REPRÉSENTANTS DANS LE PARLEMENT
«. % Boston (2$ décembre 1754.)
Monsieur,
Depuis que j’ai eu l’honneur d’entretenir Votre Excellence sur la possibilité de rendre plus intime l'union des colonies avec la Grande-Bretagne, en leur donnant des représentants dans le Parlement, j'ai poussé plus loin mes réflexions à ce sujet, et je suis d’avis qu’une telle union serait bien accueillie par les colonies, pourvu qu’on leur accordât un nombre suffisant de représentants. Il faudrait aussi que le Parlement abrogeât tous les actes qui restreignent et étouffent l’industrie coloniale, et
qu’il établit une entière égalité entre les habitants de la Grande-Bretagne et les citoyens anglais de ce crité de l’eau, jusqu’à ce qu’un nouveau Parlement, représentant tout l’empire britannique, fût amené à voter une seconde fois ces lois, en totalité ou en partie, dans l’intérêt de l’empire entier. Ce n’est pas que je me ligure qu’on accorde aux colonies un nombre assez grand de représentants, pour qu’ils puissent, par leur nombre, peser fortement dans la balance, mais ils pourraient du moins parvenir à faire étudier avec plus d’impartialité les lois qui concernent les colonies, peut-être même réussir à anéantir l’influence d’un parti, ou d'une classe d’ouvriers et de négociants anglais, qu’on a souvent, je le crains, ménagé davantage que toutes les colonies ensemble, et bien plus, certainement, que ne le comportaient les intérêts généraux et le bien de la nation. Je crois aussi que le gouvernement des colonies serait beaucoup plus agréable à Ta population, s’il était confié à un Parlement où elles seraient équitablement représentées, que si l’on adoptait les mesures que propose la Couronne. Un tel gouvernement serait plus conforme à la nature de la Constitution anglaise et aux libertés britanniques; alors on accepterait plus facilement, et on exécuterait de meilleure grâce des lois que, dans les colonies, on trouve maintenant dures et pénibles.
Au moyen d’une semblable union, le peuple de la Grande- Bretagne et le peuple des colonies en viendraient, je l’espère, à se regarder comme une seule nation unie par de communs intérêts, au lieu de se regarder comme deux peuples que séparent des intérêts divers : l’empire britannique tout entier en serait, je crois, fortifié, et on n'aurait plus autant à redouter une séparation dans l’avenir.
11 est, je crois, reconnu qu’il est de l’intérêt général d’un État que les sujets soient nombreux et riches; qu’il y ait assez d’hommes pour défendre le pays, et assez d’argent pour subvenir à toutes les dépenses; car cela contribue puissamment à affermir un État et à le protéger contre les ennemis du dehors. Mais qu’importe que ce soit Jean ou Thomas qui combatte, ou que I impôt soit payé par Guillaume ou par Charles? Les manufactures de fer emploient et enrichissent une foule de sujets anglais; mais qu’importe au pays que le producteur vive k Birmingham ou à Sheflield ? ces deux villes sont sur le territoire anglais : les habitants et les richesses de
4Ut> DOCUMENTS HISTORIQUES.
toutes deux sont également à la disposition du gouvernement. Si l’on pouvait dessécher les suides de Goodwin, si l'on parvenait à en faire un nouveau territoire anglais et qu'on le peuplât de citoyens anglais, serait-il juste de priver ces citoyens des piiviléges qu’on accorde à tous les autres Anglais? Leur interdiriez-vous de vendre leurs produits dans les niâmes ports, ou de faire eux-mêmes leurs souliers, uniquement parce qu’un négociant ou un cordonnier qui habiterait l’ancien sol trouverait plus avantageux de faire leur commerce ou de leur vendre des souliers? Serait-ce juste, lors même que le dessèchement de ces sables aurait été exécuté aux frais de l’État ? Ne serait-ce pas plus injuste encore, si les colons avaient ajouté ce territoire à l’empire britannique par leur propre industrie , et au prix de grandes souffrances? Éulin, ue serait-il pas ue la dernière injustice de refuser aux habitants de eclle nouvelle contrée le droit d’envoyer des représentants an Parlement qui leur iin|>oserait de telles charges?
Pour moi, je considère les colonies comme autant de contrées ajoutées au territoire britannique : elles lui sont plus profitables que si elles avaient été conquises sur la mer qui baigne ses côtes; par la variété des climats, les colonies fournissent une plus grande variété de produits et de matériaux pour les manufactures; l’Océan les sépare de la mère patrie, et, par là, elles augmentent l’importance de sa marine et le nombre de ses matelots; et puisqu’elles sont toutes réunies à l’empire britannique, qui s'est étendu par leur moyen, puisque la force et la richesse des parties sont la force et la richesse du tout , qu’importe à l'État que les négociants, les chapeliers ou les loi gérons s’enrichissent dans la nouvelle ou dans la vieille Anglelerie ? Et s’il arrive que, par suite de l’accroissement du peuple, on ait besoin de deux forgerons pour un que l’on employait autrefois, pourquoi ne point laisser le nouveau forgeron vivre et faire fortune dans le nouveau pays, comme l 'ancien forgeron l’a fait dans l’ancien pays? Enfin, pourquoi ne donner droit de cité qu'à une partie du peuple, a moins que ce ne soit pour lavoriser ceux qui méritent le plus un tel privilège? Et si l’un peut établir à ce sujet quelque distinction, il me semble que ceux qui oui droit à la préférence, ce sont ceux qui ont le plus contribué à élendie le territoire et le commerce de la Grande-Bretagne, ceux qui ont exposé leur vie cl leur fortune daus dus régions nouvelles
DOCUMENTS 1IISTOHIQUES.
et inconnues pour augmenter la puissance et la richesse de la mère patrie et pour lui acquérir de nouveaux sujets.
J’ai l'honneur d’être, avec un respect et une estime sans bornes,
I>e Votre Excellence,
l.e très-humble et trcs-obéissanl serviteur,
B. Kiumclin.
[The Works of Benjamin Franklin willi Notes and a Life of llie Author, by Jared Sparks. Boston, 1836, t. III, p. 2î- 68.)
EXTRAITS DK LA COKRKSDON DANCE DU DUC DK ÇIIOISEUL SUR LES AEEAIRKS D'AMERIQUE (1766-1770).
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 3 août 1706.
La substance de ce que j’ai entendu dire à M. de Ponllcroy 1 sur l’Amérique consiste dans les particularités suivantes : La Nouvelle-York, Maryland et la Pensylvanie sont des colonies qui sont dans toute leur perfection : elles sont abondantes en blé, en bestiaux, en chanvre, en mines de fer, en mâtures.
• Dans une dépêche du 19 octobre 1766, le comte de (îuerchy, ambassadeur du roi à Londres, en demandant au due de (’hoiseul un passe-port pour M. de Pnntlcroy, parle de cct aK'MU comme « d'un lieutenant dé vaisseau au département de Rochefurt que vous avez chargé eu 1761 d'aller dans Jes colonies anglaises du continent d'Amérique, ce qu’il a exécuté... Il serait nécessaire que les lettres ou le passe-port fussent au nom de Beaulieu qui est celui qu'il a pris depuis qu'il habite ce pays-là. »
en bois de cèdre d’aulant plus propre à la construction que le travail en est aisé, qu’il n'éclale pas, qu’il est plus léger que le chêne et qu’il est incorruptible. La plus grande partie des habitants sont accoutumés à la nier où ils font un grand cabotage. On y construit, chaque année, 150 bâtiments qui se vendent en" Europe et dans les îles de l’Amérique sur le pied d’environ 7 1. par tonneau. La nature de ces produits fait assez connaître tout ce qu’on aurait à craindre de ces colonies si elles se rendaient indépendantes, puisqu’elles fournissent toutes les denrées nécessaires à la vie; celles qui ne produisent que des sucres, des cafés et des cotons, ne tarderaient pas à se soumettre à la puissance qui pourrait seule pourvoir à des besoins de première nécessité , et de qui elles les auraient ou par échange ou à un prix plus avantageux que les denrées qui leur viennent d’Europe.
Ces colonies mirent sur pied un grand corps de troupes dans le temps que les Anglais firent l’entreprise de la Havane, à laquelle elles ne voulaient pas marcher , s’étant flattées d’abord que l’Angleterre se porterait sur Saint-Domingue, et offrant, dans ce cas, de faire les frais d’une conquête qu’elles peuvent exécuter avant que la France sache que celte possession est attaquée. Elles témoignèrent alors que la Havane ne leur étaitd’aucune importance, qu’elles s’intéressaient peu à cette prise, mais que Saint-Domingue était, des possessions françaises, celle qui était le plus à leur bienséance.
Elles sentent leur force. Elles sont trop opulentes pour |tcrsévérer dans l’obéissance. L’espérance de se rendre maîtresses des pêches et de la pelleterie, celle de secouer les gênes et les entraves mises à leur navigation , et celle de pouvoir * envahir pour leur compte les colonies à sucre qui sont près du continent, les séduiront tôt ou tard , et l’Angleterre doit prévoir une révolution vers laquelle l’acheminent tou» les soins qu’elle se donne pour l’amélioration de ces trois colonies; peut-être les Anglais ont-ils hâté la perte qu’ils doivent faire, en affranchissant ces colonies de la crainte que leur inspiraient les armes de la France lorsqu’elle tenait le Canada.
La Floride et la Géorgie sont des colonies malsaines effort retardées dans leurs progrès, mais qui produisent des mâtures, des résines, des goudrons et une grande quantité de bois de cèdre propre aux constructions. Une armée ne saurait y subsister.
La Nouvelle -York , Maryland et la Pensylvanie sont les seules provinces qui puissent se passer des autres pour la subsistance quelles fournissent abondamment à leurs habitants et aux îles. Boston a quelques fortifications. Le reste du pays n’a de forces réelles que le grand nombre des habitants dont la population double tous les vingt ans.
line escadre légère qui, en temps de guerre, se rendrait sur la côte dans un temps convenable pourrait y détruire les pèches, lever des contributions, faire des prises considérables; mais des conquêtes à faire seraient trop difficiles à garder.
M. de Pontleroy offre, moyennant le traitement accordé par la nouvelle ordonnance à un lieutenant de vaisseau en pied, de se mettre au service d’un négociant du pays qui lui donnerait à commander un bâtiment; il pourrait alors sans risque lever les plans de chaque port , tant du continent de l’Amérique que de ceux des îles et de l’Angleterre même, en prendre les sondes. Il ne recevrait sur son bord que des Canadiens qu’il rendrait bons pilotes et en état de servir, soit sur l'escadre qu’on emploierait pendant la guerre dans ces mers , soil sur des bâtiments armés en course. Il en ferait passer de temps en temps en France, lorsqu’il les croirait suffisamment instruits. 11 mettrait ses observations par écrit, ce que jusqu’à présent il n'a osé faire; il entend la eonstruc-^ lion, le pilotage, le dessin. Parmi les talents de M. de Pontleroy , il n’a pas celui d’écrire. Il s’explique lentement et d'une manière peu agréable, ce qui n’empêcherait pas que son projet ne fut utile et qu’il ne pût l’exécuter avec succès.
Me permettriez-vous , Monseigneur, de mettre en cette occasion sous vos yeux quelques idées sur le genre de guerre à faire à l'Angleterre? Il me semble que, dans les circonstances où nous nous trouvons avec elle, nous n’avons de ressources que de faire courir à l’ennemi des hasards plus capables de lui en imposer que ceux auxquels il s’est vu exposé jusqu’à présent; que nos guerres avec lui dureraient moins, si tant de citoyens de Londres que la guerre enrichit et qui la dési- a rent voyaient de près les horreurs qu’elle entraîne après soi, et si leur commerce avait essuyé des pertes assez fortes pour les ramener à des sentiments plus humains. Que la guerre fasse des malheureux dans un État monarchique, le souverain ne se laisse point entraîner par leurs avis ; mais dans une république où ces gens ont paî t à l’administration, ils déci-
dent des résolutions qui sont prises , parce qu’ils soutiennent leur avis avec, plus de chaleur que ceux qui pe se déterminent que |>ar des vues générales.
Si les violences de l'Angleterre obligeaient la France à renouveler la guerre, je croirais, d'après ce principe, qu’elle devrait s’appliquer plutôt à faire touiller ses. coups sur la fortune et sur le sou des particuliers qu’à détacher quelques parties du domaine de l’ennemi, parce que le sentiment public dans ces pertes ne ferait jamais autant d’ellèt sur les délibérations de la nation que l’intérét personnel de ceux qui auraient à souffrir du genre de guerre que ferait la France.
il. Durand au dut: de t'hoixeul.
Monseigneur,
A Londres, le 7 août 1766.
Ap rès avoir pris des notions générales sur l’état des colonies septentrionales de l’Angleterre, je me suis occupé à en acquérir de particulières dans une nouvelle conversation que j’ai eue avec M. de I» ontleroy.
il va, selon ses rapport.-, deux partis à Philadelphie, capitale de la Pensylvanie : celui des quakers et celui des preshylériens. Les quakers sont les plus riches et ils sont maîtres du gouvernement; mais les presbytériens sont les pins nombreux. C’est un ramas d’Allemands fort las du gouvernement anglais, et qui disent ouvertement que la Pensylvanie se nommera unjour la petite Germanie. Dans la dernière guerre , ceux-ci refusèrent d’abord de s’engager au service d Angleterre. On lit venir des officiers allemands qui , en un mois et demi , en engagèrent sept mille, et on ue recruta, tant dans celle province que dans celle de la Nouvelle York, que par des officiers de cette nation ; très-peu d’entre eux parlent angluis, et -ils évitent de traiter avec les Anglais, qu’ils icgurdcnt comme des gens toujours pièts à les tromper. Ils idolâtrent le roi de Prusse et respectent tous ceux qui ont été à son service. Si jamais la France faisait quelque entreprise dans ce pays, il serait avantageux d’y employer des régiments allemands et de mettre à leur tète une personne d’un notn connu de l’empire.
La Nouvelle-Angleterre est d'une étendue immense. C’est un pays ouvert dont les principales villes du côté des terres 11e sont pas à l’abri d'un coup de main.
Une escadre qui surprendrait le pays, qui détruirait les bâtiments de pèche et ue cabotage, qui enlèverait les matelots, s'emparerait des magasins de marchandises d'Europe, des denrées comestibles, des chantiers, corderies, voileries, répandrait une telle alarme dans toutes les autres provinces qu’aucune ne voudrait se dégarnir de ses forces pour assister celle t|ui serait attaquée, et ne songerait encore moins à s’emparer de Sainl-Ilomingue. Six mois se passeraient avant qu’il vint des troupes d’Europe, qui feraient peut-être cesser le pillage, mais non la crainte et l’impuissance de l’habitant ruiné qui ne désirerait pins que la paix. Les négociants an glais qui auraient perdu les avances faites aux colonies ne s’exposeraient pas sitôt à en faire de nouvelles; ils se plaindraient et voudraient que les colonies fussent gardées par des escadres; l'Angleterre étant sur la défensive, nos colonies seraient tranquilles, l-es vivres enlevés à celles de l’Angleterre serviraient à approvisionner les nôtres. Les marchandises sèches se vendraient à la côte d’Espagne et produiraient des sommes considérables.
Je continuerai, Monseigneur, tant que vous me le permettrez , à hasarder quelques réflexions sur la matière présente, et j’observerai qu’une guerre défensive en Amérique et dans des possessions si vastes coule souvent plus que l’offensive; que l’avantage sera toujours pour celui qui y préviendra son ennemi, et qu’il se défendra avec moins de forces qu'il n'en emploierait dans une attaque.
Peut-être même que la seule manière dont nous aurions pu défendre nos colonies, lorsqu'elles ont été attaquées, aurait été, en les abandonnant à leurs propres forces , d'aller attaquer celles de l’ennemi ; car la même faiblesse qu’il a trouvée dans les nôlresexisle dans les siennes, et nous aurions eu le même succès contre les Anglais qu’ils ont eu contre nous, puisqu'ils prennent très-peu de précautions pour garantir leurs possessions d’une surprise.
Leurs colons ne souffrent même pas volontiers que l’on établisse chez eux des forteresses. La Nouvelle-Angleterre et la ville de Boston, qui en est la capitule, n'ont 111 citadelles ni places fortes. Ces peuples craigueut qu'un ne s’eu serve
pour les obliger à se soumettre aux actes du Parlement contiairesaux privilèges dont ils jouissent. Ils veulent de plus eu éviter la dépense et ne songent qu’à remplir leurs magasins, sans se soucier du reste.
Le due de Choiseul à M. Durand.
A Compïègne, le 11 d'aoûl 1766.
Vous donnerez des secours à M. de Pontleroy, qui, je
crois, fera bien de se rendre ici tout au plus tard au commencement du mois prochain. Ses différentes observations m’ont paru justes. Elles cadrent avec celles que j’avais acquises, lorsque je dirigeais les colonies, et le projet qu’il ine propose pour les augmenter me parait praticable.
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 90 août 1766.
J'ai lu à M. de Pontleroy l’article qui le concerne dans la dépêche du 11 de ce mois. Il trouve trois inconvénients à aller à Paris : celui de perdre la saison de se rendre à Philadelphie, celui de se rendre suspect aux Anglais, et l'impossibilité de ne point cire reconnu et interrogé par ses anciens camarades, soit dans les poils, soit dans son séjour à Paris et à Versailles. J’allctuls cependant ce que vous déciderez sur ses représentations.
.1/. Duraml au duc de Choiseul.
A Londres, le 99 août 1766.
I,e projet de lord Cliulham, dit-on, est de grossir les garnisons et les escadres de l’Amérique, en ne paraissant que vouloir les changer et les relever. Ses confidents publient (et c’est le grand art de ce personnage que de préparer les esprits à ce qu'il se propose de faire) qu’il a toujours pensé qu’il fallait, dans les affaires de l'Amérique, faire concourir la
force avec la persuasion. Les agents des colonies anglaises soupçonnent apparemment quelque chose de son système, puisqu’ils ont contremandë les coins des médailles ordonnées à Birmingham et destinées à perpétuer la mémoire du service rendu à ces colonies par M. Pitt, en obtenant la révocation de l'acte du timbre.
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 34 août lTGfi.
Monseigneur,
La Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-York et la Pensylvanie fournissent la plus grande partie des subsistances que consomment les îles anglaises, en sorte que la ruine de ces îles serait la suite du pillage qui se ferait des trois colonies, dont je prends de nouveau la liberté de vous entretenir.
Les troupes destinées à leur défense sont tellement éparpillées dans ces vastes contrées qu’elles n’y font point un objet. Philadelphie a cependant des casernes qui peuvent contenir quinze cents hommes d’infanterie; mais nulle fortitication qu’une batterie qui bat la rivière. Cette batterie est à l’extrémité de la ville. Elle est de 32 pièces de canon dont 31 ont été endouées en 1705, et le sont peut-être encore aujourd’hui. Philadelphie est une grande ville bâtie sur la rive droite de la rivière appelée Deiaware. Elle a 2500 pas géométriques de long. Il y a trois grandes corderies, des forges et des voileries, et généralement tout ce qui est nécessaire pour équiper des vaisseaux. On y en construit chaque année 30 à -iO.
Le plus grand commerce s’y fait en automne et au printemps ; en automne, pour les farines qu’on transporte dans toutes les colonies et pour le blé qu’on conduit en Espagne, en Portugal et en Italie; au printemps, c’est la saison du retour des vaisseaux partis en automne. Les fers du pays sont d’une bonne qualité. On y prépare avec succès des cuirs de toute espèce et en particulier ceux du cerf. On y a établi plusieurs radineries. On y voit des distillateurs de toute espèce, et des ouvriers en tout genre, jusqu’à des fondeurs de cloches. Les chemins sont grands et entretenus. Les quakers
noCt'MENTS HISfÔRIQUES.
<|ui y dominent ont à Londres un agent, homme d’esprit, nommé Franklin, qui leur a persuadé de demander un gouvernement royal. Ils l'ont accrédité pour solliciter cette grâce, à laquelle s’oppose le descendant de Cuillaumc Pcnn, seigneur de toute la province, et y jouissant d’un revenu de plus de 50,000 1. st.
New-York est mal fortifié. lii rade est une espèce de grand port où une escadre peut mouiller hors de la portée du canon de la ville, qui est placée au confluent de deux rivières, l’une desquelles, qui est celle de l’est, sert de port aux vaisseaux marchands; à l’entrée de cette rivière , il y a un fort sans chemin couvert ni fossés, ayant quutie batteries où sont placées 50 à 00 pièces de gros canon. Les batteries sont dominées par l ile Longue , qui n’est éloignée que de la portée du mousquet. Ou peut aisément descendre dans cette île et y dresser des batteries sur la pointe qui domine les batteries de la ville.
Boston n’a de garnison que celle que la colonie paye. Elle n’est que de deux bataillons. La ville n’a de fortifications que du côté de la marine, et elle est abordable dans plusieurs endroits. On fait une grande pèche à la Tête-Noire, près de Boston, l'iscataqua , attire lieu voisin de cette ville , fournit, chaque année, à l’Angleterre, quatre à cinq transports de mâtures. Chaque transport de près de 100 tonneaux.
C’est , Monseigneur , à quoi se bornent les notions que j’ai pu tirer de M. de Pontlcrny sur les trois colonies importantes qu’il a parcourues. J’ai remarqué qu’il aurait fait son voyage avec, plus de profit, s’il avait eu des instructions particulières et bien détaillées îles objets sur lesquels il devait principalement fixer scs regards.
Indépendamment de ce qui compose ordinairement dos pièces de ce genre, j’exigerais que’, naviguant dans tous les ports de l’Amérique, il s'instruisît des saisons auxquelles les Anglais ont coutume d’y arriver, de la force de leurs convois, des moyens dont on pourrait se servir (mur troubler leur commerce en temps de guerre, du moment où on peut les attaquer avec plus de succès, soit à leur arrivée, soit h leur retour, fie pareilles recherches faites dans la Baltique, sur la côte de Barbarie, !i la côte d'Afrique et aux Indes, par ceux qui sont à portée des ports fréquentés par les Anglais, serviraient un jour à diriger nos armateurs et nos escadres.
DOCUMENTS HfSTdRIQUES.
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M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 24 aoAt 1706.
Monseigneur,
Assuré (le votre indulgence, je continuerai dans mes écarts politiques , et je joindrai aux réflexions précédentes celle-ci, qui me parait d’une vérité évidente , c’est qu’il v aurait de I illusion à croire pouvoir réduire l’Angleterre parla conquête d’une partie de ses domaines, n’y en ayant pas dont elle ne puisse se passer; j’appelle les domaines de l’Angleterre les provinces qui, n’ayant point de part h la législation, sont traitées comme pays conquis. Aucune nation de l’Kurope ne tire moins d'avantages de ses domaines : grands frais d’entretien, peu d’économie j peu de profit par conséquent. L’Amérique ne lui a pas rapporté jusqu’à présent 12,000 liv. stcrl. paraît, tandis que les officiers préposés au recouvrement et à l’administration lui en coûtent 7,000. L'Irlande lui, est un sujet de dépense pour l’entretien des troupes qui y sont réparties. Gibraltar et l’ort-Malion lui causent des frais considérables, en sorte qu’on pourrait arracher ces branches sans arrêter encore la circulation nécessaire à sa vie. Je ne connais dans un cas différent que la Jamaïque, qui, annuellement. fournit à la métropole au moins 600,000 liv. sterl., et c’est de toutes les possessions de l’Angleterre celle qui a été le moins menacée d’être envahie.
\ja vanité des Anglais a donc pu être blessée de la prise de Port-Mahon, mais une blessure de ce genre ne produit qu’un redoublement d’animosité dans l’enneini , et non sa perle ou son affaiblissement. S’ils ont montré alors du trouble, c’était par la crainte où ils étaient que lés Français, animés par letirs succès, ne formassent des projets de descente en Angleterre.
Ils ont, sur ce point, des motifs de crainte qu’ils sentent mieux que nous. Ils se représentent l’Angleterre souvent conquise par des étrangers ; sa constitution , devenue trop régulière pour des temps d’alarme ; le nombre des ressorts qu’elle a à faire mouvoir avant de faire usage de ses ressources, cause de faiblesse dans des attaques Imprévues cl personnelles ; la difficulté de rassembler lé Parlement dans l’intervalle d’une session à l’autre, »t sans celte assemblée
nul ordre important ne pouvant être expédié ; leurs généraux lieu autorisés et n’osant rien prendre sur eux ; la disproportion énorme entre le papier-monnaie et les espèces circulantes, sujet d’inquiétude et de déüancc dans un moment d’alarme, disproportion qui s’est acheminée à pas lents, et à laquelle on s’est accoutumé , mais qui, dans une crise violente, produirait et l’impossibilité des recouvrements et celle de satisfaire à des demandes au-dessus des forces de la Banque ; la Banque ne pouvant acquitter le huitième de la valeur des billets qui circulent sans garantie ; les embarras de cette Banque au temps de l’invasion du prince Edouard; George II prêt à s’embarquer pour scs Etats d’Allemagne.
Voilà, Monseigneur, ce qui échappe à des yeux étrangers qui ne voient en Angleterre que des flottes immenses et des magasins prodigieux. Ces dehors en imposent, et peu de gens songent qu’un rien, qu’un faux bruit, que l’audace seule de l’ennemi embarrassent le crédit, mettent le désordre dans une machine compliquée, et décèlent une faiblesse qui n'est bien connue que des intéressés.
Ceux-ci, de plus, n’ignorent pas que la marine d’Angleterre étant nécessaire à sa défense, l’Angleterre ne peut s’exposer sans le plus grand danger à la divertir de cet objet. Que celle de France et d’Espagne, n’étant pas assujettie à une loi si dure, ne peut que gagner à agir offensivement, et à prévenir un ennemi dont les vastes possessions et le commerce ne seront jamais en proportion avec une marine chargée du maintien de son existence; que, par des diversions ménagées dans les contrées éloignées, les deux couronnes peuvent jeter le plus grand désordre dans le commerce de l’Angleterre et l’obliger à y porter des forces; qu’en multipliant les pertes des particuliers dans un gouvernement où leurs plaintes ont tant d’iufluenec, la France et l’Espagne peuvent encore, par ce moyen, forcer l’Angleterre à éloigner de la métropole une partie de ses escadres, malgré le besoin qu’elle pourrait en avoir, puisqu’elles sont son unique défense, et que l’Angleterre, attaquée alors dans les parties qui lui donnent la vie, serait sans force et sans vertu.
Ces notions, Monseigneur, ont été puisées en grande partie dans des conversations que j'ai eues autrefois avec miloid Bolingbroke. Puissent-elles ne pas vous déplaire !
M. Durand au duc de Chois cul.
A Londres, ce f7 août 1766.
Les habitants de la Nouvelle-York , au milieu de toute
la joie qu’ils ont témoignée de la révocation de l’acte du timbre, n’ont pas laissé que de refuser le logement aux troupes jusque dans les cabarets, alléguant un droit qui n’existe pas, même en Angleterre, où lescabareliers sont tenus à recevoir les gens de guerre. Les troupes sont actuellement obligées de camper et de se baraqucr aans la province de la Nouvelle-York; nouvelle discussion qui prouve l’esprit d’indépendance qui s’est emparé de celte colonie. *
11 se fait sentir aussi dans la réponse de l’assemblée de la Nouvelle-Angleterre tenue à Boston au discours de M. Bernard, leur gouverneur. Je n’envoie pas ce discours. L’on y cite des droits, une constitution et des règles où il n’y en eut jamais d’établis que par des inductions. Ce discours a été traduit et imprimé dans la Gazette de Leyde.
Le duc de Choiseul à il. Durand.
A Compiègne, 16 septembre 1766.
Je dois vous assurer que le roi et son conseil ont été
entièrement satisfaits des comptes que vous rendez dans vos lettres et des réflexions qu’ils vous donnent de faire.
Nous examinerons avec M. de Praslin les notions de M. de Pontleroy sur les colonies anglaises, il y en a, selon les connaissances que j’ai acquises pendant le temps que j'administrais les colonies , qui m’ont paru très-justes, et ces notions, vérifiées de nouveau, mettront, le roi en état de faire exécuter des opérations utiles contre ses ennemis. Je pense donc que ce qu’il y aurait à faire à présent pour M. de Pontleroy serait de relever tout le compte qu’il vous a rendu, afin qu’il allât le vérifier encore et nous fournira son retour des bases indubitables sur cette partie.
Malgré l’autorité de milord Bolingbroke, il y aurait beaucuup d'objections à faire et d’éclaircissements à demander
sur ce que contient votre dépêche, n° 128 (24 août 1766). D’ailleurs, il faut convenir que les idées sur l’Amérique, soit militaires, soit politiques, sont intimaient changées depuis trente ans.
M. Durand au duc de Choiseul.
▲ Londres, le 90 septembre 1766.
M. de Pontleroy , pour employer son temps, est allé
jeter un coup d’œil sur quelques-uns des ports de l'Angleterre. Je le ferai partir pour les colonies anglaises dès que la somme que je dois lui donner sera décidée.
Le duc de Choiseul au comte de Guerchy.
A Versailles, le St oorembre 1766.
Cette séance du Parlement d’ Angleterre peut devenir
très-intéressante; l’objet de milord Cbatham sera sans doute d’y acquérir de nouveau la popularité par des moyens d’éclat dans les affaires intérieures ; il est possible qu’il culbute ainsi que son parti dans scs moyens; car je ne le crois pas fort instruit de l’administration intérieure qui demande des , détails et de la patience ; s’il éprouvait de la contradiction soit vis-à-vis de la nation, soit vis-à-vis du roi, je n'ai pas besoin de vous rappeler , Monsieur , que l’intérêt réel de la France et de l’Espagne serait que ce ministre, très à craindre par sou caractère, lût hors de place et de mesure de troubler la tranquillité de l’Europe, et si par hasard vous pouviei contribuer à sa chute sans toutefois vous compromettre, il ne faudrait pas en manquer l’occasion....
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Le duc de Choiseul au comte de' Guerchy.
A Marty, te 14 mai 17*7.
Les règlements à faire concernant les colonies anglaises souffriront sans doute des contradictions dans les deux
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chambres du Parlement; mais il sera très-possible que leur exécution en éprouve encore de plus considérables en Amérique.
Quoi qu’il en soit, Monsieur, ces objets intérieurs de l'Angleterre peuvent nous intéresser indirectement par le plus ou moins de facilités et de ressources que la manière dont ils seront réglés procureront à la cour de Londres pour faire la guerre, si elle convenait au soutien ou aux avantages particuliers du ministère britannique.
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londr,», le 81 Juillet 1707.
Il n’esl plus question de milord Cbatham que comme d’un èlrc passé. Sa famille a caché aussi longtemps qu’elle a pu son dépérissement, et depuis plus de six mois qu’il n’écrivait et ne parlait à personne, sa faiblesse en imposait encore assez pour que Sa Majesté Britannique craignit, en lui ôtant l’omlne de son autorité, d’irriter l’ombre de celui à qui elle l’avait confiée. Ce prince , qui n’a plus rien à redouter du fantôme, n'eu est pas dans de moindres embarras, car les fondements du ministère s’étant affaissés, ce qui en reste n’a point assez de crédit pour se maintenir en place.
Le due de Choiseul à M. Durand.
A Compïègne, le 4 août 1767.
Il ; a longtemps que je connaissais les vues de milord
Cbatham sur l’Amérique. Elles étaient gigantesques, et ne pouvaient effrayer qu’autant qu’elles étaient un motif d’une guerre éternelle ; mais celles d Asie ont l’avaulage pour l’Angleterre que leur utilité |ieut être recueillie sans courir le danger de la guerre; car enfin comment s’opposer à l'empire britannique que l’on suppose s’établir en Asie ?....
Dans cet état. Monsieur, nous voyons le mal et nous ne voyons pas le remède, ce qui est la position la plus fâcheuse. J’ai une consolation, c’est que, quoique je comprenne la possibilité du projet anglais, il est si étendu, d’une exécution si
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éloignée, que j’ai encore l’espérance qu’il ne se réalisera pas avant que nous soyons à portée d’y mettre des entraves; l'on a bien de la peiné à gouverner les Etats dans lesquels nous vivons, encore plus de peine à gouverner ceux d’Amérique; la peine approche de l’impossibilité pour ceux d’Asie. Vous aurez la bonté de suivre avec l’attention dont vous êtes capable tout ce qui se fera sur cet objet en Angleterre et de m'en rendre compte avec détail, en y joignant vos réflexions . . . Nous ne sommes pas pressés, comme voua imaginez bien, de voir établir un ministère solide en Angleterre. J’espère que l'anarchie ne cessera pas de sitôt. Je voudrais qu’elle- durât un siècle. Je crains fe retour de M. Gren ville. Il est, selon moi, le seul homme qui entend bien la partie des finances de sou pays. A ce titre, il est vrai qu’il sera pacifique : mais il mettrait notre ennemi en état de nous faire la guerre, et il vaudrait mieux l’avoir dans trois ans dans l’état où nous nous trouvons réciproquement qu’après dix ans de ministère de M. Gren ville.
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 11 août 1767.
Les colonies anglaises ont eu, dans la personne du docteur Franklin, un défenseur et un députe. Le Parlement voulut l’entendre en 1766. Ses réponses viennent d’être imprimées. Je profiterai de cette pièce pour faire connaître la nature de ces colonies, l’esprit qui y domine et les suites qu’il doit avoir.
A en juger par le peu de stipulations relatives aux possessions de l'Amérique, l’F.uropc n’en a senti que tard l’importance. L’Angleterre elle-même n’a vu qu’avec surprise qu’elles étaient la source du pouvoir dont elle jouit, et que ces grands objets de pouvoir et d’ambition seraient dans la suite la balance du pouvoir en Europe.
En effet l’argent est devenu si nécessaire au soutien d'uu gouvernement que, sans le commerce, aucun État n’aurait le moyen de soutenir sa dignité et son indépendance ; niais le commerce déchoirait bientôt s'il n’était soutenu par celui des denrées de l’Amérique. C’est là où l’Angleterre trouve
le débouché de ses manufactures, et à quoi seraient réduites celles-ci si elles ne fournissaient qu’au débit de l’Europe, dans un temps où chaque nation s’applique à faire valoir ses ressources et à empêcher la sortie des espèces de son territoire?
Appelée à l’empire des mers par sa position et jiar la nature de ses possessions, elle ne tarderait pas à remplir scs destinées, si la cause de sa grandeur ne l'enfermait le principe de son affaiblissement. Une maladie est facile à guérir et difficile à découvrir dans son origine, le temps en rend la nature aisée à connaître, mais augmente la difficulté d’y remédier. C’est ainsi qu’il n’y a personne en Angleterre qui n’avoue que, faute de prévoyance, les colonies qu'elle possède en Amérique formeront un jour un Etat séparé. C’est la forme de cette révolution que je désirerais de prévoir et qu’il me parait important de désigner, en examinant les * causes naturelles d’un pareil effet.
Les colonies d’Angletene n’ont point pour elle une affection naturelle, tant parce que la plupart des colons sont étrangers que parce que leurs intérêts se trouvent souvent en opposition avec ceux de la métropole. Réunis de tous les coins du monde, épars sur la surface de l’Amérique, de toutes religions, de toutes langues, leur union entre eux n’est pas plus forte que leur attachement pour l'Angleterre.
Dans la Nouvelle-York, le service divin se fait en anglais, en français, en allemand et en patois hollandais. Cette province et celle de la Pensylvanie ont été originairement peuplées par des Suédois et par des Hollandais, qui conservent le souvenir de leur origine. Jusqu'aux catholiques romains ont une église à Philadelphie. Dans le district de la Providence , le plus grand nombre des habitants sont quakers ; mais il y en a un tics-grand qui est sans religion, chacun ayant la liberté de penser à sa guise, et, sous le titre d'indépendants, n’ayant aucune forme établie de gouvernement ecclésiastique. A la Jamaïque, la plus grande partie sont juifs. Ils ne sont que tolérés dans d’autres districts, sans y être moins nombreux.
L’Angleterre regarde comme un moyen de conserver ses colonies ce mélange de nations et cette désunion des races, cl elle met en principe qu’il faut de plus en plus diviser les territoires et les gouvernements, pour qu’une trop grande por-
4« DOCUMENTS HISTOklQUES.
tion de terre, de peuple et de puissance ne soit pas dirigée par les mêmes idées, politique judicieuse, mais moins forte que l’intérêt qui lie entre eux les hommes les plus opposés sur le dogme et les moins réunis par la forme de gouvernement.
Ces colonies, que l’Angleterre n’a songé qu’à peupler, sans trop assurer leur dépendance par le lien de l’intérêt, n’ont point de denrées avec lesquelles elles puissent s’acquitter de celles qu'elles tirent de l'Angleterre. Leur commerce avec la métropole ne se fait qu’indircclemcnt, soit par les iles à sucre, soit par les Indes occidentales et par la contrebande, soit par les ports étrangers de l’Europe. Toutes ces voies mettent leur commerce en opposition avec celui de l’Angleterre; leurs vaisseaux surtout trouvent ceux de cette puissance dans les marchés de l’Europe. Ce concours nuit au commerce de la métropole et la prive d’un profit que ses colonies font souvent avec ses ennemis. Depuis surtout qu’elles sont affranchies des inquiétudes que leur donnait la France par ses possessions et les sauvages par leurs courses, leur recours à l’Angleterre n’est plus que volontaire. C’est aujourd’hui à la métropole à sentir l’utilité qu’elle en peut tirer, sans que leurs besoins les attachent h elle; ce que l’Angleterre a négligé de se procurer en ne permettant à ses colonies que la culture des denrées qu’elle ne pouvait leur fournir, la nature l’a fait en faveur des colonies, en faisant dépendre d’elles la subsistance des iles h sucre. Filles leur portent les blés, les poissons et les bois, et le voisinage Tour assure la préférence dans la vente de ces denrées dont le Itesoin entraîne et enchaîne la volonté et la fidélité des hommes. La récolte quelles font en grain est assez abondante pour que, dans des temps de disette, l'Angleterre elle-même ait recours à elles pour son approvisionnement. Maîtresses des pêches sédentaires, elles attirent le principal profit de ce commerce, dans lequel celui qui est en état de commencer lu pèche au premier instant que le temps le permet, et qui en a le débit dans le voisinage, peut avoir du marchand de la métropole ses marchandises à meilleur compte que les autres. Enfin elles joignent à ces profits ceux Je l’économie que pratiquent leurs trafiquants, qui,aprèsavoirvcndu ou échangé leurs marchandises dans les iles, y font un autre chargement qu’ils conduisent en Europe, où ils font la vente et des marchandises et
des vaisseaux, dont les matelots retournent chez eux comme simples passagers.
Les Anglais auraient & su consoler des avantages que leurs colonies se sont procurés à leur préjudice, s’ils pouvaient compter sur elles pour la consommation de leurs manufactures, et si l’Amérique septentrionale ne pouvait en discontinuer l’usage; il doivent, à la vérité, attendre un plus gros produit de leurs îles, tant pour leur propre consommation que pour leur commerce actif avec l’étranger, mais quoique les demandes des îles soient plus fortes que celles faites par les colons du continent, proportion gardée à leur nombre, cependant les richesses, le luxe et les circonstances du climat dans les îles y font préférer les productions des autres pays aux marchandises grossières de r Angleterre, et elles consomment en grande partie les retours des Grandes-Indes, en sorte que les Anglais ne sont que marchands pour leurs îles, puisqu’ils ne leur vendent que sur ce qu’ils achètent, au lieu qu’ils sont marchands et manufacturiers à l’égard de leurs possessions dans l’Amérique septentrionale, lois retours de ce continent sont le fruit de l’industrie, ceux des lies ne sont que les effets d’un gros capital. C’est pour cette raison que l'Angleterre s’occupe par préférence à encourager les populations du continent, tandis qu’elle se borne à accélérer la culture et l’amélioration dos terres propres aux denrées précieuses qui exigent de grands frais. Jusqu’à ces derniers temps, l’importation de l’Angleterre dans la Pensylvanie seule a monté, par an, à 300 mille livres sterling, et l’exportation de cette province en Angleterre ne parfait pas 40 mille livres sterling, exemple de la nature du commerce de l'Angleterre avec ses colonies septentrionales. En voici d’autres de leur force : Les colonies du continent ont levé, habillé et soldé, dans la guerre dernière, près de 23 mille hommes. La Pensylvanie dépensa, à cette occasion, 500 mille livres sterling, dont il n’y a eu de remboursé par le Parlement d’Angleterre qu’une somme de 60 mille livres steiliug. Mais rien ne fait mieux sentir l’importance de seseuhmies que l'accroissement de leur population, qui double eu 25 ans, tandis que les demandes qu’elles font en Angleterre suivent une progression encore plus rapide. Qu’on en juge par l'importation Je l’Angleterre en Pensylvanie, qui, en 1723, n’était que de 15 mille livres sterling. On évalue à 300 mille hommes le nombre des
habitants de l’Amérique septentrionale, à les prendre depuis l’àge de 16 ans jusqu'à 69. Quelles espérances, pour la suite, si l’Angleterre peut les contenir dans la sujétion.
Ces colonies, selon les dépositions du docteur Franklin, étaient fort attachées tant au gouvernement de l’Angleterre qu’à ses usages, source d'un commerce fort avantageux pour la métropole ; mais l’acte du timbre a beaucoup altéré ces sentiments. Files se plaignent encore des gènes imposées à leur commerce par la défense de porter dans les colonies de l’or et de l’argent au coin de l’étranger, et par celle de faire des billets île monnaie, pour avoir cours chez, elles. Quant à l’acte du timbre, il observe qu’il ne se serait pas trouvé assez d’or et d'argent dans les colonies pour payer les droits du papier timbré ; que les particuliers, obligés à venir chercher de très-loin ce papier nécessaire à tous les actes, auraient eu à dépenser 3 a i livres sterling pour que la couronne fit un gain de peu de valeur ; que l’argent qui aurait et «employé dans les nouvelles acquisitions de l'Angleterre eu Amérique n’aurait pu refluer dans les anciennes, l’expérience faisant voir que plus les moyens de faire des remises en Angleterre sont faciles, plus elle a de marchandises à fournir, en sorte que les pays conquis auraient fait passer directement en Angleterre 1 argent que les troupes y auraient répandu.
Le mal causé par les prétentions de l’Angleterre ne s'est pas borné à une simple altération de sentiments. Elle a fait faire des épreuves aux colonies, dont le député prétend qu’il ne leur faut pas plus de trois ans pour établir (les manufactures de laine qui suffisent à leur habillement, que celles du Sud n’ont besoin pour se vêtir que de leur coton et de leur lin, qu’enlin aucune denrée et aucune des manufactures de l’Angleterre ne leur sont d’une nécessité absolue. De là elles sont venues à raisonner sur la nature de leur dépendance, et si elles n’ont pas rompu les liens qui les attachent à la métropole, elles les ont affaiblis par le système qu’elles paraissent avoir adopté sans retour. Elles reconnaissent à la vérité la souveraineté de l’Angleterre, mais sans préjudice du droit qu’elles ont de jouir dés privilèges renfermés dans la Grande Charte, et de celui de ne pouvoir être imposées que par ellesmêmes. Elles se regardent comme obligées pur les règlements faits dans le Parlement, sur tout ce qui concerne les
douanes et le bien général , mais non aux taxes internes décernées dans cette assemblée, n’y ayant point de représentants. Elles s'appuient de l’exemple de l’Irlande, qui n’ignore pas le droit que revendique le Parlement d’Angleterre de l’imposer, mais dont l’Irlande suppose que ce Parlement ne fera pas usage.
Les suites de cette mésintelligence méritent d’autant plus d’attention, que ces peuples, jaloux de leur liberté, voudront toujours l’étendre, qu’aucun besoin ne les attachant à l’Angleterre, le goût de l’indépendance doit prévaloir parmi eux. Ccqiendant je présume que la crainte qu’en a l’Angleterre eu retardera l’événement, qu’elle se conduira à l’égard de Ses colonies comme elle le fait à l’égard de l’Irlande, qu’elle évitera désormais tout ce qui pourra les réunir, ce que lu matière de l’intérêt peut seul opérer, que les quakers étant en plus grand nombre que les autres, plus riches qu’qux, et peu entreprenants, ne se prêteront qu’avec peine aux nouveautés, et peut-être y mettront obstacle, que la révolution sera en conséquence lente et insensible, qu’enliu la soumission des colonies sera très-précaire, mais que l’autorité ne cherchera point à s’y faire sentir.
Le duc de Choiseul à M. Durand.
A Compiègne, le 24 août 1707.
Votre lettre du 1 1 contient un détail bien satisfaisant sur l'origine et la situation progressive et actuelle des colonies anglaises. Je suis fort étonné que l’Angleterre, qui est un point très-petit dans l'Europe, domine sur plus du tiers de l’Amérique, que sa domination américaine n’ait pour objet que le commerce, que ce même objet s’étende à celui d'Asie aussi puissamment qu’il nous est présenté par milord Clive, que le nord de l’Europe soit un des principaux points de l'avidité commerçante anglaise, et que le commerce anglais cherche dans toutes les parties de l’Afrique et du midi de l'Europe à empiéter, de sorte que si chaque individu qui se trouve en Angleterre était occupé au commerce, je ne croirais pas encore que l’Angleterre put suffire à celui qu’elle entreprend. On me répondra que cela est; j'en conviens; mais comme cela ne peut pas être, j’aurai toujours l’espé-
(if. DOCUMENTS HISTORIQUES.
rance que ce que je ne conçois pas ne 9era pas nuisible. Les colonies d’Amérique ne peuvent être utiles à la métropole qu'aillant qu'elles ne tirent que d’Angleterre les matières premières de leurs besoins ; car l’on ne doute pas que tout pays éloigné, qui est indépendant pour ses besoins, ne le devienne successivement dans tous les points; et d’ailleurs de quelle utilité une colonie de l’Amérique septentrionale sera-t-elle à la métropole, si elle n’en tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les colonies septentrionales de l’Amérique soient totalement assujetties, qu’elles ne puissent opérer, même pour leurs besoins, qu’a pris la volonté de la métropole; cela est possible quand on a en Amérique une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement lait de la dépense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais une métropole qui aura dans le nord <le l’Amérique des possessions trois fois plus étendues que la France, ne pourra pas, à la longue, les empêcher d’avoir des manufactures pour leurs besoins; elle -doit se restreindre à fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps, car le luxe amènera sûrement l’indépendance. Il y aurait à raisonner sur cela pendant des années entières; mais il est certain que tant que les vastes possessions américaines ne contribueront pas par des subsides au soutien de la métropole, les particuliers anglais s’enrichiront encore quelque temps avec le commerce de l’Amérique, mais l’État périra faute de moyens pour soutenir une puissance trop étendue; si, au contraire, 1’Â.ngleterre veut établir des impôts dans ses domaines américains, comme ils seront plus étendus et peut-être plus peuplés que la métropole, qu’ils ont la pêche, le bois, la navigation, le blé, le fer, etc. , etc. , ils se sépareront aisément de la métropole, sans crainte aucune de châtiment, car l’Angleterre ne pourrait pas entreprendre contre eux une guerre pour les châtier. Quoi qu’il en soit, monsieur, vous me ferez plaisir de me communiquer les notions et les idées que vous aurez sur l’objet de l’Amérique et de l’Asie relativement h l’Angleterre, et quoique nous ne pensions pas de même absolument sur la puissance anglaise, ni en Europe, ni en Amérique, ni en Asie, je n’abonde point du tout dans mon sens, et je rendrai toujours justice à vos lumières et à vo§ réflexions qui inc sont utiles et agréables.
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M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 30 août .1707.
... L’esprit d’intérêt, Monseigneur, agit toujours avec plus d’intelligence et de force qu’aucun autre. Ses efforts et ses effets surprendront toujours ceux qui sont animés de passions plus nobles. Qu’il ait suggéré à l’Angleterre un plan, que chaque jour cette puissance s’achemine vers son objet, les faits le prouvent; que la supériorité de commerce à laquelle elle aspire puisse produire un nouvel ordre do choses qui, pour n’avoir point été vu, n’en serait pas moins à craindre dans un siècle où l’argent et non les hommes font la guerre, c’est sur quoi il n’est pas nécessaire, de s’étendre; que rétablissement de l'Angleterre aux Indes orientales ne soit point aussi fragile qu’on le pense, qu’on oc doive pas calculer sur une révolution prochaine dans les colonies d’Amérique, c’est sur quoi je n’ai point encore épuisé mes preuves, et c’est ce que je ne soutiendrai qu’aulant qu’il en sera besoin, pour tirer la vérité de la contradiction la plus respectueuse et la moins opiniâtre.... I^scolonies de l’Amérique sont aujourd’hui des puissances, et sur terre et sur mer, qui depuis la guerre se suffisent à elles-mêmes, et qui seront un jour fatales à toutes les colonies à sucre de l’Europe. Des traitements rigoureux les révolteraient ; mais elles sont trop divisées entre elles, trop jalouses de leur prospérité réciproque, pour se concerter en tout autre temps qu’en celui où elles se croiraient vexées par la métropole. Plus leurs domaines s’étendent, et moins il est à craindre que les manufactures y prennent un prompt accroissement.
I^s manufactures ne s’établissent avec succès que dans les pays où il y a de la pauvreté. C’est la multitude des pauvres sans profession, et qui sont obligés, ou de travailler à bas prix, ou de mourir de faim, qui met des entrepreneurs en état de soutenir une manufacture, et de fournir à un prix assez avantageux leur ouvrage, pour ne point craindre la concurrence des étrangers. Tant qu’il y a des terres à labourer, dont la propriété peut être acquise sans frais, et qui est suffisante pour l’entretien de toute une famille, personne ne se fait ou manufacturier ou apprenti. Il n’v a des gens de
cette espece que dans les grands peuples et dans les contrées excessivement habitées. On a souvent remarqué qu’un pays où la population n'a point de proportion avec son étendue, vit d’abord de la chasse; lorsque la masse des habitants s’accroît, ils deviennent pasteurs; le labourage succède à ce genre de vie, et les manufactures ne se forment que lorsque la terre manque aux cultivateurs. Comme les colonies de l’Amérique ne seront pas de sitôt dans ce dernier cas, je présume que la métropole s’y prendra avec elles de manière à ne point rompre les liens qui subsistent encore et qui les attachent à elle, et que les colonies, de leur côté, ne s’affranchiront que successivement, et par partie, de la dépendance peu onéreuse où elles sont.
Il viendra peut-être un temps où la puissance de l’Angleterre, privée du soutien qu’elle en tire, s’écroulera. Mais qui pourrait le désigner, et qui pourrait même assurer positivement que l’Angleterre, prenant une résolution vigoureuse, ne se portera pas un jour avec des forces assez considérables pour donner la loi à des peuples épars, et à qui la crainte des ravages ne peut en imposer. Ce sont les réflexions que j’ose opposer aux vôtres, il n’y a qu’un ministre supérieur qui puisse autoriser des répliques de cette espèce....
.M. Durand au duc de Choiseul.
A Londrc*, le 3 septembre 1767.
... Quoiqu’il n’y ait pas quatre-vingt mille hommes qui aient été transportés d’Europe dans ccs colonies, dans le nombre desquels il n’y a eu que très-peu d’Anglais, elles peuvent avoir actuellement plus d’un million il’habilants. il n’y a cependant pas cent ans que ces établissements se sont formés, et déjà la force de leurs corsaires dans la dernière guerre, tant en matelots qu’en canons, a été plus grande que celle de toute la marine d’Angleterre au temps de la reine Élisabeth. Le profit que le commerce d'Angieterre en tire n’est pas moins surprenant, puisque l’exportation faite de la métropole dans ces contrées, a été depuis plusieurs années au delà de 1,200 mille livres sterling, tandis que celle faite aux îles n’a pas été à 000 mille livres.
C’est sans fondement qoe l'Angleterre a avancé que ces colonies avaient été établies aux dépens de la nation et par des sommes avancées par le Parlement. Il est prouvé par les registres, qu’avant le dernier règne, il n’y a pas eu de dépense faite en ce genre, et que ce ne fut qu’aiors qu’on vola quelques sommes pour letatyissemenl de la Géorgie et de la Nouvelle-Écosse, qui jusqu’à aujourd’hui sont de peu de rapport. Toutes les autres ont été formées aux frais des aventuriers.
Us chartes leur en ont été concédées par les rois sans que le Parlement y prit part, et sans qu’il fût même consulté à ce sujet. Le droit au territoire de l’Amérique fut supposé être au roi d’Angleterre, en tant qu’il le fallait pour exclure toute prétention de la part des autres princes de l’Europe; mais dans la vérité il n’existait que dans les peuplades des sauvages qui firent des concessions de ces terres ou qui en furent dépouillées par le sort des armes.
Les aventuriers se maintinrent en possession à leurs frais. Ils n’eurent pas même recours au Parlement pur en obtenir des secours contre les Indiens; et, à l’égard des guerres qui se sont faites en Amérique, elles ont eu pour objet le commerce de la métropole, et non la protection des colons qui y étaient établis. C’est ainsi que la dernière guerre se fit pour les limites de l’Acadie, dont les terres appartiennent à la couronne et non aux colonies, et pour le commerce avec les sauvages établis vers l’Ohio, lequel n’intéressait que les marchands anglais qui font avec eux celui des fourrures. Ces faits sont assez prouvés pour renverser une partie des raisonnements sur lesquels l’Angleterre affirme la sujétion des colonies.
Je ne serais pas étonné que ces faits servissent un jour de motifs aux colonies, non pas pur se séprer, mais pour se mettre sur un' pied d’égalité avec la métropole. Pour y parvenir elles suivront une marche facile à indiquer, et elles ne larderont vraisemblablement pas à demander : 1» des représentants au prlcmenl; 2° une révocation de l'acte qui restreint la navigation; 3° la liberté d’ériger des manufactures dont la prohibition les choque, quoique d’ici à plusieurs siècles elles ne seraient pas eu état d’en faire beaucoup valoir la concession, et i" une union à la couronne de la Grande-Bretagne, semblable à celle dont jouit l’Ecosse, avec
celte difTéieucc que le consenlétnent de l'Ecosse à cette iucurporation fut surpris, au lieu que le nord de l'Amérique la désire, et qu’il tiendrait il grand honneur une association pareille.
Les colonies seraient alors à l’Angleterre ce que sont plusieurs de ces provinces quii pour Aire plus près d’elles, ne lui sont pas plus utiles ; car étant en différents climats, elles lui apportent une plus grande quantité de productions, et plus de matières premières pour ses manufactures, et étant séparées par l’Océan, elles augmentent le nombre de «es vaisseaux et de ses matelots.
Que d’un autre côté, on place dans la balance tous les inconvénients qu’entraînerait cette union, on y trouvera certainement des motifs pour que l’Angleterre s’en éloigne, mais aucun qui soit assez fort pour lui faire préférer une séparation, en soi te que l’union sera toujours un moyen de réservé pour éviter un mal plus grand.
Je porte plus loin mes conjectures, et je pense que, quand la séparation arrivera, les autres colonies de l’Europe seront la proie de celles qu’un excès de force et de vigueur aura détaché de la souche. Le voisinage et la nature des productions de celles-ci entraîneront dans leur dépendance celles qui, ne. donnant que des matières de luxe, ont besoin de la subsistance. Telle est donc la situation de l’Europe qu’elle n’a pas moins' à craindre une révolution dans les colonies de l’Angleterre que l’Angleterre elle-même. Cette puissance serait à la vérité anéantie par le démembrement de scs possessions, mais la perte de celles de la France et de l’Espagne en serait la suite.
Je ne dois pas omettre que, dans le cours de la guerre dernière, les colonies anglaises offrirent de faire à leurs frais la conquête de Saint-üomingue. D’où je crois pouvoir inférer qu’à la première rupture, ce projet se renouvellera de leur part avec d’autant plus d’ardeur que la crainte d’être prises à revers par les Canadiens ne subsistera plus. Leur déférence pour la métropole étant fort diminuée, elles suivront la loi île leur intérêt, par préférence à celle qu’elles respectaient encore, lorsque l’Angleterre rejeta une proposition qui tendait à partager avec elle un commerce qui les enrichirait à son préjudice.
Elles ont fourni dans l’entreprise contre le Canada vingt-
cinq mille hommes, dont le nombre pourrait être passé depuis les nouvelles acquisitions. Celui de leurs vaisseaux ou bâtiments de transport est augmenté depuis la paix et s'accroît de jour en jour. L’usage de ces forces se tournera certainement à leur profit, et, selon toutes les apparences, ce sera contre nous...
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le $2 novembre 1767.
... Milord Chatham a envoyé son suffrage à M. le duc de Grafton pour l’exercer à son gré pendant la séance du Parlement, le priant au surplus de ne lui faire aucune part de ce qui s’v passera. Sa folie, il faut trancher la mut, consiste, au moindre bruit imprévu, au moindre soupçon qu’on veut l’entretenir d’affaires, à être saisi d'un tremblement général dans tout le corps. Du reste, buvant et mangeant à son ordinaire, se promenant souvent, montant à cheval, mais s'ennuyant partout, et faisant des dépenses extravagantes, surtout pour ses enfants... •
il. Durand au duc de Choimtl.
A Londres, le 23 novembre 1767.
... Milord Chatham n’est qu’un fantôme que des intéressés voudraient faire paraître, mais qui est certainement hors d’état de se montrer. Il disait au chancelier Cainden avec un geste théâtral et le bras étendu : — Vous le voyez, milord, il est très-ferme ; un mot d'affaires, et tout mon corps est en agitation et dans des mouvements convulsifs. — La porte de sa chambre est gardée sans relâche pour lui éviter toute surprise. Tout ce qu'il a à la main lui échapperait, s’il entendait subitement le bruit de la serrure. Je le crois au bout de son rôle ; car le peuple ne le voyant pas sur la scène pendant la séance annuelle du Parlement, se lassera d’entendre parler sans cesse d'un être invisible et impotent, et la cour ne pourra différer longtemps à le remplacer. Scs partisans aimeraient mieux le faire passer pour comédien que pour fou ; mais
le publie le jugera à la lin pour ce qu’il est, et ce sera sans retour. Il ne doit plus être pour l'Europe qu’un sujet de compassion, et je ne conçois pas qu'il puisse désormais en troubler la tranquillité.
Sa fougue, au reste, serait moins à craindre que l’avidité de la nation, que ses entreprises continuelles, et nue ce ton de supériorité qui n’accompagne que trop souvent le succès. Car lors même que milord Cliatham reprendrait la direction des affaires, la paix serait d'une longue durée, si la France et l’Espagne peuvent souffrir l’ivresse de l’Angleterre, puisque cette puissance a plus d’éloignement que jamais pour la guerre, mais sans que le désir qu’elle a d’envahir soit diminué.
M. Durand au duc de Choiseul.
A Londres, le 1er décembre 1767.
... Quoique les dispositions de la cour soient connues des colonies, elfes n’en sont pas moins dans la défiance et dans le dessein de se pourvoir contre toute entreprise. Elles ont donné asile à un uommé llamilton qui s'enfuit, il y a quelques années, de Trieste, avec les fonds de ses associés, dans une raffinerie de sucre. Il a changé de nom, et a entrepris à Connecticut l’exploitation d’une mine de plomb. Elles ont encore, l’année dernière, accueilli un homme qui entend la manipulation du salpêtre. I.’art de la fonderie est déjà établi dans ces pays qui ont fourni dans la guerre les canons, les boulets, les mortiers et les bombes dont l’Angleterre a l'ait usage en Amérique. Selon leur calcul , il leur faut encore quatre ans pour n’avoir pas à redouter l’Angleterre, et pour se préparer à la îésistanee. Leurs milices rassemblées iraient à quatre cent cinquante mille hommes. Le nombre de leurs vaisseaux, montés de seize à trente-six canons, n’est encore que de vingt-cinq qui seront augmentés. Ils emploient seize mille matelots chaque année à la pèche de la baleine et quatre cent trente- trois navires de cent à deux cents tonneaux garnis de vingt-cinq hommes chacun. Elles peuvent rassembler jus-
?[u’à trente-six mille matelots. Elles manquent totalement de usils de calibre. Leur comité secret qui seutait vraisemblablement que, sans le secours d’une grande puissance, leurs
efforts auraient pu échouer, fit passer dans le fort de la contestation de l’acte du timbre un émissaire à Londres qui devait, dans certaines circonstances politiques, se rendre en France. Je tiens ce détail d’un homme qui vit ici, à qui j’ai répondu en riant et par forme d’acquit, que nous ne contribuerions jamais à former une puissance qui serait redoutable à nos propres colonies, que nous avions à la vérité les denrées les plus nécessaires à l'Amérique, mais que nous ne trouverions aucun avantage à les échanger contre les sucres dont l’Àmériq ue songerait bientôt à s’assurer le monopole, et que quand elle nous offrirait l’Acadie entière pour y avoir un établissement capable de défense pour nos lies, nous préférerions la paix avec l’Angleterre à des projets peut-être chimériques et dont le succès pourrait tourner contre nous....
Le due de Choisèvl à M. Durand.
A Versailles, le 13 décembre 1767.
... Vous avez très-sagement répondu à la personne qu vous a dit que les colonies anglaises de l’Amérique avaient résolu, à l’occasion de leur mécontentement au sujet de l’acte du timbre, d’envoyer un émissaire en France, pour réclamer la protection et' les secours du roi....
Le comte du Châtelet au duc de Clioiseul.
A Londres, le \i mars 17G8.
... I.es affaires de l’Amérique sont touchées bien légèrement dans les harangues de Sa Majesté Britannique, et quoi qu’on en publie ici, la tranquillité de cette partie du monde tient à l'usage que le Parlement d’Angleterre fera du pouvoir qu’il prétend s'arroger sur ces colonies qui ne respirent que l’indépendance, et qui ne se soumettront pas facilement à aucune des taxes qu’elles ne se seraient pas imposées ellesmêmes. L’état de ces colonies demande, je crois, Monsieur, la plus sérieuse attention de notre part. Je dois imaginer que. dans le temps de l’acte du timbre, elles ont pensé scrieuse-
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ment à se soustraire au joug Je la métropole, qu’il y avait un plan tout formé et des agents venus en Europe pour en proposer l’exécution aux cours de France et d'Espagne : ces semences de rébellion ont été assoupies parla conduite pusillanime du ministère anglais qui a pallié le mal, mais elles doivent encore exister, et il serait bien à-propos d’avoir quelqu’un d’assez prudent et d’assez instruit sur les lieux pour pouvoir souffler un feu qui couve sous la cendre, au moment où il ne demande qu'à éclater.
I,a population des colonies anglaises est si fort hors de proportion avec le nombre des troupes qui sont employées à en maintenir l’obéissance, qu’un souffle suffirait pour les faire disparaître. L'appât d’une entière indépendance et d'un commerce libre avec des nations dont les denrées sont toujours à meilleur marché que celles que peut fournir l’Angleterre, est un aiguillon toujours subsistant qui ne peut manquer de tenir continuellement les esprits dans un dégoût de la sujétion nationale. Le gouvernement anglais peut faire quelque fausse démarche qui mettrait en jeu ces différents ressorts, si le nouveau Parlement s’occupe, comme il faut le croire, des affaires de l’Amérique. Je croirais donc que sans nous compromettre, nous devrions nous mettre à même : 1“ de connaître à fond l’intérieur des provinces de la Nouvelle-Angleterre, quant à la disposition des esprits ; 2" les moyens que les habitants pourraient mettre en usage en cas de révolte ouverte ; T le caractère des gens qui ont le plus de crédit et le plus d’enthousiasme pour l’avantage de leur nouvelle patrie.
S’il se trouvait dans la Nouvelle- York un homme du génie de Cromwell, cette république serait plus aisée à établir que celle dont cet usurpateur fut le chef: peut-être cet homme existe-t-il, peut-être ne manque-t-il plus que de quelques circonstances heureuses pour le placer sur un grand théâtre. C’est à lu France et à l'Espagne à les faire naître. 11 ne manque que des armes, un chef et du courage aux habitants que l’Angleterre a rassemblés de toutes les parties de l’Europe dans ses colonies, pour se rendre indépendants; les liens sont aux trois quarts rompus avec l’Angleterre, et dès que ceux des premiers besoins de la vie n’existeront plus, l’Amérique doit secouer le joug que l’Europe lui a imposé.
Dans ces circonstances, ne trouveriez-vous pas à propos.
Monsieur, d’avoir quelques gens de confiance dans les colonies anglaises, sachant la langue et n’ayant l’air d’y être attires que par des objets de commerce. Ces émissaires vous rendraient confple successivement de ce qu’ils découvriraient de- dispositions des principaux habitants. Ils seraient des instruments secrets tant que la tranquillité subsisterait, et de- \ tendraient des points de réunion et d’espérance très-utiles, s’il se formait un projet raisonnable dans des têtes qui sûrement fermentent sans cesse, et dont les premiers regards doivent se tourner du côté des secours qu’ils pourraient espérer do la France et de l’Espagne. Je sais qu’il est assez difficile de découvrir des hommes capables de savoir allier le zèle et l’activité à la prudence; mais avec l’appât d'une fortuue considérable, on trouve tout dans un grand royaume, et peutêtre aioz-vous déjà prévenu mes observations et avez-vous depuis longtemps dans les colonies anglaises tous les instruments qui peuvent êlre utiles un jour. C’est ce que je ne cherche point à pénétrer. Il me suffit de vous avoir exposé mes idées, et de vous avoir supplié d’y jeter un coup d’œil réfléchi.
Quelques détails que je me suis procuré sur la population des possessions anglaises en Amérique prouvent qirelle est immense, et qu’elle s’accroît chaque jour, tandis que l’Angleterre se dépeuple. Il ne faut pas se dissimuler que c’est avec les soldats de cette partie du monde que les Anglais ont concpiis le Canada, et qu’ils ont recruté leurs flottes. On y compte, Monsieur, un fonds de trente mille matelots employés au commerce ou à la pêche de la baleine et quatre cent cinquante mille hommes de milice enregistrés, et quand ce* détails seraient enflés do moitié, il en résulterait encore beaucoup plus de forces qu'il n’en faudrait pour empêcher les Anglais de les réduire, s’ils étaient bien résolus de se soustraire à l'obéissance et qu’ils- eussent levé l’étendard de la rébellion. Vous savez certainement, Monsieur, tous ces détails mieux que moi, mais j’avoue que j'entrevois un grand nombre de possibilités qui peuvent hâter cette révolution que tout le monde prévoit sans oser en assigner le terme, que je me complais dans l’idée qu'elle pourrait ne pas être aussi éloignée qu’on se l'imagine, et que je pense que nous ne devons épargner ni soins ni dépenses pour y coopérer.
Cet objet de spéculation présente une perspective plus
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agréable que celle de la Compagnie des Indes qui ne diffère que du plus au moins dans le mal que nous devons en attendre. C’est après le tumulte des élections que le gouvernement doit avoir un plan pour la prochaine séance, de concert avec les directeurs....
Le duc de Choiseul au cumle du Châtelet.
A Ver«aille», le 91 mars 1768.
Le roi a écouté avec plaisir le détail que vous me faites. Monsieur, dans votre seconde lettre n“ lo, des connaissances que vous avez acquises sur les colonies anglaises. Sa Majesté me charge de vous mander de ne nous laisser rien ignorer de ce qui vous parviendra sur un objet aussi intéressant. J’ai trouvé que la force de la milice enregistrée des colonies anglaises, portée à quatre cent cinquante mille hommes, était exagérée, et je crois qu’il y a erreur dans votre calcul.
Le comte du Châtelet au duc de Choiseul.
A Londres i le .“V) mars 1768.
... Il est vrai, Monsieur, que le calcul de la milice enregistrée dans les colonies anglaises est un peu fort... Je crois que vous ne désapprouverez pas que je vous transmette successivement les notions que je pourrai recueillir sur un objet dont la connaissance peut nous être aussi intéressante pour l'avenir, sauf à vous, Monsieur, à rectitier mes idées, en les comparant avec les rapports qui vous parviennent plus directement.
Le comte du Châtelet au duc de Choiseul.
A Londres, le i1? avril 17G8.
... Ce qui parait le plus affecter les esprits, c’est que toutes les lettres confirment qu’il y a un grand nombre d’officiers et de soldats européens parmi les troupes du prince maure.
DOCUMENTS HISTORIQUES. j;C7
On nous tait l'honneur de ne pas douter que ce ne soit une suite de notre politique, et je voudrais bien qu’on eût raison, lticu ne serait, en effet, plus essentiel que de donner de grands embarras aux Anglais, de secourir, autant qu’il dépendra de nous, la révolte des princes indiens, de détruire même, s’il était possible, les établissements anglais, etde les faire chasser de l’Inde, quand même cette disgrâce serait commune à tous les Européens, et que, notre compagniecourrait le risque de la partager. Je crois que, dans la position des choses, Il y aurait cent pour cent à gagner pour nous que ce pays ne fût soumis à aucune influence européenne cl que le commerce fût ouvert indifféremment à toutes nations, comme il l’est en Chine, enfin que les naturels du pays fussent les maîtres chez eux. Cette révolution est encore très-possible. Les Anglais ne sont ni ne peuvent y être en force, et si les Indiens, comme autrefois les Russes, apprennent, à force de défaites, l’art de gagner des batailles, l’événement d'une seule campagne peut décider du sort de l’Inde. Les places que la Compagnie anglaise a fait fortifier sont, à la vérité, inattaquables par des gens qui n’ont ni artillerie, ni connaissance de l’art de s’en servir; mais elles peuvent être affamées si les Anglais étaient dans la nécessité de s’y renfermer et obligés de se rendre, avant que des secours tardifs pussent arriver d’Europe...
Souvent, Monsieur, les craintes de nos ennemis nous fournissent les idées qui peuvent leur nuire; du moins^il semble qu’on ne peut mieux faire que d’exécuter ce qu’ils paraissent le plus redouter. Or, ce qui alarme le plus les Anglais dans ce moment-ci est la persuasion où ils sont que la France a fait déserter plusieurs des officiers et soldats de sa compagnie des Indes...
!js duc du Choiseul au comte du Châtelet.
A Versailles, le 25 avril 1768.
... J’appuierai avec force votre sentiment dans le conseil, surtout vis-à-vis des ministres qui dirigent notre compagnie des Indes...
Le duc île Choiseul au comle du Châtelet.
A Paris, le 11 mai 1768. .
... Nous sommes journellement occupés, M. de Praslin et moi, de l’Asie, et j’espère qu’avec le temps, Monsieur, sans avoir d’aussi vastes projets que l’Angleterre, nous serons en mesure d’cmpèchcr que les projets des Anglais ne nous envahissent.
Le duc de Choiseul au comte du Châtelet.
. A Versailles, le 23 mai 17C8.
.... I.e commerce anglais en Amérique n’a rien à craindre des Espagnols; car-, depuis six ans qu’ils ont la Louisiane, ils n’y ont envoyé que quatre-vingts hommes de troupes, dont quarante sont morts ou désertés, et trois capucins qui, je crois.se portentjnen.
Par le même ordinaire, j’ai envoyé au roi d’Espagne un détail que j’ai reçu de lu Louisiane qui luit pitié, et qui lui prouvera qu’il est Lien mal servi en Amérique, ainsi qu'en Europe.
Le duc de Choiseul au comte du Châtelet.
A Versailles, le Ï3 mai ]7«H.
J'ai senti un vrai plaisir, Monsieur, en lisant votre dépêche n° AA, et le roi l’a écoutée avec beaucoup d'attention. Vous devez sontircombicn nous désirons que le tumulte qui s’élève en Angleterre, non-seulement augmente, mais même prenne, s’il est possible, plus de consistance. Il court ici un bruit que le la il y a eu une espèce d’action dans la ville de Londres où il a péri beaucoup de monde. Je n’ose me Haller que ce bruit soit vrai. Les Anglais ne se détruiront jamais entre eux autant que nous le désirerions.
Au reste, je n’ai qu’une seule réflexion îi faire sur cet événement. L’on pourrait craindre, en partant du principe que la guerre étrangère réunit toujours la nation anglaise, que, le
tumulte de la sédition augmentant, on ne cherchât à l’assoupir par la guerre contre nous ou contre l’Espagne; mais le ministère britannique actuel est si faible que j’espère qu’il u’a pas eu lui le ressort nécessaire ponr se servir de ce remède dangereux.
Le iluc de Choiscut au cumle du Châtelet.
„ Versailles, 50 juin 17(58.
... J’ai à vous rappeler combien il est essentiel que vous veilliez avec soin aux mouvements de la marine anglaise, alin que nous en soyons avertis à temps. Au surplus, vous devez chercher à employer tous vos talents pour persuader le désir sincère du roi de prolonger la paix autant qu’il sera possible, et faire connaître Lien clairement, soitau ministère, soit dans le public, que si la guerre survient, ce sera malgré la France, qui est fort éloignée de vouloir la promouvoir, et que la faute uu malheur général ne pourra être imputée qu’au ministère anglais.
Si vous pouviez fan e ce raisonnement au duc de Bedford, avec lequel il serait utile que vous conférassiez, vous lui ajouteriez que nous ne pouvons pas nous persuader que, dans le moment où il tient et doit tenir le timon des affaires en Angleterre, il permette, pour une misère de nulle importance (l’affaire de Corse', la rupture entre deux nations qui ont besoin de la paix et qui la lui doivent. Si vous parveniez à l’échauffer sur ce point, je crois, en cas qu’il ne soit paschangé, que vous pourriez le porter jusqu'à nous promettre qu’il fera tout ce qui est en lui pour empêcher cette rupture, d’autant plus que vous saurez bien écarter de son esprit, par la connaissance qu’il croit avoir de mon caractère, les soupçons de méfiance que l’on peut avoir cherché à lui donner sur mon compte...
Le duc de Choiseul au comle du Châtelet.
Versailles, 20 juin 1768.
... L’affaire de Wilkes tourne comme je m’en étais douté. Je ne serai point étonné si le roi d’Angleterre tinit par lui
140 DOCUMENTS HISTOKlyCES.
donner une pension. La réflexion qui nait naturellement à l’occasion de Wilkes est qu’il estsingulier qu'une grande puissance comme la France ait des craintes d’un gouvernement assez faible pour n’oser corriger un inemfire de la lie de son peuple qui l'a insulte et qui le nargue.
A M. le comte Hu Châtelet
15 juillet 1768.
Je vous prie de ne pas oublier de faire chercher dans les dépêches de M. Durand ou de lui demander tout ce qu’il a pu rassembler touchant le commerce, les productions et les importations et exportations de chaque province d’Amérique en particulier. Je verrai s’il est possible de rendre la collection plus complète et plus étendue par les renseignements que j’aurai certainement de notre ami H., chez lequel j’ai passé deux soirées entières très-satisfaisantes. Il faut écarter toute la partie des projets, cl s’attacher avec lui à celle des faits dont il est certainement parfaitement bien instruit, surtout concernant les colonies. Mon idée qui, peut-être, n’est qu’une rêverie, est d’examiner si, d’après les matériaux que j'aurai rassemblés, il ne sera pas à propos d’examiner la possibilité d’un traité de commerce d’importation et d’exportation dans lequel on chercherait à favoriser et à attirer les Américains. Le traité, bien entendu, ne pourrait être proposé qu’au moment d’une rupture, et pour celte raison, doit être examiné et discuté d'avance, et préparé autant que la nature des choses le comporte par les négociateurs les plus habiles et les plus discrets. J’ai une notion confuse que notre traité de commerce avec la Hollande est prêt à expirer. Il s’agit, dans le renouvellement, d’éviter de se lier avec cette puissance trèsattentive et très-habile sur cet article, de manière à nous priver des moyens de stipuler des avantages en faveur des Américains, an cas que mon rêve puisse s’accomplir. Je me garderai bien, comme vous pensez, de le proposer; mais vous serez sur les lieux, cl à portée déjuger s’il est question
• Lettre probablement écrite de Londres au comte du Châtelet par M. Francès, son premier secrétaire.
de traité avec la Hollande. 11 est certain que la maladresse du ministère anglais a excité un mécontentement général dans les colonies d’Amérique. 11 s’agit de voir s’il ne serait pas possible de leur présenter, au moment d’une rupture, un intérêt assez puissant pour les détacher tout d’un coup de la métropole, et avancer un événement qui doit arriver tôt ou lard. Il nous serait de la plus grande importance, soit par l’affaiblissement des revenus de l’Angleterre, soit en nous épargnant tout ce que nous aurons à craindre des entreprises des Américains sur nos colonies à sucre, sur les colonies espagnoles, et surtout de leurs corsaires qui seront sans nombre. L’accroissement de leurs pêcheurs et de leurs matelots depuis dix ans seulement est incroyable. J’en ai vu les détails chez H., et j’en prendrai dc3 relevés qu’il ne me refusera pas. line neutralité avec les colonies, stipulée par le traité de commerce qu’on leur proposerait, mettrait nos colonies et celles des Espagnols à l’anri du plus grand danger qu'elles auront à courir dans la première guerre, et assurerait leur approvisionnement dont le bénéfice serait pour les colonies anglaises. Il s’agit de voir s’il est possible de leur présenter un appât assez puissant pour balancer l’esprit de cupidité qui peut les déterminer à préférer les avantages momentanés des prises qu’ils feraient sur nous à leur indé|>cndanre. Il est certain que le véritable intérêt des colonies serait de profiter de la circonstance pour assurer à jamais leur liberté totale, d’établir leur commerce d’importation et d’exportation avec la France pour les branches qui pourraient y fournir, et de se procurer pour les autres des débouchés avec les autres nations, avec lesquelles les Américains traiteront certainement plus avantageusement par un commerce direct qu’en passant par l’étamine des douanes anglaises. Il n’est pas question pour nous de songer, dans les premiers moments, à rendre la balance favorable pour notre commerce. Il doit nous suffire qu’elle puisse être égale, si cela est possible. Le grand point serait de détacher les colonies de l’Angleterre, de s’assurer de leur neutralité, qui tournera nécessairement on un traité d'alliance avec la France et l’Espagne, parce que l’Angleterre n’ayant plus rien ïi ménager, n’aura d’autre moyen que la force pour empêcher la séparation totale des colonies, dont elle cherchera alors à détruire le commerce. Les deux grandes difficultés seront nécessairement le défaut
de confiance dans les fSrces de notre marine, et notre fidélité à nos engagements, qu’on cherchera à rendre suspecte; mais surtout la crainte des escadres anglaises et les espérances tentantes des succès qu’ils pourraient avoir sur les Espagnols et sur nous. Je vois ces difficultés dans toute leur étendue, mais je vois aussi l’intérêt subsistant et dominant des colonies de profiter de l’occasion de fixer leur indépendance, qui ne peut l’être que par un effort et des risques qu’il faudra qu’elles essayent un jour pour y parvenir. Je pense, de plus, que lorsqu’on s’arrête aux difficultés on ne tente rien, et qu’assurément nous serons dans le cas de tout employer pour augmenter nos moyens et diminuer ceux de nos ennemis. Je ne vois donc aucun inconvénient d’examiner ce que nous pourtions dans le temps faire proposer aux Américains; nous avons tout lieu d’espérer que le gouvernement se conduira, de ce côté-ci, de manière à augmenter la brèche plutôt qu’à la refermer. Je sais bien que H. et M. Durand pensent qu’il est non-seulement possible, mais facile de rapprocher les intérêts des colonies de ceux de la métropole ; mais j'y vois tant d’obstacles, et je rencontre tant de gens de moir opinion, qu’il vautau moins la peine de nous préparer, à tout événement, à faire tout ce qui dépendra de nous pour profiter des circonstances, si elles continuent à nous être favorables. Si nous attendons au moment, nous ne serons plus à temps, et la guerre deviendra une époque favorable pour rapprocher les colonies, momentanément, à la vérité, de la métropole. Ces réflexions, mon cher comte, sont le résultat de mes deux conversations avec H., dont la dernière a été de six heures d’une dispute très-vive et très-amicale. Je vous communique mes idées : elles sont à vous, puisque vous m’avez rendu politique malgré moi. Tranchez, tadlez, rognez, et j’agirai d’après vos instructions. Un mot me suffira pour continuer un travail sur cet objet, qui, au pis-aller, sera un travail inutile, puisqu'il ne nous engage à rien.
.1/.' Fi ances au duc de Cliuiseul.
A Londres, le K août 1768.
La lettre dont j’ai l’honneur de vous envoyer la traduction
ci— jointe passe pour être du docteur Franklin, agent de la l'ensylvanic, homme très-éclairé , très-bien intentionné et heureusement très-peu consulté. Il a prédit aux différents ministres, depuis plusieurs années, les conséquences des fausses mesures qu’on prenait vis-à-vis des Américains. Il a prouvé qu’ils ne se soumettraient jamais à une taxe involontaire. Il a prédit, à chaque tentative, les suites qui en résulteraient. Les événements ont justifié ses prédictions; la résistance des colonies n'a fait qu’augmenter successivement; et, malgré les assurances des ministres sur leurs dispositions, tout annonce qu’elles ne seront pas intimidées par la présence des troupes, dont la faiblesse n a d’ailleurs rien d’imposant.
St. F rances au duc de Chuiseut.
A Londres, le 19 août 1708.
Lord Hillsborough me (teignit les conséquences des affaires de Boston comme peu inquiétantes, si, comme il avait tout lieu de le croire , les autres colonies ne suivaient point l’exemple des mutins de celte ville. Il m’assura très-positivement qu’on n’enverrait point d’autres forces de terre ni de mer que celles qui venaient d’être expédiées, parce qu’elles étaient suffisantes pour produire l’effet qu’on en attendait. Il m’observa que le Canada et ses dépendances étaient les seules parties tranquilles, ainsi que nous devions en être instruits par les ageuts et les intelligences qu’il savait que nous avions dans ce pays-là. j’assurai ce ministre que nous n’en avions certainement aucune, ni même d’intérêt d'en avoir; et je le priai de n'ajouter nulle foi aux fables que pourraient faire des gens qui cherchent quelquefois à se rendre importants ou nécessaires, sans les avoir approfondies, et il me promit, quand l’occasion s’en présenterait, de ne former aucun juge- , ment avant d’avoir pris des éclaircissements.
Le duc de Chuiseul « M. Froncés.
A Compïègne, le 21 août 176b.
La lettre que vous m’avez adressée, Monsieur, sur les colo-
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nies anglaises est parfaitement Lien faite, et il est heureux que l’on ne consulte pas, en Angleterre, celui qui en est l’auteur; mais plus je réfléchis à la situation des colonies anglaises, plus j’aperçois un moyen simple de les accommoder, si simple que je voudrais que vous me fassiez connaître les inconvénients qui empêchent que l’on ne l’adopte en Angleterre. Ce moyen serait de faire entrer au Parlement, comme membres, des députés de chaque colonie, ce qui les incorporerait à la nation. Alors les colonies partageraient en proportion les charges de celte nation, sans détruire les avantages qu’elles procurent à la métropole. Cette idée est si simple qu elle doit avoir des inconvénients, puisqu’elle n’est pas exécutée.
. il. F ronce» au duc de l’hoiseul.
A Londres, le 16 septembre 1768.
Je suis informé par des avis certains, Monseigneur, qu’un émissaire ou espèce d’agent général des colonies, qui les a toutes parcourues, et qui a conféré avec les comités nommés dans chaque colonie particulière, est arrivé en cette ville de la Caroline méridionale, il y a quatre jours; qu’il n’y a fait qu’un séjour de deux fois vingt-quatre heures, et qu’il est reparti sur-le-champ pour s’en retourner en Amérique. L’objet de cette mission ne peut pas avoir été occasionné par l’envoi des troupes, qui était encore ignoré au moment de son départ. Ce même homme lit un voyage en Angleterre, il y a deux ans, lors de l’alfaire de l’acte du timbre. Il est suspect au gouvernement, qui, dans ce moment-ci, aurait pu lui faire un mauvais parti, et traiter ses démarches de haute trahison, en partant de l'opinion de lord Mansfleld, qui soutient l’autorité du Parlement , et qui avance pour principe contre les prétentions des Américains, que là où la rébellion commence les lois cessent, et qu’elles ne peuvent conséquemment en réclamer aucune en leur faveur.
M. Froncés au duc de Choiscul.
A Londres, le ï!8oclobre 17*58.
A propos de la réunion d’une convention à Boston. — « Je ne dois pas vous taire. Monseigneur, qu'on m'avait annoncé, il y a Jeux mois, le parti auquel les habitants de Boston se déterminent, de se choisir par eux-mêmes des représentants sans le concours de l'autorité du gomernement requise pour la convocation, et au nom duquel elle doit se faire. Celte démarche me paraissait précipitée et dangereuse, et il serait peut-être à désirer que les habitants de cette ville eussent mis plus de modération dans leurs démarches, dont les conséquences peuvent leur être funestes et nuire au plan plus sage adopté par les autres colonies. Tout ce qui peut prolonger leurs troubles et leurs querelles ne peut que nous être favorable. Le mal ne peut que s’accroître et s'envenimer avec le temps, et nous donner les moyens de bien connaître les vues, les moyens et les dispositions des Américains, et je crains pour cette raison la fougue impétueuse des Bostoniens.
Le comte du Châtelet au duc de (’hoiseul.
A Londres* le 11 novembre 17G8.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander aujourd’hui sur ce qui a trait à l’état des affaires dans les colonies anglaises. Le gouvernement avait craint que les habitants de Boston ne s’opposassent au débarquement des troupes, ne levassent le masque, et que la guerre civile ne fût allumée. Heureusement ils ont été assez sages pour sentir qu’ils n’avaient aucun moven de résistance ; qu’ils ne produiraient, par une démarche aussi inconsidérée, que la ruine de leur ville, et un prétexte au Parlement pour les traiter avee la plus grande rigueur. Ils se sont soumis, en apparence, mais le fond de la querelle subsiste et se reproduira avec plus d’aigreur dans les antres colonies. On ne peut, avec des soldats et tout l'appareil de la guerre, les forcer à consommer des manufactures d’Angleterre ; et s’ils y persistent, comme presque personne
ici n'en doute, et que le Parlement ne veuille point retirer ses actes, les plus grands murmures et les plus fortes séditions seront en Angleterre, où la plus grande partie des ouvriers seront exposés à la plus affreuse misère, faute d’emploi. C’est ce qui fait croire à beaucoup de gens sensés que, de façon ou d’autre, on trouvera quelque expédient pour sauver l’honneur de la métropole et satisfaire les Américains; niais il faut convenir que plus la querelle s’échauffe et s’engage sérieusement, plus l’accommodement devient difficile ; car plus les principes des colonies et ceux du Parlement d’Angleterre s’éclairciront, plus ils se trouveront en opposition, et plus il sera difficile de les rapprocher par quelque mezzo termine. En effet, ce n’est pas d’un impôt qui rapporterait peut-être cent mille livres sterling que ces colonies se plaignent, c’est de la manière dont on prétend leur imposer cette charge, et ce n’est pas de ce qu’il peut rapporter dans ce moment-ci que le Parlement d’Angleterre peut être jaloux, mais du droit inhérent de faire payer dos taxes aux colonies. Jusqu’à présent, nous ne pouvons rien désirer de mieux que ce qui se passe. I,es colonies ne mettent «n usage que les moyens certains que leur position et le besoin que la métropole a de déboucher chez elles ses manufactures leur donnent. Celte résistance passive est la plus dangereuse de toutes, parce qu’elle n’offre aucun moyen d y parer. On peut détruire, effrayer par des exemples et ramener à l’obéissance par la crainte ou les malheurs, mais on ne peut soumettre la volonté d’un peuple nombreux et le forcer à ne pas se priver des aisances de la vie, quand l’enthousiasme fait de la privation même un honneur et une jouissance. Je le répète, Monsieur, si les choses pouvaient subsister pendant quelque temps dans l’état où elles souj aujourd’hui, c est tout ce que nous aurions à désirer ; la querelle s'éterniserait, les colonies apprendraient a se passer des besoins factices de luxe, et l’industrie trouverait à y suppléer aux besoins réels; l’Angleterre serait ruinée, et scs vastes possessions, qui lui ont coûté tant de trésors et tant de sang, ne seraient plus pour elle qu’un fardeau aussi pesant qu'mutile : mais certainement cela n’arrivera pas. Les commerçants ue la Cité, les nombreux artisans de la capitale avertiront, par leurs cris, le Parlement et la nation du danger qui les menace, et qu’il est temps d’y mettre un terme. On s’accommodera avec de certaines restriç-
lions qui pallieront le mal ; et il ne serait pas impossible qu'au moment où on les contentera par un accommodement quelconque, on ne cherche h employer les moyens qu’on aura accumulas pour les réduire à des opérations contre la France ou contre l'Espagne, en même temps qu’on portera l'attention inquiète des colonies du côté de la guerre. Cet objet peut mériter, je crois, Monsieur, quelque attention, et il faudrait, pour ainsi dire, tâcher de lire dans un avenir que les ministres anglais eux-mêmes n’aperçoivent pas encore; car je crois de très-bonne foi qu’ils désirent, dans le moment actuel, la paix au dehors, et que leur résolution est d’essayer de contraindre par la force leurs colonies à l’obéissance. Mais le pourront-ils et en auront-ils même le prétexte? Si les colonies se tiennent tranquilles et se contentent de ne point commercer avec l’Angleterre, iront-ils détruire pour soumettre et courir le risque d’aliéner pour jamais des peuples qui n’ont plus d’anglais que le nom? S’ils les soumettaient même facilement par la force, ne seraient-ils pas obligés d’entretenir continuellement en Amérique le même nombre de troupes pour contenir l’obéissance de sujets toujours prêts à se révolter? Comment s’en assurer, même avec une armée, dans une si vaste étendue de pays? Enfin il me semble qu’on est effrayé à la vue de tous les obstacles qu’un projet de force présente dans un continent aussi immense et aussi éloigné ? Il parait que les Américains ont fait toutes ces réflexions, et qu’ils connaissent trop l’impuissance de l’Angleterre pour céder ; mais quand celle-ci et les ministres qui la gouvernent l’auront reconnue, et que leurs yeux fascinés par les rodomontades de leurs gouverneurs se seront ouverts, ne peut-on pas prévoir qu’ils adopteront le parti honteux, mais prudent, de reculer et de retarder pour quelque temps la séparation totale et inévitable des intérêts des colonies avec la métropole? En attendant, il se trouvera des forces considérables, tant de terre que de mer, dans le continent de l’Amérique, des esprits inquiets et une fermentation dans tontes les têtes, à laquelle il sera peut-être trouvé nécessaire de donner une occupation....
Le comte du Châtelet au duc de Choisetil.
Londres, le 18 noTembre 1768.
.... I)c tout cela, Monsieur, il me semble qu’on peut tirer deux conséquences : l’une, que tant que le ministère actuel subsistera, qu'il aura autant d’occupation de la part des colonies, et qu’il tiendra au parti de les soumettre, il sera soigneux de protéger la paix et s'abstiendra de tout ce qui pourrait conduire les deux nations à une rupture; l’autre qu’il est bien dommage que l’Espagne et la France ne soient pas en état de profiter d’une circonstance aussi critique, et qu’il faille la regarder comme un bonheur passif. Le moment n’est pas encore venu sans doute, et les démarches précipitées de notre part pourraient réconcilier les colonies et la métropole, et les réunir contre un danger commun. Mais si la querelle peut aller jusqu’où elle a l’air de vouloir s’engager, il est impossible qu’il ne se présente pas' mille circonstances dont il serait sans doute décisif de pouvoir profiter, et qui mettraient l’Angleterre au point de ne pouvoir jamais s’en relever. La continuation des troubles en Amérique, la conduite du ministère et de la nation britannique à l’égard des colonies, la guerre de résistance que celles-ci emploiront, les moyens qui seront mis en usage pour les soumettre, les mesures propres à nous mettre en état de proliter de toutes les circonstances et de frapper à propos le dernier coup, celles qui, dans le cas d’un accommodement subit, nous mettraient dans la nécessité de veiller à la conservation de nos possessions et de celles de l’Espagne, le moment à saisir si nous
Souvions attaquer, le moment à prévoir si nous devons nous éfendre ; tels sont, Monsieur, les grands objets que j’ai à vous présenter, au roi et à son conseil, et qui demandent, je crois, les combinaisons les plus profondes, le secret le plus inviolable et les moyens les plus efficaces dans les mesures préparatoires d’un plan concerté d’avance avec l’Espagne, et qui soit applicable à toutes les circonstances. Cette matière est sans doute au-dessus de ma portée, et je passerais le but, si j’entrais dans les détails. Mais je ne peux m’empêcher de vous faire une observation ; c’est que dans les objets qui mé-
MrtCUMKNTS HISTORIQUES. «fe
ritcnt la vigilance dps deux ministères, Porto-Rien et le Mexique pour l’Espagne, et l’Ile-de-France pour nous, sont ceux uni exigent le plus de précautions; parce que je crois être star que cps trois points sont l’objet déjà cupidité première de tous les commerçants anglais.
Ij! due de Choiseul au comte du Châtelet.
A Versailles, le 22 novembre 1768.
(En réponse à la lettre du H) Vos réflexions sur l’état
actuel des choses à Boston et dans les autres colonies anglaisps de l’Amérique sont très-judicieuses et je les adopte entièrement. A supposer que la crainte des traitements rigoureux dont les Américains sont menacés les engage a se soumettre, ce ne sera qu’en apparence et pour un temps. Ce sera un feu mal éteint, qui, tôt ou tard, causera un violent incendie , si la cour de Londres ne trouve pas d'autres moyens que celui de la force et de la violence pour concilier les intév rôts de la mélro|«)]e avec ceux des colonies. Les Américains ne perdront pas de vue leurs droits et leurs privilèges, et après le fanatisme de la religion, celui de la liberté est le plus ardent dans scs démarches et le plus dangereux dans ses suites.
• Le comte du Châtelet au duc de Choiseul.
A Londres, le 0 décembre 1768.
Sans exagérer les démarches, les projets et l’union
des colonies, on peut apercevoir leur séparation dans un ave* nir très-rapproché. Elle peut dépendre du parti que le Parlement va prendre pendant la session actuelle. Il est clair que les gens sages des colonies croient que le moment d’ullumcr la guerre civile n’est pas encore venu, et qu’ils bornent leursconseils et leurs efforts à empêcher le peuple de se précipiter dans des démarches qui, faute d’être soutenues par des circonstances étrangères, pourraient produire la ruine et l’asservissement des colonies ; mais ce que la prudence humaine peut prévoir, elle ne peut pas toujours l'empêcher, et si le
gouvernement anglais a la liberté d’employer des mesures vigoureuses, et qu’il se mette en devoir ae les exécuter, qui peut calculer où le fanatisme de la liberté peut entraîner un peuple immense, dont la plus grande partie habite et cultive un continent éloigné des bords de la mer, et où le danger ne paraîtrait pas assez imminent pour contenir les résolutions
les plus séditieuses? Mais si la métropole s’armait de
constance, et si des occupations étrangères ne l'en détournaient pas; enfin, si les colonies ne voyaient aucun secours à attendre, aucune fin à leurs maux, la même uniou qui parait faire leur force dans ce moment-ci, et sans laquelle les Américains ne peuvent rien, la même union, dis-je, se soutiendrait-elle? Enfin, dans le cas d’une rupture, même prématurée et ouverte entre les colonies et la Grande-Bretagne, la France et l’Espagne pourraient-elles rester spectatrices oisives d’une occasion qu’elles ne retrouveraient peut-être jamais ? C’est ce que je soumets, Monsieur, à votre considération.
H y a trois ans que l’on n’envisageait la séparation possible des colonies anglaises que comme un objet qui mériterait peut-être l’attention de la génération qui doit nous succéder; on n’aperceyait que les germes, et on ne pouvait en prévoir sitôt le développement. Maintenant il est possible, on peut même dire probable, que ce nouvel ordre de choses, que cet événement qui aura nécessairement si grande influence sur tout le système politique de l’Europe peuvent s’accomplir dans l’espace d’un petit nombre d’années, peut-être de quelques mois. *
La séance présente du Parlement éclaircira bien des doutes à cet égard. Mais j’ose vous prédire que si le gouvernement actuel se sert de la majorité dout je le crois assuré dans le Parlement pourétahlir l’autorité des deux Chambres sur l’Amérique et le droit d’y imposer des taxes, et que cela entraîne des exécutions militaires, avant qu’il soit six mois, le feu sera aux quatre coins de l’Amérique. Il reste & considérer si les colonies ont le moyen de l’entretenir, sans être soutenues par une guerre étrangère, et si la France et l’Espagne doivent courir le hasard ou de s’y engager pour achever l’embrasement, et pour le rendre irrémédiable, ou s’il leur convient de l’abandonner au risque qu’il s’éteigne de lui-même faute d'aliment et de moyen de résistance.
Le duc de Choiseul au comte du Châtelet.
A Versailles, la 20 décembre 1708.
Votre dépêche n» 25 du 9 de ce mois, présente, Monsieur, des vues aussi délicates qu'étendues et approfondies sur la position actuelle de l’Angleterre vis-à-vis de ses colonies, et sur les partis que dans cette position la France et l’Espagne pourraient prendre. Je communiquai vos réflexions à la cour de Madrid et je les ai mises sous les yeux du Itoi, qui en a parfaitement senti toute la sagacité et la solidité, et qui vous sait gré de l’attention que vous donnez avec un zèle si éclairé et si constant aux objets qui intéressent aussi essentiellement le service de Sa Majesté.
J’ai l’honneur, etc.
Le comte du Châtelet au duc de Choiseul.
A Londres, le 28 Janvier 1769.
Je ne cesserai de dire qu’il est temps que la France
et l'Espagne adoptent des principes généraux de conduite envers les Nouveaux-Angleterriens, entièrement différents de ceux qui ont été pratiqués jusqu’à ce jour, et que, quand même ces principes paraîtraient contraires, à certains égards, aux intérêts présents de leur commerce et aux avantages qu’elles doivent conserver soigneusement à leurs sujets, l’utilité qui en |ieul résulter dans les circonstances actuelles peut devenir d’une conséquence majeure pour l’avenir;, qu’au hasard de quelques inconvénients passagers, il est nécessaire de s’écarter de l’observation rigoureuse des anciennes lois de commerce , très-nécessaires sans doute à tenir en vigueur contre l’avidité et la tyrannie du commerce de la vieille Angleterre , mais qu’il [tarait également de l’intérêt politique de la France et de l'Espagne de tempérer en faveur des colons anglais. Je m'explique, Monsieur, et je soutiens que tout ce qui pourra tendre à multiplier les liaisons françaises et espagnoles avec les sujets américains de la Grande-Bretagne, tout
en qui pourra contribuer il leur bien-être et aux facilités de leur commerce leur inspirera d’autant plus l’esprit d'indépendance, et leur donnera d’autant plus les moyens de se la procurer.
Enlin, Monsieur, je peux me tromper, et je soumets entièrement mes idées à vos lumières; mais je pense que nous sommes dans le cas, plus que jamais, d’adoucir, en faveur des habitants de l’Amérique septentrionale, les rigueurs des lois prohibitives de nos colonies ; que notre politique doit être d’y permettre, jusqu’à un certain point, le débit de leurs productions, et d’établir, autant qu’il sera possible et successivement, une préférence et une distinction marquées entre les Nouveaux-Angleterriens et les Anglais. La faveur que nous accorderons à ceux-ci aiguillonnera la contrebande qui, si nos commerçants savent en profiter, procurera un débit très-avantageux à nos manufactures, en même temps qu’elle secondera les vues américaines qui paraissent tendre de phis en plus à se priver même des choses de première nécessité pour faire souffrir et crier les commerçants anglais, et à s’ouvrir toutes sortes de voies, soit intérieures, soit extérieures, pour se procurer, par d'autres moyens, les marchandises qu’ils ne peuvent fabriquer eux-mêmes, et dont ils ne peuvent pas se passer physiquement.
Je dois vous dire à celle occasion, Monsieur-, que la plupart des vaisseaux qui ont fait voile pour l’Amérique cet hiver sont partis avec leur lest faute de commissions, et que les marchands sont déjà fort alarmés.
Si nos négociants profitent de l’enthousiasme des
Américains et se prêtent à leurs besoins, lorsque ceux-ci seront une fois accoutumés au bon marché de nos fabriques et à trouver, dans nos îles, le débit des productions de leur sol, quand même la querelle entre la métropole et les colonies s'accommoderait dans la suite, il en résulterait une habitude de commerce fondée sur une utilité reconnue parl’expérience et des sentiers frayés à la contrebande qu’il serait bien difficile il l'Angleterre d’interrompre et qui nuiraient pendant bien des années à son commerce.
Je sens. Monsieur, que ce dernier objet ne présente qu’une spéculation sur laquelle il me manque trop de connaissances pour oser avoir un avis ; mais je crois que personne ne peut mettre en question que le coup le plus funeste qui pourrait
être porté à l’Angleterre serait celui qui priverait celte puissance du débit de la plus grande partie du produit de ses manufactures dans ses colonies, ce qui arriverait nécessairement si l’époque de leur séparation se trouvait rapprochée par des événements qu'on ne pouvait prévoir ; mais, sans porter mes vues aussi loin, je me borne à établir que si quelque chose peut prolonger la paix et nous donner l'avantage d’en mesurer la durée à notre intérêt, c’est de perpétuer les cm barras de l’Angleterre et d’aiguiser l’esprit de révolte qui s’est manifesté dans les possessions américaines, en leur faisant apercevoir, dans des liaisons de commerce avec, la France et avec l’Espagne, des moyens ouverts pour échanger contre leurs denrées les marchandises que l’Angleterre leur fait payer au poids de l’or, et l’espérance d’être puissamment secourus au moment où ils voudraient travailler à secouer le joug de la métropole.
Je ne suis pas assez instruit, Monsieur, dans les matières de commerce, pour entrer dans le détail des moyens les plus propres à exécuter ce plan et à remplir avec succès le grand Lut politique qu’il présente ; je me borne à poser, comme un principe certain, que la conduite à tenir, tant de la part de la France que de l’Espagne, dans les circonstances présentes, doit influer sur l’époque de la révolution dont l’Angleterre est menacée, et que cel objet mérite que celle des deux cours dont les lumières sont en état d’éclairer l’autre eu fasse un objet de méditation et de concert,
11 faut : 4“ qu’elles réfléchissent s’il est de leur intérêt de seconder celte révolution au risque des conséquences qui pourraient en résulter plus lard pour la totalité du nouveau monde, et si l’al!aiblissement d’un ennemi commun peut compenser le risque qu’un pareil exemple leur ferait courir de la part de leurs propres colonies. Mais si la question était résolue pour l'affirmative, parce que dans toutes les choses delà vie on s’occupe toujours plus volontiers, et avec raison, du présent que de l’avenir, il me semble qu’il ne faudrait omettre aucune dès précautions cl des moyens qui pourraient conduire à ce but, et les employer avec la plus grande suite pour mettre à profil des circonstances. si favorables que l'imprudence seule pouvait les faire naitre et que 1a sagesse
iiumaiue. pouvait à peine les prévoir
Ces colonies, dans un cas de guerre, uc peuvent jamais
être pour nous l’objet d’une conquête utile, et s'il y a un parti à en tirer, c’est en les détachant de l’Angleterre, en leur fournissant des objets de commerce et en les faisant servir à approvisionner nos lies dans les temps où il est presque impossible de les nourrir d'Europe. Enlin, en faisant avec elles une espèce de contrat tacite dont leur intérêt et leurs besoins seraient les premiers motifs et les plus sûrs garants.
J’ai l'honneur, etc.
Le duc (le Choistul au comte du Châtelet.
A Versailles, le 6 Terrier 1769.
J'ai lu, Monsieur, au Roi, dans son conseil, la lettre n<> 49 que vous m’aver fait l’honneur de m’écrire le 28 du mois dernier, et elle y a excite l’attention la plus sérieuse de Sa Majesté et de tous ses ministres.
Le plan que vous présente* d’un commerce direct et réci-
firnoue à établir entre la Fiance et l’Espagne d’une part, et a Nouvelle-Angleterre de l’autre, et les avantages qui pourraient en résulter pour les deux monarchies au préjudice de la Grande-Bretagne, leur rivale et leur ennemie naturelle, méritent, en effet, d’être mûrement discutés et approfondis. J’ai présenté, sous les points de vue les plus favorables, toutes vos réflexions sur cet objet, et je vous assure, avec la plus grande satisfaction, que votre dépêche et toutes les idées qu’elle renferme ont réuni en leur faveur tous les suffrages.
Mais, comme dans une matière aussi importante. Monsieur, il est essentiel de faire toutes les combinaisons dont elle est susceptible, de balancer exactement les avantages à espérer et les inconvénients à craindre, afin de donner une juste appréciation aux uns et aux autres, ei de ne rien entreprendre au hasard et sans une certitude morale de succès, le Roi m’a ordonné de communiquer votre projet et vos vues, non-seulement aux ministres à qui Sa Majesté a confié l’administration de sa marine et de ses finances, mais encore à la cour de Madrid, qui, dans le cas dont il s’agit, aurait les mêmes intérêts que la France et devrai!, par conséquent.
agir avec nous dans une parfaite uniformité de principes et de mesures.
Je vais donc, conformément aux ordres du Roi, adresser à M. le marquis d’Ossun un extrait de votre dépêche n° 49, afin qu’il la communique aux ministres espagnols, pour savoir, par eux, le sentiment et les intentions de Sa Majesté Catholique. Je remettrai des copies du même extrait à M. le duc de Praslin et à M. le contrôleur général, qui, de leur côté, consulteront les chambres de commerce établies dans le royaume et les députés qu’elles entretiennent & Paris. Lorsque j’aurai rassemblé les différents avis et tous les éclaircissements relatifs à l’objet en question, je mettrai de nouveau cette affaire sous les yeux du Roi, dans son conseil, et je vous ferai part du résultat des délibérations auxquelles mon rapport aura donné lieu.
Je compte, Monsieur, que vous voudrez bien aussi me confier les observations que vos lumières et votre zèle vous donneront, dans la suite, occasion de faire sur le même sujet. Vous jugerez aisément que, pour établir solidement un système absolument contraire aux anciens usages et aux préjugés qui en sont presque toujours une suite nécessaire, il faut avoir de fortes raisons et de puissants motifs à opposer à la prévention, être en état de réfuter les raisonnements captieux et de proposer des moyens évidents de tirer, de la nouveauté même qu’on veut introduire, le succès qu'on fait envisager comme certain .
J’ai l’honneur, etc.
Le marquis d'Ossun au duc de Choiseul.
Madrid, le 80 février 1760,
Monsieur,
J’ai communiqué, sans aucun délai, à M. le marquis de Grimaldi les pièces que vous m’avez confiées au sujet d’un commerce direct et réciproque à établir entre les colonies des deux couronnes et les colonies anglaises en Amérique. Il
ibC UUtLiltMs HISTORIQUES.
m'a paru, à la première inspection, persuadé que les idées dont il s’agit ne seraient pas goûtées. Leur objet principal est fort intéressant, mais je doute qu’il l'emporte en Espagne sur la crainte de la contrebande et do l’extraction illicite des matières d’or et d'argent. D’ailleurs, Monsieur, la position et la furcc des contrées dont il s’agit doit alarmer, en général, avec raison, pour les riches possessions espagnoles qui y sont immédiates. Ces contrées doivent leur prospérité actuelle au débit de leurs productions, qui consistent principalement en grain et en riz ; elles les ont introduites jusqu’à présent dans les colonies espagnoles par la voie d'un commerce d’in- Icrlopc. Si cette introduction devenait légitime, si l’on facilitait, si l'on étendait les objets de ce commerce, ce serait concourir efficacement à l’augmentation de puissance et de prospérité d’un voisin déjà trop redoutable. D’ailleurs, il est vraisemblable que si ce voisin se séparait de la métropole, il prendrait le gouvernement républicain, gouvernement dangereux par la sagesse, par la suitu et par la solidité des mesures qu’il prendrait pour l'exécution des projets de conquête assez naturels à lui supposer, et, dans le cas où la séparation avec la métropole n’aurait pas lieu, ce ne serait pas une moindre faute que de rendre libre le commerce dont il s’agit. Telles sont, Monsieur, les premières réflexions que M. le marquis de Grimatdi a faites sur celle matière ; il les mettra incessamment sous les yeux de Sa Majesté Catholique ; nous en raisonnerons ensuite ensemble, et je ne manquerai pas de vous informer de la détermination définitive qui aura été prise à cet égard .
Le duc de Choiseul au comte du Châtelet.
'criailles, St terrier 1709.
J’ai déjà eu l’honneur, Monsieur, de vous informer, par ma dépêche n° 35, du succès qu’avaient eu, dans le conseil du Hoi, vos premières idées au sujet d’un commerce direct et 'réciproque à établir entre nos colonies et celles de l’Angleterre en Amérique. Les nouvelles réflexions que contient, sur le même objet, la lettre (i'2 que vous m’avez fait l’honneur de nTécrire le 17 de ce mois sont si solides et si clairc-
DOCUMENTS HISTORIQUES. «7 w . *
ment démontrées que j’ai lieu de croire que la lecture que ,
j’en ai faite au Roi a fait beaucou|> d'impression sur son esprit et sur celui des ministres. La matière importante dont il s'agit a été encore discutée fort au long dans le conseil, en présence de Sa Majesté, qui m’a paru approuver le plan que vous proposez.
Je vais communiquer votre dépêche n° fl.'t h M. le duc de l’raslin et à M. le contrôleur général, afin qu’ils me fassent • part de leurs observations particulières et des éclaircissements qu’ils se seront procurés. On va écrire sur le même sujet, par ordre du Roi, à M. d’Emmery, gouverneur de nos lies du Vent, et si vous croyez, Monsieur, qu’il soit possible de faire quelque chose d’utile à cet égard par le canal des négociants anglais ou par d'autres voies dans le pays où vous résidez, Sa Majesté s’en remet entièrement à votre zele et à vos soins.
J’ai l’honneur, etc.
Le duc de Clwiseul au comte du Châtelet.
A Versailles, le U mars 1769.
L’état que vous m’avez envoyé des différentes marchandises exportées de l’Angleterre pour l’Amérique pendant l’année 1708 vient à l’appui de vos dépêches n** 49 et 02, par rapport à la matière importante qu’elles traitent. Je vous ai déjà prévenu que j’avais communiqué à la cour de Madrid vos idées sur le commerce direct à établir entre les colonies françaises et espagnoles et celles des Anglais en Amérique ; mais je vois, par une première réponse dont je joins ici une copie sur ce sujet, que les ministres espagnols sont fort éloignés d’adopter ce projet. Je dois même vous avouer que leurs objections me paraissent assez raisonnables. Nous verrons si de plus mûres réflexions détermineront la cour de Madrid h entrer dans vos vues.
J’ai l'honneur, etc.
Lettres du colonel de Kalb ad duc de Choiseul sur LE» affaires d'Amérique (1763).
Monseigneur,
M’étant embarqué à Londres, le 4 octobre dernier, dans un vaisseau marchand pour Philadelphie, au lieu de passer par le paquebot qui devait mettre à la voile le 10 audit mois de Falmouth, je suis enfin arrivé il y a quelques jours dans la baie de la Delavvare, après un passage des plus longs et des plus fâcheux, soit pour le temps orageux, les vents contraires ou la disette. Nos vivres étaient corrompus généralement, et nous avons été trop heureux encore d’avoir la petite portion de quatre livres de biscuit moisi par semaine, et d'une bouteille d’eau puante par jour. Tout le détail de notre détresse serait trop long. Malgré la misère que j’ai soufferte, j’ai bien dû m’applaudir d’avoir préféré ce vaisseau au paquebot qui n’est pas encore arrivé à New-York. On le croit perdu, n’y ayant point d’exemple d’un si long passage. Voilà ce qui regarde mon voyage. Je vais parler actuellement de nos affaires.
Je commence à me mettre au fait des alfaires relatives à ma commission, et je me vois en train d’être assez bien informé du mécontentement que le timbre-acte a occasionné dans ces colonies. Cette affaire est loin d'ètre calmée. Il n’est pas vrai, comme on le disait en Hollande, que le gouvernement ait livré cet acte. 11 a été refusé de haute lutte par toutes les provinces, comme si la chose avait été concertée entre elles, quoiqu’elles aient tenu leurs assemblées séparément. Les unes ont procédé avec plus de véhémence que les autres ; mais toutes ont persisté dans le refus. Les plus violentes de ces assemblées provinciales ont été celles ae Halifax et Je Boston, qui ont été jusqu’à menacer le porteur de l’acte de cette imposition. Halifax a défendu tout commerce avec la cour de Londres ; ils ne veulent plus faire usage d’aucune chose fabriquée ou apportée de là. Ils ne veulent s’habiller que de leurs manufactures et vivre du produit de leur climat. Les femmes même refusent les thés et sucres étrangers, et l’on n'entend parler que de la quantité des rouets à filer mis
DOCUMENTS HISTOKIQUES. 15»
en œuvre tous les jours depuis cet acte, pour pouvoir se passer de toiles anglaises. Elles ont résolu aussi de se priver des étoffes de soie et de tout ce qui est luxe, jusqu’à ce que leur propre pays soit en état de les eu fournir. Il reste à savoir si leur résolution aura lieu. Je ne crois pas que cela gagne Phi-
ladelphie. Quoique la dernière créée de toutes les villes capitales au nord de ce continent, c’est la plus opulente et où règne le plus de luxe. C’est aussi l’assemblée de cette province qui a eu le plus de modération dans l’affaire de l’acte en question, quoique ses déclarations aient porté le même fonds mais avec plus de mesure. Il est impossible de juger, quant à présent, où cette affaire se terminera; ce sera suivant le parti que la cour prendra, qui sera probablement le plus doux, parce que l’avantage que la nation retire de son commerce avec ces colonies est trop considérable pour ne pas chercher à conserver cette ressource, pour se défaire du produit de ses manufactures et pour tirer des colonies ce oui lui manque. Les troupes se sont conduites, vis-à-vis les hafcitants, avec plus de douceur qu’auparavant, et les chefs ont pris des soins particuliers d’éviter ce qui pouvait aigrir les esprits. Le général commandant en chef dans tout le pays, et qui a le pouvoir de convoquer les états de chaque province, d’y présider et de réprimer les désordres ou ce qui
Eourrait se commettre contre le pouvoir législatif, a fait semlant d’ignorer tous les libelles qui ont couru publiquement et dont on nommait les auteurs. Cela me fait croire que la cour a donné des ordres pour cela et qu'elle a simplement voulu faire une tentative.
Lesdites colonies sont telles lju’elles ne pourraient résister à la force, mais l’importance dont elles sont au commerce de leur patrie primitive ne leur fait craindre aucun effet de violence à leur liberté réelle ou prétendue.
Je n’ai pu prendre encore aucune information exacte de leurs forces ni de leurs autres moyens de faire la guerre. Je vais voyager dans toutes les provinces pour apprendre et pour établir des correspondances telles avant de quitter le pays, pour pouvoir vous rendre compte en tous temps de ce
qui se passera d’intéressant
L'éloignement de ces peuples de leur gouvernement les rend plus libres et plus licencieux, mais, au fond, ils ont peu de dispositions à secouer cette domination par le moyen
JflO DOCUMENTS HISTORIQUES.
d’une puissance étrangère. Ce accours leur aérait encore plus suspect pour leur liberté. D’ailleurs, ils sont peu chargés d'impôts. La couronne n’en a rnis que sur les marchandises étrangères. Kllc a môme déchargé le pays de l'entretien d’un régiment de 400 hommes, en sorte que toutes les troupes employées dans les colonies sont à la solde de la cour, et c’est sans doute un Irait de politique, ainsi que le fréquent changement des troupes, chaque régiment étant rap|>clé et remplacé par un autre au bout de trois ans.
Il ne resterait donc a ces peuples d’untra ressource pour se soulever que leur milice, qui véritablement est nombreuse, mais point disciplinée, et puis l’étendue du pays, le peu d’argent comptant (car ils sc servent de papier, et cela change de province à autre) et la discorde des gouverneurs, qui sont trop indépendants les uns des autres, seraient de grands obstacles à en former des corps d’armée, ou à leur faire prendre les armes en même temps dans leur propre district.
Autant que la Chambre des communes est décriée ici , autant M. l’ilt est exalté. Il n'est connu que sous le nom de grand et de protecteur de la liberté, comme le seul qui ait désapprouvé le timbre-acte au Parlement d’Angleterre.
Dès qu’il y aura encore une occasion favorable, je vous ferai part de ce qui sera venu à nia connaissance.
Vous connaissez, Monsieur, mon respect pour votre volonté.
De Halo.
A Philadelphie, l.r, janvier.
30 janvier 1768.
J’ai eu l’honneur de vous écrire. Monseigneur, le tti du courant. J’espère que ma lettre vous sera parvenue. Je profilerai de tous les vaisseaux qui mettront à la voile pour vous donner de mes nouvelles. J’attends vos ordres pour mon retour pour la lin d’avril, vous suppliant, Monseigneur, de me l’accorder et d’adresser votre lettre à ma femme, en ce même chitlre. Je ferai si bien ijuc je serai exactement informé après mon départ d’ici de tout ce qu’il y aura
Si le pays tient ferme à ne plus rien tirer d’Angleterre, il
DOCDMEXTS HISTOHtQI'KS, 4SI
faudra nécessairement que le commerce et le crédit do la tmi ion diminuent, que scs manufactures tombent, que les ouvriers restent sans occupation et sans pain, et si pour remédier à cela la cour les charge de nouvelles taxes pour punition ou autrement, ou qu’elle défende les manufactures du pays, la clameur deviendra générale. La désobéissance s’ensuivra et la crise pourra se terminer par une rupture outrée. Cela dépendra beaucoup de la façon d’agir du Parlement prochain.
Dans ma dernière, j’aurais dû dire que les provinces, après avoir délibéré séparément sur le parti à prendre contre le timbre-acte, avaient tenu une assemblée générale des états du continent et qu'on leur a défendu depuis ces assemblées sans y être autorisés.
Dans quelques jours, j'irai à la Nouvelle-York, d’où j’aurai l’honneur de vous assurer, Monseigneur, de mon profond respect.
Dr Kalr.
Nouvelle-York, 95 février 17G8.
J'ai en l’honneur de vous écrire, Monseigneur, à Philadelphie, le 1 6 et le 20 du mois passé, et je craignais bien ne pouvoir plus le faire, ayant perdu mon dictionnaire dans io malheur qui m'est arrivé et dont je joins ici un détail abrégé ; fort heureux encore d’ètre en état d’exécuter vos ordres, de servir le (toi, et d’avoir été conservé à mes enfants. J'ai trouvé ici, par bonheur, un dictionnaire pareil et, je me flatte de la même édition...
Ces colonies paraissent s’affermir de plus en plus dans leur système d’économie. On assure que les manufactures de Londres en ressentent déjà l’effet, que le peu de débit fait baisser le prix de la main-d’œuvre, et que plusieurs ouvriers se sont attroupés e( ont brisé les métiers de ceux qui travaillent audessous du prix ordinaire. Vous êtes plus à portée, Monseigneur, de le savoir.
L’assemblée de lloston vient de faire un arrêté pour faire des remontrances à la cour de Londres contre l’impôt sur le papier et le verre, comme vous verrez par les écritures cijointes dans la langue originale pour donner moins de soupçon, si ma lettre était interceptée.
46 i DOCUMENTS HISTORIQUES.
Le mécontentement que ces impôts occasionnent est dans toutes ces colonies, et tout cela parce qu'elles ne veulent pas être taxées parle Parlement d’Angleleric, mais par les représentants de leur propre province. 11 me semble que la cour de Londres entend mal ses intérêts. Si le Roi leur demandait des sommes beaucoup plus fortes que le produit de ces taxes, elles seraient accordées sans balancer, pourvu qu'on leur laisse la liberté de se taxer elles-mêmes, et qu'on les laisse jouir du droit de sujets libres qui ne donnent leur argent que de leur consentement. Ils ont fourni des sommes immenses pendant la guerre, et plus que le Roi ne demandait, parce qu’il a observé avec leurs assemblées les mêmes formalités qu’on observe en demandant des subsides au Parlement. Il est également étonnant que la cour de l/ondres se soit départie de ce pouvoir ou droit qui lui parait être si avantageux, et que la nation veuille , en opposition aux lois fondamentales du royaume, taxer leurs concitoyens sans leur consentement, pendant qu’elle ne souffrirait pas elle-même de l'être, si ce n’était par les représentants de la Chambre des communes. Or, les colonies ont le même droit. Elles doivent donc n’être taxées que par leurs représentants, et pour cela, il faudrait que le Roi fit sa demande à chaque colonie, ou qu’elles eussent des membres au parlement y résidant, ce qu’elles ne voudront jamais par la dépense que cela entraînerait, avec certitude d’avoir toujours la maintenue des voix contre elles dans les délibérations, ou qu’elles puissent former un parlement ou assemblée générale de ce continent, ce qui serait trop dangereux pour la couronne. 11 y a un si grand esprit d’indépendance et de licence dans tous les individus de ce pays, qu’il n’est pas douteux que si toutes les provinces avaient la facilité de communiquer par députation, et qu’elles eussent les mêmes intérêts à traiter, il s’en formerait bientôt un Etat indépendant ; et cela arrivera, quelques mesures que la cour de Londres puisse prendre ; ce pays sera trop puissant dans peu, pour pouvoir être gouverné de si loin. On l’évalue actuellement à trois millions d’hommes, et par des observations faites sur le passé, on compte que ce nombre d’hommes doit doubler au moins tous les trente ans. 11 est vrai qu’on voit des fourmilières d’hommes partout, et c’est un peuple valeureux. Les officiers des troupes conviennent que les milices n’ont été en rien inférieures aux régiments réglés. Je
Digiti
n’ai pas encore pu rassembler au juste l’état de ces troupes.
Le général C.orfin a sous ses ordres depuis le golfe du Mexique jusqu’au Nord seize régiments de dix compagnies chacun, à soixante-dix en paix et à cent en guerre, quatre compagnies d'artillerie et plusieurs ingénieurs. Je dois vous avoir marqué, Monseigneur, que ces troupes sont remplacées par d’autres tous les trois ans et qu’il n’est pas permis de les recruter dans le pays. Par différents discours des premiers personnages ici, j’ai compris que la cour de Londres a regretté de n’avoir pas exigé de la cour d'Espagne par le dernier traité de paix l’ile de Porlo-Rico, qui serait si fort à sa convenance, et qu’il est fort apparent que le gouvernement n’a autant de vaisseaux de guerre en mer, sous prétexte de protéger son commerce, et autant de troupes dans ce continent, sans ce qu’il y a déjà dans les îles, que pour tomber avec plus de facilité sur tous les établissements de France et d'Espagne dans les Iles occidenlales au premier mouvement de guerre.
Ils ont fait déclarer de bonne prise à l’ile Saint-Jean nos vaisseaux enlevés l’année dernière. Vous le savez sans doute.
Voici les écritures qui ont passé entre le gouverneur et l’assemblée des Etats de la Pensylvanie, qui vous mettront au fait de ce que je vous ai dit dans ma dernière, au sujet de la guerre avec les sauvages.
Vous connaissez, Monseigneur, rotin profond respect.
De Kalb.
Nouvelle-York, Î5 février.
À mon retour chez moi, je vous dirai ce que la cour de Londres a en vaisseaux de guerre, le nombre qui est en mer actuellement et ce qui est dans les ports, le nombre de vaisseaux marchands et de matelots, ainsi que les forces de terre.
A Paris, rue Saintonge, le 10 octobre 1768.
Monseigneur,
J’ai l’honneur de vous adresser les nouvelles que je viens de recevoir de l’Amérique. Si j’ose vous communiquer mon idée particulière sur cette querelle, je pense que malgré les dépenses énormes que la cour d’Angleterre fait pour
forcer les colonies à la soumission, <|u elle lin ira par ne faire aucun acte de vigueur cl par accorder aux colons ce qu'ils demandent ; mon opinion est fondée sur les plaintes que tous les marchands cl fabricants d'Angleterre ne manquent pas de porter au nouveau Parlement sur la décadence de leur commerce depuis ces troubles, d'autant plus que tous les actes du Parlement qui y ont donné lieu n'établissaient des impôts en Amérique que pour la défense dudit pays, pour y entretenir nombre de pensionnaires et un plus grand nombre de troupes qu’il n’est nécessaire, eulin pour donner moyen à la cour de distribuer plus de gnk-cs et nullement pour le soulagement des trois royaumes ni pour contribuer au payement des dettes nationales. Si donc tous ces impôts ne doivent être employés qu’au soutien des colonies et pointeur propre défense, pourquoi ne leur |>rrme(trait>on pas de se taxer elles-mêmes, pour subvenir à ces dépenses, comme cela s’est pratiqué par le passé?
Mais je pense aussi que quelque mesure que le gouvernement ou le Parlement puissent prendre à présent, ils ne rétablirent pas le Commerce. I.e coup est porté. On a appris aux colonies h établir des manufactures de toutes espèces et à sc passer de la métropole ; qu’on emploie maintenant les voies de ligueur ou de douceur, on ne saurait les forcer à tirer d’Europe ce qu’elles trouvent chez elles. D’aiituu! plus qu’elles trouvent un débit sûr de leurs produitsdaus les iles de l’Amérique du Sud, et que les richesses de ce commerce leur resteront, au lieu qu’elles étaient obligées de les envoyer ci-devant en Angleterre pour solder leur compte.
L’on me mande de Londres que l’amiral Spry doit avoir reçu ordre de protéger les vaisseaux anglaisée la Méditerranée et d'empêcher qu’ils ne soient visilés par les vaisseaux français ; a part, on ajoute que si l’amiral suit son instruction de point en point, qu’il sera presque imposs'ihlc qu’il ne se commette des actes d’hostilité entre les deux nations. Mais celle nouvelle ne m'est pas donnée pour bien positive. Elle demande confirmation .
Je suis avec un profond respect, Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissani serviteur.
De Kalb,
Lieutenant-colonel d’infanterie,
Extrait» br la correspondance nr comtb de Veroknne*. sur le» affaire» p'Avifricjce (1775).
Le comte (te Verf/eunex un comte de Guines.
A Versailles, le 82 juillet 1771».
Je vous prie de continuer à nous faire part de tout ce
nue vous apprendrez de relatif aux affaires de l’Amérique. C’est vers ce point-là que se porte aujourd’hui toute l’attention. Cependant, quoique tout semble se disposer dans celte partie à une guerre opiniâtre, je ne serais pas surpris que de part et d’autre on ne cherchât et on ne trouvât des moyens de s’accommoder. C’est une triste extrémité pour une nation de n’envisager, même dans les succès et les avantages les plus brillants, que sa propre destruction, et c’est nécessairement le résultat de toute guerre civile.
Le comte de Guinet au comte (te Vcryrnnes.
A Londres, le 28 juillet 1775.
.... . Lord Rocheford m’a confié hier que nombre de |iersonnes des deux partis étaient intimement persuadées que le moyeu de faire cesser cette guerre d’Amérique était de la déclarer à la France, et qu’il voyait avec peine cette opinion s’accréditer. Nous avons discuté fort longtemps et fort amicalement cette question. Je vous assure, Monsieur, que tout ce que l’on dit pour est très-extraordinaire et peu rassurant. Les partisans de ce plan ne sont pas arrêtés par l’aliiancede l'Espagne ; ils disent que l’Angleterre a bien combattu avec succès cette puissance et la France réunies à la fin de la dernière guerre, et ils s’appuient sur cet exemple ; ilsvonlmême s’y appuyer davantage, après l’échec que vient de recevoir l’Espagne et qui en sera ici un terrible pour notre considération politique. Ils avancent que la crainte d’une guerre malheureuse pour l’Angleterre qui finirait par remettre la France en possession du Canada serait l’épouvaqlail le plus
certain pour l'Amérique, où le voisinage de noire religion et de notre gouvernement est extrêmement appréhendé ; ils disent enfin que les Américains, forcés par une guerre de renoncer au projet de liberté et de se décider entre nous et eux, leur donneraient certainement la préférence. Lord Itocheford, Monsieur, est lui-même convaincu de tout cela, je vous en réponds, et ces .principes me paraissent bien dangereux dans la circonstance présente. Car enfin pourquoi le ministère de Sa Majesté Britannique est-il pacifique à notre égard ? C’est pour conserver seâ places qu'il ne se sent pas en état de garder en temps de guerre, à laquelle 6es talents sont peu propres. Il ne faut pas leur chercher des vues plus relevées : par la même raison il pourra devenir belligérant s’il n'a plus rien de mieux à faire, et si le vœu de la guerre devient celui de la majeure partie de la nation.
En même temps, Monsieur, que j’expose et que -je dois exposer ces vérités au Itoi et à son conseil, je ne dois pas lui dissimuler non plus qu'il est également nécessaire et dangereux >le se garantir : nécessaire de se 'mettre à l’abri d éli e surpris, dangereux d’inspirer ici des alarmes. Le point milieu est bien difficile a garder.
Bans ces circonstances, Monsieur, je porte tous mes soins sur la seule chose qui paisse dépendre de moi, c’est-à-dire sur les moyens d'être instruit de tout ce qui peut intéresser cet gens-ci. Le hasard vient de m’en fournir un que je crois bon à employer. M. de Bonvouloir, gentilhomme français, cousin germain de M. le marquis de Lambert, qui a un frère capitaine dans le régiment du commissaire général et un autre dans Lyonnais, était volontaire dans le régiment du Cap; une maladie l'a obligé de quitter Saint-Domingue pour changer d’air. Il a été dans toutes les colonies anglaises; il en arrive ; on lui a offert de prendre parti dans l’armée des rebelles; il s'y est formé des intelligences ainsi qu'à Boston, New-York, Philadelphie, la Providence et Rhode- Island. Il m’a rendu de fort lions comptes de tout ce qu'il a Vu, et ne demande pas mieux que de retourner. Il parait avoir beaucoup de zcle. L'n accident qui l'a rendu presque contrefait l’a empêché jusqu’ici de se placer; il ira partout OÙ on voudra l’envoyer. Je inc chaige, Monsieur, si cela Convient au Roi, de faire avec M. de Bonvouloir les arrangements les plus certains pour empêcher que sa mission ne
puisse en aucun cas en compromettre un aulre que luimême. ("est ce dont je suis d’abord convenu avec lui, et quelque difficile qu’il soit de trouver des vaisseaux qui partent pour la côte d’Angleterre ou de France, ce ne sera ccpendani pas impossible, d’apres les détails qu’il m’a faits de la situation des choses. Il faudrait seulement trois points qu’il ne demande pas, mais que je demande comme lui étant nécessaires. Un brevet de lieutenant daté du mois de septembre dernier, à la suite de l’infanterie, qui puisse le mettre à même d’entrer avec avantage dans l’armée des rebelles, s’il juge que cela soit nécessaire à ses vues, ou du moins lui donner quelque considération parmi eux. Je le demande antidaté, parce qu’il leur a dit qu'il était officier. — Secondement, deux cents louis par an au moyen desquels il se chargera de tous les voyages et de toits les frais indispensables à cette correspondance. Ce qui sera d’autant moins cher que cela nous épargnera peut-être les cinq cents guinées du correspondant du bureau des colonies, pour lequel j’ai demandé l’agrément du Itoi. Il faudra que celui-ci remplisse bien sa mission, si je le garde plus de trois mois, dans je cas où M. de Itonvouloir qui en remplira à peu près l’objet serait employé. — Troisièmement, une lettre que je ne lui remettrais pas, mais que je lui montrerais, et par laquelle vous me feriex l’honneur de me mander que le floi lui sait gré de son *ele, et reconnaîtra ses services; ils sont d'autant plus méritoires. Monsieur, qu'on condamne à être fusillé sans autre forme de procès dans le camp des rebelles tout homme seulement soupçonné d’iulidélité. Deux officiers supérieurs l’ont été dans les premiers jours du mois dernier. M. de Bonvouloir était à l’exécution. J’attendrai avec impatience les ordres dont vous voudrez bien m’honorer à cet égard. La raison exige de se déterminer promptement, afin de trouver un vaisseau pour l’Amérique ; si le Boi approuve ce que je propose, il serait nécessaire que vous voulussiez bien m’envoyer le brevet en réponse. M. de Bonvouloir m’a donné les détails suivants que je vais mettre au clair, si le temps me le permet, pour le départ du courrier ; d’ailleurs cette dépêche n’est pas destinée à être confiée à la poste....
nOCIIMEVTS HISTORIQUES.
Le comte. île Vergennee au comte île Oumee.
A Versailles, le 7 août 1775.
J’ai rendu compte au Roi, Monsieur, des offres de zèle et de bonne volonté que le sieur de Bonvouloir, se disant attaché à son régiment du Cap, vous a faites. Sa Majesté vous autorise à l’assurer qu’elle lui en sait gré, et qu’elle reconnaîtra convenablement, dans l’occasion, les services qu'il se montre disposé à lui rendre.
J’ai l’honneur, etc.
Le comte de Vergennee ou comte de Guines.
A Vers aille*, le 7 août 1775.
Le ministère anglais a grande raison de ne pas faire
valoir les prétendus avantages qu’il peut avoir remportés à l’attaque du poste de Charlestown. Encore deux victoires de cette espèce, et il ne lui restera plus d’armée en Amérique. Nous sentons ici. Monsieur, combien la position de ce ministère devient chaque jour critique, mais nous avons peine à concevoir qu’il y ait des gens assez peu éclairés parmi eux pour regarder, dans les circonstances présentes, la guerre contre la France comme une porte de salut. Cependant, la confidence que le lord Rocbford vous a faite de la disposition la plus générale des esprits, et que vous le soupçonnez même de partager, celte confidence, dis-je, quoique nien singulière et même très-étonnante, mérite toute l’attention que vous y donnez et que vous nous invitez à y donner nous-mêmes.
S’il ne s’agissait, pour détourner l’Angleterre d’une vue qui n’est pas moins extravagante qu’injuste, que de dévoiler 1 absurdité des raisonnements sur lesquels on s’appuie, la tâche ne serait pas difficile. Parce que l’Angleterre, dit-on, a" combattu avec succès, à la fin de la dernière guerre, la France et l’Espagne réunies, on en tire la conséquence qu’il en sera toujours de même. Le sort des armes éiant journalier, on ne peut prévoir ce qui arriverait, mais toutes les
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combinaisons raisonnables ne viennent pas à l’appui de l’opinion qui parait prévaloir à Londres. A la fin de la dernière guerre, la marine de la France était anéantie, celle de l’Espagne était à peine à son berceau. L’Angleterre disposait des forces et des richesses de l’Amérique septentrionale. Elle y trouvait des ressources de toute espèce pour la promptitude de ses embarquements et pour le succès de ses entreprises. Le tableau n’est plus le même. Quant à l’épouvantail qu’on voudrait faire de nous aux Américains, il ne faut pas une habileté même médiocre pour imaginer les moyens de rassurer ce peuple, si jaloux de sa liberté et de son indépendance ; le conseil du roi d’Angleterre se trompe grièvement s’il se persuade que nous regrettons autant le Canada qu’il peut se repentir d’en avoir fait l’acquisition, line erreur non moins capitale, ce sont les conséquences qu’«n parait vouloir tirer de la retraite des Espagnols de devant Aigcr ; s’ils y ont perdu quelque monde, leur marine n’en est pas moins entière; aucun de leurs bâtiments n’a souffert le plus léger désastre ; mais, suivant ce que vous nous marquez, Monsieur, ce ne seront pas les réflexions et le raisonnement qui détermineront la guerre. L’embarras, le désespoir des ministres l'opéreront seuls. Pacifiques dans la vue de se soutenir dans leurs places, ils deviendraient belligérants s’ils croyaient que ce soit un moyen de les conserver. La prudence la plus consommée n’a rien à opposer à de pareils principes, et le Hoi, tranquille sur la foi des traités, sur la religion à les observer, ne provoquera pas l’orage qu’il désirerait, par amour pour l’humanité, de pouvoir conjurer, mais Sa Majesté l’attendra sans s’ébranler. Sa sagesse saura tenir le juste milieu que vous recommandez entre des mesures précipitées, qui annonceraient des desseins hostiles de sa part, et des précautions qui ne tendraient uniquement qu’à prévenir la surprise dont on nous menace.
Quoiqu’un avis aussi important que celui dont vous m’avez rendu compte mérite d’être éclairci, l’intention de Sa Majesté n’est pas, Monsieur, que vous demandiez aucune explication ministérielle, ni même que vous paraissiez l’avoir informée du propos très-extraordinaire que le lord Rochford vous a tenu ; mais comme le ministère s’est monté , vis-à-vis de vous, sur un ton de confiance dont vous avez dû être surpris vous-même, ne pourriez-vous pas, en adoptant le même ton,
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loi insinuer successivement une partie des reflétions que je vous ai exposées plus haut, et lui faire sentir, comme de vous-même, la différence des temps et des situations respectives, qui est tout à l'avantage de la France et de l’Espagne, si l’on considère l’étroite union et l’intelligence qui régnent entre elles, l’abondance de leurs moyens et même le fruit qu’elles doivent avoir tiré de leurs disgrâces passées. Je ne me persuade pas, Monsieur, que ces considérations, présentées amicalement, changent la nature des idées du conseil d’Angleterre, s’il est décidé a la guerre ; mais elles pourraient échauffer la tête de lord Hochford. et, pour peu qu’il soit porté à la loquacité, l’engager dans des explications qui vous mettraient sur la voie, sinon de pénétrer, du moins de pressentir le progrès que le dessein pourra faire ou avoir fait. Vous sentez, Monsieur, de quelle importance il est, si nous ne pouvons détourner le coup, de prévoir du moins l’époque à peu près où il pourra être frappé, (l’est ce que les différentes intelligences que vous vous ménagez pourront vous procurer. La correspondance des ports, les notions que vous recevez du bureau des plantations, enfin les liaisons que vous avez dans le parti de l’opposition, tout cela doit vous mener; sinon à des résultats absolument certains, du moins proha-1 blés. Le Roi connaît votre zèle pour son service, et Sa Majesté est bien convaincue que vous ne négligerez rien de ce qui sera dans votre pouvoir, domine vous êtes à portée, Monsieur, de connaître les influences qui prédominent en Angleterre, n’imagineriez-vous pas des moyens pour captiver quelques-unes îles princiiialesî II est sensible que le but des chefs de l’opposition est de renverser les ministres actuels et de s’établir à leur place. Croiriez-vous qu’il n’y en aurait point d’accessibles à l’idée de suivre leur projet sans multiplier le nombre des fléaux qui déchirent leur patrie? Ceci est un objet de consultation que je pïopose à votre sagacité.
J’ai mis sous les yeux du roi, Monsieur, la priqiositioii que tous faites de faire retourner en Amérique M. de Bonvouloir, dont vous paraissez priser les connaissances et les lumières qu’il a acquises dans ce pays-là. Je ne doute pas que vous vous soyez bien assuré qu’il est et&ctivement ce qu’il se dit; car je dois vous prévenir qu’il n’cxisle au bureau de la marine aucun renseignement qui justifie que ce Français ail été atlaehé daüs aucune qualité au régiment du Cap. Toutefois, 8*
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Majesté a bien voulu agréer que M. de Sartine lui expédiât sur votre demande un brevet de lieutenant à la suite de ce régiment. Vous le trouverez ci-joint. Quant au traitement annuel de deux cents louis que vous proposez, le Roi veut bien l'autoriser, et vous vous en prévaudrez sur moi dans vos états de frais Extraordinaires des quartiers; mais le Roi, en vous allouant celle dépense, n’entend pas que vous supprimiez celle que vous avez proposée pour vous procurer des intelligences dans le bureau des plautaiions. S’il est intéressant îl’ètre instruit de ce qui se passe dans l'Amérique septentrionale, il ne l’est pas moins de l’être des ordres qu'on peut y envoyer et même dans les autres colonies. Cette connaissance ne pourra que répandre un grand jour sur l’existence du projet que vous soupçonnez.
Le Roi approuve fort la résolution où vous êtes d’expédier M. de Ronvouloir avec assez de précaution pour que dans aucun cas sa mission ne puisse nous compromettre. Je crois qu’on peut lui laisser la liberté de prendre service parmi les rebelles, si son goût l'y .porte. C’est unofficier de fortune dont les démarches (tersonnelles ne peuvent jamais tirer à conséquence. Cequi demande une attention parliculièreest la manière d’assilrer votre correspondance, eu sorte qu’elle ne puisse être interceptée. Vous voudrez bien réduire ses instructions, qui ne devront être que verbales, à deux- objets qui me semblent les plus essentiels : l’un de vous rendre un compte lidèle des événemcnlset de la disposition la plus générale des esprits; l’antre de rassurer les Américains contre la frayeur qu’on cherche sans doute à leur donner de nous. Le Canada est le point jaloux pour eux ; il faut leur faire entendre que nous n’y songeons point du tout, et que loin de leur envier la liberté et l'indépendance qu’ils travaillent à s'assurer, nous admirons aucoutraire la grandeur et la noblesse de leurs cITorts, et que sans iuléiêt pour leur nuire, nous verrions avec plaisir que des circonstances heureuses les inissenteu liberté defréquenter nos ports; les facilités qu’ils trouveraient pour leur commerce leur prouverait bientôt toute l’estime que nous avons pour
Le comte de G tunes au comte de Vert/enncs.
A Londres, le 18 aoùt'1775.
... M. de Bonvouloir, Monsieur, est pénétre de reconnaissance de ce que le Roi veut bien faire pour lui; il promet d’exécuter la mission ; un an suffira pour voir s’il tiendra parole; et s’il ne la lient pas, ce sera deux cents louis de hasardés; car pour le brevet je lui ai déclaré que l’intention de Sa Majesté était qu’il ne rejoignît son régiment ni ne se Ht recevoir que sur un ordre signé de sa part. Ainsi ce brevet devient nul, si l’objet auquel il le doit n’est pas rempli. Il m’a de nouveau donné sa parole qu’il était volontaire sans appointements dans le régiment du Cap. En effet il m’a montré une lettre do M. de Vallicre, par laquelle cet officier général lui promettait un congé : il n'en aurait pas eu besoin, s’il n’avait été attaché à quelque corps...
J'ai l’honneur dé vous adresser une déclaration par laquelle toutes les colonies de l’Amérique, assemblées à Philadelphie, exposent les raisons qu’elles ont eues de prendre les armes; et l’extrait d’une adresse de ces mêmes colonies aux habitants de la Grande-Bretagne. Vous y verrez clairement que l’indépendance absolue est leur véritable objet. Vous y remarquerez aussi l’effet que milord Chalhain qui, par parenthèse, était fort mal avant-hier, produit encore sur leurs esprits : vous y verrez enfin une chose qui me déplaît beaucoup: c’est la certiludcavec laquelle ils avancent qu'ils auront des secours étrangers. Milord Suffolk m’en a parlé hier sans me dire, d’où il tenait cette nouvelle. Je n’avais point encore lu la déclaration. Je n’ai pu que lui répondre généralement que j'ignorais quelle puissance serait tentée de secourir les Américains. Mais que j’en connaissais deux qui, par leur position et ayant ellesmêmes des colonies, étaient intéressées è voir celles d’Angleterre rentrer dans l’obéissance.
J’y ai ajouté une vérité qui me paraît démonstrative ; c’est que l’Europe entière est fortement intéressée à ce qu’il n’y ait pointen Amérique un nouveau gouvernement florissant, libre, indépendant et propre à flatter toutes les idées de liberté que les léles vives de tous les pays ont récemment adoptées. En
«■(Tel, quand on voit taente mille Français en Prusse, où ni le climat, ni le gouvernement, ni le prince, rien enfin n’est fait pour les y attirer, quelle émigration ne produiront pas les avantages de tout genre que l’Amérique indépendante présentera à tous ceux qui voudront y apporter leur industrie T J’ai fait convenir milord Suflblk que notre intérêt, le premier de tous les moyens de persuasion en politique, était diamétralement opposé à un pareil projet. Il a répondu qu'il en était persuadé et a pris de là occasion de dire que le Roi venait même de donner une preuve de ses vues pacifiques en bornant les travaux de Dunkerque au point déterminé sur la carte par lord Rochford, et que le Roi d’Angleterre et son conseil avaient été fort sensibles à la générosité de ce procédé. C’est pour la première fois qu’il en avait été question, n’ayant pu joindre milord Rochford depuis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire à ce sujet.
Le comte de Veryennes au comte de Guines.
A Versailles , le 27 août 1775.
... Vous connaissez, Monsieur, les intentions du Roi, par rapport à la négociation concernant Terre-Neuve dont vous êtes chargé. Sa Majesté désire qu’elle puisse se terminer d'une manière satisfaisante pour les deux nations, mais comme elle ne se prêterait pas à souffrir l’orgueil des Anglais si le succès couronnait leurs entreprises, elle croirait sa gloire blessée si elle profitait de leurs revers pour se procurer des avantages. Sa Majesté, contente de ce qui lui appartient, ne veut que le conserver, et ne demande que ce qui lui parait évidemment juste.
Nous voyons avec plaisir, Monsieur, que vous pensez que l’idée très-étonnante de faire la guerre à la France et à l’fespagne que le lonl Rochford vous avait confiée ne fermente pas encore dans les têtes qui pourraient la déterminer. Je crois, en effet, que les Anglais feront bien de penser plus d’une fois avant de se porter à une résolution dont l’issue pourrait tromper leurs espérances. Nous ne négligerons rien de ce cêté-ci pour les rendre illusoires, si tant est qu’ils y tiennent, et nous comptons sur votre vigilance comme sur votre zèle pour les suivre dans toutes leurs démarches.
Le comte de G unies au comte de Vergennes,
A I.ondrel, l#r septembre 1775.
.... J’ai de nouveau assuré milord Suflblk des dispositions du Roi et de l’esprit île justice qui empêcherait Sa Majesté de jamais favoriser les troubles Je l’Amérique. J’ai cru qu’il était d’autant plus nécessaire de revenir à la charge sur ce point, que je sais positivement qu’une frégate anglaise s’est emparée d’un vaisseau envoyé en Europe par les Américains, et que, parmi les papiers qui y ont été saisis, on a trouvé un manifeste à une puissance île l'Europe, pour solliciter sa protection. Je tiens ce fait de bonne paît, et que même il est question de produire ees papiers en Parlement au commencement de la session prochaine. I.e nom de la puissance est un mystère.
!a i comte de Vergennes au comte de Guines.
A Versatile», le 3 «eptembre 1775.
.... La proclamation que le ministère anglais vient de rendre, moins peut-être contre les Américains que contre les chefs de l’opposition, change absolument l’ordre de nos combinaisons et détruit sans réplique toutes les spéculations de conciliation dont ou nourrissait encore l’espoir. Il est sensible que le gouvernement britannique ne veut devoir qu’à la force la soumission des colonies, et comme il n’a pas trop de toutes celles de son empire, il est probable que si les ministres anglais ont été jusqu’ici pacitiques par inclination et par choix, iis doivent maintenant l’être par nécessité. La proclamation qu’ils viennent de publier leur retranche toute possibilité de revenir sur leurs pas. Il faut, ou que l’Amérique succombe, ou que les ministres succombent euxmêmes
Le comte de Guines au comte de Ver pennes.
A Londres, le 8 septembre 1775.
Il parait deux lettres, l’une <lc M. le général Burgoyne, de l’armée royale, et l’autre du général Lee, de l’armée américaine; ils ont été fort liés jadis, el s’invitent réciproquement à changer d'opinions et de parti. Ces deux lettres ne sont pas encore publiques. Milord Hochford, qui les a lues, y a vu que M. le général Lee engage sa parole d’honneur que les Américains ont la certitude d’être soutenus par la France et par l'Espagne, fie ministre m’en a parlé cojrendant sur le ion le plus amical et le plus convenable. Je lui ai répété tout ce qui est contenu dans votre avant-dernière dépêche (du 27 août 1775), et je crois l’avoir laissé bien persuadé de la fausseté de cette assertion.
Lord flochford au comte de Guines (pièce jointe à la lettre du comte de Guines , du 8 septembre 1775).
Milord Rochford présente ses compliments h son excellence monsieur le comte de Guines, et a l’honneur de lui remettre les lettres imprimées de M. le général Burgoyne et M. lare. Il le prie de vouloir bien les lui renvoyer à son loisir. Milord a l’honneur de confirmer à Son Excellence ce qu’il lui assura hier au matin, touchant ce qui a été confié en écrit nu général Burgoyne par M. Lee, sur son honneur. Ces assumnees se trouvent dans une lettre particulière et confidentielle de M. Lee, laquelle n’est pas imprimée, et on ne sera pas lâché d’être en état de le contredire authentiquement.
Jj‘ comte de Guines au comte de Vertjennes .
A Londres, le 8 septembre 1775.
.... M. de Bonvouloir est expédié ; il s’embarque ce soir peur Philadelphie, sur un vaisseau qui inet à la voile celte
nuit. Je lui ai fait sa leçon de manière à ce que, dans aucun cas, il ne puisse compromettre que lui, et même, vu les écrits émanés des colonies et la lettre de M. le général Lee, j’ai défendu è M. de Bonvouloir de jamais même prononcer le mot français, ni d’entrer dans aucune discussion sur nos dispositions à l’égard des Américains. Sa mission se borne à nous instruire de tout ce qui pourra nous intéresser.. Il est en état delà remplir, et s’il ne la remplit pas, c’est deux cents louis hasardés pour une chose qui peut devenir trèsimportante....
Aciiard Bohvoiloir.
Pièce jointe à la dépêche du 8 septembre.
A Londres, le 8 septembre 1775.
J’ai reçu de son excellence monseigneur le comte de Guinés les deux cents guinécs qu’il était chargé de me remettre.
Le comte de Ver pennes au comte de Gaines.
A Versailles , le lü septembre 1775. *
.... Le Roi a fort approuvé, Monsieur, le langage que vous avez tenu à lord Suffollc, en l’assurant des dispositions et de l’esprit de justice de Sa Majesté, qui ne lui permettent pas de jamais favoriser les troubles de l’Amérique. C’est une vérité que vous ne devez pas hésiter à renouveler, toutes les fois que vous pourrez le faire sans affectation. Nous ne savons pas quelles peuvent être les espérances des Américains et sur quelle puissance elles reposent ; nous n’avons encore eu aucune recherche de leur part ; s’ils nous en faisaient, nous les éconduirions honnêtement et nous leur garderions le secret.. .
J le comte de Vergennes au comte de Guines.
A Vertailles, le 18 «eptembre 1785.
J’ai reçu, Monsieur, la lettre n« 291 que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 8 de ce mois, et les différentes pièces qui y étaient jointes. La plus intéressante pour nous, fa seule qui demande explication, est le billet que lord Roch-
ford vous a écrit en vous envoyant la correspondance imprimée de MM. Lee et Burgoyne, et dans lequel il vous marque que M. Lee, dans une lettre confidentielle qu’on ne produit pas, assure, sur son honneur, que les Américains ont la sûreté d’être secourus par la France et l’Espagne.
Le Roi a approuvé, Monsieur, la réponse franche et positive que vous avez faite à ce ministre anglais, mais Sa Majesté pense que vous devez en rester là et ne rien donner de plus par écrit. Il est assez sensible que le lord Rochford n’a voulu, par son billet, que vous extorquer quelque déclaration dont il puisse se parer au Parlement, et peut-être aussi se servir en Amérique pour décourager les Américains, en leur faisant connaître qu’ils n’ont aucune espèce d’assistance à attendre de la part des deux couronnes. Le Roi, comme j’ai eu l’honneur de vous le marquer par une précédente lettre, ne veut ni augmenter les emnarras du gouvernement britannique, ni encourager la résistance des Américains, mais il ne lui convient pas aussi de servir de moyen à la fléchir.
Le comte de Vergennes au comte de Gaines.
À Versmille*, le 18 septembre 1775.
.... Rien de plus sage que la leçon que vous avez faite à M. de Bonvouloir. C’est à lui à veiller si bien sur lui-même, sur ses propos et sur ses démarches qu’il ne lui mésarrive pas. Il ne doit s’attendre à aucune protection de notre part, s’il venait à s’attirer l’animadversion du gouvernement anglais. Comment est-il possible, Monsieur, que, dans les moments de crise, un étranger ait lafacilité de s’embarquer pour Philadelphie ?
Le comte de Guines au comte de Vergennes.
A Londres, le W septembre 1775.
.... C'est avec bien Je la peine, Monsieur, que je suis parvenu à faire embarquer M . de Bonvouloir; il a fallu le faire passer pour un marclnnd d’Anvers. Sa correspondance avec moi y est adressée. Le commerce en est le principal objet, et
sous ce prétexte, tout peut sc dire. Tel est k peu près le |>lan et labase des chiffres que je lui ai donnés. Il m’a déjà écrit de la mer; ainsi je suis sûr que son départ n'a pas souffert de difficulté, et que sa lettre, qui m’est parvenue décachetée, ayant été mise à la poste à Londres, n’a donné aucun ombrage.
M. de Itonvouloir au comte de Gui lies ’.
Philadelphie, le 58 décembre 1773.
J’ai trouvé, comme je m’y étais attendu, ce pays-ci dans une agitation inconcevable. I-es confédérés font des préparatifs immenses pour le printemps prochain, et malgré la rigueur de la saison, ils continuent la campagne. Ils ont assiégé Montréal qui a capitulé, et sont actuellement sous Québec, qui, je |iense, en fera bientôt autant. Ils se sont emparés du quelques vaisseaux de Boy, chargésdc provisions de guerre et de bouche. Ils sent parfaitement retranehes sous Boston ; ils se font même une petite marine : ils ont une ardeur et une bonne volonté incroyables. Il est vrai qu ils sont conduits par de bonnes têtes. Trois choses importantes leur manquent, une bonne marine, des provisions et de l’argent : ils en sont convenus avec moi. Je vais vous rendre compte mot pour mot de trois conversations particulières que j ai eues avec M. Franklin et trois autres bonnes tètes qui composent le conseil privé. Je suis entré comme particulier dans leur intimité, par le canal d'un honnête Français, duquel je suis sûr, et qui a acquis une bonne part dans 1a continuée des députés, f.e Français se nomme Daymons. Je vous le recommande. Il est hildiolhécaiie de la ville. Tout ce que vous me ferez passer parviendra à mon adresse, et mes paquets seront marqués A. B. et ils me seront rendus.
Je ne leur ai fait aucune offre, ahs dûment aucune, leur promettant seulement de leur rendre tous les services qui dépendraient de moi sans me. compromettre , et sans me rendre garant des événements en aucune façon , cl le tout par le moyen de mes connaissances et sans leur faire aucune confidence. Ils nt’ont demandé m la France les aiderait et a quel prix. Je
1 Reçue par le comte de Guinea, le 27 février 1776.
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leur ai répondu que je croyais que la France leur voulait du bien ; si elle les aiderait: que cela pouvait bien être; sur quel pied: que je n'en savai.i rien, mais que si cela arrivait, ce serait toujours à des conditions justes et équitables ; que, du reste, fils le jugeaient à propos, ils lissent leurs propositions, que j'avais de bonnes connaissances, que je me chargerais de présenter leurs demandes sans rien plus. Ils m'ont demandé si je croyais qu’il fut prudent à eux d’envoyer un député plénipotentiaire en France. Je leur ai dit que je m’imaginais que cela serait précipité, même hasardeux; que tout se savait de Londres en F rance et de France à Londres, et que le pas serait glissant à la barlie des Anglais; que s'ils me chargeaient de quelque chose, peut-être aurais-je des réponses qui pouvaient décider de la conduite qu'il faudrait tenir ; que, du reste, je ne les conseillais en aucune espèce de façon, que j’étais un particulier, voyageur curieux ; mais que je serais charmé si, par le moyen de mes connaissances, je pouvais leur rendre ipielqucsseniccs: que je ne les exposeiais pas, ni moi, ni personne; que des affaires de celte conséquence étaient trop délicates pour y être étourdi, surtout u ayant aurun droit, ni aucun pouvoir; que je n’étais garant que d'une chose, c’était de ne |>as trahir leur confiance. Ils ne sont que cinq dans le conseil privé, dont je vous dirai les noms à la lin de ma lettre: tout ce qu’ils font est bien lait et a force sans la sanction du congrès qui est très-nombreux, et ou il s'est glissé des faux frères. Ils en ont découvert un ces jours qui a évité sa peine par la fuite. J’ai souvent avec eux des enhevues comme particulier. Chacun se rend dans l’obscurité par des routes différentes dans un lieu marqué. Ils m’ont donné leur confiance; après avoir dit que je ne promettais, n offrais et ne répondais de rien ; et les avoir avertis plusieurs fois que j’agirais comme particulier bénévole.
Voici le résultat de nos entrevues, dont eux -mêmes m'ont engagé de faire part à mes connaissances , de même que de toutes celles que nous aurons dans la suite, et du l’état même de leurs all'uires ; sans me demander à qui, ni comment, ni où je m’adresserais, me regardant comme homme privé, cl dans lequel ils ont de la confiance :
i° Leurs affaires sont en bon étal, et j en suis sûr, ayant des émissaires en plus d’un endroit, et qui m’instruiront non gratis. Ils espèrent ouvrir la campagne avec succès; et je vient)
de savoir dans l’instant que les saii'ages de. cinq nations ont envoyé leurs chefs à l’assemblée générale, pour les assurer qu'ils voulaient être neutres, mais que si pourtant le cas l’exigeait, ils prendraient les armes pour les Américains; ils sont puis-anls, à craindre, eton nelesagagnésqu’àforce de présents. Lord Dunmore, commandant ù la Virginie, était parvenu à se faire un parti assez considérable ; il avait publié une proclamation qui rendait les esclaves libres; il s’était déjà emparé de Norfolk cl s’y était fortifié. I.es Yirginiens, aidés de quelques compagnies des milices de la Caroline, l’ont battu à trois fois différentes, ont repris Norfolk, ruiné les fortifications et obligé Dunmore de se retirer ù boni des vaisseaux du Itoi, à dix ou douze milles de la ville, où ils vont aller J’attaquer, si les glaces le permettent.
Les royalistes ont pris le chemin de New-York pour le bloquer. Le général I-ce s’y rend actuellement avec cinq mille hommes.
ils sont persuadés qu’ils ne peuvent se soutenir sans une nation qui les protège par mer; que deux seules puissances sont en état de les secourir, la France et l’Espagne, mais qu'ils peuvent faire la différence de l’une à l’autre. Je leur ai fait encore sentir adroitement la supériorité en fout genre que le Roi, mon maître, a sur l’Espagne, et ils en sont convaincus ; ils sont même, je pense, résolus, peut-être mémo depuis longtemps, de réclamer Sa Majesté; mais j’entrevois qu’ils veulent attendre que la campagne soit ouverte, parce que dans ce pays beaucoup de gens tiennent encore ru Roi, qui ne leur a pas fait encore assez de mal. Ils verraient peut-être avec inquiétude une nation étrangère sc mêler de leurs affaires. Ils veulent gagner les esprits, et leur faire sentir le besoin qu’ils ont d’être aidés ; ên cela, je pense qu’ils sont prudents. Ils s’attendent d’avoir leurs villes détruites et leurs maisons brûlées, ce qui achèvera de leur faire abhorrer les léopards. Ils ont envoyé, sans mon conseil, un briganlin à Nantes nommé John ou le Saint-Jean, capitaine Charles Forest, adressé à M. Jean Daniel Schweigbauscr.Ce vaisseau portera ma lettre. J’embarque moimême un homme, dont je suis sûr, sans cela, je me servirais d’une autre voie pour vous écrire ; mais il est important qu’aucun mot ne vouséchappe. Voici les demandes qu’ils me prient de présenter pour eux. Le bâtiment est chargé de farine et autres productions du pays, qu’ils ont envie d’échanger
contre d’autres effets d'une autre nature; comme la cargaison d’importation excédera peut-être celle d’exportation, ils prient qu’on remplisse le chargement, qu'on leur permette d’en faire passer l exccdant à Saint-Domingue, aux lieux et personnes qu’on leur indiquera, et qu’on en reçoive le payement en denrées du pays n’ayani pas de numéraire. S’il y avait moyen de leur faire passer la même espèce de marchandises en différents endroits de Saint-Domingue, mes correspondants l’y iraient chercher à leurs périls et risques : ils voudraient deux hommes capables de conduire des fortifications. S’il en Tient, ils iraient les chercher au Cap Français qui est la plus sûre route pour les faire parvenir ici, parce que si par malheur ils étuient pris, ils ne risqueraient rien, les habitants de ces brûlantes contrées venant souvent ici pour réparer leur santé. Voici pour le présent leurs demandes, se chargeant des frais, et ils m’ont prié de les faire savoir à mes connaissances. Je leur offrirais bien mes petits talents pour le génie, mais je ne peux être sédentaire, étant obligé de courir tous les jours.
Vous recevrez le plus souvent possible de mes nouvelles, et je vous manderai a la lettre tout ce qui se passera. Ils sont eux-mêmes si persuadés de la bonté de la France pour eux, qu'ils m’ont prié, si j’avais quelques bonnes connaissances, de leur faire part de ce qui les regardait, ce que je leur ai promis sans rien de plus.
Si vous le jugez à propos, faites expédier bientôt notre navire. Le temps presse. Mon envoyé a ordre, en cas de poursuite, en allant et revenant, de jeter les papiers à la mer. Vous pouvez en toute sûreté me faire réponse par lui, à l’adresse marquée dans le courant de ma lettre. Je vous prie, pour moi, de faire écrire à M. Buffon, négociant au Havre, pour réclamer deux malles qui ont dû être envoyées a son adresse ; elles sont précieuses pour moi ; car ce pays-ci est cher. Je suis obligé de faire de la dépense secrète, et je n’épargne l’argent que pour moi. Si vous les pouvez recouvrer, faites-les, je vous prie, cheminer pour Nantes à l’adresse de M. Teissicr, négociant à Nantes et mon correspondant, qui les chargera à bord. Si elles ne sont pas au Havre, faites écrire au chevalier de B.... pour en faire promptement la recherche. Je vous dirai que M. Daymous vient de recevoir une lettre de M. Pie Deperé, dont j’ai eu l’honneur do vous parler en F.urope, datée
du fort Dauphin, qui lui annonce quatre cargaisons de marchandises. J’ai l’honneur de vous répéter que je n’ai rien avancé, ni ne me suis rendu garant de rien, absolument rien ; on a en moi beaucoup de confiance, et je pénètre tout ce qu’il y a de plus secret. On ne m’a même pas demandé il qui, ni où je m'adresserais en aucune façon.
Tout le monde ici est soldat. Les troupes sont bien vêtues, bien payées et bien commandées. Ils ont environ cinquante mille hommes soudoyés et un nombre plus considérant de volontaires qui ne veulent point de paye. Jugez comme des gens de celle trempe se battront. Faites-moi réponse le plus tôt possible pour expédier lebfttiment, et tâchez qu’il rapporte mes malles. Je suis sûr de celui qui porte ma lettre; sans cela, je ne vous écrirais pas si ouvertement. Vous pouvez m’écrire en toute assurance par lui. Il est sur le navire comme passager. J’ai pensé moi-même aller vous informer de tout, mais je n'ai pas osé. Faites-moi réponse à tous les articles de ma lettre et une instruction pour me conduire ; car les affaires sont si délicates qu’avec toute la bonne volonté possible, je n'y marche qu’en tremblant, quoique je sois obligé d’avancer parce que le temps presse. Je ne leur ai rien dit qui pût leur faire croire que j .aie des correspondances avec le ministre, et j’agis comme particulier, mais je crois, et j’en ai de fortes preuves, qu’ils s’imaginent que je ne suis point venu directement d’Anvers dans l'hiver sans de fortes raisons. Ils n’en ont que plus de confiance en moi et me marquent des égards on ne peut plus flatteurs. Je vais vous faire part d’un petit billet que le conseil privé m’a envoyé ce matin par Daymons, homme sur et qui m’est singulièrement utile. J’y ai fait la réponse que vous verrez, après leur avoir dit que ceci se passait comme de particulier à particulier, et avoir reçu les plus fortes assurances qu’ils ne le faisaient que pour me communiquer leurs doutes et me prier de les éclairer le plus que le peut faire un homme qui ne se mêle ni ne connail les affaires d’F.tat.
Je sais tout ce qui se passe de plus secret, et leurs délibérations me sont communiquées, et, en les flattant et leur lâchant un peu la main, j’en ferai ce que je voudrai. Ils m’ont tous dit qu’ils combattaient pour être libres et qu’ils le seraient â quelque prix que ce fût. qu’ils étaient liés par serment et qu’ils se feraient hacher plutôt que de céder, qu’ils savaient
bien qu'eux seuls ne pouvaient se soutenir par mer, et qu’il n’y avait que la France en état de protéger leur commerce, sans lequel leur pays ne serait point florissant ; qu’ils ignoraient si, en cas que cela en vint aux propositions, la France se contenterait d’avoir chez eux pendant un temps limité un commerce exclusif pour l’indemniser des frais que lui occasionnerait leur cause, qu’ils ne pourraient pas payer d’une neutralité, même d’un peu de secours en cas de guerre entre, les deux nations, et d’un attachement inviolable, choses auxquelles ils ne manqueraient jamais.
J’ai répondu que cela ne me regardait point, qu’ils étaient prudents et sages, qu’ils discuteraient leurs intérêts, mais que quand on demande on ne fait pas toujours la loi. Ils sont plus puissants que l’on ne pense; cela passe même l’imagination , et vous en seriez surpris. Itien ne les épouvante , réglez-vous là-dessus. Le bruit court qu’il est arrivé au camp doux officiers français chargés de faire des propositions. On m’a demandé ce que j’en croyais. J’ai répondu que je n’en savais rien, que cela inc paraissait étrange, que la France était bien puissante, et que loin d’offrir elle n’accordait même pas toujours ce qu’on lui demandait.
Vous saurez tout ce qui se passera, et n’aurez point de faux avis de ma part. Combinez vos volontés sur mes lettres; je vous répète que mon homme est sûr. Il est. comme passager sur le bâtiment. Je n’ai fait aucune indiscrétion, cl tout est couvert du voile du secret le plus impénétrable.
Personne n’entrera jamais aussi avant que moi dans leur confiance et ne les tournera comme moi. Je vous ferai part de toutes leurs délibérations que je sais toutes, mais actuellement on n’agite que les moyens de se procurer des munitions.
J'ai été longtemps sans vous écrire. Ce n’est pas ma faute. J’ai eu un passage affreux. J’ai été cent jours en mer. J’ai pensé périr vingtfois. J’ai été réduit par jour à deux biscuits, mais mangés des vers, un peu île bœuf salé et de l’eau infecte en petite quantité et rien de plus, et faisant plus de quarante tonnes d’eau par vingt-quatre heures. Prenez garde aux endroits soulignes de ma lettre.
Si en cas que le bâtiment revienne chargé, vous me rendriez un grand service de faire ordonner, si cela se peut sans danger, que l’on marquât dix ou douze balles de marchandises des lettres A. B. Cela me ferait grand bien et ne coûte-
rail guère. Je suis obligé de faire de la dépense et je n’épargne l'argent que pour moi. Je vous écrirai souvent par Saint-Domingue où j’ai un homme sur et mon intime ami. Je fais de mon mieux, et je serais bien malheureux si je ne vous satisfaisais pas. Vous connaissez mon attachement pour vous, et vous ne doutez pas que je ne sois toute ma vie,
Votre humble et respectueux serviteur.
P. S. Je viens d’apprendre que les royalistes peu à peu évacuent Boston où ils n’ont plus de vivres que pour un mois, et n’en peuvent recevoir. Tout est intercepté, et les habitants de même que les troupes sont réduits & la plus affreuse extrémité. Si vous pouviez me faire le plaisir de m’envoyer un étui de mathématiques avec un traité des fortifications et de. l’attaque et la défense des places de M. de Vauban, cela va me devenir nécessaire, et on ne [reut rien trouver ici. Je travaille jour et nuit, trop heureux si je réussis. Je commence à parler joliinenl anglais.
Voici le billet que je viens de vous annoncer, dont je garde l’original en anglais écrit de la main de ces messieurs:
«M.de B... est prié de la part de Messieurs du Conseil privé de considérer et répondre aux propositions suivantes. Le tout sans tirer à conséquence et comme de particulier à particulier.
Savoir :
i° l’eut-il nous informer des dispositions de la cour de France à l’égard des colonies du nord de l’Amérique, si elles sont favorables, cl de quelle manière on en peut avoir une authentique assurance ?
2° l’ouvons-nous avoir en France deux habiles ingénieurs sûrs et bien recommandés, et quelle démarche devons-nous faire pour nous les obtenir ?
3° l’ouvons-nous avoir directement en France des armes et autres provisions de guerre, eu échange des productions du pays ; et nous accordera- t-ou une libre entrée et sortie dans les ports français?
M. de B. peut être assuré que, si par le moyen de ses soins nous pouvons être écoutés favorablement, nous aurons en lui toute la confiance que l’on puisse donner à un homme de dis-
DOCUMENTS H1STOKIQU ES.
linctiiui, dont la bienveillance pour nous n’a pas encore reçu une marque sûre de notre reconnaissance. »
Voici nia réponse; si cela réussit, ils ont dit à quelqu'un (de qui je sais tout ce qui se passe) qu’ils me regarderaient comme un de leurs membres et ne feraient rien sans mon conseil. Ils me regardent comme leur libérateur.
Réponse de M. de B... au billet de Messieurs du Conseil privé.
«Je répondrai, Messieurs, à ce que vous me faites l’honneur de me demander le plus positivement possible, et vous instruirai autant que peut être instruit lui-même un homme particulier qui n’a point de part aux a flaires du ministère, mais je vous répondrai suivant mes conjectures, la voix publique et quelques avis de mes connaissances:
J» Vous demandez quelle est l'intention de la France à l’égard des colonies du nord de l’Amérique. Je ne crois pas trop avancer, en vousdisant qu’elle vous veutdu bien, et qu’elle n’a point eu, je crois, d’autres sentiments pour vous que de la bienveillance. I)u reste, pour s'assurer authentiquement des volontés de quelqu’un, il faut s’y adresser directement. Le pas est scabreux et demande bien des ménagements. Je ne vous donne d’avis ni pour ni contre. Je ne le prendrai pas sur moi. L’affaire est trop délicate.
2“ La France est bien en état de vous fournir deux bons ingénieurs, même plus. La seule démarche, c’est de les demander. Je l’ai fait pour vous, Messieurs, sans me rendre garant de la réussite, quoique je l’espère, ayant de bons correspondants.
3° Si vous pouvez vous procurer des armes et autres munitions directement en France, en échange de vos denrées’ Comme ceci est affaire de marchanda marchand, jenevois pas de grands inconvénients de la part de la France. Je vous adresserai même à d’assez bons correspondants, sans me rendre responsable de rien. Vous pouvez l’entreprendre à vos risques et périls, car peut-être l’Angleterre ne vous laissera pas tranquilles, et vous ne devez pas espérer d’être défendus. Du reste, je ne vous conseille pas d’envoyer tout au même port. Cela pourrait faire du bruit. J’ignore si l’on vous donnera une libre entrée et sortie dans les ports français. Ce serait se déclarer ouvertement pour vous, cl la guerre pour-
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rait s’ensuivre. Peut-être femiera-t-on les yeux, c’est là ce qu’il vous faut. J’ai l'honneur de vous répéter. Messieurs, que je ne réponds de rien. Je suis bien peu de chose ; j’ai de lionnes connaissances ; c’est tout. Si je suis assez heureux pour réussir, je serai trop payé par l’honneur de votre con • fiance et le plaisir de vous servir.
« Je suis votre, etc. »
Je viens de savoir dans le moment qu’ils ont pris deux vaisseaux de transport richement chargés, mais aussi ont-ils perdu un de leurs corsaires. Ils auront au mois d'avril plus de trente navires armés depuis quarante canons jusqu’à douze. Ils ont quitte le pavillon anglais, et ils ont pris pour armes un serpent à sonnettes, et qui en a treize, de même qu'un bras armé aussi de treize llèclies pour représenter les treize provinces unies du continent. Les royalistes ont envoyé les prisonniers américains à Londres. Le général Washington qui avait envoyé uu trompette les redemander, ayant reçu une réponse fort dure, a fait publier que, s'il arrivait mal à scs gens prisonniers, qu’il userait de représailles sur près de trois mille qu’il avait et presque tous officiers, et on est convenu, ce que je viens d’apprendre, que si cela arrivait, on ne ferait aucun mal aux prisonniers anglais, mais qu’on ne garderait plus aucune mesure, et dans l’instant on réclamerait l’assistance étrangère. Vous saurez plus tôt que moi ce qui sera arrivé à ces malheureux. Failes-le moi savoir, cela aura un bon effet. Oh va faire le siège de Boston. Vous recevrez deux lettres de moi, mais assez indifférentes, par deux bâtiments qui vont en France sans mon avis. Ils m’ont dit qu’ils me regardaient comme un homme venu pour les seconder et les aider, mais que aussi, si je pouvais leur rendre quelque service, je connaîtrais à quels hommes j'avais alîaire, et combien ils seraient reconnaissants, et qu’ils me regarderaient comme un de leurs membres. Je sais tout cela par un bon émissaire, et duquel je ne peux me passer. On m’a demandé aujourd'hui si j’avais quelques connaissances à Miquelon. J’ai dit que non. Ils auraient grande envie qu’on y fil passer quelques provisions, parce qu’ils auraient beaucoup de facilité pour les y aller chercher.
Voici le nom tics sauvages qui ont envoyé leurs chefs à l’assemblée, et formé alliance avec les Américains, savoir :
Les Tuscarons, les Onondagas, les Senckas, les Mohawks, les Cayugas.
Voici les noms du conseil privé qui décide de tout sans la participation du reste du congrès, savoir:
MM. Franklin, Harrison, Johnson, Dickinson, Jay.
En ployant ma lettre, le papier s'est rompu un peu. Ainsi que cela ne vous inquiète pas. Je suis sur de mon homme. Il est arrivé hier ici deux Français menant un grand train, qui ont, dit-on, apporté bonne provision de poudre. Je ne vous écrirai pas par les deux vaisseaux qui vont en Europe et dont je vous pariais. J’ai cru cela inutile, n’ayant rien à vous mander de plus.
Adresse du brigantin le Saint-Jean, capitaine Charles Fores t, à l'adresse de M. Jean Daniel Schweighauser.
Il en partira encore un autre pour le même port, sous douze jours, et je vous écrirai par lui. Si cela réussit, tout ira comme on le voudra.
Mémoires rédigés aux affaires étrangères sur les affaires d'Amérique (mars 1770).
inflexions sur la situation actuelle îles colonies anglaises, et sur la conduite qu’il convient à la France de tenir à leur égard *.
La querelle qui subsiste actuellement entre l’Angleterre et ses colonies est un de ces événements majeurs qui méritent l’attention de toutes les puissances, par l’influence qu’elle peut avoir sur l’existence politique de la G lande-Bretagne. La France surtout et l’Espagne ont un intérêt immédiat à en suivre la marche et les progrès, et en préjuger les effets.
On a lieu de croire que le but des colonies n’est plus le simple redressement de leurs griefs, mais qu’elles ont pris la résolution de secouer le joug de leur mère-patrie. L’An-
1 Mémoire do M. do RayneVal , premier commis aux affaires étrangères.
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gleterre leur impute ouvertement ce projet, et les efforts qu’elle fait pour le renverser prouvent jusqu’à quel point elle sent et craint les effets qui résulteraient de son exécution.
Si les colonies sont abandonnées à elles-mêmes, il est probable que la Grande-Bretagne parviendra à les vaincre et à les subjuguer; et dans ce cas elle sera la maîtresse de leur prescrire telle loi qu’elle jugera à propos. Il résultera à la vérité, de celle soumission forcée, que la cour de Londres sera obligée défaire des dépenses extraordinaires et toujours subsistantes pour contenir et conserver ses colonies, qui auront une tendance perpétuelle et i ndcslruclible vers l'indépendance; mais, d’un autre côté, elle conservera au moins les bénélices mercantiles que son cpmmerce d’Amérique lui a procurés jusqu’à présent, et elle soutiendra par conséquent ses manufactures etsa marine. Flic empêchera surtout les colonies de mettre, si elles étaient indépendantes, un poids considérable dans la balance en faveur de quelque autre puissance. Ainsi, l’on peutdircque, dequelque manière que la Grande-Bretagne maintiendra sa suprématie en Amérique, il en résultera toujours pour elle des avantages considérables, tandis qu’en la perdant elle en souffrirait un préjudice inappréciable, ainsi qu’on l’établira incessamment.
Celte double vérité semble indiquer naturellement le parti qu’il convient à la France de prendre dans la querelle actuellement subsistante entre l’Angleterre et ses colonies.
L’Angleterre est l’ennemi naturel de la France; cl elle est un ennemi avide, ambitieux, injuste et de mauvaise foi : l’objet invariable et chéri de sa politique est, sinon la destruction de la France, du moins son abaissement, son humiliation etsa ruine. C’est là depuis longtemps le motif véritable des guerres qu’elle nous a suscitées; cette raison d’État l’emporte toujours sur toute autre considération, et lorsqu'elle parle tous les moyens sont justes, légitimes et même nécessaires, pourvu qu’ils soient efficaces. Ces dispositions, jointes au soin que la France doit prendre de sa propre conservation, l’autorisent et même l’invitent à saisir toutes les occasions possibles pour affaiblir les forces et la puissance de l’Angleterre, tandis que de l’autre la politique lui en fait un devoir. Kn parlant de cette double vérité, il ne s’agit que d’examiner si l’état et les dispositions actuelles des colonies sont de nature à nous con-
docum en i s iii stor igr es.
duire à ce but ; clics sont en guerre ouverte avec leur métropole ; leur projet est de secouer le joug de leur domination ; elles nous sollicitent de leur prêter secours et assistance.
En nous rendant aux désirs des colonies, et en supposant eflicace l’assistance que nous leur accorderions, il parait devoir en résulter les avantages suivants : 1" La puissance de l’Angleterre diminuera et la nôtre haussera d’autant; 2U son commerce éprouvera une |>cttc irréparable, tandis que le nôtre prendra de l’accroissement; 3° il est très-probable que par la suite des événements nous pourrions recouvrer une partie des possessions que les Anglais nous ont enlevées en Amérique, comme la pèche de terre, celle du golfe Suint- Laurent, l'ile Royale, etc. On ne parle pas du Canada.
Mais, dira-t-on, l'indépendance des colonicsanglaises préparera une révolution dans le Nouveau-Monde; elles seront à peine tranquilles et assurées de leur liberté, qu’elles seront saisies de l’esprit de. conquête; d’où pourra résulter l’envahissement de nos colonies et des riches possessions de l’Espagne dans l’Amérique méridionale.
Mais deux considérations semblent pouvoir rassurer ceux qui ont de pareilles craintes : 1“ La guerre que les colonies soutiennent actuellement les fatiguera et les épuisera trop pour qu’elles puissent songer de sitôt à prendre les armes pour attaquer leurs voisins; 2° il y a tout lieu de croire que si les colonies remplissent leur but, elles donneront à leur nouveau gouvernement la forme républicaine; or, il est généralement reçu, d’après l’expérience, que les républiques ont rarement l’esprit de conquête ; et celles qui doivent se former en Amérique l’auront d’autant moins (on suppose que chaque province formera une république séparée, et que toutes ensemble n’auront entre elles qu’une confédération politique), quelles connaissent les douceurs et les avantages du commerce, et qu’elles ont besoin d’industrie, et par conséquent de la paix, pour se procurer les commodités de la vie, et même quantité de choses de première nécessité. On peut donc dire que la crainte de voir tôt ou lard les Américains faire des invasions chez leurs voisins n’a aucun fondement même apparent, et qu’elle ne saurait aucunement être prise en considération. En supposant même que les colonies empiéteront sur les possessions espagnoles, il n’est rien moins que démontré que cette révolution serait préjudiciable à la
France : je fais abstraction des obligations renfermées dans le pacte de famille.
En admettant l’intérêt que la France a de favoriser l’indépendance des colonies anglaises, il s’agit d 'examiner : 1° quel genre d’assistance ello pourra leur donner; 2" à quelle époque cette assistance pourra avoir lieu ; 3" quels effets elle entraînera apres soi.