, considérons leur essence et leur origine, et nous nous convain- . crons de leur impuissance à produire ou favoriser le bien général.
. Le législateur prétend travailler « à conserver l'ordre social, à promouvoir le bien public». Mais a le bien public est inconnu aux facultés humaines». L'ordre social, «dépendance réciproque de tous ceux qui contribuent à la subsistance et au bien-être de la société », obéit à des lois dont l'opération « devance tous les plans conçus par le législateur pour les régler ou les conserver ». G*est dans le temps que s*écoule la vie des sociétés ; et pour quel temps le législateur promulgue-t>il ses lois? Ce ne saurait être ni pour le passé, ni ponr le présent, ligne
(1) PP. 4fl, 3o.
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THOMAS HOOGSRIN
sans épaisseur, simple négation du passé et de Tayenir. C'est donc pour l'avenir. Mais nous sommes impuissants à deviner Tavenir.
La marche du passé peut projeter son ombre en avant, de manière à nous laisser savoir en gros que
la société continuera à croître, comme elle s'est accrue dans le passé, en nombre, en richesse et en savoir; mais quelle forme prendra cet accroissement, quelle sera la rapidité de ce progrès, et quelles relations nouvelles il suscitera entre les individus et les nations, — quelles professions nouvelles, quels arts nouveaux peuvent surgir, — quelles habitudes, quelles mœurs, quelles coutumes, quelles opinions nouvelles seront formées, quelle sera la figure exacte de la société, jusqu'aux dernières nuances du tableau — toutes ces choses, auxquelles les lois doivent s'adapter, il est impossible qu'elles soient connues; il suffit de les examiner pour faire voir au genre humain sous son vrai jour tout le travail législatif, — dérision de ses intérêts, imposture dont son intelligence est la victime (i).
Tout ce que le législateur peut faire, c'est d^enfermer cet avenir inconnaissable dans les formes du passé qu'il connaît. Toute législation est donc, par essence, conservatrice et routinière : elle ne peut ni prévoir, ni désirer les transformations du genre humain. C'est ici la critique de Godwin qui est reprise par Hodgskin.
(I) p. lO.
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CUAPITUË DEUXIÈME 1^7
En . fait, les lois, considérées dans leur origine, ont été Tœavre de ceux qui, les premiers, accapai'èrent le pouvoir, a hommes qui n'avaient de profession que la guerre et ne connaissaient de métiers que le vol et le pillage » : leurs descendants exercent aujourd'liui encore le pouvoir. C*est, après la théorie de Godwin, la théorie de Paine; mais Hodgskin la renouvelle et la précise, par Texamen, auquel il se livre, de Torigine des lois actuelles sur la propriété. Le droit de propriété foncière ohéit, avec le progrès du genre humain, à une loi naturelle d'évolution : chique individu a besoin, pour vivre, d'une moindre étendue de sol chez un peuple de pasteurs que chez un peuple de chasseurs, chez un peuple d'agriculteurs que chez un peuple de pasteurs, dans une nation industrielle que dans une nation de simples agriculteurs (i). Or, il est venu un moment où le monde civilisé a été envahi pai* des hordes barbares, qui n'avaient pas dépassé le niveau mental des peuples pasteurs : elles apportèrent avec elles des notions, surannées par rapport au monde qu'elles envahissaient, sur la quantité de terre nécessaire à faire vivre un homme, et s'approprièrent, en se conformant à lem^s notions propres, le sol des