‹ Thomas JeffersonChapitre 66 sur 212 · DANS LA. VIRGINIE PAR JEFFERSON · texte numérisé non relu

DANS LA. VIRGINIE PAR JEFFERSON

n’était exempt de l’impôt ; tout franc tenancier avait le droit de prétendre aux fonctions et à l’influence : le seul privilège des gentilshommes virginiens, c’était le prestige qui s’attache à la richesse héréditaire et à l’ancienneté des services rendus à l’État, prestige naturel» dont l’opinion ne s’alarmait nullement, dont elle ne réclamait point la destruction, et qui jetait sur la colonie tout entière un éclat dont la cause de l’indépendance avait profité. C’était la classe supérieure qui avait fait la grandeur et la puissance de la Virginie ; c’était elle qui avait entraîné les masses dans le mouvement révolutionnaire, et donné des chefs à l’armée et au congrès. Jefferson ne pouvait la regarder ni comme un ennemi à désarmer, ni comme une victime à sacrifier aux fantaisies populaires. Sans nécessité politique, il a prématurément brisé cette aristocratie qui avait été la gardienne des libertés publiques contre l’Angleterre, et qui pendant longtemps encore pouvait rester la gardienne des libertés publiques contre la démocratie.

La démocratie a besoin d’être contenue, sans quoi elle se livre à des emportements qui la perdent. C’est pour elle une bonne fortune que de n’être pas entièrement livrée à elle-même, et de trouver à ses côtés un élément aristocratique qui, sans se mettre en opposition avec ses aspirations légitimes, ose combattre ses impatiences et ses excès. Ladémocratie est naturellement envahissante;elle tend naturellement à renverser tou tes les barrières qu’on lui oppose. Ce que Jefferson a fait pour elle, sans qu’elle le demandât, elle n’eût été que trop vite amenée à le faire elle-même ; pourquoi a-t-il devancé son vœu? «Parce qu’il fallait, » dit-il, «profiter du

moment où nos gouvernantsétaienl honnêtes et où nous étions unis pour établir nos droits essentiels sur une base légale. A partir de la conclusion de la guerre, nous commencerons à descendre la colline. On n’aura plus alors sans cesse besoin de faire appel à l’appui du peuple. On l’oubliera dès lors, et l’on ne se préoccupera plus de ses droits. Il s’oubliera lui-même, il ne pensera plus qu’à faire de l’argent, il ne songera plus à s’unir pour faire respecter ses droits. Les chaînes qui n’auront pas été brisées à la fin de cette guerre subsisteront longtemps, et deviendront de plus en plus lourdes, jusqu’à ce qu’enfln nos droits revivent ou succombent au milieu des convulsions politiques 1 ! »

Sombre prophétie, qui ne devientque trop vraie lorsque, la détournant de son chimérique objet, l’Église anglicane et la grande propriété, on l’applique à l’esclavage! C’étaient là les chaînes qu’il fallait briser, avant que les idées de droit, de justice et de liberté mises en inouvementparla guerre de l’indépendance eussent perdu leur empire, avant que les esprits fussent rentrés dans leur ornière égoïste et matérialiste, et que le mal fût devenu assez invétéré et assez insupportable pour qu’on ne put le guérir qu’au prix de convulsions sociales dans lesquelles les droits de l’humanité et l’unité de l’Amérique sont également exposés à succomber. L’esclavage, c’était la seule prérogative odieuse des planteurs virginiens, le seul obstacle à l’amélioration du sort de la classe inférieure, la seule cause sérieuse de division entre les États du Nord et ceux du Sud, le seul germe

* Notes on Virginia.— Worfo of Jefferson, t. VIII, f>. 402

CONTRE L'ESCLAVAGE. ISS

de mort qu’il fût urgent d’extirper du sein de la jeune société américaine. v

A ce fléau public, Jefferson n’a su opposer que de bonnes intentions. Ce réformateur téméraire, ce logicien impitoyable , qui n’avait pas hésité à sacrifier brusquement à de fausses théories l’organisation traditionnelle de son Étal, s’en remit à l’avenir du soin de renverser une institution détestable, dont l’avenir ne pouvait que développer 1 1 force et les vices. Tout ce qu'il eut le courage d’entreprendre contre l’esclavage dans rassemblée delà Virginie, ce fut dé proposer en 1778 un bill prohibant l’importation des esclaves. Courage trop facile ! Lui-même nous apprend qu’en fait l’importation des esclaves avait été suspendue par la guerre, et que le bill ne fut combattu par personne1. Il était profitable pour tout le monde; c’était un règlement protectionniste en même temps qu’une mesure d’humanité. Les propriétaires virginiens étaient déjà et sont toujours restés les ennemis intéressés de la traite. Produisant eux-mêmes un nombre d’esclaves supérieur à leurs besoins et souvent à leurs ressources, ils se trouvaient placés dans la dure nécessité de vendre des hommes nés et élevés dans leur famille aux États qui, comme la Caroline du Sud et la Géorgie, manquaient encore de bras, et de spéculer sur les idées de justice alors répandues dans le monde, pour rendre ce monstrueux commerce plus lucratif. Supprimer l’importation, c’était supprimer la concurrence que les négriers faisaient aux éleveurs, et donner à ceux-ci le monopole

1 Autobiugraphy. — Works of Jtfferson, t. I, p. 38.

Ii4 JEFFERSON IMPUISSANT

d’un traiic qui passe à bon droit pour le trait le plus odieux de l’esclavage en Amérique. Devenue générale aux États-Unis depuis 1808 par un acte du congrès adopté sous la présidence de Jefferson, la prohibition des esclaves étrangers au sol a de plus en plus donné aux esclaves américains le caractère d’une marchandise, sans empêcher leur nombre de s’élever du chiffre de six cent quatre-vingt-dix-sept mille, qu’il avait atteint en 1700, à celui de trois millions deux cent mille que donne le recensement de 1850*.

Jefferson avait prévu celte effrayante progression. Ce qu’il fallait faire pour l’arrêter, il l’a indiqué dans ses Mémoires en racontant les travaux de la commission chargée de reviser les lois de la Virginie : « Notre bill au sujet des esclaves ne fut qu’un digeste de toutes les lois qui les concernaient. Il n’y était nullement question d’un plan d’émancipation générale et future. On pensa qu’il valait mieux tenir ce plan eu réserve, et ne tenter de le produire que par voie d’amendement et quand le bill serait présenté. On convint cependant des principes de l’amendement : don- » ner la liberté à tous ceux qui naîtraient après un jour

déterminé, puis les déporter à un âge convenable; mais on trouva que l’opinion publique n’était pas encore en état de supporter une semblable proposition; elle ne l’est pas davantage aujourd’hui. Le jour pourtant n’est pas éloigné où il faudra qu’elle la supporte et qu’elle l’adopte, sans quoi de plus grands maux s’ensuivront.

* Le recensement de 1860, dont je ne connais pas encore le résultat exact, donnera probablement un chiffre peu inferieur k quatre millions.

Rien n’est plus clairement écrit dans le livre du destin ; il faut que ces hommes soient libres, et il n’est pas moins certain que les deux races également libres ne peuvent vivre sous le même gouvernement. La nature, l’habitude, l’opinion ont établi entre elles des lignes indélébiles de démarcation. Il est encore en notre pouvoir de régler la marche de l’émancipation et de la déportation , d’accomplir la réforme paisiblement et assez progressivement pour que le mal disparaissed’une façon presque insensible, et que la place des nègres soit prise pari passu par des travailleurs blancs et libres. Si au contraire on abandonne la solution à la force des choses, la nature humaine doit frémir à la perspective qui s’ouvre devant nous. On chercherait en vain des exemples dans la déportation et l’extermination des Maures par les Espagnols. Ce précédent resterait bien au-dessous de notre cas *. »

Au moment où Jefferson écrivait ces paroles à l’adresse de la postérité, comment parlait-il à ses contemporains? C'était en 1831. Les États-Unis sortaient à peine d’une crise terrible. Un nouvel État, le Missouri, avait demandé à entrer dans l’Union. Pour y être admis, serait-il ou non obligé de renoncer à l’esclavage? Telle était la question qui avait partagé l’Amérique en deux camps ennemis.

« Chaque État, » écrivait Jefferson à ses correspondants, « a seul le droit de régler la condition des différentes classes d’hommes qu’il renferme. Aucun article de la constitution ne leur a enlevé ce droit pour

* Autobiography. — Works of Jefferson , t. I, p. 49.

le donner au gouvernement général...1 vraie qnestion pour les Étals affligés de celle malheureuse population, c’est de savoir si l’on fera présent à nos esclaves de la liberté et d’un poignard ; car si le congrès a le pouvoir de régler la condition des habitants au sein de chaque État, il pourra, en vertu du même

pouvoir , décréter la liberté pour tous 1 Dans la

situation actuelle, nous tenons te loup par les oreilles, et nous ne pouvons sûrement ni le tenir, ni le lâcher. Dans un des plateaux de la balance, lajusiiee; dans l’autre, la sûreté de nos per sonnes *... Au fond, la question du Missouri n'est pas une question morale, c’est une question de prépondérance4.... c’est un coup de parti. Les chefs du fédéralisme n’ont pu conquérir le pouvoir en ralliant des partisans au principe monarchique, principe qui pouvait amener des divisions jrersonnelles, non des divisions locales. Ils virent de bord aujourd’hui^ ils jettent à la baleine un nouveau harpon. lis profitent des sentiments vertueux du peuple pour amener une division de partis qui coïncide avec des divisions géographiques5. »

Jefferson ne se bornait donc, point à représenter les assemblées locales comme le seul instrument possible de l’émancipation ; il manifestait des doutes sur la pos-

» Jefferson à John Holmes ; Montieello 22 avril 1820. — H'orfct ofJ efferson t . VII p . 1 59.

•Jefferson à John Adams; Montieello 22 janvier 1821. — Workt < of Jefferson t. VII p. 2(jO.

* Jefferson à John Holmes; Montieello *22 avril 1820. — Works of Jefferson, t. VII. p. 159.

♦Jefferson it M. de Lafayette; Montieello, 28 décembre 1820. — Works of Jefferson, t. VII. p. 194.

5 Jefferson a M. Pmckney ; Montieello, 30 septembre 1820.— Works of Jefferson, t. VII, p. 180.

CONTRE I.’ESCEAVAOF.. 127

sibilité de l'émancipai ion elle-même , il accusait le congrès de vouloir s’en faire juge et les fédéralistes d’inventer au profil de leur parti des nouveautés dangereuses. 11 y avait là un singulier manque de mémoire et de bonne foi. De tout temps, le congres s’était reconuu impuissant à guérir le mal dans les États anciens, mais de tout temps il avait cherché à le circonscrire dans leurs limites, et le nom de Jefferson était resté attaché à la mesure la plus radicale qui eût jamais été proposée à cet effet. En 1784, alors que les passions publiques n’étaient point encore en jeu dans celte question et qu’il n’y avait pas grand danger à être franchement de son avis, Jefferson avait voulu que l'esclavage fût exclu de tous les États qui pourraient se foi mer sur le territoire que l'Union possédait dans l'Ouest, et après de longues hésitations le congrès n’avait adopté cette idée qu’en la mitigeant, et en restreignant l’exclusion à la région qui s’étend au nord-ouest de l'Ohio. Les .Mémoires de Jefferson sont aussi curieux par ce qu’ils omettent que par ce qu’ils renferment. On n’y trouve pas la moindre allusion à ce projet, dont celui qui l’avait présenté aurait pu se faire honneur. C'est qu’en 4821 Jefferson ne se souciait pas de cct honneur- là. L’institution de l’esclavage avait porté ses fruits dans la Virginie : « Cet État est dans une effroyable détresse, » écrivait-il. « J’ai vu vendre des terres pour le revenu d’une seule année, et l’on me dit qu’au delà des montagnes, de bons esclaves se vendent pour cent dollars et de bons chevaux pour cinq'.» Le seul moyen d’éviter une

i Jefferson à H. Nelson; Monticello 12 mars 1820. — Works of Jefferson, t. VII, p. 152.

ruine complète, c’était d’ouvrir de nouveaux débouches à des produits humains qu’on ne pouvait plus nourrir, et qui dépérissaient sur place; il fallait répandre le mal au dehors pour diminuer son intensité à l’intérieur : «Voilà des États de bonne volonté qui consentent à partager le mal avec nous. L’effort fait par un parti pour les en empêcher est regardé par l’autre comme le meilleur moyen de rendre le mal incurable en le concentrant, et de détruire toute chance d’une extirpation finale '... Je sais bien une chose, c’est qu’en laissant les esclaves du Sud se répandre dans l’Ouest, on ne fera point partager leur misérable condition à un seul être humain de plus, que leur diffusion sur une grande surface les rendra individuellement plus heureux, facilitera leur émancipation en divisant le fardeau sur un plus grand nombre de coadjuteurs*..., et hâtera le moment où nous pourrons nous débarrasser de celte plaie. Ceux qui en souffrent l’attendent avec plus d’impatience que les bruyants politiques qui prétendents’arroger le monopole de l’humanité ’. » Attente stérile, et qui restera toujours telle, tant qu’à l’exemple de Jefferson, les hommes d’Étal du Sud sacrifieront la justice et la bonne politique sur l’autel de la popularité !

Dans les délibérations secrètes du congrès, dans ses conversations particulières, dans sa correspondance in-

i Jefferson à M. Richard Rush ; Monticello, 20 octobre 1820. — Works of J efferson, t. VII, p. 182.

* Jefferson à John Holmes ; Monticello, 22 avril 1820. — Works of Jefferson t. VII, p. 159.

s Jefferson k M. de Lafayette ; Monticello, 26 décembre 1820. — Works of Jefferson, t. VII, p. 194.

Page 1