ENTRE JEFFERSON ET HAM1LT0N
cain ; à lui seul il fait nombre, et vaut une armée \ »
Jefferson ne se sentait pas pressé, on le comprend, de rencontrer un pareil adversaire en bataille rangée. Dans l’intimité, il médisait avec une apparente indiscrétion de tous les actes provoqués par son collègue ; il le désignait sans pudeur à la rage de la presse démocratique ; mais il veillait en môme temps avec la prudence d’un vieux diplomate à ne jamais lui fournir un motif officiel de plainte, à ne pas empiéter sur ses attributions, à désavouer toute participation dans les articles de journaux qu’il inspirait, à éviter tout éclat qui aurait pu indisposer le président et donner carrière aux grandes qualités d’Hamilton pour la guerre ouverte. 11 avait lui-même le sentiment que la situation était délicate et la mesure difficile à garder, et il se lassa bien vite d’avoir à exercer une vigilance qui ne pouvait le mettre à l’abri de tout péril. La lutte était à peine engagée depuis un an dans le cabinet, qu’il parlait déjà de se retirer du combat pour aller vivre de la vie des champs dans sa terre de Monticcllo *. Jefferson n’aimait pas l’effort ; il était l’un de ces politiques qui mettent tout leur art à se placer dans un grand courant et à se faire porter par le flot. Le parti républicain était lancé, et dans une voie naturelle où la démocratie américaine devait nécessairement se précipiter tôt ou tard. L’œuvre de Jefferson était accomplie; il n’avait qu’à laisser agir la force deschosesenattendantque son heure fût venue. Il ne pouvait que gagner à ne pas s’exposer quotidien-
1 Jefferson à Madison, 2 septembre 1795. — H’oris of Jefferson, t, IV, p. 121.
* Février 1792. — Ana, Worls of Jefferson, t. IX, p. 101-103.
sue JEFFERSON EST TENTÉ DE SE RETIRER.'
nemenl' an feu de ses adversaires el à ne pas s’associer publiquement aux petites manœuvres de ses amis. Leur victoire était certaine sans avoir aucune chance d’être prochaine. Leur nombre s’accroissait de jour en jour, mais ils étaient encore en minorité dans le pays comme dans le congrès, et les élections pour la présidence approchaient. Si Washington refusait d’accepter une seconde fois le pouvoir, sa succession devait passer au moins )>our quatre ans aux fédéralistes. Aussi Jefferson était-il également préoccupé d’opérer sa propre retraite et d’empêcher celte du chef de l’État, de se ménager pour la présidence et de la faire occuper par Washington * jusqu’au jour où le parti républicain serait en mesure de la donner à son chef.
Le désir impatient de la retraite était, entre Washington et son ministre, une passion commune dont celui-ci se servait fort habilement pour pénétrer dans l’intimité du général et s’élever au niveau de ses sentiments, tout en observant respectueusement la distance qui séparait leurs conditions, cl le mettait, lui simple secrétaire d’Élat, il l’abri de la glorieuse servitude que les peuples ont le droit d’imposer aux fondateurs d’empires. S’autorisant de sa lassitude pour faire valoir son désintéressement, et de son désintéressement [tour donner du poids à ses dénonciations et à ses avis, il se plaignait à Washington des envahissements continuels de la trésorerie; il lui représentait l’importance exagérée de ce département qui menaçait d’absorber tous les pouvoirs de l’État et de mettre l’autorité du président lui-même en péril : — Hamilton disposait de toutes les places, il avait action sur toutes les fortunes, il était aiusi devenu le
SES CONVERSATIONS AVEC WASHINGTON. S07 maître du congrès, et il l’entraînait à sa suite dans une voie périlleuse où les populations du Sud ne consentiraient jamais à le suivre. C’était pour l’arrêter dans celte voie, qui conduisait au démembrement en passant par la monarchie, que l’opposition s’élait formée; mais si Washington abandonnait le pouvoir, s’il laissait le pays livré à lui-même avant de lui avoir donné le temps de reconnaître ses vrais amis, l’opposition serait impuissante à prévenir les maux qu’elle prévoyait. Seul, Washington pouvait empêcher les folies extrêmes des fédéralistes, seul il pouvait rassurer les républicains et servir de lien entre le Nord et le Sud. Tant que le congrès ne serait pas affranchi du joug de Hamilton, tant que la république serait en danger, le libérateur des États-Unis se devrait à lui-même de ne pas remettre en d’autres mains les destinées de la patrie. Mais du jour où une majorité honnête et républicaine aurait remplacé le troupeau d’agioteurs angiomanes qui donnait des lois à l’Amérique, Washington serait dégagé de tout devoir exceptionnel, avant même d’avoir atteint le terme de sa nouvelle présidence '. — Tout cela était dit d’un ton à la fois modeste et caressant, trop apprêté pour ne pas être un peu suspect à Washington, mais trop flatteur pour lui déplaire. Il rendait à Jefferson soins pour soins, et tout en évitant de se prononcer sur ses propres intentions à l’égard de la présidence , il lui adressait, sur les embarras que ferait naître la dés-
> Jefferson à Washington, 23 mai 1791.— Works of Jefferson, t. III, p. 359. — Conversations entre Washington et Jefferson dans les Aua. — Works of Jefferson , t. IX, p, 1U1-1Ü5, 116-118, 120-123, 130-132, 134.
20e ' ATTITUDE DE WASHINGTON,
organisation du cabinet, les plus douces confidences : — Un homme aussi considérable que lui ne |>ouvait se retirer sans jeter l’alarme dans.les esprits et faire croire à un changement de politique. Son département était en effet le département vraiment politique. Le domaine de la trésorerie était bien moins vaste et sa mission moins haute. On ne pouvait se passer de lui : il fallait un contre-poids à l'influence de llamilton ’. — C’était ainsi que Washington répondait aux ménagements de l’opposition. Elle affectait de ne pas s’attaquer à lui et de le regarder comme parfaitement étranger à la politique qu’elle combattait. Il acceptait la fiction sans en être dupe, et, traité en roi constitutionnel par les meneurs du parti républicain, il les traitait à son tour en amis de la couronne qui conservent envers elle des devoirs, même lorsqu’ils ne sont pas de son avis. Aussi se croyait-il le droit de faire appel aux lumières de Madison et de s’assurer sou appui en prenant son conseil, toutes les fois qu’il y avait un grand acte à accomplir dans lequel la personne du président était en jeu. Mais il savait rejeler la fiction, etlorsque les journaux démocratiques en abusaient pour fomenter impunément le désordre et entraver l’action des lois, il prenait lièrement pour lui leurs attaques *, et il le disait à Jefferson avec une fermeté de langage qui intimidait le factieux secrétaire d’Élat, pas assez néanmoins pour l’empècher de s’attirer par ses intrigues de plus cruelles mortifications.
> Ana. — Works of Je/ferson, t. IX, p. 103, 121.
* An». — Works of Jefferson, t. IX, p. 117.
RUPTURE ENTRE HAMILTON ET JEFFERSON. J09 Hainilton n’avait jusque-là exercé contre Jefferson aucune représaille, mais sa patience était à bout. U prit la plume, et, se cachant à peine sousle pseudonyme de « un Américain, » il révéla au public, dans les colonnes de la Gazelle des Étals- Unis, les scandaleux rapports du secrétaire d’État avec les ennemis de la constitution ef du crédit national, le secret appui qu’il prêtait au journal de Fréneau, les subterfuges qu’il employait pour échapper au blâme des honnêtes gens ; puis, faisant appel à sa dignité, il le somma de choisir entre le gouvernement et l’opposition '. Le coup porta. On vit d’où il était parti. Le président, auquel il avait convenu jusque-là de ne pas prendre connaissance de la querelle, ne put continuer à l’ignorer. 11 dut interposer son autorité; les deux rivaux eurent à s’expliquer sur leur conduite *. A force d’artifices, Jefferson avait amené la rupture ouverte qu’il redoutait, et il se trouvait, à son grand déplaisir, engagé d’honneur à rester à son poste: au risque d’avoir l’air de céder à ses ennemis, il devait conserver des fonctions qui l’obligeaient à sévir contre ses amis. A leur instigation en effet, les comtés occidentaux de la Pensylvanie s’étaient coalisés pour empêcher la perception de l’impôt sur les boissons. Par une proclamation, le président menaça les rebelles de les déférer aux tribunaux * ; il voulut que cet acte fût contresigné par Jefferson. Le ministre s'exécuta de bonne
i Août 1792. — Works of Hamilton, t. VIT, p. 5-1(3.
* Voyez la lettre Je Jefferson du 9 septembre 1792. — Works of Jefferson , t. III, p. 459; et eello de Hamilton. — Works of IfamiUon , t. IV, p. 303-305.
î 15 septembre 1792.
pRor.RÈs nu
grâce. Il remplissait fort exactement les devoirs officiels de sa charge ; mais son dépit d’avoir à servir une politique qui n’élaitpas la sienne allait s’envenimant de jour en jour, et, tout en se défendant plus que jamais d’être pour rien dans la conduite des républicains, il entrait de plus en plus avant dans leurs liassions et leurs affaires.
Ce ne fut assurément pas à son insu que, dans le seul dessein d’agiter l’opinion, les républicains dénoncèrent formellement Hamilton à la chambre des représentants comme coupable de malversations, et (pie, pour faire une manifestation antimonarchique, iis combattirent la réélection de J. Adams à la vice-présidence1. Hamilton échappa à la censure, mais pendant près d’un mois* sa probité avait été publiquement mise en question. John Adams fut nommé3, mais 33 voix sur 130 avaient déclaré la république en danger. C’étaient celles du New-York, de la Virginie, du Kentucky, de la Caroline du Nord et de la Géorgie. Les fédéralistes l'avaient emporté dans presque toute la région située au nord du Potomac, où l’influence de la grande bourgeoisie, bien que déjà fort ébranlée, était encore prépondérante. Le clergé, le barreau, la magistrature, les grands capitalistes, banquiers ou armateurs, ceux que des liens commerciaux, des traditions légales ou des affinités religieuses rattachaient a l’Angleterre,
i Voyez Jefferson à Pinckney, 3 décembre 1792.— Works of Jefferson , t. III, p. 494 ; et les Ana. -«- Works of Jefferson, t. IX, p. 139.
* Février 1793.
3 Décembre 1792.