‹ Thomas Morus et son époque, suivi d'une analyse de l'Utopie de Thomas MorusChapitre 2 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Morus est nommé sous-shérif de Londres. — Il est envoyé en ambassade en Flandre. — Il reçoit l'ordre de la Chevalerie et accepte un emploi.

Henri VII ï monta sur le trône d'Angleterre en 1 508; il était, comme on sait, second fils d'Henri Yll. Son frère aîné, Arthur, avait épousé, à l'âge de quinze ans, la princesse Catherine d'Espagne, fille de Ferdinand et d'Isahelle.

Les deux jeunes princes avaient reçu une éducation sage et sévère. Leur père s'était appliqué à les rendre forts contre les séductions de la cour et à les faire jouir d'une instruction solide. Henri était , dit-on , destiné à l'Église , et avait reçu en conséquence l'éducation la plus hrillante qu'il fût possible de donner à cette époque. Le roi , dit Norbert, considérait son

élévation à la dignité de primat d'Angleterre comme une position où , sans être à charge à la couronne , il pourrait donner pleine carrière à son ambition. Henri avait également reçu de son aïeule , la respectable comtesse de Eichmond , les soins les plus tendres , les conseils les plus pieux , et l'exemple de toutes les vertus ; mais les crimes dont il se souilla par la suite montrèrent combien peu il en avait profité.

Henri VI [ s'était aliéné, longtemps avant sa mort, les affections du peuple, et Favénement de son fils fut salué comme le commencement d'une ère nouvelle.

Le jeune prince avait presque accompli sa dix-huitième année , il était bien fait de sa personne , d'un caractère généreux, adroit à tous les exercices du corps , en un mot , selon le cardinal Pôle , il donnait les plus belles espérances.

Un des premiers actes du jeune monarque fut de porter devant son conseil la question déjà agitée de son mariage avec la princesse Catherine , pour laquelle il avait le plus grand attachement. Aux objections tirées de la parenté des parties , on opposa l'efficacité de la dispense papale et la déclaration formelle de Catherine (qu'elle appuya ensuite de son serment et du certificat de quelques matrones) , que son premier mariage avec Arthur n'avait jamais été consommé. Cette union fut

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donc célébrée avec pompe (24 juin) et avec les cérémonies usitées aux noces des vierges. Catherine était vêtue de blanc, et les cheveux épars. Le couronnement suivit immédiatement la cérémonie nuptiale; et ces deux événements furent célébrés par des réjouissances qui occupèrent la cour durant le reste de l'année. Pendant plusieurs années , le roi vanta le bonheur que lui procurait la possession d'une épouse si accomplie; mais les grâces et les vertus de Catherine ne purent le captiver au point de le détourner des amours illicites auxquels il s'abandonna bientôt. Cependant il ne pouvait s'empêcher d'admirer la douce résignation de la reine ; et la prudence avec laquelle elle lui faisait de justes représentations mit pendant quelque temps un frein à la violence de ses passions.

Douée de toutes les qualités qui font l'ornement d'une cour, Catherine, sans renoncer aux plaisirs, pratiquait avec austérité tous les devoirs de la religion. Sanders rapporte que cette princesse se levait à minuit pour faire sa prière , et que dès cinq heures du matin elle quittait sa couche et s'habillait pour la journée. Elle portait sous ses vêtements royaux l'habit de l'ordre de Saint-François dont elle faisait partie , observait rigoureusement les jeûnes imposés par l'Église; et, pendant les vigiles des fêtes de la sainte \ierge, elle ne prenait pour toute nourriture que du

pain et de l'eau. Elle se confessait deux fois par semaine , entendait la messe tous les jours , et passait ensuite quelques heures dans sa chapelle à réciter l'office de la Vierge. Après le diner, entourée de ses demoiselles d'honneur , elle consacrait deux heures à la lecture de la Vie des Saints j elle passait également en prière, agenouillée sur les dalles nues de sa chapelle, l'heure qui précédait le repas du soir.

Catherine ne se distinguait pas moins par son goût pour la littérature que par sa piété. « La reine, dit Erasme, est l'amie des lettres, qu'elle a cultivées avec succès dès son enfance. » Cet écrivain la dépeint au duc de Saxe comme très-versée dans les arts d'agrément, et il ajoute : « J'aime tant la piété et l'érudition de cette illustre princesse , qui sont un reproche vivant de la paresse et de la corruption de nos mœurs , que je n'éprouve jamais un bonheur plus grand que celui de lui être agréable en quelque chose. Qu'il est rare de voir une femme née et élevée au milieu des délices d'une cour dont la corruption atteint les meilleurs sentiments , mettre son unique jouissance dans la prière et la lecture du livre divin î »

Morus , alors âgé de trente-cinq ans , reparait sur la scène au commencement d'un règne que devaient illustrer sa grandeur et ses infortunes. Il inaugura le nouveau règne par un poëme latin sur le couron-

nemeut ; dans cette œuvre , Morus traça un parallèle peu favorable au dernier monarque , de l'injustice et de l'avarice duquel il avait été victime. 11 termine la dédicace par un éloge spirituel adressé à Henri Vlll , mais aux dépens de son père : Vale, pr inceps illustrissime et, qui novus ac rarus regum titulus est , amatissime ( Adieu , prince le plus illustre , et , ce qui est un titre rare et nouveau pour un roi , prince bien-aimé).

1510. — Peu de temps après l'avènement d'Henri, Morus fut nommé sous-shérif de Londres , mais les biographes ne s'accordent pas entre eux sur la date précise de sa nomination. Cependant sir James Mackintosh donne comme certaine la date du 3 mars 1510.

« n est évident , dit cet écrivain , que Morus tenait beaucoup à cette charge, soit à cause des émoluments, soit , plutôt , qu'il la regardât comme une marque honorable de la confiance de ses concitoyens. « En effet, il informe Érasme, dans une de ses lettres (1516), qu'il a refusé une forte pension que lui offrait le roi , et qu'il pense même qu'il la refusera toujours , parce que, s'il acceptait cette pension, il pourrait être obligé de renoncer à sa charge , qu'il préfère à toute autre , même plus avantageuse. Si d'un autre côté il conservait son emploi , cette pension pourrait encore devenir pour lui la source de grands désagréments , dans le

cas où il s'élèverait quelque différend entre le roi et la cité; ses concitoyens ne le regarderaient- ils pas en effet , à cause de sa dépendance de la couronne, comme incapable de soutenir leurs droits avec la vigueur et la loyauté nécessaires ?

Érasme nous apprend que cet emploi, quoique peu fatigant, puisque la cour ne siège que le jeudi matin , était considéré comme très-honorable. Aucun de ceux qui avaient précédé Morus n'avait expédié autant d'affaires, ne les avait jugées avec plus d'impartialité et de sagesse. 11 refusait souvent les honoraires qu'il était en droit d'exiger des plaideurs , et il s'attira par sa conduite l'estime et l'affection de ses concitoyens. Les devoirs de sa charge ne l'empêchaient cependant pas de se livrer à toute la gaieté de son caractère. On avait fait présent à sa femme d'un fort joli petit chien, qui devint bientôt son favori et l'objet de ses soins. Il se trouva cependant que ce chien appartenait à un mendiant qui vint se plaindre à Morus qu'on lui avait volé l'animal. Morus envoya aussitôt chercher sa femme et le chien ; puis , la faisant placer à l'extrémité supérieure de la salle, il ordonna au mendiant de se tenir à 1 autre bout. Il se plaça lui-même sur son siège, et promit de rendre justice à qui de droit. Sur sa demande , tous deux appelèrent alors le chien en même temps , et le petit animal , quittant aussitôt sa mai-

tresse, accourut yers le mendiant, de sorte que lady Morus fut obligée de racheter son favori pour satisfaire son caprice.

La réputation d'Érasme , dont nous avons déjà plusieurs fois cité le nom, commençait à s'étendre, et Morus avait depuis longtemps reconnu son mérite. La liaison passagère qu'ils avaient formée à Oxford était devenue une amitié durable , entretenue par leur fréquente correspondance.

Érasme avant dans une de ses lettres exprimé à son ami le désir de visiter de nouveau l'Angleterre, Morus lui envoya, pour lui faciliter le voyage, une lettre de change dont une moitié avait été avancée par lui , et l'autre par l'archevêque Warham. A son arrivée à Londres, Érasme demeura quelque temps chez Morus, et ce fut, dit-on, à cette époque , qu'en l'espace d'une semaine il composa son ouvrage bien connu , Moriœ Encomium (Éloge de la Folie). Ceci est évidemment une exagération , car environ deux ans auparavant il avait écrit à Morus relativement à cet ouvrage, qu'il dit dans sa préface avoir composé à cheval pour charmer les ennuis de la route , pendant son voyage en Italie. Le fait est qu'il apporta son manuscrit chez Morus, où il y mit la dernière main. Cet ouvrage, rempli d'esprit , eut un succès prodigieux ; il fut lu par des papes, par des rois, des cardinaux, des

évèques, des princes, des barons , et généralement par tous ceux qui avaient le goût de la littérature. Léon X, en parcourant l'ouvrage , fit cette observation : « Erasme trouve aussi sa place dans le royaume de la folie. » Le témoignage le plus honorable en sa faveur était celui de l'illustre personnage auquel il était dédié. Martin Dorpi us , ecclésiastique de Louvain , avait publié quelques observations critiques sur cet ouvrage dont il blâmait l'esprit général , et surtout quelques passages et quelques expressions. Érasme fit une réponse apologétique , parfait modèle de politesse dans la discussion. Il reconnaît que son ouvrage l'a exposé à la critique , il regrette même de l'avoir écrit , et il déclare solennellement que , s'il avait pu prévoir les troubles qui menaçaient d'agiter l'Église , il se serait bien gardé de composer un ouvrage aussi frivole sur des sujets qui étaient devenus tout à coup si sérieux. Morus vint au secours de son ami; il adressa à Dorpius une lettre en termes polis et bienveillants, dans laquelle il garantit la pureté des intentions d'Érasme, défendit plusieurs des passages incriminés, et en expliqua d'autres répréhensibles en apparence. Dorpius fut satisfait et se réconcilia avec Érasme , qui , lorsque son ancien antagoniste mourut , célébra sa mémoire par une épitaphe conçue en termes affectueux et élégants. 11 est à remarquer que Morus fut

obligé plus tard d'avoir recours aux mêmes moyens pour défendre son Utopie.

Morus accepta la dédicace de l'ouvrage d'Érasme , qu'il regardait comme un simple jeu d'esprit, s'imaginant peu que ce livre fût de nature , même longtemps après , à exciter des sentiments contraires à la foi et aux préceptes qu'il pratiquait , et pour lesquels il avait une si grande vénération. jNous le verrons plus tard refuser de s'en rapporter à ses propres écrits et à ceux de son ami , ouvrages , dit-il , composés dans des intentions pures , mais dont quelques incendiaires s'étaient servis pour soulever la multitude ignorante.

Cependant des critiques modernes ont sévèrement blâmé cette satire. « Rien, dit Leclerc, ne peut excuser Érasme d'avoir mis dans la bouche de la Folie des paroles qui tournent en ridicule la vraie religion et représentent les honnêtes gens comme des fripons et des fous. Il n'y a pas de plus grand sot que celui qui s'érige en médecin des sots. » A dater de la publication de cet ouvrage , dit Knight , Érasme cessa d'être regardé comme un sincère ami de l'Église , quoique dans ses Adages il fît amende honorable pour le scandale qu'avait causé cette satire.

En même temps qu'il cultivait les belles lettres , Morus poursuivait sans relâche ses études de droit , et il acquit bientôt une grande réputation au barreau.

Son impartialité et son désintéressement pouvaient être proposés comme modèle à tous ceux qui rendaient lajustice, et les tentations de l'intérêt et de la corruption, si communes à cette époque, ne purent jamais le détourner de son devoir. Lorsqu'on lui proposait quelque cause à défendre , son premier soin était de s'assurer si la justice était du côté de ceux qui réclamaient son assistance , et lorsque cet examen ne le satisfaisait point, il refusait l'affaire, quels que fussent les avantages qu'elle dût lui rapporter. 11 défendait la veuve et l'orphelin sans honoraires, et il s'efforçait toujours, même contre ses intérêts, de concilier les parties adverses.

1 5 1 2. — Comme nous l'avons déjà vu , Morus avait perdu sa première femme après six années de mariage, et deux ans après sa mort ( ce qui nous transporte à l'époque actuelle) il épousa Alice Middleton, femme veuve, qui avait une fille de son premier mari. Elle était plus âgée que lui de sept ans , et n'était ni belle ni jeune, ainsi que Morus l'écrit lui-même à Érasme , nec bella nec puella. Son petit-fils rapporte ainsi les curieuses circonstances de ce mariage : « Il contracta cette seconde union, dit-il, afin de donner une nouvelle mère à ses enfants, fort jeunes alors , et dont il était souvent obligé de se séparer. Cette femme, d'un âge déjà mûr, n'était favorisée ni de la nature ni de la for-

tune ; elle avait un fort penchant à l'avarice et à la vanité. J'ai entendu dire qu'il lui avait d'abord fait la cour pour un de ses amis , sans aucune intention de demander sa main pour lui-même ; mais celle-ci lui ayant adroitement fait comprendre qu'il pourrait réussir s'il parlait en son propre nom , Morus rapporta la conversation à son ami , et ayant obtenu son consentement il l'épousa. Sans le concours de ces circonstances , il n'aurait sans doute jamais songé à cette union, et je pense, en effet , que ni ses attraits ni ses manières n'étaient faites pour captiver l'amour d'aucun homme. Cependant elle montra toujours pour ses enfants l'affection d'une bonne mère , de même que Morus fut toujours le modèle des pères non-seulement pour ses propres enfants , mais encore pour sa bellefille. » Érasme dit en parlant de ce mariage : « La femme que Morus a épousée est une ménagère active et soigneuse, et son mari lui témoigne autant d'égards et d'affection que si elle était jeune et jolie. Telle est l'heureuse puissance d'un caractère aimable , qu'il répand sa douce influence sur tous les êtres qui l'entourent , quelque faibles que soient leurs qualités ou leurs moyens de plaire. Aucun mari, continu e-t-il , n'a jamais obtenu par la rigueur et la sévérité autant de preuves de soumission de la part de sa femme , que ^lorus en obtient par sa douceur et ses manières

aimables. >» Quoiqu'elle fût d'un certain âge et d'un caractère presque intraitable, il la détermina à prendre tous les jours des leçons de musique. Son but, ajoute Roper , était , en lui donnant cette occupation , de la détourner des frivolités du monde , pour lesquelles elle avait un penchant très-prononcé. Peut-être était-ce aussi pour tâcher d'adoucir son caractère , enluipro curant une distraction agréable. La vérité est qu'Alice était malheureusement grondeuse , défaut qui aurait paru insupportable à tout mari moins philosophe que Morus. Mais celui-ci savait toujours conjurer l'orage par quelque plaisanterie ou par un jeu de mots. Cependant la bonne dame reconnaissait quelquefois ses torts, et s'efforçait alors de se corriger, mais le naturel reprenait toujours le dessus. « Pourquoi ètes-vous si gaie , Alice? lui demandait-il un jour qu'il la trouvait plus aimable que de coutume. — C'est , réponditelle, que je suis allée à confesse et que j'ai laissé toutes mes méchancetés au fond du confessionnal. — Ah ! repartit Morus en hochant la tête d'un air d'incrédulité , je crains bien que ce ne soit pour leur ouvrir une nouvelle carrière. »

1513. — Morus s'occupait sans relâche des devoirs de sa charge, et cependant telle était l'activité de son esprit, qu'il trouva le loisir de composer quelques ouvrages historiques qui furent plus tard publiés avec son

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Histoire de Richard l IL Son petit- fils fait le plus grand éloge de cet ouvrage. « Il est écrit avec un si grand talent, dit il, que si nos chroniques présentaient moitié autant d'attrait, on ne se lasserait pas de les relire. >» Cet éloge est, de fait , confirmé par le succès de ce livre, qui a été réimprimé quatre fois dans le courant du siècle dernier.

1515. — Ce fut à cette époque que commença la vie politique de Morus. 11 fut envoyé à Bruges comme ambassadeur , avec Cuthbert Tunstall , alors maître des rôles , et plus tard évéque de Durham , avec plein pouvoir de conclure un traité de commerce entre Henri VIII, roi d'Angleterre, et Charles , prince de Castille. Les biographes de Morus ne sont pas bien d'accord sur la date précise de cette mission , mais les Actes de Rymer ne laissent aucun doute à cet égard. Cette collection renferme des lettres patentes données à Westminster le 7 mai 1515, qui nomment Thomas Morus et Cuthbert Tunstall ambassadeurs en Flandre .

Nous trouvons ici pour la première fois le nom de Morus allié à celui d'un des hommes les plus remarquables de son siècle. Wolsey, qui venait d'être revêtu de la pourpre, possédait la première place dans la faveur royale ; rien ne se faisait à la cour sans son avis ou son assentiment. La réputation de Morus était parvenue jusqu'au roi, qui manifesta au cardinal le désir

de voir cet homme remarquable attaché à la cour. Dans cette occasion du moins le ministre agit avec lovauté , il fit tout ce qui dépendait de lui pour accomplir le désir de son maître. 11 visita M or us, lui représenta l'importance des services qu'il pouvait rendre à son pays , et l'assura que la bonté royale le récompenserait libéralement. Morus ne se souciait cependant pas d'échanger la position indépendante qu'il s'était créée par son habileté comme avocat, contre la position si précaire d'un courtisan, et il parvint à faire admettre ses excuses. Jamais, dit Érasme, aucun homme ne fit des efforts plus grands pour être admis à la cour, que Morus en fit pour s'abstenir d'y paraître. Wolsey parvint cependant à lui faire accepter la mission dont nous avons parlé plus haut ; c'était un premier pas. Néanmoins cet homme, dont l'honnêteté était un exemple à son siècle , n'entra qu'avec dégoût dans la carrière diplomatique ; sa conscience se trouvait mal à l'aise dans ces négociations où l'ambition et la perfidie se cachaient sous le masque de l'honneur et de la bonne foi. Lui-même l'écrivait à son ami Erasme en ces termes : In negoliis islis principum haud credas quàm invilus verser ; neque potesl esse quicquam odiosius mihi quàm est ista legatio. ( Vous ne croiriez pas avec quelle répugnance je me trouve mêlé à ces affaires de princes ; il n'est rien au

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monde de plus odieux pour moi que cette ambassade. ) Pendant son voyage il fit la connaissance de Busleiden et d'iCgidius. Le premier , savant et riche ecclésiastique des Pays-Bas ^ mourut peu de temps après , léguant sa fortune entière à l'université de Louvain pour la fondation de chaires de latin , de grec et d'hébreu . Pierre iEgidius était l'ami d'Érasme ; Morus parle de lui en ces termes : « C'est un homme si instruit et si modeste , si gai et si affable , que je donnerais de grand cœur la moitié de ce que je possède pour jouir sans cesse du plaisir de sa conversation. »

Ce fut à son retour de Flandre que Morus écrivit V Utopie en latin. Cet ouvrage, qui obtint un succès prodigieux , excita l'enthousiasme des philosophes et des savants. Les uns admiraient la hardiesse , l'originalité et la profondeur de la conception ; les autres louaient particulièrement la pureté et la spirituelle facilité du style. Guillaume Budée, le patriarche de la science en France , n'hésite pas à placer l'auteur de r Utopie au nombre des premières gloires littéraires de son temps ; il n'avait pas encore paru de création plus originale , plus brillante , et l'on ne pouvait rien lire ni de plus fortement pensé ni de plus facilement écrit. Érasme , dans une lettre à Jean Froben , rend également hommage au talent de son ami. « Jusqu'ici, dit-il , tout ce que j'ai lu de mon cher Morus me plai-

sait infiniment, néanmoins je me défiais un peu de mon jugement , à cause de l'étroite amitié qui nous unit. Aujourd'hui que les savants n'ont qu'une Yoix pour appuyer mon suffrage , et que même ils admirent plus vivement que moi le génie divin de cet homme , non parce qu'ils l'aiment davantage , mais parce qu'ils ont plus de lumières , en vérité je m'applaudis de mon opinion , et je ne craindrai pas à l'avenir de déclarer ouvertement ce que je sens.... Que n'eût pas produit cette nature merveilleusement heureuse, continue-t-il, si l'Italie avait pu la polir et la former ? que n'eût pas fait un pareil génie ) s'il s'était voué tout entier au culte des muses , s'il avait mûri jusqu'à l'état de fruit parfait ? Jeune encore , il écrivit en se jouant des épigrammes , et la plupart même il les composa dans son enfance. Outre les devoirs du mariage , les soins domestiques , l'exercice d'une fonction publique et des flots de procès, il est absorbé par tant d'affaires, et les plus importantes du royaume, que vous serez étonné qu'il ait le temps de songer à des livres. «

1516. — L'archevêque Warham, grand chancelier d'Angleterre, avait souvent sollicité la permission de quitter sa charge, pour se livrer à l'exercice de ses fonctions épiscopales ; et le roi , ayant enfin accepté sa démission , proposa les sceaux au cardinal Wolsey , qui se rendit aux désirs de son souverain après avoir

refusé plusieurs fois, soit par une affectation de modestie , soit qu'il jugeât cet emploi incompatible avec ses autres devoirs. L'iiabileté que Morus avait déployée dans la mission qu'il venait de remplir ne fit qu'augmenter le désir qu'avait le roi de l'attacher à sa personne. Henri aimait l'esprit et l'instruction , et il ne pouvait par conséquent se montrer indifférent à la profonde érudition d'un homme dont il connaissait les talents. Il chargea de nouveau Wolsey de vaincre les scrupules de Morus ; mais il eut autant de peine à le faire consentir alors à entrer à son service , qu'il en éprouva plus tard pour le soumettre à ses volontés dans un cas de conscience. En effet, un des traits les plus saillants du caractère de cet homme extraordinaire était une indépendance et une fermeté qu'il poussait souvent jusqu'à l'obstination.

Son esprit franc et original détestait toute contrainte, il vivait avec les grands sans se plier en rien aux manières des courtisans. Plusieurs passages de son Utopie nous montrent l'idée qu'il se faisait de la cour et des grands ; il fait dire à son héros Raphaël Hythlodée : « Ma condition serait plus heureuse , dites-vous , si j'entrais au service d'un prince I et comment ce qui répugne à mon sentiment et à mon caractère pourrait il faire mon bonheur? Maintenant je suis libre , je vis comme je veux , et je doute que beaucoup de ceux qui

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revêtent la poiipre puissent en dire autant. Assez de gens ambitionnent les faveurs du trône , les rois ne s'apercevront pas du vide si moi et deux ou trois de

ma trempe nous manquons parmi les courtisans

Le sacrifice de mon repos ne contribuerait nullement au bien de la cbose publique. D'abord les princes ne songent qu'à la guerre ( art qui m'est inconnu et que je n'ai aucune envie de connaître ). Ils négligent les arts bienfaisants de la paix. S'agit-il de conquérir de nouveaux royaumes, tout mo} en leur est bon : le sacré et le profane , le crime et le sang ne les arrêtent pas. En revanche ils s'occupent fort peu de bien administrer les États soumis à leur domination. Quant aux conseils des rois , voici quelle est à peu près leur composition. Les uns se taisent par ineptie , ils auraient eux-mêmes grand besoin d'être conseillés. D'autres sont capables , et le savent ; mais ils partagent toujours l'avis du préopinant qui est le plus en faveur, applaudissant avec transports aux plates sottises qu'il lui plaît de débiter ; ces vils parasites n'ont qu'un seul but , c'est de gagner , par une basse et criminelle flatterie, la protection du premier favori. Les autres semblent esclaves de leur amour - propre , et ils n'écoutent que leur propre avis ; ce qui n'est pas étonnant , car la nature inspire à chacun de caresser avec amour les produits de son invention. C'est ainsi

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que le corbeau sourit à sa couvée et le singe à ses petits. Qu'arrive-t-il donc au sein de ces conseils où régnent l'envie , la vanité et l'intérêt ? Quelqu'un cherche-t-il à appuyer une opinion raisonnable , tous les auditeurs en sont comme étourdis ; leur amourpropre s'alarme comme s'ils allaient perdre leur réputation de sagesse et passer pour des sots. Ils se creusent la cervelle jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un argument contradictoire... Supposons un instant que je sois ministre d'un roi , voici que je lui propose les mesures les plus salutaires; je m'efforce d'arracher de son cœur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu'il ne me chassera pas de sa cour ou ne m'abandonnera pas à la risée de ses courtisans. Si j'avais la hardiesse d'émettre cette opinion , que les hommes ont fait les rois pour les hommes , et non pas pour les rois eux-mêmes ; qu'ils ont mis des chefs à leur tête pour vivre à l'abri de la violence et de l'insulte ; que le devoir le plus sacré du prince est de songer au bonheur du peuple avant de songer au sien propre , comme un berger fidèle doit se dévouer pour son troupeau et le mener dans les plus gras pâturages; croyez-vous que prêcher une telle morale à des hommes qui, par intérêt et par système , inclinent à des principes diamétralement opposés , ce ne serait pas conter une histoire à des sourds?... Les grands

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et les politiques du jour sont remplis d'erreurs et de préjugés ; comment voulez-vous renverser brusquement leurs croyances, et leur faire entrer du premier coup dans la tête et dans le cœur la vérité et la justice ? Non , non , il m'arriverait qu'en voulant guérir la folie des autres, je tomberais moi-même en démence avec eux. Le grand Platon invite les sages à s'éloigner de la direction des affaires publiques, et il appuie son conseil de cette belle comparaison : Quand les sages voient la foule répandue dans les rues et sur les places pendant une longue et forte pluie , ils crient à cette multitude insensée de rentrer au logis pour se mettre à couvert ; et si leur voix n'est pas entendue , ils ne descendent pas dans la rue pour se mouiller inutilement avec tout le monde ; ils restent chez eux et se contentent d'être seuls à l'abri, puisqu'ils ne peuvent guérir la folie des autres. »

On doit avouer que Henri fit preuve de courage et de générosité en persistant à garder dans son conseil et à attacher à sa personne un homme qui écrivait avec tant de hardiesse sur la politique et la religion. \j' Utopie fut même très-bien accueillie par le roi et par le cardinal Wolsey , et le crédit et la fortune de Morus ne firent qu'aller croissant.

1517. — Comme il n'y avait pas alors de meilleure place vacante , Henri créa Morus maître des requêtes,

puis un mois était à peine écoulé , qu'il lui conféra l'ordre de la chevalerie et le nomma conseiller privé. Quelque temps après , la mort de Weston laissant vacante la charge de trésorier de l'Échiquier, le roi , sans être sollicité , la donna à l'homme dont il estimait si haut les services.

Voilà donc Morus enlevé à la tranquillité de sa condition médiocre et aux douceurs de la vie privée, pour être lancé dans le tourhillon de la carrière politique. Dans cette circonstance, il agit en effet plutôt par soumission envers le roi que par goût des honneurs et des richesses. La droiture et la simplicité de son cœur lui inspiraient naturellement de la répugnance pour les intrigues et les flatteries d'une cour corrompue. Peut-Hre aussi prévoyait-il les vices de son royal protecteur et le peu de durée de sa faveur. Malgré l'accroissement de sa fortune, il conserva toujours la pureté et la modestie de sa vie privée , et montra cette force de caractère qui ne Tahandonna jamais , même au milieu des épreuves les plus terribles que l'homme puisse supporter.

^lais , avant de le suivre sur le nouveau théâtre de sa gloire et de ses malheurs, qu'il nous soit permis de jeter un regard dans l'intérieur de sa paisible retraite de Chelsea , dont ses contemporains nous ont laissé de si touchants tableaux.

Morus laissait derrière lui ses plus heureuses années: en effet , lorsque par ses talents il se créait une position honorable et lucrative , il trouvait encore le loisir de s'occuper de littérature et de passer des moments agréables avec quelques amis choisis. La bonté de son cœur et son enjouement naturel répandaient le bonheur sur sa famille, dont tous les membres réunis sous son toit patriarcal vivaient dans la plus parfaite union.

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