QUI CONVIENT AUX ÉTATS-UNIS
plus sage qui eût jamais été présentée aux hommes1, » le plus grand titre de gloire des illustres législateurs de Philadelphie. Il avait été si peu frappé de l’opposition radicale entre leur œuvre et son plan, qu’à la fin de sa carrière, il prétendait encore le retrouver au fond de la constitution, le donner pour base à l’interprétation des passages douteux, et l’invoquer pour contester au gouvernement fédéral le droit de faire des canaux et des routes : a La clef des attributions de nos divers gouvernements, c’est le fait que voici : au gouvernement fédéral ont été remis tous les pou voi rs extérieurs et fédéraux, auxÉtats tous les pouvoirs purement domestiques... Le gouvernement fédéral est, à vrai dire, notre gouvernement diplomatique; le gouvernement des affaires étrangères est le seul qui ait été enlevé à la souveraineté des Élatspris individuellement*. » Mais ce qui était devenu en 1824 le symbole intolérant d’un vieux chef de parti, n’était en 1789 que la théorie indulgente d’un aimable philosophe, ne demandant aux autres que la liberté de penser à sa guise et de ne s’enrôler sous aucune bannière: a Je n’ai jamais soumis, » écrivait-il alors, a l’ensemble de mes opinions, soit religieuses, soit politiques, soit philosophiques, au symbole d’un parti, quel qu’il fût. Une semblable soumission est un véritable avilissement pour un agent moral et libre. Si je ne |>ouvais aller au ciel sans un parti, je n’irais pas du tout*. »
* Jefferson au colonel Huraphreys ; Paris, 18 mars 1789. — Works of Jefferson, t. III, p. 12.
* Jefferson à Robert J . Garnett ; Monticello, 14 février 1824. — Works of Jefferson , t. VII, p. '136.
3 Jefferson à F. Hopkinson ; Paris, 13 mars 1789. — Works of Jefferson , t. II, p. 585.
lwü FÉDÉRALISTES ET ANTIFÉDÉRALISTES.
Raffinement de spectateur que Jefferson devait vite oublier dans l'action ! il se faisait trop tôt mérite d’une vertu qui n’avait pas été mise bien sérieusement à l’épreuve, Les grands partis qui devaient se disputer le gouvernement de l’Union n 'étaient pas encore constitués, Tant que l’activité politique du pays avait manqué de centre, leurs éléments étaient restés épars et disséminés comme les pouvoirs publics; tant qu’il n’y avait eu que des gouvernements locaux, il n’y avait eu que des partis locaux. Le vote sur le projet de constitution soumis au peuple des États-Unis par la convention de Philadelphie avait, pour la première fois depuis le triomphe de la cause de l’indépendance, divisé la nation tout entière en deux camps opposés. Les défenseurs de la ratification avaient pris le nom de fédéralistes et donné à leurs adversaires celui d’antifédéralistes , les deux partis s’étaient combattus avec acharnement ; mais la constitution votée, ils s’étaient débandés. Formés en vue d’une seule bataille, ils n’avaient pas encore reçu la forte organisation de ces armées permanentes qui seules sont capables de survivre à la victoire ou à la défaite. Leur lutte avait laissé des traces profondes dans les esprits, mais sans les classer définitivement. Si la plupart des anlifédéralistes se montraient enclins à entrer en opposition systématique avec le gouvernement que la constitution avait créé, beaucoup d’entre eux se ralliaient loyalement à lui. Si la plupart des fédéralistes de la veille étaient décidés à soutenir et à fortifier le pouvoir fédéral, plusieurs, et des plus inqtortanls, se préparaient à grossir les rangs de leurs anciens adversaires. Ce fut au moment où ce travail de recomposition
l.E OOLONEI. HAMII.TON.
et (le réorganisation des partis commençait que Jefferson vint prendre à New -York sa place dans le cabinet
Depuis plus d’un mois, les plans financiers du colonel Hamilton, secrétaire du trésor, étaient le sujet d’un violent débat dans le sein du congrès. Jefferson n’en fut que mieux accueilli par le inonde politique de New- York: chacun voulut prévenir en sa faveur le nouvel arrivant. La querelle était étrangère à son département; il n’avait pas d’avis sur les points en litige ; il se laissa fêler indistinctement par tous ses amis, usant de coquetterie sans calcul égoïste, peut-être même avec la pensée de rendre de lions offices à son collègue du trésor. Il était trop peu au courant de la situation et trop satisfait du chaleureux empressement que tous les membres du cabinet avaient mis à lui souhaiter la bienvenue, pour être en humeur ou en mesure de sentir l’antipathie naturelle qu’il y avait entre ses principes et ceux de Hamilton.
Entré à vingt ans dans l’état-major de Washington, Hamilton s’était formé au milieu des camps, sous la tente du général en chef, dans ces sphères supérieures de la carrière des armes, où l'esprit, pour peu qu’il soit grand, s’habitue à voir les événements de haut et dans leur ensemble, à saisir le lien entre l’organisation des sociétés et le sort des batailles, à combiner les mouvements des armées avec l’action des pouvoirs publics. Les préoccupations de la guerre l’avaient conduite celles de la politique; la passion du bon gouvernement était
1 2i mars 1790.