Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas Morus
La vive impression produite sur nous par les exemples du passé, tandis que nous demeurons froids pour ceux dont nous sommes témoins , doit être attribuée , soit à un sentiment irrésistible qui nous porte à respecter l'antiquité , soit à cette vénération naturelle que nous éprouvons pour la mémoire des morts illustres. T.a distance dérobe souvent à nos yeux des taclies et des imperfections qui nous choqueraient de près. Cependant quelques hommes nous ont offert pen-
dant leur vie un caractère si élevé au-dessus des faiblesses de l'humanité , qu'ils n'ont aucun besoin de ce prestige de l'antiquité pour s'attirer tout notre intérêt et toute notre admiration. Thomas Morus est de ce nombre.
Thomas , fds unique de sir Jean Morus , naquit à Londres en 1480, dans la vingtième année du règne d'Edouard IV , et cinq ans avant l'avènement d'Henri VIL
On connaît peu de particularités sur la vie de Jean Morus jusqu'au moment où on le retrouve siégeant parmi les juges du banc du roi. Voici le portrait qu'en a tracé son propre fils : « C'était un homme poli , de manières affables, inoffensif, doux, tolérant, juste et pur. Quoique fort âgé, son corps conservait encore toute la force et la souplesse du jeune âge. Après avoir assez vécu pour voir son fils chancelier d'Angleterre , il pensa que plus rien ne le retenait sur la terre ; et il prit avec joie son essor vers le ciel. »
La mère de Morus était la fille de sir Thomas Handcombe de Holywell, dans le Bedfordshire. Le temps où l'on ajoutait foi aux présages n'était pas encore passé, et le docteur Clément, célèbre médecin de cette époque , et qui devint par la suite l'un des plus chers amis de Morus, rapporte que, la nuit de son mariage, sa mère vit en songe , gravés sur son alliance , le
nombre et le caractère de ses enfants ; le visage de Vun d'eux brillait d'un éclat surnaturel.
On a encore recueilli un autre présage de la grandeur future de cet enfant ; le fait fut rapporté par sa nourrice. Un jour que cette femme, tenant le petit Morus entre ses bras , traversait à cheyal un marais , l'animal trébucba, et tomba dans un trou profond; voulant sauver l'enfant, la nourrice le jeta par-dessus une haie dans un champ voisin ; et lorsque , après s'être à grand' peine retirée de ce pas dangereux, elle courut chercher son nourrisson , elle fut très-surprise de le retrouver non- seulement sans aucun mal , mais lui tendant ses petits bras et lui souriant.
Morus commença son éducation à l'école de Saint- Antoine, dépendante de l'hôpital de ce nom, qui, depuis le règne d'Henri YI, jouissait d'une haute réputation. Il eut pour premier maître un homme instruit nommé ]Nicolas Holt, sous lequel, pour me servir des propres expressions de Morus , il dévora avidement, plutôt qu'il ne mâcha à loisir, ses éléments de grammaire , et il surpassa tous ses camarades par son intelligence et son application.
Le crédit de son père le fit plus tard admettre comme interne dans cette maison, et il fut attaché à la suite du cardinal Morton, l'un des plus habiles ministres de Henri Vil. A cette époque, où non-seulement les
4 THOMAS MORIÎS.
richesses et les dignités , mais encore le savoir et le luxe , étaient le partage d'un petit nombre d'individus favorisés, les jeunes gens d'une condition médiocre n'avaient que bien peu d'espoir d'arriver à une position plus élevée , à moins qu'ils n'eussent le bonheur de se concilier les bonnes grâces de quelque puissant et généreux protecteur. Mais ce n'était pas uniquement dans le but d'arriver aux honneurs qu'on recherchait ce patronage ; les hommes de goût et de savoir étaient forcés eux-mêmes d'y recourir, s'ils voulaient jouir de la bonne conversation et acquérir les manières élégantes du temps. Des personnes de haut rang recherchaient avec empressement ce moyen de procurer à leurs fils une brillante éducation. Ainsi que l'écuyer d'un chevalier errant à une époque plus reculée , un jeune gentilhomme ne croyait pas qu'il fût au-dessous de sa dignité de faire une espèce d'apprentissage sous un noble maître; il ne tenait pas à déshonneur de le servir à table , de porter son manteau , de lui rendre enfin cent petits services qu'on regarderait de nos jours comme des actes de servilité. Par ces humiliations volontaires il se faisait connaître des grands, et il acquérait dans ces cours en miniature les connaissances nécessaires au rang qu'il aspirait à occuper un jour dans le palais ou dans le conseil.
le père de Morus avait fait preuve de sagesse dans
THOMAS MOKUS. 5
le choix d'un tuteur pour son fils. Le cardinal Morton était un homme instruit et hahile, et qui, par ses vertus personnelles , méritait bien le respect et l'affection que Morus lui témoigna en toute occasion. C'est ainsi que dans sa célèbre Ulopie nous le voyons s'étendre avec plaisir sur les grandes qualités du cardinal , et emprunter à sa reconnaissance chaque trait de son portrait. « Ce vénérable prélat, dit-il, était non moins respectable par sa sagesse et ses vertus que par sa haute dignité. Sa taille était moyenne, et les années n'ayaient point courbé son corps. Son regard inspirait plutôt le respect que la crainte. Ses manières étaient affables , quoique sérieuses et réservées. 11 affectait avec les solliciteurs un ton brusque et tranchant pour éprouver leur esprit et leur caractère. Il joignait à une éloquence ferme et persuasive une connaissance approfondie des lois ; son esprit était incomparable, et sa mémoire prodigieuse. Ces rares qualités étaient encore rehaussées par l'étude et l'expérience. Le roi mettait en son ministre une confiance sans bornes , et le bien public reposait en quelque sorte sur lui. Dès sa jeunesse il avait été initié aux affaires, et les grands revers qu'il avait éprouvés lui avaient fait acquérir à ses dépens un grand fonds de sagesse. » Morton, de son côté, était fort attaché à son élève; il était charmé de son esprit et de sa précocité , et il
ne laissait échapper aucune occasion d'attirer sur lui l'attention des nobles hôtes qu'il recevait souyent à sa table. « Cet enfant qui nous sert, avait-il coutume de dire, deviendra un grand homme. »
Morus avait hérité de cette aimable gaieté qu'il prête à son père. Nous le voyons, au service du cardinal, se signaler dans les divertissements dramatiques qui avaient lieu à l'occasion des fêtes, non comme acteur, suivant l'idée que l'on attache aujourd'hui à ce mot, mais plutôt comme improvisateur. « Quoique fort jeune, dit Roper, il lui arrivait quelquefois, pendant les fêtes de Noël , de se joindre aux acteurs , et d'improviser un rôle sur la scène même, sans avoir étudié le sujet de la pièce , et il procurait aux spectateurs plus de plaisir à lui seul que tous les acteurs ensemble. »
Son digne protecteur jugeant que, dans sa maison, trop de distractions détournaient le jeune Morus de l'étude, et voulant le faire jouir de tous les avantages qu'offrait son pays, l'envoya à Oxford, où il entra comme membre du Christ Church , alors connu sous le nom de Collège de Cantorbéry. Morus venait d'entrer dans sa dix- septième année ; il resta deux ans dans cette université , et fit des progrès surprenants dans la rhétorique , la logique et la philosophie , montrant ainsi ce que peuvent faire l'intelligence et le travail
réunis. Ce fut vers cette époque que le célèbre Érasme visita Oxford ; il y vit Morus , et de cette entrevue date l'intimité qui s'établit pour toujours entre ces deux hommes remarquables. Ce fut également à Oxford que Morus fit la connaissance de Wolsey, alors boursier du Magdalen- Collège y et celle de Colet, dont il cultiva avec soin l'amitié.
L'époque à laquelle Morus entra à l'université était très-favorable à la culture des études classiques ; car Oxford possédait alors les deux hommes les plus versés dans la connaissance de la langue grecque et de la langue latine. Nous voulons parler de Grocyn et de Linacre. Morus trouva dans les trésors de la science ancienne ouverts devant lui une nouvelle source de plaisir, et , pour nous servir de l'expression de son petit-fils , « son âme tout entière était passée dans ses livres. »
Morus s'appliqua avec ardeur à joindre la langue grecque à ses autres connaissances , et nous verrons par la suite qu'il se montra toujours grand admirateur de cette belle langue, alors peu répandue,
A cette époque , son père ne lui envoyait que l'argent strictement nécessaire à son entretien , et il exigeait de lui des comptes rigoureux. Morus trouvait cette privation pénible , mais il remercia Dieu par la suite de ce que la sage conduite de son père ne lui
8 THOMAS MOKUS.
avait laissé ni le loisir ni les moyens de se laisser entraîner au mal.
1499. — Morus quitta l'université cette année, et retourna à Londres, où il se logea à New-Tnn ' , pour s'adonner à l'étude du droit. Là, dit Roper, il eut assez de succès , et fut bientôt admis comme membre de Lincoln' s-lmi.
Au milieu du bruit et des séductions de la capitale, ayant toujours sous les yeux le spectacle de la paresse, du jeu , de la débauche et de tous les vices, Morus sentit le besoin de redoubler de vigilance envers lui-même, et, pour nous servir de ses propres expressions , « il fit tous ses efforts pour que la servante la sensualUé ne devint pas trop insolente envers sa maîtresse la raison. » Il comprenait bien la véritable signification de ces paroles du Christ : « Celui qui ne fait aucun cas de la vie dans ce monde , la conserve pour la vie éternelle. » Dans cette conviction, il s'imposait privation sur privation. Les nombreuses tentations qui l'assiégeaient de toutes parts rendirent le combat long et difficile ; il eut recours au jeûne et aux veilles, n'accordant jamais plus de quatre ou cinq lieures au sommeil. Un banc ou la terre même lui
' Le mot inn fui successivement appliqué, comme le mol français liôtel, d'abord à la résidence d'un grand seigneur, puis à toute maison
servait de lit , avec une bûche pour oreiller. 11 employait la discipline tous les vendredis et les jours de jeune , pensant « que c'était la meilleure nourriture qu'il pût donner à son corps rebelle. » Il prit même plus tard Ibabitude de porter un cilice de crin, qu'il ne quitta jamais, pas même lorsqu'il fut devenu chancelier d'Angleterre.
En 1500, Morus, ainsi que nous l'apprend son petitfils , fixa sa résidence près de Charter-House , et vécut pendant quatre ans parmi les Chartreux ; il suivit en tout les règlements de l'Ordre , mais sans prononcer de vœux. Quelques écrivains ont paru s'étonner de ce qu'un homme d'un caractère aussi actif et aussi gai ait pu s'astreindre à la solitude du cloître , comme si ces qualités étaient incompatibles avec une piété sincère et les devoirs de l'homme envers son Créateur. Morus eut un moment la pensée de prendre l'habit de franciscain , afin de pouvoir servir Dieu plus complètement; mais pensant qu'à cette époque les divers Ordres religieux s'étaient quelque peu relâchés de leur première rigueur et de leur ferveur, il abandonna ce projet. 11 eut ensuite l'idée, avec son fidèle ami Lilly, de se consacrer à la vie ecclésiastique ; mais Dieu lui avait tracé une autre route; il ne devait pas rester seul, il était destiné à servir de modèle aux époux , à leur enseigner la manière d'élever leurs en-
fants, de chérir leurs femmes, et comment, tout en consacrant leurs soins au service de la patrie , ils devaient pratiquer les vertus de tout homme religieux , la piété , la charité , l'humilité , l'abnégation de soimême et la chasteté.
En 1503 , la mort d'Elisabeth , femme d'Henri VIT et mère d'Henri YIII , donna à 3Iorus l'occasion de mettre au jour son talent de poëte. Les stances suivantes de ses Rueful lamentations (lamentations de regrets ) ne manquent pas de vigueur.
« 0 vous qui mettez votre foi et votre confiance dans les joies de ce monde et dans une fragile prospérité , vous qui vivez sur cette terre comme si vous ne deviez jamais la quitter, pensez à la mort et jetez les }eux sur moi, vous ne pourriez trouver un meilleur exemple. Naguère j'étais votre reine dans ce royaume, et voyez, je repose ici maintenant.
« Que sont devenus nos châteaux et nos tours? Superbe Richmond, il m'a bientôt fallu te quitter; à Westminster , ce magnifique ouvrage élevé par tes mains, mon seul et cher seigneur, je ne le verrai plus. Fasse le Tout-Puissant que cette demeure se soit élevée pour toi, pour tes fils. Quant à moi, mon palais est construit , voyez , je repose ici maintenant. «
1504. — Ce fut vers cette époque que Morus commença à commenter publiquement, dans l'église de
THOMAS MORUS. \i
Saint-Laurent à la vieille Juiverie , le célèbre ouvrage de saint Augustin , De Civitate Dei. Érasme nous apprend qu'un nombreux auditoire assistait à ces cours , et que les hommes les plus distingués du royaume , tant ecclésiastiques que laïques , reconnaissaient d'un commun accord combien la science était redevable à ce jeune homme. De nos jours il paraîtrait extraordinaire que le même homme s'occupât d'études en apparence si différentes que celles du droit et de la théologie ; mais il ne faut pas oublier qu'à l'époque dont nous nous occupons , il était indispensable pour un avocat d'avoir des connaissances étendues en théologie. Les plus hautes charges judiciaires de l'État étaient généralement remplies par des ecclésiastiques, et lorsque plus tard Morus fut élevé au rang de chancelier, il offrit une des rares exceptions à cette règle. Cet homme rigide , se défiant de son propre jugement, même dans les actions les plus méritoires, choisit pour son directeur spirituel le fameux Colet , doyen de Saint-Paul , dont il avait fait la connaissance à Oxford , comme nous l'avons dit plus haut. « Quoiqu'il eût été élevé à l'école rigoureuse de Colet, dit Tytler, indulgent et humain pour les autres, il n'exerçait qu'envers lui-même sa sévérité. Par sa douceur, son oubli des injures , ses charités nombreuses et sans ostentation , et son mépris de la vie lorsqu'il s'agissait
de (léfeudre la religion, il rappelait la pureté des premiers chrétiens et la sainte pénitence du cœur. » ( Vie d'Henri Vf II, p. 57.) Stapleton nous a conservé une lettre de ^forus adressée à Colet , qui montre combien il portait d'affection et de respect à ce digne ecclésiastique ; nous la rapporterons ici :
« En me promenant, il y a quelques jours, à Westminster-Hall , où m'appelait une affaire , je rencontrai par hasard \otre serviteur; sa vue me causa un vif plaisir, car sa présence semblait m'annoncer la vôtre. Jugez de mon désappointement lorsqu'il m'apprit que vous n'étiez pas encore de retour. Rien ne m'est en effet plus pénible que d'être privé de votre douce conversation et de vos conseils salutaires , dont je m'étais fait une si chère habitude. Je ressens le manque de cette douce familiarité qui rafraîchissait mon àme , de cette parole persuasive qui m'inspirait la dévotion, de cet exemple qui m'instruisait et m'édifiait à la fois, de votre présence, eniin, qui seule me donnait le contentement du cœur. Ayant éprouvé autrefois quelle force et quelle confiance m'inspirait un tel guide , je me sens tout abattu maintenant que j'en suis privé. Qu'y a-t-il dans cette ville qui puisse porter l'homme à la vertu? ou plutôt, que ne s'y trouve-t-il pas qui ne tende par mille séductions à le détourner de la bonne voie? De quelque côté que nous tournions nos
THOMAS iMORUS. 13
regards, nous \o} ons le vice et la fausseté : ici , la voix de l'amour simulé ou de l'insidieuse flatterie; là, des querelles féroces et des disputes ; d'un autre côté , des taverniers , des cuisiniers , ministres de la gourmandise , des plaisirs mondains et du génie du mal qui règne sur eux. Les maisons mêmes dérobent à nos yeux une partie de la lumière, et nous empêchent de contempler le ciel ; car c'est l'élévation des édifices et non le cercle de l'horizon qui borne notre vue. Aussi je vous pardonne de préférer le séjour de la campagne; là vous trouvez du moins des cœurs simples , ignorant la fausseté si commune dans nos villes. De tous côtés vos regards sont charmés par de riants paysages ; un air pur et vif vous anime, tandis que l'aspect du ciel vous ravit. Là vous jouissez des dons de la bienfaisante nature, et vous ne trouvez que des exemples d'innocence. Je ne voudrais cependant pas que ces délicieuses impressions vous charmassent au point d'empêcher votre prompt retour parmi nous. Si la ville vous déplaît, comme cela peut bien être, la campagne qui environne votre paroisse de Stepney, outre qu'elle réclame vos soins , peut vous offrir les mêmes douceurs que celles dont vous jouissez maintenant. Les habitants de la campagne sont plus purs que les peuples des villes; l'état d'agglomération influe d'une manière pernicieuse sur le corps et sur l'àme , et exige
i4 THOMAS MORUS.
de plus habiles médecins. Quelquefois, il est vrai, des hommes montent dans votre chaire de Saint-Paul, et promettent de merveilleux remèdes pour la guérison des maladies spirituelles du peuple ; mais lorsqu'ils ont bien parlé , leur vie se trouve si peu d'accord avec leurs préceptes , qu'ils aggravent plutôt qu'ils ne soulagent les maux de leurs auditeurs. On ne doit pas persuader à des malades de prendre pour les soigner des gens plus malades qu'eux-mêmes ; un lépreux qui voudrait entreprendre la guérison d'un autre lépreux n'exciterait que le mépris et le dégoût. Mais si l'on juge de l'efficacité des soins par la confiance qu'inspire celui qui les donne , nul plus que vous n'est propre à remplir cette mission. I.a pleine confiance qu'inspire votre connaissance des âmes se manifeste assez par l'impatient désir qu'on a de votre retour. Revenez donc enfin , mon cher Colet , pour l'amour de votre Stepney, qui pleure chaque jour votre absence, comme un enfant pleure celle de sa mère , ou pour l'amour de Londres , votre ville natale , et que vous devez regarder comme une mère. En attendant votre retour, je passe mon temps avec Grocyn, Linacre et Lilly ; le premier, comme vous le savez, est mon directeur en votre absence ; le second est mon maître d'études , et le troisième est en toute circonstance mon plus cher compagnon. Adieu j conservez-moi l'amitié que vous
THOMAS MORIIS. 15
m'avez témoignée jusqu'à ce jour. » Colet, de son côté, admirait son disciple , et on l'entendit souvent répéter que l'Angleterre ne possédait qu'un seul véritable homme d'esprit, et que cet homme était le jeune Thomas Morus.
1507. — Ce fut d'après les avis de son directeur que Morus , vers cette époque , résolut de se marier. Au nombre de ses amis se trouvait Jean Coite , gentilhomme de Newhall , dans le comté d'Essex. Il était de bonne famille , et avait trois filles , dont les talents et les qualités personnelles avaient fait une vive impression sur Morus, alors âgé de vingt-sept ans. Il donna, par le choix qu'il fit, un exemple remarquable de cette singularité de caractère et de cette abnégation dont il fit preuve pendant tout le cours de sa vie. « Son inclination le portait vers la seconde de ces jeunes personnes , dit Roper ; mais pensant que ce serait faire injure à l'aînée que de lui préférer sa plus jeune sœur, il fixa son choix sur celle-là, et l'épousa bientôt après. » Érasme nous apprend que cette jeune dame se nommait Jeanne , qu'elle était beaucoup plus jeune que son mari , et n'avait jamais eu d'autre société que celle de ses parents, qui habitaient la campagne. « Cette circonstance, ajoute-t-il, était d'autant plus agréable pour son ami , qu'il comptait pouvoir plus facilement façonner son caractère sur le sien. » Il s'appliqua à
orner l'esprit de sa jeune épouse, et lui enseigna la littérature et la musique , qui avait toujours charmé ses loisirs. Ce couple vertueux semblait destiné à vivre éternellement heureux ; mais l'homme propose et Dieu dispose , et le tableau de ce bonheur domestique fut assombri par la mort de mistriss IMorus , au bout de six ans de mariage. Elle laissait à son mari quatre enfants, un garçon et trois filles.
L'année qui suivit son mariage, Morus fut élu membre de la chambre des Communes , où il eut occasion de rendre d'importants services à sa patrie.
Henri YIT, ayant résolu de marier sa fille Marguerite à Jacques V d'Ecosse , demanda des subsides à la chambre des Communes , moins en réalité pour doter sa fille que pour satisfaire sa passion dominante, l'avarice. Quoi qu'il en soit, il trouva quelque opposition , tant par rapport au montant de la somme , que par rapport à l'emploi qui devait en être fait. 11 est d'autant plus évident que la chambre des Communes était fatiguée des demandes réitérées du roi à ce sujet, que la nouvelle de l'union avec l'Ecosse avait été accueillie avec la plus vive approbation par les citoyens de Londres et la nation entière. Quoique fort jeune encore, et tout à fait inconnu comme homme politique, Morus osa s'élever avec hardiesse contre cette demande ; il releva le courage de ses collègues par son
éloquence et par la force de ses arguments, et il réussit à faire rejeter ce projet. C'était en effet une hardiesse dangereuse que de s'opposer aux désirs du roi , comme l'avait fait le jeune orateur, lorsqu'il était entouré des serviles courtisans du pouvoir. L'un d'entre eux , nommé Tj^ler , se hâta d'informer Henri qu'un jeune homme imberbe avait fait avorter ses projets ; le roi , irrité de cette opposition , résolut de le punir. Mais toutes les mesures rigoureuses auxquelles le monarque eut recours n'avaient pour but que d'atteindre Morus dans sa fortune ; et celui-ci , ne possédant aucun bien , échappa aisément aux poursuites de ses ennemis ; mais la fortune de son père , le vieux juge , parut une proie plus facile. Sur quelque vague accusation , le vénérable sir Jean Morus fut arrêté et conduit à la Tour , où il demeura prisonnier jusqu'à ce qu'on eût racheté sa liberté pour cent livres sterling , somme qui équivalait alors à mille livres de la monnaie actuelle (25,000 fr.). Ses amis jugèrent en même temps prudent de faire éloigner le vrai coupable. Le jeune Morus abandonna donc sa clientèle du barreau , et résigna les emplois qu'il occupait , non sans être toutefois l'objet de perfides tentatives de la part de ses ennemis. L'évêque Fox, ayant rencontré Morus peu de temps après la scène qui s'était passée à la chambre des Communes , le prit à part , et , feignant d'embrasser ses intérêts ,
18 TIIo^fAs Monus.
lui promit , s'il Youlait se laisser diriger par lui , de le faire bientôt rentrer en grâce auprès du roi ; mais on sut par la suite que le but du prélat était de l'amener h avouer son crime , afin qu'on pût le punir avec quelque apparence de justice. Morus eut cependant la prudence ou le bonheur d'éviter le piège. Whitford , chapelain de l'évêque et ami intime de Morus , qui l'avait consulté à ce sujet , lui conseilla de bien se garder de suivre les avis de ce ministre , qui, ajouta- t-il, étaitunrenard trop rusé pour lui (1). On put en efifet juger de la sagesse de ce conseil quelques années après : lorsque Dudley et Empson, sacrifiés au ressentiment du peuple, marchaient au supplice , le premier , apercevant Morus au milieu de la foule , lui dit : « 0 maître Morus , Dieu s'est montré votre ami en vous inspirant de ne pas solliciter votre grâce du roi , comme bien des gens vous y engageaient ; car si vous l'aviez fait , peut-être auriezvous éprouvé le sort qui nous attend. »
Il est inutile d'ajouter que Morus ne retourna pas chez l'évêque. Il eut en effet une telle crainte du ressentiment du roi , qu'il crut ne pouvoir s'y soustraire qu'en passant à l'étranger ; mais la mort d'Henri VII, arrivée le '22 avril 1508 , empêcha l'exécution de son projet.
' Il y a ici un jeu de mots, fox sisnifiant renard en anglais.
THOMAS MOIWS. 19
L'exemple que nous Tenons de citer fait assez voir que Morus, en commençant sa carrière, fit preuve de plus d'intégrité qu'on n'en trouve ordinairement dans les cours ou chez les ministres. Dans plus d'une occasion , il se montra convaincu de cette vérité , que le service de son pays n'est pas une obligation chimérique , mais bien un devoir réel et solennel que tout honnête homme doit remplir , en y apportant tous les moyens qui sont en son pouvoir.
Cet homme remarquable ne resta pas oisif dans sa retraite ; son petit-fils nous apprend qu'il étudiait la langue française , et se délassait de ses travaux sérieux en jouant du violon. 11 se perfectionnait aussi dans la plupart des sciences libérales , telles que la musique, les mathématiques et l'astronomie. Il s'occupa également d'acquérir des connaissances profondes en histoire; et dans ces diverses études, son heureuse mémoire lui fut d'un puissant secours. Il disait souvent avec modestie : « Je voudrais que mon esprit et ma science égalassent ma mémoire , car elle m'a rarement fait défaut. »
Durant les loisirs que lui donnait sa retraite, il écrivit la Vie de Jean Pic de la Mirandole , et il traduisit plusieurs épîtres et d'autres ouvrages de cet homme célèbre. On les trouve inscrits comme cadeau de nouvel an , « à sa bien - aimée sœur en Jésus-
Christ, Jayence Leigh. « Cette épître dédicatoire est du meilleur style de ]\Iorus, et peut donner une idée de sa piété et de son affection. Il composa aussi , yers la même époque , un petit volume d'épigrammes et de poésies fugitives qui obtinrent alors un grand succès , et qu'on lit encore aujourd'hui avec plaisir. Nous avons aussi de lui un livre intitulé : Quatre choses que maître Thomas Morus écrivit pour passer le temps dans sa jeunesse. La première de ces pièces, qui a pour titre: Conte drolatique , comme quoi un sergent voulut se faire passer pour moine , a , dit-on , suggéré au célèbre Cowper l'idée de son conte populaire de John Gilpin. Cette œuvre burlesque prouve ( ce qu un lecteur attentif n'aura pas manqué de remarquer en parcourant les vieux auteurs anglais) que la partie familière et dialoguée de la langue anglaise, conservée parmi ceux qui ne recherchent ni le raffinement ni la nouveauté, a subi fort peu de changements. A cette époque où la langue anglaise se forma et se fixa , les ouvrages de Morus ne contribuèrent pas peu à cette importante révolution. Ben Johnson nous apprend que ses œuvres, tant en vers qu'en prose , étaient regardées comme des chefs-d'œuvre d'élégance et de pureté par ses contemporains. On peut citer en première ligne sa pièce de vers intitulée : Paroles de la Fortune au peuple , non moins remarquable par la beauté du style que par l'énergie des idées.