LETTRE II
SCR L’ÉTABLISSEMENT DES IMréTS DIRECTS SANS LE CONSENTEMENT DES COLONIES.
Mercredi matin (18 décembre 1754).
Monsieur,
J’ai dit hier à Votre Excellence comment je craignais que la mesure qui exclut la population coloniale de toute part dans le choix des membres du Grand Conseil ne causAt un extrême mécontentement : il en sera de même , disais-je , si on se décide h taxer les colonies par acte du Parlement , où elles ne sont point représentées. Dans des questions d’intérêt général, et lorsqu’il s’agit d’imposer au peuple de lourds
fardeaux , il est utile de considérer, non-seulement ce que devrait en penser la masse des citoyens, mais aussi ce qu’elle pourra en penser et en dire. Je profilerai donc de la permission que ni accorde Votre Excellence pour lui communiquer mes réflexions à ce sujet.
On dira d’abord, et peut-être avec raison : La population des colonies est aussi loyalement et aussi fermement attachée à la constitution du pays et à la famille royale que peuvent l’être les autres sujets de Sa Majesté.
Il n’y a nul motif de douter de la bonne volonté des représentants choisis par les colonies à accorder, en cas de nécessité , et dans la mesure de leurs ressources financières , des subsides pour la défense du pays.
Le peuple des colonies, sans cesse appelé à ressentir les dangers d’une invasion ennemie qui lui enlèverait la fortune, la vie, la liberté, est plus en état d’apprécier le nombre de soldats qu’il faut entretenir et de forts qu’il faut construire, et de connaître ses propres ressources pour subvenir à ces dépenses, que le Parlement d’Angleterre, qui siège à une si grande distance du pays.
Les gouverneurs qu’on envoie dans les colonies y viennent souvent pour faire fortune, dans l'intention de retourner ensuite eu Angleterre : souvent ils sont peu capables ou peu intègres; la plupart ne possèdent point de terres en cette contrée; aucun lien naturel ne les porte à s’intéresser vivement au bien-être des colonies; il se pourrait que, dans le but d’augmenter leur revenu ou celui de leurs amis et de leurs proches, les gouverneurs ordonnassent des levées de troupes inutiles.
Dans la plupart des colonies, les conseillers choisis par la Couronne sur la recommandation des gouverneurs sont des hommes de peu de fortune, qui attendent des gouverneurs leur avancement, et qui, par conséquent, sont trop peu indépendants.
On aurait donc le droit de voir de mauvais œil abandonner aux gouverneurs et aux conseils le pouvoir de se procurer tout l’argent qu’ils voudront par de simples traites sur les lords de la Trésorerie, destinées à être remboursées par le peuple de ce pays , au moyen d’impôts établis par acte du Parlement. En effet , ils pourraient en abuser, projeter des expéditions inutiles, tourmenter la population, et la forcer
à quitter ses travaux pour exéeuter leurs projets, dans l’unique but de créer des places et des emplois qui seraient distribués à leurs amis, et dont les bénéfices seraient partagés entre eux.
Le Parlement d’Angleterre siège à une telle distance de ce
fiays qu’il serait exposé à être trompé par les gouverneurs et es conseils, qui pourraient facilement s’entendre pour empêcher toutes les plaintes et les réclamations des colonies de parvenir jusqu’au Parlement.
On a toujours considéré comme un droit incontestable de tout sujet anglais de ne point être taxé sans avoir préalablement donné son consentement à la mesure, par renlremise de ses représentants.
Les colonies n’ont point de représentants dans le Parlement.
-En proposant de les faire taxer par le Parlement, en leur refusant le droit de choisir un conseil représentatif siégeant dans les colonies et chargé de décider de la nécessité ou de la quotité des impôts, on témoigne des soupçons injustes contre le peuple des colonies, un manque complet de confiance dans son attachement à la Couronne , son patriotisme , son bon sens et ses lumières.
Forcer les colonies à (rayer des impôts sans avoir obtenu leur consentement, ce serait plutôt exiger une contribution d’un peuple ennemi que taxer des sujets anglais dans leur propre intérêt.
fie serait les traiter en peuple conquis, non en fidèles sujets de la Grande-Bretagne.
line taxe décrétée par les représentants des colonies pourrait facilement cire allégée , si les circonstances le permettaient; mais une fois établis par le Parlement, sur la demande des gouverneurs, les impôts seraient probablement continués dans l’intérêt de ces derniers, au grand détriment et mécontentement des colonies , qui ne pourraient se livrer à leur développement naturel.
Donner aux gouverneurs le droit de faire parcourir aux habitants de ce pays tout le territoire des colonies anglaises et françaises, territoire qui a au moins quinze cents milles de long, et cela sans le consentement préalable des représentants des colonies, ce serait accabler cruellement ce peuple, ce serait l’assimiler aux sujets français du Canada, qui gémis-
setit depuis deux ans sous l'oppression d’un gouverneur qui leur fait exécuter les expéditions les plus pénibles Sur l’Olno.
Si les colonies dans leur ensemble peuvent être bien gouvernées par des conseils et des gouverneurs choisis par la Couronne, sans le contrôle de représentants, les colonies particulières peuvent supporter le même mode de gouvernement : un acte du Parlement peut leur imposer des taxes destinées à subvenir aux besoins du pouvoir, et leurs assemblées, désormais inutiles, peuvent être dissoutes.
Le pouvoir que le plan d’union d’Albatiy voudrait confier aux mains d’un Grand Conseil, représentant la masse de la population, n’est pas aussi étendu, même en ce qui concerne les questions militaires, que celui qui a été conféré par des chartes aux colonies de Rhode-lsland et de Connecticut : ces colonies n’en ont jamais abusé; cl cependant le peuple y a le droit de choisir son gouverneur et ne lui accorde aucun veto, tandis que, d’après le plan d’Alhany , le Président général est choisi par la Couronne et a le pouvoir de tout contrôler par son droit de. veto.
Les colonies anglaises situées sur la limite du territoire français sont, à proprement parler, des frontières du royaume de la Grande-lhelagne. Or , les frontières d’un empire sont défendues aUx frais communs de tout le peuple de cet empire. On trouverait dur d’obliger par acte du Parlement les Cinqun Ports ou les côtes d’Angleterre à subvenir aux dépenses totales de la marine, parce quelles ont un besoin urgent de la marine pour les protéger, et de leur refuser en même temps le droit d’envoyer des députés au Parlement. Les frontières américaines sont défendues aux frais des colonies ; il semble donc injuste qu’elles n’aient aucune part au vote des fonds, ni aux discussions sur la nécessité et sur l’opportunité des mesures et sur les dépenses qu’elles occasionnent.
Outre les taxes nécessaires à la défense des frontières, les colonies payent chaque année, sans qu’on s'en doute, des sommes considérables à la mère patrie :
f° Les taxes payées en Angleterre par les propriétaires ou lès ouvriers augmentant nécessairement le prix des produits du sol ou des objets manufacturés, cette augmentation retombe en grande partie sur les consommateurs des colonies, qui payent ainsi une part considérable des impôts anglais.
1 2“ Nous n’avons pas la liberté du commerce avec les
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nations étrangères, et quand il nous serait facile de trouve!' sur leurs marchés des produits à meilleur compte, nous sommes forcés île nous approvisionner en Angleterre à un prix plus élevé : la différence de prix est évidemment un impôt que nous payons à l’Angleterre.
3° Nous sommes obligés de porter en Angleterre une portion considérable de nos produits; souvent les droits qÜ’on nous impose diminuent le bénéfice du planteur; souvent aussi nos produits se vendent à plus bas prix que sur les marchés étrangers : la différence de prix est un impôt que nous payons à l’Angleterre.
tu II nous est défendu de manufacturer certains objets qu’on nous force à acheter des producteurs anglais : le prix total est un impôt que nous payons à l’Angleterre.
5" Grâce à la grande consommation faite aux colonies de produits anglais, le prix de ces produits a considérablement augmenté depuis quelques années : cette hausse de prix est un bénéfice évident pour la Grande-Bretagne ; scs habitants en deviennent plus capables de supporter de lourds impôts; nous en payons la plus grande partie: c’est donc un impôt que nous payons à ['Angleterre.
ti" Enfin, puisqu’il ne nous est pas permis de régler notre commerce, et de restreindre l'importation ou la consommation des objets de luxe anglais comme l’Angleterre restreint la consommation des objets de luxe étrangers, toutes nos richesses finissent par se concentrer entre les mains des habitants et des négociants de la Grande-Bretagne : si nous les enrichissons, si nous leur facilitons le payement des impôts, c’est pour ainsi dire être nous-mêmes taxés, et la Couronne en retire le même bénéfice.
Néanmoins nous ne nous plaignons pas de ces impôts secondaires, quoiqu’on ne nous accorde aucune part dans le vole cl l’emploi de ces sommes ; mais nous imposer des taxes directes et énormes, que nous pouvons parfois trouver inutiles et accablantes, sans nous permettre de concourir à les voter, à les distribuer ou à les employer, voilà ce qui paraîtra nécessairement bien dur à des Anglais qui ne peuvent concevoir comment, en hasardant leurs vies cl leurs fortunes pour conquérir cl civiliser des contrées nouvelles, en étendant le pouvoir et en augmentant le commerce du la mère pairie, ils ont pu perdre les droits traditionnels des Bretons : droits
qu’ils auraient mérité d’obtenir, si jadis ils n’avaient été que des esclaves.
Voilà , je le crains, ce que diront et ce que penseront les citoyens de ce pays, si on fait au plan d’Albany les amendements que l’on propose. L'ne administration composée de gouverneurs et de conseils ainsi choisis, et qui n’aura pas l’appui des représentants du peuple pour l’aider dans son œuvre et lui concilier le bon vouloir des masses , deviendra vraisemblablement suspecte et odieuse : des rivalités et des luttes dangereuses surgiront entre les gouvernants et les gouvernés : tout tombera dans un déplorable état de confusion.
Peut-être mes alarmes à ce sujet sont-elles excessives : je fais part librement à Votre Excellence de mon opinion et des raisons à l’appui de cette opinion. Elle jugera mieux que moi du prix qu’elles peuvent avoir, et Elle daignera, en lisant cette imparfaite esquisse, se rappeler la rapidité avec laquelle j’ai dil la tracer.
J’ai l’honneur d’être , avec un respect et une fidélité sans bornes,
De Votre Excellence,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
B. Frankiin,