ET LES .MCE LUS AMÉRICAINES. 1J
est le plus grand, il est toujours difficile ù un étranger de pénétrer sans guide : « Vous êtes peut-être curieux de savoir, » écrivait-il à M.Bellini, «quelle impression ont produite sur un sauvage des montagnes de l’Amérique ces scènes si vantées du grand monde. Une impression très-peu avantageuse, je vous l’assure. L’amour conjugal étant banni de tous les cœurs, le bonheur domestique, dont l’amour conjugal est- la base, est ici entièrement inconnu. On le remplace par des intrigues qui nourrissent et fortifient toutes nos mauvaises passions, et qui ne donnent que de courts moments d’extase au milieu de jours et de mois entiers d’inquiétudes et de tourments. Combien ces jouissances passagères sont inférieures à la félicité tranquille et permanente que les liens domestiques font goûter à presque tous les habitants de l’Amérique, les laissant libres de s’adonner à des occupations que la raison et la santé approuvent, et rendant vraiment délicieux les intervalles de repos ' ! » Et ailleurs : « Croyez-moi, la morale à tirer de tout ce qu’on voit ici, c’est qu’il nous faut vivre en paix avec leurs personnes, mais en guerre avec leurs mœurs1... Gardez-vous d’envoyer vos jeunes gens en Europe... Ils y apprendraient à regarder la fidélité conjugale comme une pratique indigne d’un homme de bonne compagnie \ »
Jefferson n’était pourtant pas un censeur assez in-
i Paris, 30 septembre 1785. — Works of Jefferson, t. I, p. 444.
* Jefferson à madame Trist; Paris, 38 août 1785. — Works of Jefferson t. I, p. 395.
* Jefferson à J. Bannister , Paris, 15 octobre 1785. — Works of Jefferson , t. I, p. 468.
150 DÉCLAMATIONS 1)E jeffekso.n
traitable pour ne pas trouver à la facilité et à la frivolité des mœurs françaises une explication et une excuse : « Pour un peuple dans leur situation, leur manière de vivre est peut-être, après tout, la plus propre à donner le bonheur, » stécriail-il avec l’indulgence d’un moraliste assez peu rigide. « Quelque trompeurs que soient leurs plaisirs, ils n’en sont pas moins la distraction la pltis efficace qu’on puisse chercher au milieu de semblables maux ; ils leur permettent d’oublier la dureté du régime sous lequel ils vivent. On a peine à comprendre au premier abord comment un aussi bon peuple, gouverné par un aussi bon roi et par des ministres aussi bien intentionnés, favorisé d’un si beau climat et d’un sol si fertile, soit rendu incapable de produire le bonheur humain par une seule malédiction, une mauvaise forme de gouvernement; mais c’est un fait'... La France est le pays le plus riche et le plus mal gouverné de la terre ; ses finances sont délabrées De tous les États, c’est celui quia le moins decrédit'... Elle ne pourrait emprunter un sou en Hollande*. »
11 ne faut pas demander à Jefferson une connaissance bien approfondie des vices de ce régime, dont il peignait avec tant de force les mauvais effets. S’il avait été appelé à les corriger, peut-être serait-il arrivé à les
• Jefferson it madame Trial; Paris, 18 août 1785. Works of Jefferson, l. I, -p. 394. . •
5 Jefferson à Joseph Jones; Paris, 19 juin 1785. — Worib of Jefferson, t. 1, p.353.
5 Jefferson au général Washington ; Paris, 2 mai 1788. — Works of Jefferson, t. II, p. 371.
‘Jefferson à James Madison; Paris, 3 mai 1788. — Works of Jefferson, t. II, p. 376.