‹ Thomas JeffersonChapitre 77 sur 212 · CONTRE LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

CONTRE LA MONARCHIE

comprendre ; mais il était de ceux qui ne voient juste et loin que lorsqu’il s’agit de se conduire. Tant qu'il se renfermait dans le rôle passif de spectateur, il se donnait en général le facile plaisir d’esprit d’observer avec partialité et avec légèreté, et de trouver dans les faits la confirmation desbanalilés révolutionnaires qu’il croyait utile de répéter à ses compatriotes. Pour les prémunir contre les séductions de la monarchie, il n’hésitait donc pas à mettre, sans plus ample examen, sur le compte de la royauté, de la noblesse et du clergé tous les maux de l’ancienne France : a Les rois, les nobles et les prêtres en sont seuls responsables, «disait-il. « Que ceux qui croient que les rois, les nobles et les prêtres sont de bons conservateurs du bonheur public viennent ici 1 !... S’il entrait dans l’esprit de quelqu’un de nos concitoyens de souhaiter un roi, donnez-lui à lire la fable d’Esope sur les grenouilles qui demandent un roi; si cela ne suffit pas à le guérir, envoyez-le ici ; il retournera chez lui bon républicain*... Nous devrions tous assiéger le trône de Dieu de nos prières pour qu’il extirpe de la face de la terre toute la classe de ces tigres et de ces lions humains, de ces mammouths qu’on appelle des rois. Périsse tout homme qui ne dira point d'eux : « Seigneur, délivre-nous de ce fléau * ! »

Malgré les fureurs de son style, Jefferson n’était pas

1 Jefferson ii M. Wyihe; Paris, 13 août 1786. — Works of 'Jefferson, t. IL, p. 7.

* Jefferson au docteur Kamsay ; Paris, 4 août 1787. — Works nf Jefferson , t, II, p. 217.

s Jefferson au colonel Humphroys ; Paris, 14 août 1787. — Works of Jefferson, t. II, p. 253.

lô-.' JEFFERSON PROPOSE A SES AMIS FRANÇAIS assez fanatique pour adresser ces belles tirades aux hommes par lesquels il tenait à être pris au sérieux en Europe, et il se serait bien gardé d’envoyer de semblables déclamations à ses amis français. Loin de leur prêcher le renversement de la monarchie et l’extirpation des mammouths, il leur recommandait la prudence dans les réformes, la mesure dans les désirs, l’esprit de conciliation et de compromis, la métiance des nouveautés nou encore éprouvées, et il leur proposait pour modèle, non la république américaine, mais la monarchie constitutionnelle anglaise. Le 28 février 1787, peu de jours après la réunion de l’assemblée des notables, il écrivait à M. de La Fayette : « En gardant sans cesse devant les yeux le bon modèle de vos voisins, vous pourrez arriver pas à pas à une bonne constitution. Rien que le modèle ne soit point parfait, comme il a plus de chance de réunir beaucoup de suffrages que tout autre nouveau plan, il vaut mieux l’avoir en vue. Et quand même il faudrait acheter chaque progrès en remplissant d’or les coffres royaux, ce serait de l’argent bien employé. 11 faut que le roi, qui a de si bonnes intentions, soit encouragé à répéter ces assemblées. Vous voyez combien, nous autres républicains, nous sommes portés à prêcher, lorsqu’une fois nous abordons la politique1. » Et à la comtesse de Tessé, le 20 mars 1787 : « Si les notables veulent tenter des innovations pour lesquelles l’esprit public n’est point encore mûr, ils peuvent tout perdre et retarder indéfiniment le jour où l’on pourra atteindre le but auquel ils aspirent*. »

* Works of Jefferson, t. II, p. 131.

* Work* of Jefferson, t. II, p. 134.

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Lorsqu’il s’agissait d’économie rurale, comme lorsqu’il s’agissait d’organisation politique, c’était encore l'exemple de l’Angleterre qu’il proposait aux Français; et après une grande tournée agricole qu’il venait de faire dans l’est et le midi de la France, il écrivait au marquis de La Fayette : «J’ai été heureux de trouver dans la classe agricole moins de misère physique que je ne m’y attendais. Les paysans sont en général bien vêtus, et leur nourriture est abondante ; lesol de la Champagne etde la Bourgogne m’a paru plus universellement bon que je ne croyais; et comme je n'ai pu m’empêcher d’établir une comparaison avec l’Angleterre, j’ai trouvé la comparaison plus défavorable à la dernière qu’on ne l’admet généralement. Le sol, le climat, les produits sont supérieurs à ceux de l’Angleterre ; la culture y est aussi bonne, sauf en un point, les engrais. En Angleterre, on a l’usage de baux à long terme; les fermes y sont presque héréditaires; le fermier trouve ainsi du profit à y mettre une grande masse d’engrais. Ici, au contraire, les baux sont ou à volonté, ou pour trois, six et neuf ans. Le fermier n’a pas le temps de rentrer dans les avances considérables qu’exige l’opération d’amender le sol; et alors il amende mal et souvent point. Si l’on imitait l’usage anglais dans tout le royaume, vous verriez de votre vivant les produits agricoles de la France augmenter de cinquante pour cent '.»

Malgré ce sentiment de la supériorité politique et économique des Anglais, Jefferson n’éprouvait pour eux

* Jefferson au marquis de La Fayette ; Nice, 11 avril 1787, — Work * o f Jefferson, t. Il, p. 135.

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aucune sympathie. Il les regardait encore comme des ennemis. L'hostilité naturelle qu'il avait conçue contre eux pendant la guerre de l’Indépendance avait pris de jour en jour, depuis la conclusion de la paix, un caractère plus amer et plus systématique. La diplomatie américaine les avait trouvés sur son chemin dans toutes scs négociations. Grâce à leur malveillance et au mauvais renom qu’ils avaient partout donné aux Etats- Unis, les efforts de la commission générale pour contracter de nouvelles alliances en Europe étaient restés stériles, à ce point qu’elle avait vu arriver avec joie l’expiration de ses pouvoirs. Franklin était retourné à Philadelphie. Nommé son successeur à Paris, Jefferson n’éprouvait, de la part du gouvernement et de la société polie, que des marques de bienveillance. Envoyé en qualité de ministre plénipotentiaire à Londres, John Adams n'y rencontrait, au contraire, que mauvais vouloir et dédain. Le cabinet anglais se refusait nonseulement à exécuter le traité de 1783, à évacuer le territoire de l’Union et à ouvrir ses ports aux navires américains, mais encore à envoyer un ministre à New- York, et à rendre à la nouvelle république la politesse qu’il en avait reçue. En vain Jefferson, pour donner plus de poids aux réclamations des États-Unis, était-il allé rejoindre son collègue à Londres. Au bout de quelques semaines, il était revenu à Paris sans avoir rien obtenu, profondément irrité de l’accueil disgracieux que lui avaient fait le roi et la reine, et du peu d’égards que lui avaient montré ses compatriotes d’autrefois. «Sans manquer à son honneur et à sa dignité, le congrès ne peut pas renouveler ma commission auprès de cette

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cour, » écrivait John Adains à Jefferson lu i"mars 1787; «un plus long séjour ici me paraîtrait si peu compatible avec mon propre honneur et ma propre dignité que, si le congrès pouvait oublier la sienne, je n'oublierais pas la mienne, et je lui renverrais ma commission, à moins que Sa Majesté Britannique ne consentit à envoyer un ministre au congrès1. »

L’humeur de Jefferson affectait des formes encore plus vives, et, le 28 septembre 1787, il écrivait à John Adams, à propos des troubles de Hollande et de la guerre entre la France et l’Angleterre qui menaçait d'en sortir : « J’espère (pi on nous laissera libres de profiter des avantages de la neutralité. Et pourtant j’ai bien peur que les Anglais, ou plutôt leur stupide roi, ne nous obligent à en sentir; car je raisonne ainsi : en nous forçant à entrer en lutte avec eux, ils s’engagent dans une guerre dispendieuse sur terre et sur mer. Le sens commun indique donc qu’ils doivent nous permettre de rester neutres : erj/o, ils ne nous permettront pas de rester neutres. Je n’ai pu encore découvrir d’autre règle générale pour prédire ce qu’ils feront que de rechercher ce qu’ils doivent éviter de faire*. »

Jefferson ne confondait pas la neutralité et l’indifférence. Tout en reconnaissant en principe que a les États-Unis ne devaient prendre aucune part aux querelles de l’Europe, mais vivre en paix et en relations commerciales avec tous les peuples \ » il pensait que

i Works of John Adams , t. VIII, p. -134.

* Works of Jefferson , t. II, p. 283-

* Jefferson à Washington, 4 décembre 1788. — H’orlw of Jefferson, t. Il, p. 533.

son pays pouvait et devait avoir des préférences diplomatiques, aimer ses amis, haïr ses ennemis et le leur prouver pacifiquement. Il ne comprenait pas que l’on songeât en Amérique à « mettre le commerce de la France et de l’Angleterre sur le même pied. » — a Donner comme excuse d’une semblable impartialité que la reconnaissance ne doit jamais entrer dans les motifs de la conduite nationale, c’est ressusciter un principe qui a été enterré depuis des siècles avec ses semblables, la légitimité de l’assassinat, de l’empoisonnement, du parjure, etc. Tout cela pouvait être bon dans la nuit obscure des siècles qui sépare la civilisation ancienne de la civilisation moderne; mais au xviii» siècle tout cela est condamné et tenu pour exécrable. Je ne connais qu'un code de morale pour les hommes, qu’ils agissent seuls ou collectivement. Celui qui dit : « Je serai un coquin lorsque j’agirai en compagnie de cent autres, et un honnête homme lorsque j’agirai seul, » risque fort de n’être cru que dans sa première assertion »

Morale excellente, mais que Jefferson a trop souvent oubliée pour qu’elle suffise à expliquer sa politique. Ce n’était pas seulement par devoir et par reconnaissance qu’il était attaché à la France; il l’aimait pour ellemême. Le a sauvage des montagnes de l’Amérique’ » avait été séduit par les attraits de la société française, par sa politesse aimable, son mouvement d’esprit, ses

• Jefferson » Madison, 25 août 17811. — M'orfc» of Jefferson,

t. III, p. 99.

* Jefferson a XI. Bellini ; Paris, 30 septembre 1780. — H'orls of Jefferson, 1. I, p. 414.

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