PARTI RÉPUBLICAIN. 4U
ceux que la culture de leur esprit ou la nature de leurs affaires élevait au-dessus des petites préoccupations de localité, ceux qui par leur profession étaient amenés à concevoir le goût ou à éprouver le besoin de l’ordre dans la société, étaient favorables à la politique du gouvernement Mais les classes rurales, plus opiniâtres dans leur rancune contre la mère patrie et dans leur méfiance contre le pouvoir, plus renfermées dans le cercle étroit de la vie provinciale, moins éclairées, moins prospères, moins touchées des avantages d’un gouvernement régulier, étaient moins défendues contre les séductions de l’opposition. Née au sein de l’aristocratie territoriale du Sud, l’opposition tendait naturellement à se répandre parmi les petits propriétaires fonciers de la Nouvelle-Angleterre, et l’ébranlement causé par la Révolution française lui livrait la multitude incertaine des ouvriers et des petits bourgeois. Jefl'erson était plein de joie et d’espérance: « La marée change ! » s’écriait-il, au mois de décembre 1792, eu saluant ale vieil esprit de 1776 » qui se réveillait au brui! du canon de Valmy. « La marée change! La faiblesse excessive de notre ancien gouvernement avait repoussé violemment le flot dans le sens opposé, et il menaçait de tout recouvrir des oripeaux de la monarchie j mais le voilà qui reprend une bonne direction et qui va nous conduire, je l’espère, à un gouvernement de lois s’adressant à la raison du peuple et non à ses faiblesses I... La sensation produite par les nouvelles venues d’Europe et le reflet qu’on en trouve dans les journaux montrent que la tournure de nos affaires dépendait encore bien plus de ce qui se passe en France que les plus avisés n’auraient
814 TRISTES PRÉVISIONS DES FÉDÉRALISTES pu le prévoir... Les succès du républicanisme en France ont donné le coup de mort aux espérances des monocrates. Nos républicains se réjouissent, et ils se targuent aujourd'hui du nom de jacobins qu’on leur infligeait, il y a deux mois, comme un stigmate*. »
Un grand changement venait de s’opérer dans le caractère de la lutte entre les partis. Cette lutte avait surtout porté jusque-là sur des questions d’organisation intérieure; elle allait principalement porter dans l’avenir sur des questions de politique étrangère.
La divergence entre les vues diplomatiques des deux partis était aussi ancienne que leur existence; mais, avant la proclamation de la république à Paris et l’explosion de la guerre entre la France et l’Europe, elle n’avait eu aucune grande occasion d’éclater. Dès le début de notre révolution, les hommes d’État fédéralistes avaient entrevu ses faiblesses cachées , éprouvé des doutes sur son succès, et manifesté de la répugnance à lier intimement les États-Unis auxdestinées d’une nation dont la force leur semblait devoir être longtemps paralysée par l’anarchie, et dont les exemples leur paraissaient redoutables pour leur propre pays. Le 19 avril 1790, John Adams écrivait à Ilichard Price, en le remerciant de lui avoir envoyé le fameux Discours sur l'Amour de la Patrie, auquel Burke répondit par ses Réflexions sur la Révolution française : « Depuis 1700, toute ma vie a été consacrée à la défense et à la propagation de l’esprit de liberté... La révolution française ne peut donc m’être indifférente; mais j’ai appris, par une
* Works of Jefferson , t. III, p. 493, 495, 503, 504, 548.
SU K L'ISSUE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. 413 terrible expérience, à ne me réjouir qu’en tremblant. Les encyclopédistes et les économistes, Diderot, d’Alembert, Voltaire et Rousseau, ont plus contribué à ce grand évértement que Sidney, Locke, Hoadley, plus même peut-être que la révolution américaine, et je vous avoue que je ne sais ce qu’on peut faire d’une république de trente millions d’athées1.» C’était de même avec un « mélange de plaisir et d’appréhension » que, le 6 octobre I78‘), llamilton faisait compliment à M. de La Fayette des triomphes éphémères du parti constitutionnel: «Comme ami de l’humanité et de la liberté, je me réjouis de vos efforts, tout en craignant beaucoup pour le succès ûnal de l’entreprise et pour le sort de ceux qui y sont engagés... Si vos affaires continuent à bien marcher lorsque cette lettre vous parviendra, vols me demanderez pourquoi ces sinistres présages alors que toutes les apparences sont en votre faveur. Je vais vous le dire : je crains des divisions parmi eeux qui sont encore unis,... je crains la nature véhémente de votre peuple,... je crains l’obstination de votre noblesse,... je crains les rêveries de vos philosophes politiques. Voilà mes craintes, mon cher marquis1. »
Jefferson aussi avait eu ses inquiétudes sur l'issue de la révolution française; mais plus l’événement venait leur donner raison, plus il les rejetait comme indignes d'un bon républicain. La contagion jacobine faisait trop bien les affaires de son parti pour qu’il pût déplorer les ravages qu’elle faisait en Europe. Il lui convenait
i Works of John Adams , t. IX» p. 5<*3.
i Works of HamiUon, t. V, p. 410.
214 INDULGENCE DE JEFPKRSON
d’établir une certaine solidarité entre lui et les démagogues parisiens, et il avait pour leurs exccsJ’optimiste indulgence qu’il avait autrefois professée pour ceux des niveleurs américains. Les massacres de septembre euxmêmes trouvaient grâce devant lui. Dans son amitié pour M. Short, secrétaire de la légation américaine en France, il gourmandait paternellement le jeune diplomate au sujet de certaines vivacités de langage sur les bourreaux de l’Abbaye : a Elles risquent fort de n’être pas goûtées par vos compatriotes, b lui écrivait-il; « depuis quelque temps, le ton du vos lettres me fait de la peine. » Puis, alin de le ramener à de plus charitables sentiments : a 11 est vrai , dans une lutte nécessaire, beaucoup de coupables sont tombés sans toutes les formes de procès, et avec eux quelques innocents. Ceux-ci , je les pleure autant que personne, et je les pleurerai jusqu’au jour de ma mort ; mais je les pleure comme je pourrais le faire s’i|£ étaient tombés dans une bataille. 11 a fallu recourir au bras du peuple, instrument moins aveugle que des balles et des bombes, mais aveugle à un certain degré. Un petit nombre de ses plus chauds ainis a reçu de lui le sort destiné à l'ennemi; mais le temps et la vérité réhabiliteront et parfumeront leur mémoire : leur postérité jouira de cette liberté pour laquelle ils n’auraient pas hésité à donner leur vie. La liberté de toute la terre dépendait de l'issue du combat. Une telle conquête a-t-elle été jamais faite au prix de si peu de sang innocent? Mes propres affections ont eu à souffrir pour le triomphe de cette cause; mais, plutôt que de la voir perdue, j’aurais assisté à la dévastation d’une moitié du monde : ne dût-il rester