ANALYSE
Thomas Morus écrivit V Utopie en latin , depuis le commencement jusqu'à fin de l'année 1516. Il revenait alors de Flandre, où il avait rempli une mission diplomatique avec Cuthbert ïunstall. A cette époque de sa vie , Morus , âge de trente-quatre ans , était syndic de la ville de Londres. C'est probablement à Anvers , et dans un intervalle de loisir que lui laissaient les négociations, qu'il conçut le plan de l' Utopie, en confia le secret à quelques amis intimes , leur promettant de développer par écrit , à son retour en Angleterre , ce qu'il leur communiquait de vive voix dans des conversations improvisées et fugitives. Du moins, il est naturel d'interpréter ainsi la fiction par laquelle Thomas Morus suppose que son livre est le simple récit d'un entretien qu'il eut à Anvers avec Piaphaël Hythlodée, personnage entièrement supposé.
et compagnon imaginaire d'Améric Vespuce dans ses voyages au Nouveau-Monde. L'Utopie fut communiquée en manuscrit à plusieurs savants, qui la reçurent avec bonheur comme une primeur littéraire de haute qualité. Pierre Gilles, ami de l'auteur, l'avait reçue directement de lui quelque temps avant le 1^*^ novembre 1516; il s'occupa bientôt de la faire imprimer à Louvain , en ajoutant au texte original l'alphabet utopien , un fragment de la langue utopienne et des notes en marge. Cette édition , qui est certainement la première , quoi qu'en disent quelques auteurs, parut vers la fin de décembre. La seconde est celle de Bàle, imprimée par Jean Frober, en 1518. V Utopie, dès qu'elle fut publiée , obtint un succès prodigieux ; elle excita comme un tumulte d'enthousiasme dans le monde des philosophes et des savants. Ce livre , traduit plusieurs fois en anglais , en français , en italien et en allemand , était assez rare lorsque dans ces dernières années (1842) M. Stouvenel en donna une nouvelle traduction française , remarquable par une grande facilité et par une élégance soutenue quelquefois peut-être aux dépens de l'exactitude rigoureuse , ce qui n'est pas un bien grand défaut pour les versions de ce genre.
Le livre de Thomas Morus, dont beaucoup de gens ont parlé et parlent encore sans l'avoir lu , n'est pas précisément le code du genre humain , ni le programme de la paix universelle. C'est plutôt une formule d'organisation intérieure et de politique extérieure à l'usage d'une nation distincte , qui , pour un
Anglais, ne pouvait itre que l'Angleterre. La rédaction de l'Utopie est rapide, concise et méthodique. La forme de l'ouvrage est très-simple ; c'est une conversation intime où Thomas Morus aborde ex abrupto les questions les plus neuves et les plus difficiles. Sa parole est tantôt satirique et enjouée , tantôt d'une sensibilité touchante, souvent d'une énergie sublime.
L'Utopie, ce tableau d'une île imaginaire, se divise en deux livres; l'un, purement critique, expose tous les vices de l'organisation politique et sociale de l'Angleterre à l'époque où vivait l'auteur. Nous ne nous en occuperons pas ici. Dans le second livre, l'auteur déroule le plan d'une vie sociale toute nouvelle , et refait , à sa manière , la république de Platon. Plus tard , Fénelon devait marcher sur ses traces dans son admirable conception du Je /mague. C'est de ce second livre de V Utopie que nous donnons ici une analyse fidèle.
L'Ile d'Utopie a deux cent mille pas dans sa plus grande largeur, c'est-à-dire dans sa partie moyenne. Cette largeur se rétrécit par degrés et symétriquement du centre aux deux extrémités , en sorte que l'île entière s'arrondit en demi-cercle de cinq cents milles de tour, et présente la forme d'un croissant, dont les cornes sont éloignées l'une de l'autre d'environ onze mille pas. La mer remplit cet immense bassin; les terres adjacentes, qui se développent en amphithéâtre, y brisent la fureur des vents, y maintiennent le flot calme et paisible , et donnent à cette grande masse d'eau l'apparence d'un lac tranquille. Cette partie concave de l'île est comme un seul et vaste port sur
tous les points accessible aux navires. Des bancs de sable d'un côté, des écueils de l'autre rendent dangereuse l'entrée du golfe. Un rocher qui n'offre aucun danger, parce qu'on le voit de très-loin, s'élève au milieu , et les Utopiens y ont bâti un fort que défend une bonne garnison. D'autres rochers , cachés sous l'eau, tendent aux navigateurs des pièges inévitables, et l'on ne peut pénétrer dans ce détroit si l'on n'est dirigé par un pilote utopien. Encore cette précaution ne suffirait-elle pas , si des phares échelonnés sur la côte ne signalaient la route à suivre. 11 ne faudrait que changer ces phares de place pour détruire , en l'égarant , la flotte la plus nombreuse. A la partie opposée de l'île , les ports se succèdent en grand nombre, et l'art et la nature ont si bien fortifié les côtes, qu'une poignée d'hommes pourrait empêcher le débarquement d'une grande armée. Des traditions que semble appuyer la configuration du pays feraient croire que cette terre ne fut pas toujours une île. A l'époque où elle touchait au continent, elle s'appelait Abraxa; Utopus s'en empara et lui donna son nom. Le génie de ce conquérant sut faire quitter à ce peuple des mœurs grossières et la vie sauvage , si bien qu'aujourd'hui il surpasse tous les autres en civilisation. Dès qu'il se fut rendu maître du pays , il fit couper un isthme de quinze mille pas qui le joignait au continent; et la terre d' Abraxa devint ainsi l'île d'Utopie. Pour accomplir cette œuvre immense il se servit de ses soldats aussi bien que des indigènes , car il ne voulait pas que ceux-ci regardassent
ANALYSE DE L'UTÔPlE. 363
comme une humiliation et un outrage le travail imposé par le vainqueur. L'île d'Utopie renferme cinquante-quatre grandes villes d'une magnificence remarquable, où le langage, les mœurs , les institutions et les lois sont identiquement les mêmes. Toutes sont bâties sur le même plan , ont les mêmes établissements publics, les mêmes édifices. Chaque année chaque ville nomme pour députés trois vieillards , et c'est à Amaurote que le conseil se réunit pour discuter les intérêts du pays. Amaurote, grâce à sa position centrale, est la capitale de l'île. Un minimum de vingt mille pas est assigné à chaque ville pour la consommation et la culture. Ces heureuses cités ne cherchent pas à reculer les limites fixées par la loi. Les habitants se regardent comme les fermiers plutôt que comme les propriétaires du sol. Au milieu des champs il y a des maisons commodément construites, garnies de toute espèce d'instruments d'agriculture , et qui servent d'habitations aux armées de travailleurs que la ville envoie périodiquement à la campagne. La famille agricole se compose au moins de quarante individus , hommes et femmes, et de deux esclaves. Elle est sous la direction d'un père et d'une mère de famille. Trente familles sont dirigées par un philarque. Chaque année vingt cultivateurs de chaque famille retournent à la ville ; ce sont ceux qui ont fini leurs deux ans de service agricole. Us sont remplacés par vingt individus qui n'ont pas encore servi. Les nouveaux venus reçoivent l'instruction de ceux qui ont déjà travaillé un an à la campagne, et Tannée suivante ils deviennent
instructeurs à leur tour. Quelques citoyens prennent naturellement goût à l'agriculture et obtiennent l'autorisation de passer plusieurs années à la campagne. Les agriculteurs cultivent la terre , élèvent les bestiaux , amassent du bois et transportent les approvisionnements à la ville voisine. Ils ne livrent pas aux poules le soin de couver leurs œufs ; mais ils les font éclorc au moyen d'une chaleur artificielle convenablement calculée. Ils élèvent peu de chevaux , et encore ce sont des chevaux ardents, destinés à la course et qui n'ont d'autre usage que d'exercer la jeunesse à l'équitation. Les bœufs sont employés exclusivement à la culture et au transport ; quand ils ne valent plus rien au travail, ils servent encore pour la table. Les Utopiens convertissent en pain les céréales ; ils boivent le suc du raisin , de la pomme, de la poire ; ils boivent aussi l'eau pure ou bouillie avec le miel et la réglisse. La quantité de vivres nécessaires à la consommation de chaque ville et de son territoire est déterminée de la manière la plus précise. Néanmoins les habitants sèment du grain et élèvent du bétail beaucoup au delà de cette consommation. L'excédant est mis en réserve pour les pays voisins. Quant aux meubles , ustensiles de ménage et autres objets qu'on ne peut se procurer à la campagne , les agriculteurs vont les chercher à la ville. Ils s'adressent aux magistrats urbains , qui les leur font délivrer sans échange ni retard. Tous les mois ils se réunissent pour célébrer une fête. Lorsque vient le temps de la moisson , les philarques des familles agricoles font savoir aux magistrats
des villes combien de bras auxiliaires il faut leur envoyer ; des nuées de moissonneurs arrivent au moment convenu , et si le ciel est serein , la récolte est enlevée presque en un seul jour.
Des villes d'Utopie. Qui connaît une ville les connaît toutes, car toutes sont exactement semblables , autant que la nature du lieu le permet. Nous allons décrire Amaurote, parce qu'elle est le siège du gouvernement et du sénat. Amaurote se déroule en pente douce sur le versant d'une colline. Sa forme est presque un carré. Sa largeur commence un peu au-dessous du sommet de la colline , se prolonge deux mille pas environ sur les bords du fleuve Anydre et augmente à mesure que l'on côtoie ce fleuve. La source de l 'Anydre est peu abondante ; elle est située à quatre-vingts milles audessus d' Amaurote. Plusieurs rivières viennent grossir, dans sa marcbe , ce faible courant. Arrivé devant Amaurote, T Anydre a cinq cents pas de large. A partir de là, il va toujours en s'élargissant , et se jette dans la mer après un cours de soixante milles. Dans tout l'espace compris entre la ville et la mer , et quelques milles au-dessus de la mer, le flux et le reflux , qui durent six heures par jour, modifient singulièrement le cours du fleuve. A la marée montante , l'Océan remplit de ses flots le lit de l'Anydre sur une longueur de trente milles , et le refoule vers sa source; alors le flot salé communique son amertume au fleuve ; mais celui-ci se purifie peu à peu, apporte à la \ille une eau douce et potable, et la ramène sans altération jusque près de son embouchure , quand la marée
descend. Les deux rives de l'Aiiydre sont mises en rapport au moyen d'un pont de pierre , construit en arcades bien voûtées. Ce pont se trouve à l'extrémité de la ville la plus éloignée de la mer , afin que les navires puissent aborder à tous les points de la rade. Une autre rivière , petite il est vrai , mais belle et tranquille , coule dans l'enceinte d'Amaurote. Elle jaillit à peu de distance de la ville , sur la montagne où celle ci est placée, et, après l'avoir traversée par le milieu , elle vient marier ses eaux à celles de l'Anydre. Les Amaurotains en ont entouré la source de fortifications qui la joignent aux fortifications de la ville. Ainsi , en cas de siège , l'ennemi ne pourrait ni empoisonner la rivière , ni en arrêter ou détourner le cours. Du point le plus élevé se ramifient en tous sens des tuyaux de briques , qui conduisent l'eau dans les bas quartiers de la ville. Là où ce moyen est impraticable , de vastes citernes recueillent les eaux pluviales , pour les divers usages des habitants. Une ceinture de murailles hautes et larges enferme la ville , et , à des distances très-rapprochées, s'élèvent des tours et des forts. Les remparts , sur trois côtés , sont entourés de fossés toujours àsec, mais larges, profonds , embarrassés de haies et de buissons. Le quatrième côté a pour fossé le fleuve lui-même. Les rues et les places sont convenablement disposées, soit pour le transport soit pour abriter contre le vent. Les édifices sont bâtis commodément; ils brillent d'élégance et de propreté, et forment deux rangs continus , suivant toute la Ion-
gaeur des rues, dont la largeur est de \mgt pieds. Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une porte sur la rue et une porte sur le jardin. Ces deux portes s'ouvrent aisément d'un léger coup de main , et laissent entrer le premier \enu. Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu'à l'idée de propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans , et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage. Les habitants des \illes soignent leurs jardins avec passion. Les Utopiens attribuent à Utopus le plan général de leurs cités. Ce grand législateur n'eut pas le temps d'achever les constructions et les embellissements qu'il avait projetés; il fallait pour cela plusieurs générations. On lit dans les chroniques utopiennes , qui embrassent l'histoire de dix -sept cent soixante années, qu'au commencement les maisons , fort basses , n'étaient que des cabanes, des chaumières en bois, avec des murs de boue et des toits de paille terminés en pointe. Les maisons sont aujourd'hui d'élégants édifices à trois étages, avec des murs extérieurs en pierre ou en briques , et des murs intérieurs en plâtras. Les toits sont plats, recouverts d'une matière broyée et incombustible , qui ne coûte rien et préserve mieux que le plomb des injures du temps. Des fenêtres vitrées abritent contre lèvent. Quelquefois on remplace le verre par un tissu d'une ténuité extrême, enduit d'ambre ou d'huile transparente , ce qui offre aussi l'avantage de laisser passer la lumière ou d'arrêter le vent.
Des Magistrats. Trente familles élisent tous les ans un magistrat appelé sijphogrante dans le vieux langage du pays , et philarque dans le moderne. Dix syphograntes et leurs trois cents familles obéissent à un prolophil arque, anciennement nommé tranibore. Enfin les syphograntes , au nombre de douze cents, après avoir fait serment de donner leur voix au citoyen le plus moral et le plus capable, choisissent au scrutin secret et proclament prince l'un des quatre citoyens proposés par le peuple ; car la ville étant partagée en quatre sections ^ chaque quartier présente son élu au sénat. La principauté est à vie , à moins que le prince ne soit soupçonné d'aspirer à la tyrannie. Les tranibores sont nommés tous les ans , mais on ne les change pas sans de graves motifs. Les autres magistrats sont annuellement renouvelés. Tous les trois jours, plus souvent si le cas l'exige , les tranibores tiennent conseil avec le prince pour délibérer sur les affaires du pays et terminer au plus vite les procès qui s'élèvent entre particuliers, procès du reste fort rares. Deux syphograntes assistent à chacune des séances du sénat , et ces deux magistrats populaires changent à chaque séance. La loi veut que les motions d'intérêt général soient discutées dans le sénat trois jours avant d'aller aux voix et de convertir la proposition en décret. Se réunir hors le sénat et les assemblées du peuple pour délibérer sur les affaires publiques est un crime puni de mort. Ces institutions ont pour but d'empêcher le prince et les tranibores de conspirer ensemble contre la liberté , d'opprimer le peuple par des lois tyran-
niques, et de changer la forme du gouvernement. Parmi les règlements du sénat , le suivant mérite d'être signalé. Quand une proposition est faite, il est défendu de la discuter le même jour j la discussion est renvoyée à la prochaine séance : on prévient par là le danger de la précipitation.
Des arts et métiers. Il est un art commun à tous les Utopiens , hommes et femmes , et dont personne n'a le droit de s'exempter, c'est l'agriculture. Les enfants l'apprennent en théorie dans les écoles, en pratique dans les campagnes voisines de la ville , où ils sont conduits en promenades récréatives. En outre , on enseigne à chacun une industrie particulière. Les uns tissent la laine ou le lin , les autres sont maçons ou potiers; d'autres travaillent le bois ou les métaux. Yoilà les principaux métiers à mentionner. Les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l'île : cette forme est invariable ; elle distingue seulement l'homme de la femme, le célibat du mariage. Ces vêtements réunissent l'élégance à la commodité. Chaque famille confectionne ses habits Tous , hommes et femmes , sans exception , sont tenus d'apprendre un des métiers mentionnés ci dessus. En général , chacun est élevé dans la profession de ses parents. Cependant si quelqu'un se sent plus d'aptitude et d'attrait pour un autre état , il est admis par adoption dans l'une des familles qui l'exercent. Si quelqu'un, ayant déjà un état , veut en apprendre un autre , il le peut , aux conditions précédentes. On lui laisse la liberté d'exercer celui des deux qui lui convient le mieux , à moins que
la ville ne lui en assigne un pour cause d'utilité publique. La fonction principale et presque unique des syphograntes est de veiller à ce que personne ne se livre à l'oisiveté et à la paresse , et à ce que tout le monde exerce vaillamment son état. 11 ne faut pas croire que les Utopiens s'attellent au travail comme des bêtes de somme, depuis le grand matin jusque bien avant dans la nuit. Cette vie abrutissante pour l'esprit et pour le corps serait pire que la torture et l'esclavage. Les Utopiens divisent l'intervalle d'un jour et d'une nuit en vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux travaux matériels; chacun est libre d'employer à sa guise le temps compris entre le travail , les repas et le sommeil. Loin d'abuser de ces heures de loisir en s'abandonnant au luxe et à la paresse , ils se reposent en variant leurs occupations et leurs travaux. Tous les matins, des cours publics sont ouverts avant le lever du soleil. Les individus spécialement destinés aux lettres sont seuls obligés de suivre ces cours , mais tout le monde a droit d'y assister, les femmes comme les hommes. Le peuple y accourt en foule, et chacun s'attache à la branche d'enseignement qui est le plus en rapport avec son industrie et ses goûts. Quelques-uns , pendant les heures de liberté , se livrent de préférence à l'exercice de leur état. Ce sont les hommes dont l'esprit n'aime pas à s'élever à des spéculations abstraites. Le soir, après le souper, les Utopiens passent une heure en divertissements; l'été, dans les jardins, l'hiver, dans les salles communes où ils prennent leurs repas. Us font de la musique ou
se distraient par la conversation. Ils ne connaissent pas les jeux de hasard, également sots et dangereux. On me dira peut-être : six heures de travail par jour ne suffisent pas aux besoins de la consommation publique, et l'Utopie doit être un pays très-misérable. Il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. Vous le comprendrez très-facilement si vous réfléchissez au grand nombre de gens oisifs chez les autres nations. Considérez aussi combien peu de ceux qui travaillent sont employés en choses vraiment nécessaires ; car , dans ce siècle , où l'argent est le dieu et la mesure universelle , une foule d'arts frivoles s'exercent uniquement au service du luxe. Mais si la masse actuelle des travailleurs était répartie dans les diverses professions utiles, de manière à produire , même avec abondance , tout ce qu'exige la consommation , le prix de la main-d'œuvre baisserait à un point que l'ouvrier ne pourrait plus vivre de son salaire. Supposez donc qu'on fasse travailler utilement ceux qui ne produisent que des objets de luxe et ceux qui ne produisent rien, tout en mangeant chacun le travail et la part de deux bons ouvriers ; alors vous concevrez sans peine qu'ils auront plus de temps qu'il n'en faut pour fournir aux nécessités , aux commodités , et même aux plaisirs de la vie ; j'entends les plaisirs fondés sur la nature et la vérité. Or ce que j'avance est prouvé en Utopie par des faits. Là, dans toute une ville et son territoire, à peine y a-t-il cinq cents individus, y compris les hommes et les femmes ayant l'âge et la force de travailler, qui en soient exemptés par la loi. De ce nombre sont les sypho-
grantes , et cependant ces magistrats travaillent comme les autres citoyens pour les stimuler par leur exemple. Ce privilège s'étend aussi aux jeunes gens que le peuple destine aux sciences et aux lettres , sur la recommandation des prêtres et d'après les suffrages secrets des syphograntes. Si l'un de ces élus trompe l'espérance publique, il est rejeté dans la classe des ouvriers. Si, au contraire , et ce cas est fréquent , un ouvrier parvient à acquérir une instruction suffisante en consacrant ses heures de loisir à ses études intellectuelles, il est exempté du travail mécanique et on l'élève à la classe des lettrés. C'est parmi les lettrés qu'on choisit les ambassadeurs, les prêtres, les tranibores et le prince , appelé autrefois barzame et aujourd'hui adême. Le reste de la population n'exerce que des professions utiles, et produit en peu de temps une masse considérable d'ouvrages parfaitement exécutés. Ce qui contribue encore à abréger le travail, c'est que tout étant bien établi et entretenu , il y a beaucoup moins à faire en Utopie que chez nous. l*ar exemple, en Utopie il est très-rare qu'on soit obligé de bâtir sur de nouveaux terrains ; on répare à l'instant les dégradations présentes ; on prévient même les dégradations imminentes. Ainsi les bâtiments se conservent à peu de frais de travail. La plupart du temps , les ouvriers restent chez eux pour dégrossir les matériaux , tailler le bois et la pierre. Quand il y a une construction à faire, les matériaux sont tout prêts et l'ouvrage est rapidement terminé. Il en coûte peu aux Utopiens pour se vêtir. Au travail, ils s'habillent de
cuir ou de peau ; ce vêtement peut durer sept ans. En public, ils se couvrent d'une casaque ou surtout qui couvre l'habit grossier du travail ; la couleur de cette casaque est naturelle , elle est la même pour tous les habitants. De la sorte ils usent beaucoup moins de drap que partout ailleurs, et ce drap leur revient moins cher. La toile est d'un usage très-étendu , parce qu'elle exige moins de travail. Quand il y a encombrement de produits , les travaux journaliers sont suspendus et la population est portée en masse sur les chemins rompus ou dégradés. Faute d'ouvrage ordinaire et extraordinaire, un décret autorise une diminution sur la durée du travail, car le gouvernement ne cherche pas à fatiguer les citoyens par d'inutiles labeurs. Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d'abord aux besoins de la consommation publique et individuelle , puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s'affranchir de la servitude du corps , cultiver librement son esprit , développer ses facultés intellectuelles par l'étude des sciences et des lettres. C'est dans ce développement complet qu'ils font consister le vrai bonheur.
Des RAPPORTS mutuels entre les citoyens. La cité se compose de familles, la plupart unies parles liens de la parenté. Dès qu'une fille est nubile , on lui donne un mari et elle va demeurer avec lui. Les mâles fils et petits-fils restent dans leurs familles. Le plus ancien membre d'une famille en est le chef , et si les années ont affaibli son intelligence , il est remplacé par celui qui approche le plus de son âge. Chaque cité doit se
composer de six mille familles ; chaque famille ne peut contenir que de dix à seize jeunes gens dans Tùge de puberté. Le nombre des enfants impubères est illimité . Quand une famille s'accroît outre mesure, le trop-plein est versé dans les familles moins nombreuses. Quand il y a dans une ville plus de monde qu'elle ne doit ou qu'elle ne peut en contenir, l'excédant comble les vides des cités moins peuplées. Enfin, si l'île tout entière se trouvait surchargée d'habitants , une émigration générale serait décrétée ; les émigrants iraient fonder une colonie dans le plus proche continent . La colonie se gouverne d'après les lois utopiennes , et appelle à soi les naturels qui veulent partager ses travaux et son genre de vie. Si les colons rencontrent un peuple qui accepte leurs institutions et leurs mœurs , ils forment avec lui une même communauté sociale, et cette union est profitable à tous; mais si les colons rencontrent une nation qui repousse les lois de l'Utopie, ils chassent cette nation de l'étendue de pays qu'ils veulent coloniser, et , s'il le faut , ils emploient la force des armes. S'il arrivait (et ce cas s'est présenté deux fois à la suite de pertes horribles), s'il arrivait que la population d'une cité diminuât au point qu'on ne pût la rétablir sans rompre l'équilibre et la constitution des autres parties de l'ile, les colons rentreraient en Utopie. Le plus âgé, avons-nous dit, préside à la famille. Les femmes servent leurs maris; les enfants, leurs pères et mères; les plus jeunes servent les plus anciens. La cité entière se partage en quatre quartiers égaux. Au centre de chaque quartier se trouve le marché
des choses nécessaires à la vie. On y apporte les différents produits du travail de toutes les familles. Ces produits , déposés d'abord dans des entrepôts , sont ensuite classés dans des magasins suivant leur espèce. Chaque père de famille ya chercher au marché ce dont il a besoin pour lui et pour les siens. 11 emporte ce qu'il demande , sans qu'on exige de lui ni argent ni échange. On ne refuse jamais rien aux pères de famille. L'abondance étant extrême en toutes choses, on ne craint pas que quelqu'un demande au delà de son besoin. Aux marchés dont je viens de parler sont joints des marchés de comestibles où l'on apporte des légumes, des fruits, du pain , du poisson , de la volaille, et les parties mangeables des quadrupèdes. Hors de la ville il y a des boucheries où l'on abat les animaux destinés à la consommation ; ces boucheries sont tenues propres au moyen de courants d'eau qui enlèvent le sang et les ordures. C'est de là qu'on apporte au marché la viande nettoj'éeet dépecée par les mains des esclaves; car la loi interdit aux citoyens le métier de boucher, de peur que l'habitude du massacre ne détruise peu à peu le sentiment d'humanité. Ces boucheries extérieures ont aussi pour but d'éviter aux citoyens un spectacle hideux , et de débarrasser la ville des saletés, immondices et matières animales dont la putréfaction pourrait engendrer des maladies. Dans chaque rue, de vastes hôtels sont disposés à égale distance , et se distinguent les uns des autres par des noms particuliers. C'est là qu'habitent les syphograntes ; leurs trente familles sont logées des deux côtés , quinze à droite et
quinze ù gauche ; elles vont à l'hôtel des syphograntes prendre leurs repas en commun. Les pourvoyeurs s'assemblent au marché à une heure fixe, et ils demandent une quantité de vivres proportionnelle au nombre des bouches qu'ils ont à nourrir. On commence toujours par servir les malades , qui sont soignés dans des infirmeries publiques. Autour de la ville et un peu loin de ses murs , sont situés quatre hôpitaux tellement spacieux qu'on pourrait les prendre pour quatre bourgs considérables. On évite ainsi l'entassement et l'encombrement des malades, inconvénients qui retardent leur guérison ; de plus, quand un homme est frappé d'une maladie contagieuse, on peut l'isoler complètement. Ces hôpitaux contiennent abondamment tous les remèdes et toutes les choses nécessaires au rétablissement de la santé. Les malades y sont traités avec les soins les plus affectueux et les plus assidus , sous la direction des plus habiles médecins. Personne n'est obligé d'y aller ; cependant il n'est personne , en cas de maladie, qui n'aime mieux se faire traiter à l'hôpital que chez soi. Quand les pourvoyeurs des hospices ont reçu ce qu'ils demandaient , d'après les ordonnances des médecins , ce qu'il y a de meilleur au marché se distribue sans distinction entre tous les réfectoires , proportionnellement au nombre des mangeurs. On sert en même temps le prince, le pontife , les tranibores , les ambassadeurs et les étrangers , s'il y en a , ce qui est très-rare. Ces derniers , à leur arrivée dans une ville , trouvent des logements destinés spécialement à eux et garnis de toutes les choses dont
ils peuvent avoir besoin. La trompette indique l'heure des repas ; alors la syphograntie entière se rend à l'hôtel pour y dîner ou y souper en commun, à l'exception des individus alités chez eux ou à l'hôpital. 11 est permis d'aller chercher des vivres au marché pour sa consommation particulière « après que les tables publiques ont été complètement pourvues. Mais les Utopiens n'usent jamais de ce droit sans de graves motifs. Les esclaves sont chargés des travaux de cuisine les plus sales et les plus pénibles. Les femmes font cuire les aliments, assaisonnent les mets, servent et desservent la table. Elles se remplacent dans cet emploi famille par famille. On dresse trois tables , ou plus , suivant le nombre des convives ; les hommes sont assis du côté de la muraille , les femmes sont placées vis-à-vis. Les nourrices se tiennent à part avec leurs nourrissons, dans des salles particulières où il y a toujours du feu, de l'eau propre et des berceaux. Chaque mère allaite son enfant , hors le cas de mort ou de maladie. La fonction de nourrice est une des plus honorables. Dans la salle des nourrices sont aussi les enfants qui n'ont pas encore cinq ans accomplis. Les garçons et les filles , depuis l'âge de puberté jusqu'à celui du mariage, font le service de la table. Ceux qui sont plus jeunes et n'ont pas la force de servir, se tiennent debout et en silence ; ils mangent ce qui leur est présenté par ceux qui sont assis , et ils n'ont pas d'autres moments pour prendre leur repas. Le syphogrante et sa femme sont placés au milieu de la première table ; cette table occupe le haut bout de la salle , et de là on découvre
d*un coup d'œil toute rassemblée. Deux vieillards, choisis par les plus anciens et les plus respectables , siègent avec le sjphogrante, et de même, tous les convives sont servis et mangent quatre par quatre ; s'il y a un temple dans la syphograntie , le prêtre et sa femme remplacent les deux vieillards et président au repas. Des deux côtés de la salle sont rangés alternativement deux jeunes gens et deux individus des plus âgés. Cette disposition rapproche les égaux et confond à la fois tous les âges. Comme rien ne peut se dire ou se faire qui né soit aperçu des voisins , la gravité de la vieillesse , le respect qu'elle inspire retiennent la pétulance des jeunes gens. La table du syphogrante est servie la première ; ensuite les autres , suivant leur position. Les dîners et les soupers commencent par la lecture d'un Uvre de morale; puis les plus âgés entament des conversations honnêtes, mais pleines d'enjouement et de gaieté , et où tout le monde prend part. Le dîner est court, le souper long, parce que le dîner est suivi du travail , tandis qu'après le souper viennent le sommeil et le repos de la nuit. Le souper ne se passe jamais sans musique et sans un dessert copieux et friand. Les parfums, les essences les plus odorantes, rien n'est épargné pour le bien-être et pour la jouissance des convives. Peut-être dans ceci accuserat-on les Utopiens d'un penchant excessif au plaisir. Ils ont pour principe que la volupté qui n'engendre aucun mal est parfaitement légitime. C'est ainsi que les Utopiens des villes vivent entre eux. Ceux qui travaillent a la campagne sont trop éloignés les uns des autres pour
manger en commun ; ils prennent leur repas chez eux, en particulier. Au reste, les familles agricoles sont assurées d'une nourriture abondante et variée ; rien ne leur manque , ne sont-elles pas les pourvoyeuses , les mères nourricières des villes?
Des voyages des Utopiens. Lorsqu'un citoyen désire voir un ami qui demeure dans une autre ville , ou veut simplement se donner le plaisir d'un voyage, les syphograntes et les trani bores consentent volontiers à son départ, s'il n'y a pas d'empêchement valable. Les voyageurs se réunissent pour partir ensemble ; ils sont munis d'une lettre du prince qui certifie le congé et fixe le jour du retour. On leur fournit une voiture et un esclave qui soigne et conduit l'attelage. Mais d'habitude, à. moins qu'ils n'aient des femmes avec eux, les voyageurs renvoient la voiture comme un embarras. Ils ne se pourvoient de rien pendant la route, car rien ne peut leur manquer, attendu qu'ils sont partout chez eux. Si un voyageur passe plus d'un jour en quelque lieu , il y travaille de son état et reçoit le plus obligeant accueil des ouvriers de sa profession. Celui qui , de son propre mouvement , se permet de franchir les limites de sa province est traité en criminel ; pris sans le congé du prince, 11 est ramené comme un déserteur et sévèrement puni. En cas de récidive il perd la liberté. S'il prend envie à quelque citoyen de faire une excursion dans la campagne qui dépend de sa ville , il le peut avec le consentement de sa femme et de son père de famille ; mais il faut qu'il achète et paye sa nourriture en travaillant avant le dîner et le souper
autant qu'on le fait dans les lieux où il s'arrête. Vous voyez qu'en Utopie l'oisiveté et la paresse sont impossibles. On n'y voit ni tavernes , ni repaires cachés , ni assemblées secrètes. J'ai déjà dit que chaque ville d'Utopie envoyait trois députés au sénat d'Amaurote. Les premières séances du sénat sont consacrées à dresser l'état économique des diverses parties de l'île. Dès qu'on a vérifié les points où il y a trop et les points où il n'y a pas assez , l'équilibre est rétabli en comblant les vides des cités malheureuses par la surabondance des cités plus favorisées. La république utopienne tout entière est comme une seule famille. L'île est toujours approvisionnée pour deux ans, dans l'incertitude d'une bonne ou mauvaise récolte pour l'année suivante. On exporte à l'extérieur les denrées superflues. La septième partie en est distribuée aux pauvres du pays où l'on exporte ; le reste est vendu à un prix modéré. Ce commerce fait entrer en Utopie non-seulement des objets de nécessité, le fer, par exemple, mais encore une masse considérable d'or et d'argent. Depuis le temps que les Utopiens pratiquent ce négoce, ils ont accumulé une quantité incroyable de richesses. C'est pourquoi il leur est indifférent aujourd'hui de vendre au comptant ou à terme. Ordinairement ils prennent des billets en paiement ; mais ils ne se fient pas aux signatures individuelles. Ces billets doivent être revêtus de formes légales et garantis sur la foi et le sceau de la ville qui les accepte. Le jour de l'échéance, la ville signataire exige le remboursement des particuliers débiteurs ; l'argent est déposé dans le tré-
sor public , et on le fait valoir jusqu'à ce que les créanciers utopiens le réclament. Ceux-ci ne réclament presque jamais le paiement de la dette entière; ils retirent toute la somme quand ils veulent s'en servir pour prêter à une nation voisine ou pour entreprendre une guerre. Dans ce dernier cas, leurs richesses sont destinées à engager et h solder largement des troupes étrangères , car le gouvernement d'Utopie aime mieux exposer à la mort les étrangers que les citoyens. Jl sait que l'argent est le nerf de la guerre , soit pour acheter des trahisons, soit pour combattre à force ouverte. A ces fins, les Utopiens ont toujours à leur disposition d'immenses trésors ; mais loin de les conserver avec une espèce de culte religieux , comme font les autres peuples , ils les emploient tout différemment que nous. En Utopie, on ne se sert jamais d'espèces monnayées dans les transactions mutuelles ; on les réserve pour les événements critiques. L'or et l'argent n'ont pas , dans ce pays , plus de valeur que celle que la nature leur a donnée; on y estime ces deux métaux bien au-dessous du fer, aussi nécessaire à l'homme que l'eau et le feu. Les Utopiens ne renferment pas leurs trésors dans des tours ou dans d'autres lieux fortifiés et inaccessibles. On ne fabrique avec lor et l'argent ni yases, ni ouvrages artistement travaillés. Les Utopiens mangent et boivent dans de la vaisselle d'argile ou de verre , de fornie élégante, mais de minime valeur ; l'or et l'argent sont destinés aux plus vils usages. On en forge aussi des chaînes et des entraves pour les esclaves , et des marques d'opprobre pour les condamnés qui ontcom-
mis des crimes infômes. Ces derniers ont des anneaux d'or aux doigts et aux oreilles , un collier d'or au cou, un frein d'or à la tête. Les Utopiens recueillent des perles sur le bord de la mer, des diamants et des pierres précieuses dans certains rochers. Sans aller à la recherche de ces objets rares, ils aiment à polir ceux que le hasard leur présente , afin d'en parer les petits enfants, qui les rejettent d'eux mêmes et par amourpropre en grandissant. Les envoyés d' Anémolie vinrent à Amaurote pendant que j'y étais ; et comme ils devaient traiter d'affaires importantes , le sénat s'était réuni dans la capitale et les y attendait. Jusque alors les ambassadeurs des pays limitrophes qui étaient venus en Utopie , y avaient mené le train le plus simple et le plus modeste , parce que les mœurs utopiennes leur étaient parfaitement connues. Mais les Anémoliens, beaucoup plus éloignés de l'île , avaient eu fort peu de relations avec elle. Apprenant que les habitants y étaient vêtus d'une façon grossière et uniforme , ils se persuadèrent que cette extrême simplicité était causée par la misère , et résolurent de se présenter avec une magnificence digne d'envoyés célestes. Les trois ministres , qui étaient de grands seigneurs en Anémolie, firent donc leur entrée suivis de cent personnes vêtues d'habits de soie de diverses couleurs. Les ambassadeurs eux-mêmes avaient un costume riche et somptueux : ils portaient un habit de drap d'or, des colliers et des boucles d'oreilles en or, des anneaux d'or aux doigts , et des garnitures étincelantes de pierreries à leurs chapeaux. Enfin ils étaient couverts de ce qui fait
en Utopie le supplice de l'esclave , la marque honteuse de l'infamie , le jouet de l'enfant. C'était chose plaisante à voir que l'orgueilleuse satisfaction des ambassadeurs et des gens de leur suite, comparant le luxe de leur parure à la mise simple et négligée du peuple utopien répandu en foule sur leur passage. D'un autre côté , il n'était pas moins curieux d'observer à l'attitude de la population , combien ces étrangers se trompaient dans leur attente , combien ils étaient loin d'exciter l'estime et les honneurs qu'ils s'étaient promis. A part un petit nombre d'Utopiens qui avaient voyagé à l'extérieur, tous regardaient en pitié cet appareil somptueux; ils saluaient les plus bas valets du cortège , les prenant pour les ambassadeurs , et laissaient passer les ambassadeurs sans y faire plus attention qu'à des valets ; car ils les voyaient chargés de chaînes d'or comme leurs valets. Les enfants qui avaient déjà quitté les diamants et les perles, et qui les apercevaient aux chapeaux des ambassadeurs, poussaient leurs mères en disant : « Vois donc ce grand fripon qui porte encore des pierreries comme s'il était tout petit. « Et les mères de répondre sérieusement : « Taisez-vous , mon fils , c'est, je pense, un des bouffons de l'ambassade. » Plusieurs critiquaient la forme de ces chaînes d'or. « Elles sont, disaient-ils , beaucoup trop minces ; on pourrait les briser facilement ; de plus , elles ne sont pas serrées assez étroitement, l'esclave s'en débarrasserait s'il voulait, et il pourrait s'enfuir. »» Deux jours après leur entrée dans Amaurote, les ambassadeurs comprirent que les Utopiens méprisaient l'or autant qu'on l'ho-
norait dans leur pays. Ils eurent occasion de remarquer sur le corps d'un esclave plus d'or et d'argent que n'en portait toute leur escorte. Alors ils rabattirent de leur fierté , et , honteux de la mystification qu'ils avaient subie, ils déposèrent en hâte le faste qu'ils avaient si orgueilleusement déployé. Les relations intimes qu'ils lièrent en Utopie leur apprirent ensuite quels étaient les principes et les mœurs de ses habitants. Si les Utopiens dédaignent le luxe , s'ils ne comprennent pas qu'un riche stupide et immoral tienne sous sa dépendance une foule d'hommes sages et vertueux, il est une autre folie qu'ils détestent encore plus : c'est la folie de ceux qui rendent des honneurs presque divins à un homme parce qu'il est riche, sans être néanmoins ni ses débiteurs ni ses obligés. Les insensés savent bien pourtant quelle est la sordide avarice de ces Crésus égoïstes. Nos insulaires puisent de pareils sentiments , partie dans l'étude des lettres, partie dans l'éducation qu'ils reçoivent. Il est vrai qu'un fort petit nombre est affranchi des travaux matériels, et se livre exclusivement à la culture de r esprit : ce sont ceux qui dès l'enfance ont manifesté une vocation scientifique. Pourtant on donne une éducation libérale à tous les enfants; et la grande masse des citoyens, hommes et femmes, consacrent chaque jour leurs moments de liberté et de repos à des travaux intellectuels. Les Utopiens apprennent les sciences dans leur propre langue. Cette langue est riche , harmonieuse , fidèle interprète de la pensée ; elle est répandue , plus ou moins altérée , sur une vaste
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étendue du globe. Jamais avant notre arrivée les Utopiens n'avaient entendu parler de ces philosophes si fameux dans notre monde ; cependant ils ont fait à peu près les mêmes découvertes que nous en musique , dialectique ^ arithmétique et géométrie. Ils ne sont pas forts en métaphysique , mais ils connaissent d'une manière précise le cours des astres et les mouvements des corps célestes. Ils ont imaginé des machines qui représentent avec une grande exactitude les mouvements et les positions respectives du soleil , de la lune et des astres visibles au-dessus de leur horizon. Quant à l'astrologie judiciaire, ils n'y songent même pas en rêve. Ils savent prédire, à des signes confirmés par une longue expérience , la pluie , le vent , et les autres révolutions de l'air. Ils ne forment que des conjectures sur les causes de ces phénomènes , sur le flux et le reflux de la mer, sur la salaison de cet immense liquide , sur l'origine et la nature du ciel et du monde. En philosophie morale , ils agitent les mêmes questions que nos docteurs; ils dissertent sur la vertu et le plaisir; mais la première et la principale de leurs controverses a pour objet de déterminer la condition unique ou les conditions diverses du bonheur de l'homme. Voici leur catéchisme religieux : L'àme est immortelle ; Dieu qui est bon l'a créée pour être heureuse. Après la mort des récompenses couronnent la vertu ; des supplices tourmentent le crime. Quoique ces dogmes appartiennent à la religion , les Utopiens pensent que la raison peut amener à les croire et à les consentir. Le bonheur, disent-ils, n'est pas dans toute espèce de volupté; il
est seulement dans les plaisirs bons et honnêtes. C'est vers ces plaisirs que tout, jusqu'à la vertu même, entraîne irrésistiblement notre nature : ce sont eux qui constituent la félicité. La nature, disent-ils encore, invite tous les hommes à s'entr'aider mutuellement et à partager en commun le joyeux festin de la vie. Aussi pensent-ils qu'il faut observer non-seulement les conventions privées entre simples citoyens , mais encore les lois publiques qui règlent la répartition des commodités de la vie. Chercher le bonheur sans violer les lois est sagesse; travailler au bien général est religion ; fouler aux pieds la félicité d' autrui en courant après la sienne est une action injuste. Au contraire , se priver de quelque jouissance pour en faire part aux autres , c'est le signe d'un cœur noble et humain , qui du reste retrouve bien au delà du plaisir dont il a fait le sacrifice. Ainsi, en dernière analyse, les Utopiens ramènent toutes nos actions et même toutes les vertus au plaisir, comme à notre fin. Il y a des choses en dehors de la nature que les hommes , par une convention absurde, nomment des plaisirs. Ces choses, loin de contribuer au bonheur, sont autant d'obstacles pour y parvenir; elles empêchent ceux qu'elles séduisent de jouir des satisfactions pures et vraies; elles faussent l'esprit en le préoccupant de l'idée d'un plaisir imaginaire. Les Utopiens classent dans ce genre de voluptés bâtardes la vanité de ceux qui se croient meilleurs parce qu'ils ont un plus bel habit. Ces hommes sont stupides de se repaître d'honneurs sans réalité et sans fruit. Parmi ceux que séduit
encore une fausse idée du plaisir sont les nobles qui se complaisent a\ec orgueil et a\ec amour dans la pensée de leur noblesse. Les Utopiens rangent les amateurs de pierreries dans la catégorie des entichés de noblesse. Que dire des avares qui entassent argent sur argent, non pour en user, mais pour se repaître de la contemplation d'une énorme quantité de métal? Le plaisir de ces riches misérables n'est-il pas une pure chimère? Les Utopiens regardent aussi comme imaginaires les plaisirs de la chasse et des jeux de hasard , dont ils ne connaissent la folie que de nom , ne les ayant jamais pratiqués. Ils défendent la chasse aux hommes libres , comme un exercice indigne d'eux ; ils ne la permettent qu'aux bouchers, qui sont tous esclaves. Ils méprisent toutes ces joies et beaucoup d'autres semblables en nombre presque infini , que le vulgaire envisage comme des biens suprêmes , mais dont la suavité apparente n'est pas dans la nature. Les Utopiens distinguent diverses sortes de vrais plaisirs : les uns se rapportent au corps, les autres à l'âme. Les plaisirs de l'àme sont dans le développement de l'intelligence et les pures délices qui accompagnent la contemplation de la vérité. Nos insulaires j joignent aussi le témoignage d'une vie irréprochable et l'espérance certaine d'une immortalité bienheureuse. Ils divisent en deux espèces les voluptés du corps. I^a première espèce comprend toutes les voluptés qui opèrent sur les sens une impression actuelle , manifeste , et dont la cause est le rétablissement des organes épuisés par la chaleur interne. Quelquefois le plaisir des sens est l'effet d'une
force intérieure et indéfinissable qui émeut , charme et attire : tel est le plaisir qui naît de la musique. La seconde espèce de volupté sensuelle consiste dans l'équilibre stable et parfait de toutes les parties du corps, c'est-à-dire dans une santé exempte de malaise. Les Utopiens se livrent par-dessus tout aux plaisirs de l'esprit , qu'ils regardent comme les premiers et les plus essentiels de tous les plaisirs ; ils mettent au rang des plus purs et des plus souhaitables la pratique de la vertu et la conscience d'une vie sans souillures. Parmi les voluptés corporelles, ils donnent la préférence à la santé. Ils entretiennent et cultivent volontiers la beauté, la vigueur, l'agilité du corps. Ils admettent aussi les plaisirs que l'on perçoit par la vue , l'ouïe et l'odorat , plaisirs que la nature a créés exclusivement pour l'homme. Voici encore un des principes des Utopiens : mépriser la beauté du corps , affaiblir ses forces , convertir son agilité en engourdissement , épuiser son tempérament par le jeûne et l'abstinence , ruiner sa santé , en un mot repousser toutes les faveurs de la nature , et cela pour se dévouer plus efficacement au bonheur de l'humanité , dans l'espoir que Dieu récompensera ces peines d'un jour par des extases d'éternelles joies, c'est faire acte de religion sublime. Mais se crucifier la chair, se sacrifier pour un vain fantôme de vertu , ou pour s'habituer d'avance à des misères qui peut-être n'arriveront jamais, c'est faire acte de folie stupide , de lâche cruauté envers soimême , et d'orgueilleuse ingratitude envers la nature; c'est fouler aux pieds les dons du Créateur, comme si
l'on dédaignait de lui avoir quelque obligation. L'Utopien est preste et nerveux; sans être de petite taille , il est plus vigoureux qu'il ne le paraît extérieurement. L'île n'est pas d' une égale fertilité en tous lieux \ l'air n'y est pas partout également pur et salubre. Les habitants combattent par la tempérance les influences funestes de l'atmosphère; ils corrigent le sol au moyen d'une excellente culture : en sorte que nulle autre part on ne vit jamais de plus riche bétail ni de plus abondantes récoltes. Nulle autre part la vie de l'homme n'est plus longue et les maladies moins nombreuses. Non-seulement les citoyens agriculteurs exécutent avec une grande perfection les travaux qui fertilisent une terre naturellement ingrate, mais le peuple en masse est employé quelquefois à déraciner des forêts mal situées pour la commodité du transport , puis à en planter de nouvelles près de la mer, des fleuves ou des villes ; car de tous les produits du sol le bois est le plus difficile à transporter par terre. Le peuple utopien est spirituel, aimable, industrieux, aimant le loisir, et néanmoins patient au travail, quand le travail est nécessaire ; sa passion favorite est l'exercice et le développement de l'esprit. Pendant notre séjour dans l'île, nous avions dit aux habitants quelques mots des lettres et des sciences de la Grèce. C'était chose vraiment curieuse à voir que l'empressement avec lequel ces bons insulaires nous suppliaient de leur interpréter les auteurs grecs ; nous ne leur avions pas parlé des latins, pensant qu'ils n'estimeraient parmi ces derniers que les historiens et les poètes. Enfin il nous fallut céder à
leurs prières ; et, je vous Tavouerai, ce fut de notre part un acte de pure complaisance , dont nous n'espérions pas tirer grand fruit. Mais après quelques leçons nous eûmes lieu de nous féliciter du succès de notre entreprise, du zèle et des progrès de nos élèves. Nous étions émerveillés de leur facilité à copier la forme des lettres, de la netteté de leur prononciation , de la promptitude de leur mémoire , et de la fidélité de leurs traductions. Il est vrai que la plupart de ceux qui s'étaient livrés d'abord spontanément à cette étude avec une si belle ardeur, y furent obligés depuis par un décret du sénat; ceux-là étaient les savants les plus distingués de la classe des lettrés , et des hommes d'un âge mûr. Aussi en moins de trois ans il n'y avait rien dans les ouvrages des bons auteurs qu'ils ne comprissent parfaitement à la lecture , à part des difficultés provenantes des erreurs typographiques. Peut-être cette grande facilité avec laquelle ils apprirent le grec prouve-t-elle que cette langue ne leur était pas tout à fait étrangère. Je les crois Grecs d'origine; et quoique leur idiome se rapproche beaucoup du persan, on trouve dans les noms de leurs villes et de leurs magistratures quelques traces de la langue grecque. Lors de mon quatrième voyage en Utopie , au lieu de marchandises, j'avais embarqué une assez jolie pacotille de livres, bien résolu que j'étais de revenir en Europe le plus tard possible. En quittant les Utopiens , je leur laissai ma bibliothèque. On concevra maintenant que les Utopiens , dont l'esprit est cultivé sans cesse par l'étude des sciences et des lettres , soient doués d'une
aptitude remarquable pour les arts et les inventions utiles au bien-être de ia vie. Ils nous doivent l'imprimerie et la fabrication du papier ; mais en cela leur génie leur servit autant que nos leçons, car nous ne connaissions bien à fond aucun de ces deux arts. L'étranger qui aborde en Utopie y est parfaitement reçu s'il se recommande par un mérite réel ou si de longs voyages lui donnent une science exacte des hommes et des choses.
Des esclaves. Tous les prisonniers de guerre ne sont pas indistinctement livrés à l'esclavage, mais seulement les individus pris les armes à la main. Les fils des esclaves ne suivent pas la condition de leurs pères , et l'esclave étranger devient libre en touchant la terre d'Utopie. La servitude tombe particulièrement sur les citoyens coupables de grands crimes et sur les condamnés à mort qui appartiennent à l'étranger. Cette dernière espèce d'esclaves est très-nombreuse en Utopie ; les Utopiensvont eux-mêmes les chercher à l'extérieur, où ils les achètent à vil prix, et quelquefois ils les obtiennent pour rien. Tous ces esclaves sont assujettis à un travail continu et portent la chaîne. Mais ceux que l'on traite avec le plus de rigueur sont les indigènes; ceux-ci sont regardés comme les plus misérables des scélérats , dignes de servir d'exemple aux autres par une pire dégradation. En effet , ils avaient reçu tous les germes de la vertu ; ils avaient appris à être heureux et bons, et ils ont embrassé le crime. Il est encore une autre espèce d'esclaves: ce sont les journaliers pauvres des contrées voisines , qui viennent offrir volontairement leurs services. Ces
derniers sont traités en tout comme les citoyens , excepté qu'on les fait travailler un peu plus , attendu qu'ils ont une plus grande habitude de la fatigue. Ils sont libres de partir quand ils le veulent , et jamais on ne les renvoie les mains vides. Quant aux malades, rien n'est épargné de ce qui peut contribuer à leur guérison. Les incurables reçoivent toutes les consolations capables de leur rendre la vie supportable. Mais lorsqu'à leurs maux se joignent d'atroces souffrances , que rien ne peut suspendre ou adoucir , les prêtres et les magistrats se présentent au patient et lui apportent l'exhortation suprême. Ceux qui se laissent persuader mettent fin à leurs jours par l'abstinence volontaire, ou bien on les endort au moyen d'un narcotique mortel , et ils meurent sans s'en apercevoir. Ceux qui ne veulent pas la mort n'en sont pas moins l'objet des soins les plus délicats; quand ils cessent de vivre, l'opinion publique honore leur mémoire. L'homme qui se tue sans cause avouée par le magistrat et le prêtre est jugé indigne de la terre et du feu ; son corps est privé de sépulture et jeté ignominieusement dans les marais. Les filles ne peuvent se marier avant dix-huit ans , les garçons avant vingt -deux. La polygamie est sévèrement proscrite, et le mariage ne se dissout le plus souvent que par la mort , excepté le cas d'adultère et celui de mœurs absolument insupportables. Le divorce est rarement permis ; les Utopiens savent que donner l'espérance de pouvoir se remarier facilement n'est pas le meilleur moyen de resserrer les nœuds de l'amour conjugal. L'adultère est puni du plus dur esclavage ; la
récidive entraîne la peine de mort. Les peines des autres crimes ne sont pas invariablement déterminées par la loi. Le sénat proportionne le supplice à l'énormité du forfait. Les maris châtient leurs femmes; les pères et mères leurs enfants , à moins que la gravité du délit n'exige une réparation publique. La peine ordinaire , même des plus grands crimes, est l'esclavage. Les Utopiens croient que l'esclavage n'est pas moins terrible pour les scélérats que la mort, et qu'en outre il est plus avantageux à l'État. Un homme qui travaille, disentils , est plus utile qu'un cadavre ; et l'exemple d'un supplice permanent inspire la terreur du crime d'une manière bien plus durable qu'un massacre légal qui fait disparaître en un instant le coupable. Quand les condamnés esclaves se révoltent , on les tue comme des bêtes féroces et indomptables que la chaîne et la prison ne peuvent contenir. Mais ceux qui supportent patiemment leur sort ne sont pas absolument sans espoir. S'ils se repentent, la prérogative du prince ou la voix du peuple adoucissent leur sort et souvent même leur rendent la liberté. En toute sorte de matières criminelles , la tentative bien déterminée est réputée pour le fait. Les bouffons en Utopie font les délices des habitants; les insulter est chose honteuse. Il est également honteux d'insulter à la laideur et à la mutilation. Négliger le soin de la beauté naturelle passe en ce pays pour une ignoble paresse; mais appeler à son aide l'artifice et le fard y est aussi une infâme impertinence. Non -seulement les Utopiens éloignent du crime par des lois pénales , ils invitent encore à la vertu par des
honneurs et des récompenses. Des statues sont élevées sur les places publiques aux hommes de génie et à ceux qui ont rendu à la république d'éclatants services. Celui qui brigue une seule magistrature perd tout espoir d'en exercer jamais aucune. Les Utopiens vivent entre eux en famille. Les magistrats ne se montrent ni terribles ni fiers ; on les appelle pères , et vraiment ils en ont la justice et la bonté. Ils reçoivent avec simplicité les honneurs que l'on rend volontairement à leurs fonctions ; ces marques de déférence ne sont une obligation pour personne. Le prince lui-même ne se distingue de la foule ni par la pourpre ni par le diadème , mais seulement par une gerbe de blé qu'il tient à la main. Les insignes du pontife se réduisent à un cierge que l'on porte devant lui. Les lois sont en très- petit nombre , et suffisent néanmoins aux institutions. 11 n'y a pas d'avocats en Utopie; de là sont exclus ces plaideurs de profession , qui s'évertuent à tordre la loi et à enlever une affaire avec le plus d'adresse. Les parties exposent leur affaire simplement. Le juge examine et pèse les raisons de chacun avec bon sens et bonne foi. Les peuples voisins envient le gouvernement de cette île fortunée; ils sont puissamment attirés par la sagesse de ses institutions et les vertus de ses habitants. Les nations libres et qui se gouvernent par elles-mêmes (beaucoup d'entre elles ont été autrefois délivrées de la tyrannie par les Utopiens) vont demander à l'Utopie des magistrats poiu^ un an ou pour cinq. A l'expiration de leur pouvoir, ces magistrats d'emprunt sont ramenés dans leur paj s
avec les honneurs qu'ils méritent, et d'autres partent pour les remplacer. La république utopienne reconnaît pour alliés les peuples qui Tiennent lui demander des chefs, et pour amis ceux qui lui doivent un bienfait. Pour ce qui est des traités , que les autres nations contractent si souvent pour les rompre et les renouer ensuite, elle n'en fait jamais aucun. En Europe, et principalement dans les contrées où régnent la foi et la religion du Christ, la majesté des traités est partout sainte et inviolable , grâce surtout à l'exemple des souverains pontifes. Mais dans ce nouveau monde on ne prête aucune confiance à ces sortes de transactions. Probablement c'est la déloyauté des princes , en ces pays lointains, qui détermine les Utopiens à ne contracter aucune espèce de convention diplomatique. Les Utopiens ont pour principe qu'il ne faut tenir pour ennemi que celui qui se rend coupable d'injustice et de violence.
De la guerre. Les Utopiens ont la guerre en abomination; à leurs yeux, rien de si honteux que de chercher la gloire sur les champs de bataille. Néanmoins ils s'exercent avec beaucoup d'assiduité à la discipline militaire ; les femmes elles - mêmes y sont obligées, de même que les hommes; certains jours sont fixés pour les exercices , afin que personne ne se trouve inhabile au combat quand le moment de combattre est venu. Mais les Utopiens ne font jamais la guerre sans de graves motifs ; ils ne l'entreprennent que pour défendre leurs frontières ou pour repousser une invasion ennemie sur les terres de leurs alliés , ou
pour délivrer de la servitude et du joug d'un tyran un peuple opprimé par le despotisme. En cela ils ne consultent pas leurs intérêts ; ils ne voient que le bien de l'humanité. La république d'Utopie porte gratuitement secours à ses amis, non-seulement dans le cas d'une agression armée , mais quelquefois encore pour obtenir vengeance et réparation d'une injure. Cependant elle n'agit ainsi que lorsqu'elle a été consultée avant la déclaration de guerre; alors elle examine sérieusement la justice de la cause, et si le peuple qui a commis le dommage ne veut pas le réparer, il est déclaré seul auteur et seul responsable de tous les maux de la guerre. Les Utopiens prennent cette délibération extrême toutes les fois qu'un pillage a été exercé par une invasion armée. Mais leur colère n'est jamais plus terrible que lorsque les négociants d'une nation amie , sous prétexte de quelque loi inique , ou d'après une interprétation perfide de lois bonnes , ont subi à l'étranger des vexations injustes au nom de la justice. Telle fut l'origine de la guerre qu'ils entreprirent, un peu avant la génération présente, contre les Alaopolites et en faveur des Néphélogètes. Les Alaopolites, au dire des Néphélogètes, avaient causé à quelques-uns de leurs marchands un tort considérable, sous un prétexte légal ; il en résulta une guerre atroce. Aux haines et aux forces des deux principaux ennemis se joignirent les passions et les secours des pays voisins. De puissantes nations furent ébranlées, d'autres violemment abattues . Cette déplorable succession de maux ne finit que par l'entière défaite et la servitude des Alaopolites , que les
Utopiens ( attendu que cette guerre ne leur était pas personnelle ) soumirent à la domination des JNéphélogètes. Cependant ces derniers étaient loin d'approcher de la situation florissante des Alaopolites. C'est avec cette vigueur que nos insulaires poursuivent l'injure de leurs amis , même quand il ne s'agit que de leur argent. Ils sont moins zélés pour leurs propres affaires. Arrivet-il à quelques citoyens d'être dépouillés de leurs biens , à l'étranger , victimes de quelque fourberie , pourvu qu'il n'y ait pas eu attentat contre les personnes , ils se vengent du peuple qui a consommé l'outrage en cessant tout commerce avec lui jusqu'à ce qu'il ait donné satisfaction. Ce n'est pas qu'ils aient moins à cœur les intérêts de leurs concitoyens que ceux de leurs alliés, mais ils souffrent plus impatiemment les friponneries exercées au préjudice de ces derniers , parce que le négociant qui n'est pas Utopien perd alors une partie de sa fortune privée, et que cette perte est pour lui un malheur grave ; tandis que l' Utopien ne perd jamais que sur la fortune publique , ou plutôt sur l'abondance et le superflu de son pays ; car autrement l'exportation est prohibée. Yoilà pourquoi en Utopie les pertes d'argent n'affectent que très -faiblement les individus. Ils pensent donc , avec raison , qu'il serait trop cruel de venger par la mort d'un grand nombre d'hommes un dommage qui ne peut atteindre ni la vie , ni le bien-être de leurs concitoyens. Au reste, s'il arrive qu'un Utopien soit maltraité ou tué injustement, par suite de délibération publique ou de préméditation privée , la république
charge ses ambassadeurs de vérifier le fait; elle demande qu'on lui livre les coupables, et en cas de refus rien ne peut l'apaiser qu'une prompte déclaration de guerre. Dans le cas contraire, les auteurs du crime sont punis de mort ou d'esclavage. Les Utopiens pleurent amèrement sur les lauriers d'une victoire sanglante ; ils en sont même honteux , estimant absurde d'acheter les plus brillants avantages au prix du sang humain. Pour eux, le plus beau titre de gloire, c'est d'avoir vaincu l'ennemi à force d'habileté et d'artifice. C'est alors qu'ils célèbrent des triomphes publics et qu'ils dressent des trophées. En faisant la guerre, les Utopiens n'ont d'autre objet que d'obtenir ce qui les aurait empêchés de la déclarer si leurs réclamations avaient été satisfaites avant la rupture de la paix. Quand toute satisfaction est impossible , ils se vengent des provocateurs de manière à arrêter par la terreur ceux qui oseraient tenter à l'avenir de pareilles entreprises. La guerre à peine déclarée , ils ont soin de faire afficher en secret, le même jour, et dans les lieux les plus apparents du pays ennemi , des proclamations revêtues du sceau de l'État. Ces proclamations promettent des récompenses magnifiques au meurtrier du prince ennemi ; et d'autres récompenses moins considérables quoique fort séduisantes encore, pour les têtes d'un certain nombre d'individus dont les noms sont écrits sur ces lettres fatales. Les Utopiens proscrivent de cette manière les conseillers ou les ministres qui sont , après le prince , les premiers auteurs de l'offense. Le salaire promis au meurtrier est doublé pour celui qui
livre vivant un des proscrits. Ceux-là même dont la tête est mise à prix sont invités à trahir leurs partisans par l'offre de semblables récompenses et par la promesse de l'impunité. Cette mesure a pour effet de mettre bientôt les chefs du parti contraire en état de suspicion mutuelle. Cet usage de trafiquer de ses ennemis, de mettre leurs têtes à l'enchère, est réprouvé partout ailleurs comme une lâcheté cruelle, propre seulement aux âmes dégradées. Les Utopiens, eux , s'en glorifient comme d'une action de haute prudence qui termine sans combat les guerres les plus terribles. Si les moyens précédents restent sans effet, nos insulaires sèment et nourrissent la division et la discorde , en donnant au frère du prince ou à quelque autre grand personnage l'espoir de s'emparer du trône. Quand les factions intérieures languissent amorties, ils excitent les nations voisines de l'ennemi; ils les mettent aux prises avec lui, en exhumant quelqu'un de ces vieux titres dont jamais ne manquent les rois ; en même temps ils promettent du secours à ces nouveaux alliés , leur versent l'argent à flots , mais ne leur font passer que fort peu de citoyens; car les citoyens sont, pour la république d'Utopie, le trésor le plus cher et le plus précieux. Outre les richesses renfermées dans File, ils sont encore créanciers de divers États pour d'immenses capitaux. C'est avec une partie de cet argent qu'ils louent des soldats de tout pays, et principalem eut du pays des Zapolètes, qui est situé à l'est de l'Utopie, à une distance de cinq cent mille pas. Le Zapolète, peuple barbare, farouche et
sauvage , ne se plaît qu'au milieu des forêts et des rochers où il a été nourri. Endurci à la peine, il souffre patiemment le froid , le chaud et le travail. Les délices de la vie lui sont inconnues ; il néglige l'agriculture , l'art de se loger et celui de se hien vêtir. Il ne possède d'autre industrie que le soin de ses troupeaux, et le plus souvent il n'a d'autres moyens d'existence que la chasse et le pillage. Exclusivement nés pour la guerre, lesZapolètes recherchent et saisissent avidement toutes les occasions pour la faire ; alors ils descendent par milliers de leurs montagnes , et vendent à vil prix leurs services à la première nation venue qui en a besoin. Le seul métier qu'ils sachent exercer est celui qui donne la mort ; mais ils se battent bravement et avec une fidélité incorruptible au service de ceux qui les engagent. Jamais ils ne s'enrôlent pour un espace de temps déterminé ; c'est toujours à la condition de passer le lendemain à l'ennemi, si l'ennemi leur offre une plus forte paie , et de revenir après sous leurs premiers drapeaux , s'ils y trouvent une légère augmentation de solde. 11 est rare qu'une guerre s'élève en ces contrées sans qu'il n'y ait des Zapolètes dans les deux camps opposés, ils oublient famille, amitié, et s'entre-tuent avec une horrible rage. La passion de l'argent est chez eux tellement forte , qu'un sou de plus sur leur solde journahère suffit pour les faire changer de drapeau. Cette passion a dégénéré en une avarice effrénée, et cependant inutile ; car ce que le Zapolète gagne par le sang , il le dépense par la débauche, et la débauche la plus misérable. Ce peuple fait la guerre pour les Uto-
piens contre tout le monde , parce que nulle autre part il ne trouve meilleure paye. De leur côté , les Utopiens engagent très- volontiers cette infâme soldatesque pour la détruire. Quand donc ils ont besoin de Zapolètes, ils commencent par les séduire au moyen de brillantes promesses , puis les exposent toujours aux postes les plus dangereux. La plupart y périssent et ne viennent jamais réclamer ce qu'on leur avait promis ; ceux qui survivent reçoivent exactement le prix convenu. Outre les Zapolètes , les Utopiens emploient encore, en temps de guerre , les troupes des États dont ils prennent la défense, puis les légions auxiliaires de leurs autres alliés , enfin leurs propres concitoyens , parmi lesquels ils choisissent un homme de talent et de cœur pour le mettre à la tête de toute l'armée. Ce général en chef a sous lui deux lieutenants qui n'ont aucun pouvoir tant qu'il est en état de commander. Dès que le général est tué ou pris , l'un de ses lieutenants lui succède , et ce dernier est à son tour remplacé par un troisième. Il suit de là que les dangers personnels du général ne peuvent jamais compromettre le salut de l'armée. Chaque cité lève et exerce des troupes parmi ceux qui s'engagent volontairement. Personne n'est enrôlé malgré soi dans la milice pour les expéditions lointaines. Néanmoins, en cas d'invasion, en cas de guerre à l'intérieur, on utilise tous les poltrons robustes et valides , en mêlant les uns avec de meilleurs soldats à bord des vaisseaux de l'État , et en disséminant les autres dans les places fortes. La loi permet aux femmes qui le veulent bien , de suivre leurs maris à l'armée.
Le déshonneur et l'infamie attendent l'époux qui revient sans sa femme , le fils qui revient sans son père. Aussi , quand les Utopiens sont forcés d'en venir aux mains et que l'ennemi résiste, une longue et lugubre mêlée précipite le carnage et la mort. Ils cherchent de tout leur pouvoir à ne pas s'exposer euxmêmes au combat , et à terminer la guerre au moyen des auxiliaires qu'ils tiennent à leur solde. Mais s'il y a pour eux nécessité absolue d'en venir aux mains , leur intrépidité, dans l'action, n'est pas moindre que leur prudence à l'éviter tant que cela était possible. Au plus fort de la mêlée, une troupe de jeunes gens d'élite , conjurés et dévoués à la mort , poursuivent à outrance le chef de l'armée ennemie. Il est rare qu'ils ne réussissent pas à le tuer ou à le faire prisonnier. Les Utopiens , une fois victorieux, ne massacrent pas inutilement les vaincus ; ils aiment mieux prendre que tuer les fuyards. Il est difficile d'affirmer s'ils sont plus habiles à dresser des embûches qu'à les éviter. Ils ont grand soin de fortifier leur camp par des fossés larges et profonds ; les déblais sont rejetés à l'intérieur. Les armes défensives des Utopiens sont très-solides , et cependant elles se prêtent si bien à toutes sortes de mouvements et de gestes, qu'elles n'embarrassent pas même le soldat à la nage. L'un des premiers exercices militaires que l'on apprend aux soldats d'Utopie, est celui de nager armé. Ils combattent de loin avec le javelot, qu'ils lancent vigoureusement et à coup sûr , cavaliers comme fantassins ; et de près , au lieu de se servir d'épées, ils frappent avec des
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haches. Ils sont extrêmement ingénieux à inventer des machines de guerre. Ce qu'on recherche le plus dans leur fabrication , c'est la facilité du transport et l'aptitude à se tourner dans tous les sens. Les Utopiens observent si religieusement les trêves conclues avec l'ennemi , qu'ils ne les violent pas même en cas de provocation. Ils ne ravagent pas les terres du pays conquis; ils ne brûlent pas ses moissons; ils vont même jusqu'à empêcher, autant que cela est possible, qu'elles ne soient foulées sous les pieds des hommes et des chevaux , pensant qu'ils en auront besoin peut-être un jour. Jamais ils ne maltraitent un homme sans armes , à moins qu'il ne soit espion. Ils conservent les villes qui se rendent, et ne livrent pas au pillage celles qu'ils prennent d'assaut. Seulement ils tuent les principaux chefs qui ont mis obstacle à la reddition de la place , et ils condamnent à l'esclavage le reste de ceux qui ont soutenu le siège. Quant à la foule indifférente et paisible, il ne lui est fait aucun mal. S'ils apprennent qu'un ou plusieurs assiégés aient conseillé la capitulation, ils leur donnent une part des biens des condamnés; l'autre part est pour les auxiliaires. Eux ne prennent rien du butin. La guerre finie, ce ne sont pas les alliés en faveur desquels cette guerre avait été entreprise qui en supportent les frais ; ce sont les vaincus. En vertu de ce principe , les Utopiens exigent de ces derniers , d'abord de l'argent, qu'ils emploient en cas de guerre à venir ; en second lieu , la cession de vastes domaines situés sur le territoire conquis, domaines qui rapportent à la république de très-gros revenus.
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Actuellement cette république a en plusieurs pays de l'étranger d'immenses revenus de cette espèce. Sur ces propriétés FÉtat envoie des. citoyens revêtus du titre de questeurs. Souvent aussi les Utopiens prêtent le produit de ces propriétés au peuple du pays où elles se trouvent. Une partie est affectée à ceux qui, par la trahison, ont favorisé le succès des vainqueurs. Dès qu'un prince a pris les armes contre l'Utopie et se prépare à envahir une des terres de sa domination , les Utopiens rassemblent une armée formidable et l'envoient attaquer l'ennemi hors des frontières. Ce n'est qu'à la dernière extrémité que nos insulaires font la guerre chez eux , et il n'y a pas de nécessité au monde qui puisse les contraindre de faire rentrer dans l'île un secours de troupes étrangères.
Des religions de l'Utopie. Les religions, en Uto pie , varient non-seulement d'une province à l'autre , mais encore dans les murs de chaque ville en particulier; ceux-ci adorent le soleil, ceux-là divinisent la lune ou toute autre planète. Quelques-uns vénèrent comme dieu suprême un homme dont la gloire et la vertu jetèrent autrefois un vif éclat. Néanmoins la plus grande partie des habitants reconnaît un seul Dieu , éternel , immense , inconnu , inexplicable , audessus des perceptions de l'esprit humain, remplissant le monde entier de sa toute-puissance et non de sa présence corporelle. Ce Dieu, ils rappellent Père ; c'est à lui qu'ils rapportent les origines, les accroissements, les progrès , les révolutions et les lins de toutes choses. C'est à lui seul qu'ils rendent les honneurs divins. Au
reste , malgré la diversité de leurs croyances , tous les Utopiens conviennent en ceci : < Qu'il existe un être suprême, à la fois créateur et providence. » Cet être est désigné dans la langue du pays par le nom commun de Mythra. La dissidence consiste en ce que Mythra n'est pas le même pour tous. Mais quelle que soit la forme que chacun aifecte à son dieu , chacun adore sous cette forme la nature majestueuse et puissante , à qui seule appartient , du consentement général des peuples, le souverain empire de toutes choses. Cette variété de superstitions tend de jour en jour à disparaître et à se résoudre en une religion unique , qui paraît beaucoup plus raisonnable. Quandils eurent appris de nous le nom du Christ, sa doctrine, sa vie, ses miracles , l'admirable constance de tant de martyrs, dont le sang volontairement versé a soumis à la loi de l'Évangile la plupart des nations de la terre ; vous ne sauriez croire avec quel affectueux penchant ils reçurent cette révélation. Beaucoup ^d'entre eux embrassèrent notre religion et furent purifiés par l'eau sainte du baptême. Les habitants de F île qui ne croient pas au christianisme ne s'opposent point à sa propagation et ne maltraitent point les nouveaux convertis. Les Utopiens mettent au nombre de leurs institutions les plus anciennes celle qui prescrit de ne faire tort à personne pour sa religion. Utopus, sans proscrire le prosélytisme , avait ordonné que l'intolérance et le fanatisme seraient punis de l'exil ou de l'esclavage. D'autre part , ce prince flétrit sévèrement , au nom de la morale , l'homme qui dégrade la dignité de sa nature, au point
de penser que l'àme meurt avec le corps , ou que le monde marche au hasard et qu'il n'y a point de Providence. Les Utopiens croient donc à une vie future , où des châtiments sont préparés au crime et des récompenses à la vertu. Aux matérialistes on ne rend aucun honneur, on ne communique aucune magistrature, aucune fonction publique; on les méprise comme des êtres d'une nature inerte et impuissante. Grand nombre d'Utopiens professent un système diamétralement opposé au matérialisme. Ils prétendent que les âmes des bêtes sont immortelles comme les nôtres, quoique bien inférieures sous le double rapport de la dignité et du bonheur qui leur est destiné. Tous les Utopiens , à part une très-faible minorité , ont la conviction intime qu'une félicité immense attend l'homme au delà du tombeau. C'est pourquoi ils pleurent sur les malades, jamais sur les morts, excepté le cas où le moribond quitte la vie inquiet et malgré lui. La crainte de la mort est pour eux d'un mauvais augure ; il leur semble qu'il n'y a que des âmes sans espoir et dont la conscience est coupable qui puissent trembler devant l'éternité, comme si elles sentaient déjà s'avancer leur supplice. En outre. Dieu, suivant leur opinion, ne reçoit pas avec plaisir l'homme qui n'accourt pas de bon cœur à sa voix , mais que la mort traîne en sa présence tout rebelle et chagrin. Ceux qui voient quelqu'un mourir ainsi en ont horreur; ils enlèvent le défunt , tristes et en silence ; puis , après avoir supplié la divine clémence de lui pardonner ses faiblesses , ils enterrent son cadavre. Personne , au contraire , ne
pleure un citoyen qui sait mourir gaiement et plein d'espoir. Des chants de joie accompagnent ses funérailles ; on recommande à Dieu son àme avec ferveur, et on brûle son corps avec respect, mais sans affliction. Sur le lieu de la sépulture s'élève une colonne qui porte gravés les titres du défunt. Ces honneurs adressés à la mémoire des gens de bien , sont , aux yeux de nos insulaires, un encouragement efficace à la vertu. Les morts, d'après les préjugés de la plupart des Utopiens , assistent aux entretiens des vivants , quoique invisibles à la courte vue des mortels. Cette croyance leur inspire une confiance extrême dans leurs entreprises, et empêche une foule de crimes cachés. Quant aux augures et aux autres moyens superstitieux de divination, ils les rejettent et s'en moquent. Ils vénèrent les miracles qui arrivent sans le concours des lois de la nature , les regardant comme des œuvres qui attestent la présence de la Divinité. Ils croient que contempler l'univers et louer l'auteur des merveilles de la création , est un culte agréable à Dieu ; cependant il se trouve parmi eux une classe nombreuse de citoyens qui , par esprit de religion , négligent la science , dédaignent de s'appliquer à la connaissance des choses , renoncent enfin à toute espèce de contemplation et de loisir. Ces hommes cherchent à mériter le ciel uniquement par la vie active et par de bons offices envers le prochain. Les uns soignent les malades, les autres réparent les routes et les ponts , nettoient les canaux , nivellent les terrains , tirent des carrières la pierre et le sable , abattent et coupent les arbres ,
portent aux villes , sur des charrettes ou des chevaux , le bois, les grains, les fruits et les autres denrées de la campagne. Non-seulement ils travaillent pour le public, mais ils se mettent encore au service des particuliers , coniiiie de simples domestiques, plus soumis et plus empressés que l'esclave. Ils se chargent de bon cœur et avec plaisir des plus sales besognes , des ouvrages les plus rudes et les plus difficiles , où la peine , le dégoût et le désespoir épouvantent la plupart des hommes. Ils se livrent sans relâche au travail et à la fatigue , afin de procurer à autrui du travail et du repos. Et pour tout cela ils n'exigent aucune reconnaissance. Ils ne censurent pas la vie des autres et ne se glorifient nullement de tout le bien qu'ils font. Plus ils s'abaissent par dévouement au niveau de l'esclave , plus ils s'élèvent en honneur dans l'estime publique. Cette classe d'hommes se divise en deux sectes : les uns renoncent au mariage. Ils rejettent l'usage de la viande , et quelques-uns même celui de la chair de tous les animaux sans exception. Ils se privent de tous les plaisirs de cette vie , comme étant choses dangerer.ses ; ils n'aspirent qu'à mériter les délices de la vie future à force de veilles et de sueurs. L'espoir de goûter bientôt ces délices les rend allègres et vigoureux . Les autres , non moins affamés de travail , préfèrent l'état de mariage , dont ils apprécient les obligations et les douceurs. Ils pensent qu'ils se doivent à la nature et qu'ils doivent des enfants à la patrie. Ils ne fuient pas les plaisirs , pourvu que ces plaisirs ne les distraient pas du travail. Us mangent la chair des qua-
drupèdes, afin de se rendre plus robustes et plus capables de supporter le travail. Les Utopiens croient ces derniers plus sages et les premiers plus saints. Les plus rigides de ces sectaires s'appellent Bulhresques dans la langue du pays ; cette dénomination répond chez nous à celle de religieux. Les prêtres d'Utopie sont d'une sainteté éminente, et par conséquent en fort petit nombre ; car chaque cité n'en a que treize attachés au service d'un pareil nombre de temples. Cependant il faut excepter le cas de guerre ; alors sept prêtres accompagnent l'armée, et l'on est obligé d'en nommer sept autres à leur place. Les titulaires reprennent leurs fonctions dès qu'ils sont de retour. Les suppléants succèdent par ordre aux anciens , au fur et à mesure que ceux-ci viennent à mourir ; en attendant ils assistent le pontife. Dans chaque ville il y a un pontife au-dessus des autres prêtres. Les prêtres , comme les autres magistrats , sont élus par le peuple au scrutin secret , afin d'éviter l'intrigue ; le collège sacerdotal de la cité consacre les nouveaux élus. Ils président aux choses divines, veillent sur les religions, et sont en quelque sorte les censeurs des mœurs. Tl est honteux d'être cité à comparaître devant eux et de recevoir leurs reproches ; c'est une marque de vie peu régulière. Du reste, s'ils ont le droit de conseil et de réprimande , il n'appartient qu'aux magistrats de faire arrêter et de poursuivre criminellement les coupables. Le pouvoir du prêtre se borne à interdire les sacrés mystères aux hommes d'une perversité scandaleuse. L'éducation de l'enfance et de la jeunesse est confiée au sacerdoce, qui
donne ses premiers soins à l'enseignement de la morale et de la vertu , plutôt qu'à celui de la science et des lettres. Les prêtres choisissent leurs femmes dans l'élite de la population. Les femmes elles-mêmes ne sont pas exclues du sacerdoce , pourvu qu'elles soient veuves et d'un âge avancé. Il n'est pas de magistrature plus honorée que le sacerdoce. La vénération que l'on porte aux prêtres est tellement profonde , que si quelqu'un d'entre eux commet une injustice , il ne comparaît pas en justice; on l'abandonne à Dieu et à sa conscience. Les Utopiens ne croient pas qu'il soit permis de toucher d'une main mortelle celui qui a été consacré à Dieu . Les Utopiens ont pour but , en limitant à un faible chiffre le nombre des prêtres , de ne pas avilir la dignité d'un ordre qui jouit actuellement delà plus haute considération , en communiquant cette dignité à un grand nombre d'individus. Les prêtres d'Utopie ne sont pas moins estimés des nations étrangères que de leurs propres concitoyens. En voici la raison. Pendant les combats, les prêtres, retirés à l'écart, mais non loin du champ de bataille , prient à genoux , les mains levées vers le ciel, et revêtus de leurs habits sacrés. Ils implorent la paix avant tout, puis la victoire de leur pays , mais une victoire qui ne soit sanglante pour aucun des deux partis. Si leurs concitoyens sont vainqueurs , ils s'élancent au plus fort de la mêlée et arrêtent le massacre des vaincus. Le malheureux qui , à leur approche , les voit et les appelle conserve sa vie : celui qui peut toucher leurs robes longues et flottantes conserve sa fortune avec sa vie. Les Utopiens célèbrent
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une fôte les premiers et derniers jours de chaque mois ot de Tannée. Ils partagent l'année en mois lunaires et la mesurent par la révolution du soleil. Ces premiers et derniers jours s'appellent cynemerne et trapemerne dans la langue utopienne , noms qui reviennent à peu près à ceux deprimifête et finifête. On peut visiter en Utopie des temples magnifiques , d'une riche structure et d'une étendue capable de contenir une immense multitude , ce qui était nécessaire à cause de leur petit nombre. Une demi-obscurité y voile l'éclat du grand jour; cette disposition ne vient pas de l'ignorance des architectes ; elle a été adoptée à desstein et sur l'avis des prêtres. La raison en est qu'une lumière excessive éparpille les idées, tandis qu'un jour faible et douteux recueille les esprits , développe et exalte le sentiment religieux. On ne voit et l'on n'entend rien dans les temples qui ne convienne à toutes les croyances en commun. Chacun célèbre chez soi, en famille, les mystères particuliers à sa foi. Le culte public est organisé de manière à ne contredire en rien le culte domestique et privé. Les jours de finifête , le peuple se réunit dans les temples sur le soir et encore à jeun. Là, il remercie Dieu de ses bienfaits pendant l'année ou le mois dont la présente fête est le dernier jour. Le lendemain , jour de primifête , la foule remplit le temple dès le matin , et va demander au Ciel un heureux avenir durant l'année ou le mois qu'inaugure cette solennité. Les jours de finifête y avant d'aller au temple, les femmes se jettent aux pieds de leurs maris, les enfants aux pieds de leurs parents. Ainsi pro-
Sternes, ils avouent leurs péchés d'action et ceux de négligence dans l'accomplissement de leurs devoirs , puis ils demandent le pardon de leurs erreurs. Au moyen de cette confession en famille , de cette satisfaction pieuse, les nuages de haine qui obscurcissaient la paix domestique sont bientôt dissipés, et tout le monde alors peut assister aux sacrifices avec une àmc calme et pure. Dans le temple , les hommes sont à droite et les femmes à gauche et à part. Les places sont distribuées de manière que les individus de chacun des deux sexes soient respectivement assis devant le père et la mère de leur famille. On a soin de disséminer les plus jeunes parmi les plus âgés , pour leur donner plus de recueillement. Les Utopiens n'immolent pas d'animaux dans leurs sacrifices. Ils font brûler de l'encens, d'autres parfums, et des bougies en grand nombre. Le peuple, dans le temple, est vêtu de blanc ; le prêtre porte un vêtement de diverses couleurs, admirable de travail et de forme , quoique la matière n'en soit pas très-précieuse. La robe du prêtre n'est ni brochée d'or, ni assujettie par des pierreries; c'est un tissu de plumes d'oiseaux disposées avec tant d'art et de goût, que la plus riche matière resterait au-dessous de ce merveilleux travail. En outre, ces ailes et ces plumes , l'ordre déterminé de leur arrangement dans l'habit du prêtre, sont autant de symboles qui contiennent des mystères cachés. Les sacrificateurs conservent et communiquent fidèlement l'interprétation de ces symboles. Dès que le prêtre, revêtu de ses ornements, s'offre à l'entrée du sanctuaire, tout le monde
se prosterne en silence contre terre. Un instant après, un signal du prêtre fait releyer tout le monde. Alors les assistants commencent à chanter les louanges de Dieu , et des symphonies d'instruments de musique interrompent ces chants par intervalles. A la fin de l'office , le prêtre et le peuple récitent ensemble des prières solennelles formulées en termes déterminés par la loi , de manière que chacun puisse rapporter à soi ce que tous récitent en commun. Ces prières achevées, tout le monde se prosterne de nouveau et se relève quelques moments après pour aller dîner. Le reste du jour est employé à des jeux et à des exercices militaires.