DE LA VIE PUBLIQUE
ment» sincères à Tli. Jefferson, écuyer, pour son administration impartiale, intègre et attentive » mais en appuyant sur ses qualités civiles avec une insistance qui pouvait passer pour de la malice, et qui empoisonnait un peu la consolation donnée à l’ex-gouverneur. U avait grand besoin de consolation. Les sarcasmes dont il avait été l’objet l’avaient profondément froissé; sa confiance en lui-même était ébranlée, et bien qu’il ait souvent cherché à faire plus de bruit qu’il n’en fit alors de sa passion pour la retraite, il ne se sentit jamais aussi sincèrement dégoûté de la vie publique. Le colonel Monrœ le pressait d'y rentrer; il s’y refusa: « J'ai bien examiné mon cœur, » répondit-il, « pour savoir si j’étais radicalement guéri de toute ambition politique, et s’il n’en restait pas quelque atome caché qui pût venir me tourmenter un jour, lorsque je me serais définitivement renfermé dans les limites de la vie privée. Je me suis convaincu que la dernière fibre de cette passion avait été arrachée. J'ai recherché alors si j’avais le droit de me retirer. Je me suis dit que, par un sacrifice constant de mon temps, démon travail, de mon devoir envers ma famille et mes amis, loin de gagner l’affection de mesconcitoycns, seule récompense que j'aie jamais demandée, et dont je puisse sentir le prix, j’ai même perdu le peu d’estime dont j’avais joui autrefois. J’aurais pu me consoler de la désapprobation de braves gens mal renseignés; mais celle de leurs représentants a été un coup auquel je ne m’attendais pas. Sans doute elle a été suivie d’une déclaration qui
1 19 décembre 1781 Work of Jefferson, t. IX, p. 218,
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me disculpe; mais cela n’empêche pas que j’ai été soupçonné aux yeux du monde, sans qu’on lui ait jamais rien dit publiquement qui puisse l’empêcher de supposer que j’ai été accusé de trahison du cœur en même temps que de faiblesse d’esprit. Je sens que cet outrage a fait à mon cœur une blessure que la tombe, qui guérit tout, pourra seule guérir *. »
Peu de mois après, la tombe s’ouvrait à ses côtés, non pour lui, mais pour « la compagne chérie dont l’affection, toujours égale et toujours partagée, lui avait donné dix ans de bonheur *. » Son désespoir fut profond et touchant. L’une de ses tilles, Mœ« Iiandolph, a raconté comment il soigna et pleura celle dont la mort vint le rendre insensible aux cuisantes blessures qu’il avait cru ne pouvoir oublier que dans son propre tombeau : « Jamais femme n’a rempli les fonctions de gardemalade avec autant de tendresse et de sollicitude : lui, ses sœurs et ma tante Carr, veillaient tour a tour ma pauvre mère. Elle languit pendant quatre mois, et (tendant tout ce temps il se tint sans cesse auprès d'elle, ne «initiant le chevet delà malade que pour aller écrire dans un petit cabinet dont la porte donnait sur le lit. Un instant avant la fin, sa sœur, M01' Carr, l'entraîna loin delà chambre dans un élal voisin de la défaillance. Elle eut beaucoup de peine à l’amener jusque dans sa bibliothèque, où il s’évanouit et resta si longtemps cou-
* Monticello, 20 mai 178*2. — Works of Jefferson , t. I, p. 318.
* Àutobiograpliy. — Works of Jefferson, t. T, p. 51. — Jefferson s’ôtait marié en 1772. Sa femme, plus jeune que lui de six ans, ôtait la veuve de M. Bathurst Skelton et la fille de M. Wavles, avocat en renom dans la Virginie.
DK il A DA .U K JEEFEKSUN (1782). 135
ché et insensible que l’on crut ne pouvoir point le rappeler à lui, Je ne fus pas témoin de la scène qui suivit; mais je n’oserai jamais décrire la violence du sou chagrin, lorsque, le soir, j’entrai dans sa chambre a la dérobée. Il se renferma chez lui pendant trois semaines. Je ne le quittai pas un instant. Jour et nuit, il se promenait incessamment en long et en large, ne consentant à se reposer q ne lorsque ses forces étaient épuisées, et se jetant sur un grabat qu’on avait placé par terre au moment où il s’était trouvé niai. Il quitta enlin sa chambre et se lit amener son cheval, et depuis ce moment on le vit sans cesse errant dans les montagnes, dans les sentiers les plus écartés et dans les bois. Je fus souvent sa compagne dans ces tristes promenades, et le témoin solitaire de ses brusques transports de douleur '. »
Il retrouva enfin un peu de calme, et le 3b novembre deux mois après la mort de sa femme, il écrivait au chevalier de Chastellux : « Votre lettre m’a trouvé sortant un peu de la stupeur d’es’pritqui ru avait rendu aussi mort au monde que celle dont la perla l’avait causée- Votre lettre a rappelé à ma mémoire qu’il y a encore parmi les vivants des personnes à l'affection desquelles j’attache quelque prix... Avantcel événement, mon plan de vie était arrêté; je m’étais retiré dans les brqsde la retraite, je me reposais de mon bonheur futur sur mes afr fections domestiques et sur mes travaux littéraires. Un seul événement a emporté toutes ces vues d’avenir, et laisse daps ma vie un vide que je ne me sentais pas le
i Life of Jefferson, by Tuckcr, t. I, p. 171.
13Ü DÉSIK DE VISITE K L’ELHOPE
courage de combler. Un appel du congrès qui m’oblige à passer l’Atlantique m’a trouvé dans cet élat d’esprit, et afin qu’au devoir vint s’ajouter la tentation, j'ai appris en même temps, par Son Excellence le chevalier de la Luzerne, qu’un vaisseau de guerre sur lequel vous devez passez en France met à la voile dans le milieu de décembre. J’ai accepté la nomination, et ma seule préoccupation est aujourd’hui de surmonter tous les obstacles qui peuvent retarder mon départ, et m’empêcher de vous rejoindre et de faire le voyage avec vous. Je mesure affectueusement voire amitié à la mienne, et je ne vous demande pas si vous consentez »
« Résider à Paris auprès d’une cour polie, et vivre dans la société des literali du premier ordre*,» c’était, depuis que les États-Unis avaient une diplomatie, le rêve favori de Jefferson. Par deux fois déjà, le congrès lui avait offert le moyen de le réaliser, et sa tendresse pour les siens, « qu’il ne voulait ni laisser derrière lui, ni exposer aux dangers de la mer et aux attaques des croiseurs anglais’, » l’avait seule empêché, en 1776 et en 1781, de devenir collègue du Dr Franklin à Paris. Appelé en 1782, sur la proposition de Madison, son ami, à prendre part à la négociation de la paix avec l’Angleterre, il n’avait pu cette fois résister à la tentation. Après les malheurs politiques et domestiques dont il avait été frappé, « il sentait le besoin de changer de scène *, » et il attendait avec impatience l’occasion
1 Works of Jefferson, t. T, p. 322.
* Jefferson à Franklin, 13 août 1777. — Works of Jefferson. t. I, p. 204.
* Aulobiographv.— Works of Jefferson, t. I, 51.
* Ibid.
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de s'exercer sur un nouveau théâtre, lorsque son espoir fut déçu par la nouvelle de la conclusion de la paix. 11 rentra chez lui triste et mécontent; mais décidé à ne pas rester dans la retraite, il se fit envoyer au congrès par son État. Ce n’était évidemment pour lui qu’un pis-aller. Mal constitué, impuissant à faire exécuter ses réquisitions, le congrès avait perdu depuis la paix le peu d’autorité dont il avait été nominalement revêtu dans les temps difficiles, et il s’agitait vainement piour la reconquérir. Jefferson ne pouvait s’y sentir à sa place, et au milieu des longs et monotones débats sur le système monétaire des États-Unis, sur le mode de ratification du traité avec l’Angleterre, et sur le gouvernement du territoire occidental, il songeait à l’Europe. Aussi, dans un rapport sur l’étal des relations extérieures, s’empressa-t-il de faire ressortir avec force la nécessité de conclure des traités de commerce avec tous les peuples, et d’entamer promptement à ce sujet des négociations dont Paris devait être le centre, et auxquelles il se promettait d’assister. En vain les délégués du Massachusetts cherchèrent-ils à le dégoûter de la diplomatie en faisant réduire le traitement des ministres à 1 etranger de 1 1 ,000 dollars à9,000. 11 n’était («s avide, et il était ambitieux. Ne pouvant toutefois proposer lui-même ses services au congrès, il se remit de ce soin à la complaisance de l’un de ses collègues virginiens. L’idée soumise au congrès obtint son assentiment, et une commission générale, composée de Jefferson, de Franklin et de John Adams, fut chargée de proposer simultanément des traités de commerce à l’Angleterre, à la ville de Hambourg, à la Saxe,