OPINIONS SUR THOMAS MORUS
Remarques d'Érasme et du cardinal Pôle sur la mort de Morus. Impression produite à l'élranger par la cruauté d'Henri. Sentimenls de Charles V et de François 1er à ce sujet. Flalieries des courtisans d'Henri. Conduite du roi lorsqu'on lui annonça l'exéculion de Morus. Traitement qu'il fit éprouver à sa famille. Marguerite Roper. La reine Catherine. Dévouement de Morus pour elle jusqu'à la fin. Caractère de Morus. Sa piété- Son enjouement. Sa singularité dans ses vêtements, Description de sa personne. Ses goûts. Tribut offert à sa mémoire.
Il nous reste de nombreux témoignages de l'impression que produisit la mort de Morus bien au delà des limites de son propre pays. Lorsque Érasme apprit la triste fin du plus ancien et du plus constant de ses amis , il ne put réprimer son émotion. «« Morus est mort ! s'écria-t-il , Morus dont l'àme était plus blanche que la neige, et dont le génie surpassait celui de tous ses compatriotes. Sa bonté Fa tellement gravé dans le
cœur de tous les hommes , que chacun pleure sa mort comme celle d'un père ou d'un frère. J'ai yu verser des larmes à des hommes qui ne l'avaient jamais connu , qui n'avaient jamais reçu de lui le moindre bienfait; et moi-même, pendant que j'écris ces ligues, j'ai le visage baigné de pleurs , malgré tous mes efforts pour les retenir. •> 11 termine cette explosion de sentiments par une phrase d'un pathétique touchant : « In Moro mihi videor extinctus. Il me semble que je suis mort avec Morus.»
Après avoir comparé la mort de Morus à celle de Socrate, le cardinal Pôle ajoute : «J'ai vu même des étrangers, des gens qui ne l'avaient jamais connu, qui n'avaient jamais reçu de lui la moindre faveur, tellement affectés de sa mort , qu'en l'apprenant ils ne pouvaient retenir leurs larmes. Ils pleuraient au simple récit de ses malheurs. Et moi-même, à une telle distance , lorsqu'il me faut raconter cette mort , quoique aucun lien intime ne nous unît , que mon affection et mon estime pour lui provinssent plutôt de sa vertu et de sa probité, et de la conviction des services importants qu'il avait rendus à mon pays ; cependant Dieu m'est témoin que je répands des larmes involontaires, qui arrêtent ma plume et effacent tellement ce que j'écris , que j'ai peine à continuer ma tâche. »
L'impression produite par ces tristes événements
sur le continent fut si grande , qu'elle inspira de la déflance à tous ceux qui entretenaient des relations avec l'Angleterre. Les réformateurs Mélancthon et Bucer, étant sur le point de se rendre à Londres en mission au nom des princes protestants d'Allemagne , abandonnèrent sur-le-champ le projet de faire ce voyage. Érasme dépeint avec vigueur la situation du pays, en rapportant que les amis les plus intimes craignaient d'entretenir la moindre correspondance. L'Italie, le pays le plus civilisé de l'Europe , fut saisie d'horreur. Paul Jove, l'historien, appelle Henri un second Phalaris ; « quoique , dit Mackintosh , nous cherchions en vain dans l'histoire de ce tyran, ni dans celle de tout autre, réel ou imaginaire , une victime digne d'être comparée à Morus. » Dans l'Europe entière on détournait les yeux des ministres anglais, on les considérait comme les vils instruments d'un monstre. La ferveur catholique de l'Espagne et l'injure reçue par ce pays dans l'infortunée Catherine éveillèrent la sympathie espagnole en faveur de Morus, et la haine qu'on éprouvait contre Henri VIII s'en accrut encore. Mason, agent de l'Angleterre en Espagne, dépeint énergiquement l'horreur qu'il voyait se manifester autour de lui , à la nouvelle de ces œuvres de sang. « Dieu seul , dit-il, peut savoir comment se terminera cette tragédie , si on peut appeler tragédie ce
qui commence par un mariage. " Harvey, le résident à Venise, décrit l'indignation des citoyens, à la nouvelle de la mort de ces hommes honorables et vertueux, tués au mépris de toutes les lois divines et humaines. Il déclare en terminant que tout ce qu'il voit le dégoûte de la vie publique et l'engage à ne pas être spectateur de pareilles scènes.
L'empereur Charles Y, à l'arrivée de ces nouvelles, envoya chercher sir Thomas EUiot, ambassadeur d'Angleterre, et lui dit : « Monsieur, nous apprenons que le roi votre maître a fait exécuter son fidèle serviteur et sage conseiller sir Thomas Morus. » EUiot répondit qu'il n'en savait rien. « Eh bien ! dit l'Empereur, cela n'est que trop vrai. Et nous ajoutons que si nous avions été le maître d'un tel serviteur, dont nous avons pu depuis bien des années apprécier les actions, nous eussions préféré perdre la plus belle ville de nos Etats qu'un pareil conseiller. « Cette anecdote, dit Eoper, nous fut rapportée , à moi-même , à ma femme et à d'autres amis, par sir Thomas Elliot lui-même.
Le roi de France parla aussi avec beaucoup de sévérité de ces exécutions à l'ambassadeur d'Angleterre , et dit « qu'Henri aurait mieux fait d'exiler de semblables criminels que de les faire mettre à mort. »
Pour contrebalancer ces impressions défavorables , Crumwell adressa la lettre d'instructions suivante à sir John Wallop, ambassadeur du roi à Paris. Après quelques détails sur des matières de médiocre importance, la lettre continue en ces termes : « Et , touchant les exécutions qui ont eu lieu, vous direz au roi de France qu'elles ne sont pas aussi extraordinaires qu'il le prétend ; car en ce qui concerne maître Morus et l'évêque de Rochester, ainsi que les autres qui ont été exécutés ici , leurs trahisons, conspirations et manœuvres, pratiquées secrètement , tant au dedans qu'au dehors du royaume, pour exciter et fomenter des dissensions, et pour semer la révolte et accomplir ainsi , non-seulement la perte du roi, mais encore le bouleversement de tout le royaume , ont été expliquées et déclarées , et si manifestement prouvées devant eux, qu'ils ne purent ni les éviter, ni les nier. Ces hommes ayant été découverts et légalement convaincus , jugés et condamnés pour crime de haute trahison , selon l'ordre établi par les lois du royaume, il doit paraître juste à l'univers entier qu'ayant agi avec une méchanceté invétérée contre leur prince souverain, et voulu détruire la prospérité de ce royaume , ils aient été condamnés, quand même ils auraient eu mille vies, à une mort et à une exécution dix fois trop douces pour leurs crimes. Et touchant les paroles que vous a dites le roi de France
par rapport à la manière dont maître Morus est mort , et à ce qu'il dit à sa fille en se rendant à son jugement , ainsi qu'aux exhortations qu'il aurait adressées aux sujets du roi, de se montrer fidèles et obéissants envers Sa Grâce, je puis tous assurer que tout cela est faux. Kt le bon plaisir du roi est que vous disiez au roi de France que Sa Grâce ne peut que trouver très-mal de sa part et de celle des membres de son conseil , envers lesquels elle s'est si bien conduite , et auxquels elle a témoigné tant de générosité, de bienveillance et de complaisance , qu'ils aient avec tant de légèreté prêté l'oreille et ajouté foi et croyance à tant de vains bruits et de contes en l'air, sans avoir d'abord reçu du roi et de son conseil quelques preuves ou avertissements de leur vérité ou de leur authenticité. Sa Grâce affirme qu'il eût été du devoir d'un ami , en entendant raconter de telles faussetés sur le compte d'un si noble prince, de forcer plutôt au silence les colporteurs de pareils bruits , ou du moins de ne pas leur permettre de les répandre, jusqu'à ce que Sa Majesté le roi, qui était un ami si précieux, en eût été avertie, afin que la vérité fût connue. La conduite ingrate et malveillante du roi de France dans cette occasion montre clairement qu'il ne ressent pas cette amitié pour notre roi , et cette sympathie pour ses actes, que Sa Grandeur avait jusqu'à présent été en droit d'espérer et d'attendre. Voilà ce
que vous pourrez alléguer et démontrer au roi de France et au grand maître, ou à chacun d'eux en particulier , avec tant de modestie et de sobriété de langage, qu'ils pourront s'apercevoir que Sa Grandeur le roi a de justes raisons de s'irriter de la légèreté avec laquelle ils ont ajouté foi à ces rapports. En terminant, je vous recommande la discrétion dans la manière dont vous direz toutes ces choses au roi de France , vous en servant comme d'un breuvage amer que l'on doit s'efforcer cependant de faire avaler sans dégoût. Ainsi, pour le moment, je vous dis adieu de tout cœur. AThornbury, ce 23^ jour d'août 1535. Votre ami dévoué.
« Thomas Crumwell. »>
Le mépris éhonté et flagrant de la vérité qui se montre dans cette lettre, et ce démenti positif à des faits qui venaient de s'accomplir sous les yeux de l'Europe effrayée , n'ont pas besoin ici de commentaires, mais nous portent naturellement à réfléchir sur le caractère du conseil dont Crumwell était le chef. Strype, malgré tous ses efforts pour excuser le caractère d'Henri , est obligé d'avouer combien mortellement le roi était haï en Italie et tourné en ridicule dans toutes les sociétés à l'étranger. Il existait cependant des sycophantes en Angleterre qui s'efforçaient d'en neu-
traliser les effets par une dose plus forte de flatterie. Écoutons sir R. Morryson : « Quis tam bar bar us, ut in principis screnissimo ore clément issimi regi^ signa non videat? Quis potuit unquam frontem illam vel procul vider e , et non agnovisse clementiœ sedem? Qui serait assez barbare pour ne pas reconnaître à cette sérénité du regard souverain le plus clément des rois? Qui pourrait contempler ce front, même de loin, et ne pas le saluer comme le siège de la clémence? «
Et sir Thomas ïhatomn , écrit ainsi , en vers héroïques, l'excuse de ses petites peccadilles :
Quominus id mirum est , si fortunalior et rex Inducitgenio , admitletis quandoque proterva , At non immani veniam superanlia facto.
«» Qui peut s'étonner qu'un roi , si grandement favorisé de la fortune, se soit laissé aller à son bon plaisir et ait commis quelques fautes qui n'ont jamais dépassé les limites où le pardon est permis. «
La vertu de Morus lire un nouvel éclat de la faiblesse et des vices qui dégradaient les principaux hommes de son siècle. Ils sont ainsi dépeints par une plume impartiale et savante: «Ils cédaient à la volonté impérieuse d'Henri ; ils se courbaient devant le
moindre souffle de son humeur capricieuse. Ils sont responsables du jugement illégal , de la proscription inique, du statut sanguinaire, de la tyrannie qu'ils sanctionnèrent par des lois, et de celle qu'ils laissèrent subsister en dépit des lois. Cette servilité égoïste et pusillanime n'était pas plus saillante chez les vils favoris d'Henri, tels que les Crumw^ell, les Rider, les Payet, les Russell et les Pawlet, que chez les représentants de familles anciennes et honorables , tels que les Norfolk, les Arundel, les Shrewsbury. Nous voyons ces nobles personnages prendre part à tous les actes coupables de ce règne et concourir à tous les changements de religion ; ne manifestant de constance que dans leur désir immodéré d'acquérir des biens et des honneurs, quelle que fût la source dont ces biens émanaient, pourvu qu'ils eussent l'approbation du pouvoir. " (Hallam, Hist. Const., t. 51.)
Un ouvrage intitulé le Miroir politique, publié vers cette époque, parle ainsi des courtisans de ce gouvernement : « Il y en a un grand nombre à la cour qui , tout en te saluant, seraient contents de voir tomber ta tête ; tels qui plient le genou pour te faire honneur, préféreraient se casser une jambe en te portant en terre. Je ne sais comment, je ne sais qui, je ne sais quoi, mais le fait est que sans cesse l'un se plaint , l'autre murmure; celui-ci se retire, celui-là hait et médit.
Lorsque ceux qui habitent ici parviennent à un âge avancé, sais-tu ce qu'ils y gagnent? des tètes grises, des jambes goutteuses, des bouches édentées, des douleurs dans les reins , un esprit plein de pensées chagrines et une àme remplie de péchés. »
Tandis que la cruauté d'Henri soulevait au dehors une exécration violente et universelle , elle était en Angleterre l'objet d'un chagrin profond , mais silencieux. Lorsque l'on se rappelait que la victime de cet acte odieux avait été admise dans l'intimité et la familiarité , sans réserve de ses heures domestiques ; qu'elle avait participé avec lui aux études paisibles du cabinet et de l'observatoire ; que le monarque en avait reçu les meilleurs conseils , et qu'il avait trouvé dans l'enjouement de son esprit une diversion agréable aux ennuis de sa position royale , tous étaient frappés de stupeur, et personne ne pouvait fournir le mot d'une énigme si incompréhensible. Quelques-uns de ceux qui osaient avoir une opinion à eux pensèrent sans doute, avec un écrivain de notre époque , que « dans cet acte épouvantable Henri approcha peut-être de l'idéal de la méchanceté autant qu'il est permis de le faire à l'infirmité de la nature humaine. « On prétend cependant que le roi prit un air décent de componction pour le crime qu'il avait commis. On rapporte que, lorsqu'il apprit l'exécution de Morus , il était en train de
jouer aux daines, tandis qu'Anne Boleyn le regardait jouer. Jetant un regard féroce à la femme qui devait si promptement expier^ sinon ses crimes , du moins ses légèretés sur lechafaud , il s'écria : « C'est toi qui es cause de la mort de cet homme ! » Il quitta alors brusquement le jeu , et , se retirant dans sa chambre , il tomba dans un accès de mélancolie ' .
Mais là se bornèrent les expressions du regret témoigné par Henri, et la famille de sa victime continua <à subir les effets de sa vengeance inhumaine. Les faibles débris de la fortune de Morus, qui avait été consacrée au service de F État , furent confisqués au profit de la couronne , quoique cet affectueux père eut fait tous ses efforts pour en assurer la jouissance à sa famille , en faisant des transports avant sa condamnation. Et telle fut la misère à laquelle furent réduits les parents de ce grand homme , qu'ils ne purent même se
' Dans une des élégantes élégies de Johannes Giensidus au sujet de Morus se trouvent les vers suivants :
Insomiiem interea infestât torva umbra tyrannum Semper, et aille oculos sanguinolenta volat *.
Nous craignons que le poète n'ait attribué à Henri trop de sensibilité. Les autres crimes dont il se sentit coupable prouvent malheureusement que son repentir n'était pas de longue durée.
* Un horrible fantôme est toujours présent à ses yeux privés de sommeil, et le poursuit de sou apparition sanglante.
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procurer un linceul pour l'ensevelir. On le dut à la générosité d'un ami. Sa famille fut chassée de sa résidence favorite de Chelsea, qui passa entre les mains d'un favori de la cour ' . Henri , cependant , avec une munificence vraiment royale , accorda à sa femme une pension de vingt livres. Son fils, John Morus, remarquable par l'innocence de ses mœurs , fut bien près de subir le même sort que son père. Condamné pour avoir refusé le serment de suprématie, un acte de clémence royale lui accorda plus tard son pardon ; " parce que, ajoute Crésaire, ils l'avaient suffisamment dépouillé , et ne pouvaient retirer aucun profit de sa mort. Ma tante Roper, continue le fidèle chroniqueur , grâce à son sexe , ne fut pas traitée avec autant de dureté , mais elle fut cruellement menacée , d'abord parce qu'elle conservait la tête de son père comme une relique , ensuite parce qu'elle se
' Henri en fit don à sir William Pawlet, plus tard marquis de Winchester et lord haut trésorier. Des mains de cette famille elle passa successivement dans celles de lord Dacre, le fameux lord Burleigh; puis elle passa à son fils, le comte de Salisbury, au comte de Lincoln, à sir Antoine Georges, au comte de Midlesex, à Williers duc de Buckingham , à sir Bulshode Whitlocke , un des chevaliers créés par Crumwell , au spirituel et débauché de Buckingham , au comte de Bristol , au duc de Beaufort, à sir Hons Sloand, en 1738 , qui la démoUt deux ans plus tard.
proposait de faire imprimer les œuvres de son père ; elle fut néanmoins jetée en prison ; mais , après une détention de peu de durée , elle fut renvoyée à son mari. »
Cette femme admirable mourut en 1544, neuf ans après son père, et fut enterrée sous la voûte destinée à la sépulture de sa famille , dans l'église de Saint-Dunstan, située dans les faubourgs de Cantorbery. Elle ordonna en mourant que la tète de son père bienaimé, qui avait été conservée avec un soin religieux, fût placée entre ses bras. Cet ordre fut exécuté. Elle avait deux fils et trois filles, et elle donna à leur éducation les mêmes soins qu'on avait donnés à la sienne. Le fameux savant Roger Ascham, plus tard précepteur et secrétaire latin de la reine Elisabeth , nous apprend qu'elle avait le plus grand désir de l'avoir pour professeur de langue classique de ses enfants ; mais comme ses autres devoirs l'empêchaient d'accepter cette proposition , il recommanda le docteur Cole et le docteur Chrissopherson , plus tard évêque de Chichester, tous les deux connus par leur connaissance de la langue grecque. Ascham dépeint l'aînée des filles de Marguerite, qui épousa un avocat du nom de Clarke , comme un des ornements de son sexe et de la cour de la reine Marie. La seconde fille de Marguerite, qui épousa Basset , était une des dames d'honneur de l'apparte-
ment privé de la reine Marie, et traduisit en anglais une partie de ï Exposition de la Passion, écrite par son grand-père. On dit qu'elle imita si parfaitement le style de Thomas Morus , que bien des gens prenaient cette traduction pour une de ses œuvres. La fermeté avec laquelle Morus soutint jusqu'au bout la cause de son ancienne amie et patronne , la vertueuse et noble Catherine , est honorable pour sa mémoire. La dédicace adressée à cette dernière, et que Rastell a mise en tète des œuvres de Morus , nous apprend que celui-ci ne cessa de manifester le respect le plus affectueux, et de rendre les plus grands services, non-seulement à la reine, mais encore à sa fdle la princesse Marie. Cette dédicace est ainsi conçue :
« Sir Thomas Morus , pendant sa vie , était animé pour votre Grandeur, du zèle le plus vif, de l'affection la plus sincère et du dévouement le plus respectueux ; d'un autre côté , on sait que votre Grâce lui témoigna toujours, pendant qu'il vivait , les sentiments les plus bienveillants et la faveur la plus particulière, non-seulement à cause de son grand savoir, mais encore pour ses éminentes vertus. Et je suis bien convaincue que l'affection de votre Grandeur pour lui n'a nullement diminué depuis sa mort, mais qu'au contraire elle n'a fait que s'accroître, à cause de ses ouvrages estimables et de la sainteté de sa mort. Car, maintenant qu'il est
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près du Dieu tout -puissant et qu'il habite le ciel avec lui, il ne cesse de prier avec beaucoup plus de zèle et de dévotion pour votre Majesté, qu'il ne pouvait le faire pendant son séjour sur la terre , ainsi que pour Sa Majesté le roi, pour votre Grandeur, vos sujets, votre royaume et vos États , pour leur prospérité et celle de la religion catholique , ainsi que pour tous les États chrétiens. »
Il serait superflu de tenter de faire l'éloge de Morus. " Faire l'éloge d'Hercule! disait Thonnête Spartiate, qui a jamais eu l'idée de blâmer Hercule ? >» Tout ce que nous pouvons essayer de faire, c'est d'ajouter quelques détails à ce que nous avons déjà dit du caractère de ce grand homme; citer ses paroles, ses actions, raconter simplement sa manière de vivre, voilà son panégyrique.
Nous avons dit quel était son attachement à la foi de ses pères et la ferveur avec laquelle il suivait les cérémonies et les rites de l'Église . Mais cette observance des pratiques extérieures n'était que la conséquence de cette religion de cœur qui le poussait à faire des pas rapides dans le sentier de la perfecti(m chrétienne. Il cachait soigneusement aux yeux du monde ses mortifications, que Dieu seul devait connaître, puisqu'elles n'étaient adressées qu'à lui. Marguerite seule eut le secret de ses austérités, que n'arrê-
tèrent jamais les devoirs de ses fonctions , comme juge ou comme ambassadeur, et qui ne firent que redoubler quand il se trouva porté au milieu des corruptions de la cour. C'était sa fille bien-aimée qui avait l'habitude de laver de ses propres mains le cilice de crin qu'il portait habituellement, et qu'il lui envoya la veille de son exécution. Le docteur Wordsworth veut bien avouer qu'il n'a trouvé nulle part le papisme allié à tant de piété et de sentim^ents célestes que chez sir Thomas Morus.
Brunet lui-même , quoiqu'il dépeigne Morus comme superstitieusement dévoué aux intérêts et aux passions du clergé, le servant quand il était au pouvoir et l'aidant dans toutes ses cruautés , est cependant obligé de confesser qu'il est une des gloires de la nation pour la probité et le savoir, et que, quant à la justice, au mépris de l'argent, à l'humilité et à la véritable générosité d'esprit , il pouvait servir d'exemple à son siècle.
Un moraliste a dit que c'était une espèce de trahison contre la vertu , que d'être à la fois vertueux et désagréable , et il se trouve pourtant des gens qui voudraient que les hommes vertueux fussent , sinon désagréables, du moins austères et moroses. Aussi le vieux Hall dépeint-il Morus comme « un homme très-versé dans les langues, ainsi que dans la loi commune; dont
l'esprit était fin et rempli d'imagination : ce qui le rendait très-enclin à la raillerie , et ce qui faisait une grande tache à sa granité. » Dans un autre passage, cet auteur, le plus solennel des historiens , dit : « Je ne sais si je dois l'appeler un homme sottement sage ou un homme sagement sot ; car indubitahlement , outre son instruction , il possédait beaucoup d'esprit , mais tellement entremêlé de raillerie et de moquerie , que ceux qui le connaissaient le plus intimement pensaient qu'il ne trouvait rien de bien dit , tant qu'il n'était pas parvenu à trouver sur le sujet quelque plaisanterie. »
« Ses plaisanteries , dit Herbert , étaient considérées comme trop légères ; il aurait pu , tout en renonçant à garder strictement sa dignité , s'abstenir de tels sarcasmes et adopter un genre de vie plus retiré et plus paisible , sans craindre la déconsidération pour lui et pour sa famille. »
Les observations de Fuller à ce sujet sont faites sur le ton qui lui est habituel : « Nous possédons en Angleterre une sorte de terrain qui n'est ni si léger ni si délié que le sable , ni si roide ni si gluant que l'argile, mais qui est un mélange de ces deux substances , et considéré comme le plus avantageux pour y faire venir ensemble le profit et le plaisir. De cette terre était pétri Thomas Morus , chez qui la gaieté et
la sagesse étaient admirablement réunies. Et cependant il y en a qui l'ont accusé d'avoir porté une plume à son bonnet et de l'avoir agitée trop souvent , entendant par là qu'il était trop libre dans ses fantaisies et son badinage. Même sur l'échafaud (lieu peu convenable pour faire des plaisanteries , et bien propre au contraire à détruire toute envie d'en faire) il ne put s'en défendre. Si l'innocence peut sourire en présence de la mort, il n'est pas convenable qu'elle se permette de rire. »
Mais écoutons ceux qui connaissent mieux Tbomas Morus, et qui l'ont peint au naturel.
Au sujet de sa gaieté habituelle , Roper dit : « Il possède l'art de tempérer toute affaire sérieuse par quelque mot spirituel, assaisonnant toujours, dit Rastell , l'amertume du sujet par quelque plaisanterie ou quelque anecdote amusante , pareille à la boisson sucrée qu'on nous donne pour faire passer la médecine salutaire. »
« Lorsqu'il faisait une plaisanterie, dit Crésaire, c'était avec un tel sérieux , qu'il y en avait bien peu qui pussent deviner à son air s'il parlait sérieusement ou non. Et cependant, ajoute-t-il, quoiqu'il parût toujours enjoué, il fut toujours humble et mortifié de cœur , et accomplissait des actes d'abnégation qui auraient bien étonné les hommes du monde. »
]\rorus avait son mot pour tout. Le lecteur en a déjtà vu de nombreuses preuves dans le cours de cet ouvrage; mais nous ne pouvons résister au désir d'en citer un ou deux exemples.
Un de ses amis se plaignant devant lui que sa femme était grondeuse , il lui dit gravement : « Non , non, mon ami, vous calomniez la pauvre femme, ainsi que tous ceux qui en disent autant des leurs. Il n'y a qu'une seule femme grondeuse au monde, et, sauf le respect que je lui dois, c'est ma propre femme, et tout homme marié peut en dire autant. « Mais, ajoute l'auteur de la vie anonyme , « sir Thomas avait amélioré à un tel point l'esprit de la sienne, que je ne doute pas qu'elle ne soit devenue digne d'être admise au nombre des élus, et qu'ils ne jouissent ensemble du bonheur éternel. "
Morus avait prêté à quelqu'un une somme d'argent, et comme on ne la lui rendit pas à l'époque convenue, il saisit la première occasion d'en toucher quelques mots. Au lieu de rembourser, l'emprunteur se mit à moraliser à ce sujet; il dit que notre séjour ici-bas n'était que de courte durée et que nous n'étions que trop enclins à l'amour des richesses; qu'il pouvait nous arriver de quitter bientôt ce monde , et qu'alors nous aurions peu besoin d'argent; c'est pourquoi, ajouta-t-il, mémento morieris, « Justement, s'écria
Thomas, suivez cette maxime. Mémento Mori œris (souvenez- vous de l'argent de Morus). »
Quelqu'un qui s'occupait plutôt des affaires d'autrui que des siennes l'arrêta un jour par la manche de son habit , et lui exprima le chagrin qu'il éprouvait de ce que Pau , le secrétaire de Wolsey, s'était déshonoré en paraissant à une mascarade en costume de fou. «c Bah ! bah ! excusez-le , dit Morus , il est moins dangereux pour l'État que des sages paraissent par plaisanterie en habits de fous , que lorsque des fous endossent sérieusement le costume des sages. »
« Il n'y a pas d'homme , quelque morose qu'il soit , dit Érasme , que son humeur enjouée ne réussisse à égayer j pas de sujet, quelque aride et repoussant qu'il puisse être , auquel son esprit ne parvienne à prêter de la grâce et de la vivacité. La différence est immense entre la bonne humeur naturelle, comme celle de Morus , et celle qui consiste à s'efforcer d'amuser les autres , ou à chercher à se débarrasser de son fiel aux dépens de ses voisins. Dans ce dernier cas, le sel est comme un produit exotique ; dans le premier, c'est la production spontanée du sol. »
Morus portait jusque dans ses vêtements un cachet de singularité. Érasme dit qu'habituellement sa robe d'avocat était mise tout de travers , ce qui lui faisait paraître une épaule plus haute que l'autre. Et comme
les grands hommes ne manquent pas de rencontrer des imitateurs de leurs singularités , le vieil Ascham nous apprend que d'autres avocats singeaient cet air négligent; mais là, ajoute-t-il, se bornait toute la ressemblance.
Suivant Crésaire , il s'occupait si peu de ses vêtements, qu'un jour son secrétaire Harris l'ayant informé qu'il n'avait pas une paire de souliers à mettre , il le chargea d'aller prévenir son tuteur de s'en occuper. C'est sous ce nom qu'il désignait le domestique auquel il confiait le soin de sa garde-robe, ne s'inquiétant jamais lui-même de ces sortes de choses.
Voici le portrait de Morus tracé par son petit-fils : Il était d'une taille au-dessous delà moyenne, mais bien proportionnée , il avait le teint pâle , les cheveux ni noirs ni blonds (châtains probablement), les yeux gris , le visage agréable et enjoué, la voix ni élevée ni aigre, mais claire et distincte ; elle n'était pas très-harmonieuse , quoiqu'il aimât beaucoup la musique; sa santé était assez bonne ; seulement , à la fin de sa vie, s'étant beaucoup adonné à écrire , il se plaignait de douleurs de poitrine.
Rastell nous apprend qu'il aimait l'histoire naturelle : '« Il éprouvait beaucoup de plaisir à observer la forme et les mœurs des quadrupèdes et des oiseaux de toute espèce. Il n'y avait guère d'oiseau qu'il n'eût
chez lui. Il avait un singe, un renard, une belette, un furet, et des animaux rares. Si l'on apportait des pays étrangers quelque chose d'extraordinaire, il manifestait le désir de l'acheter. »
En résumant le caractère de son ami, Érasme dit que Morus était gai sans bouffonnerie ; que sa société était si séduisante que , quelque abattus que fussent ceux qui l'approchaient , il était impossible de ne pas être soulagé et égayé auprès de lui ; que dès son enfance il avait aimé la plaisanterie , mais qu'elle n'avait jamais dépassé les bornes de la décence ; que , bien qu'il eût du goût pour le repos et la tranquillité, personne , lorsque la circonstance l'exigeait , ne montrait plus d'activité. Nous ne pouvons terminer d'une manière plus convenable que par le tribut éloquent offert à la mémoire de Morus par la plume de Macdonald.
Nous venons d'être témoin de l'élévation progressive et de la chute d'un homme , unique dans l'histoire de l'espèce humaine , et offrant à tous des exemples dignes d'être imités. Dans la vie privée , comme fils , comme mari, comme père, comme maître et comme ami, nul caractère ne peut être étudié avec plus de plaisir. Nulle conduite ne peut être imitée avec plus de profit. Soigneux de remplir tous les devoirs qui lui étaient imposés, et mesurant ses bonnes actions, non aux limites du devoir, mais à l'étendue de son pouvoir, il
trouva tous les liens qui l'unissaient à ses semblables, cimentés par l'affection et fortifiés par la reconnaissance. Dans le cercle de sa propre famille, en persuadant lorsqu'il aurait pu ordonner, en séduisant lorsqu'il aurait pu menacer, en se montrant familier là où il aurait pu être impérieux , en se servant du ridicule au lieu de la sévérité , en mêlant de la bonne humeur à toutes ses injonctions , il se fit chérir sans être craint, et obéir avec tout l'empressement de l'affection. Éprouvant le plus vif désir que les objets de sa tendresse fussent doués de toutes les qualités qui pouvaient enoblir leur nature ou assurer leur félicité, il appuyait ses enseignements par des exemples; et le bonheur inaltérable qui semblait émaner de son activité, de son amour ardent pour les lettres , de son intégrité , de sa bienfaisance, de sa piété , engageait irrésistiblement à la pratique de ses principes.
Sa vie publique offrit une combinaison de vertus et de vicissitudes bien rares dans l'histoire de l'humanité. Sans s'être écarté, et sans même avoir été jamais «oup çonné de s'être écarté de l'intégrité la plus stricte , il s'éleva à la plus haute réputation comme avocat , et comme homme d'État au premier rang. Sans s'être mêlé à une seule intrigue de cour, sans s'être rendu coupable de la moindre servilité , il obtint la confiance illimitée d'un monarque arbitraire ; il jouit de cette
confiance pendant des années, sans avoir sollicité une seule faveur personnelle ; quoique le seul artifice dont il se servit pour obtenir des succès dans sa profession , ou pour s'assurer de la faveur du prince , fût de remplir avec exactitude et sans relâche les devoirs de sa position. Telle fut l'influence qu'il acquit sur les esprits , qu'il était accablé d'affaires malgré de nombreux rivaux , et fut forcé par son souverain d'accepter les emplois publics les plus enviés. Lorsqu'il était avocat plaidant , des applaudissements couronnaient toujours ses efforts; juge, on n'en 'appela jamais de ses arrêts ; homme d'État, on ne se défia jamais de ses conseils. Dans une seule circonstance fatale, nous voyons les préjugés de l'éducation et la violence des discussions théologiques confondre le meilleur jugement, et l'entraîner à des actions que ni la justice ni l'humanité ne peuvent excuser ; cependant , même dans cette circonstance , il fut la dupe d'une erreur de principes.
Les événements ultérieurs de sa vie ne nous offrent que des sujets d'admiration.
Sollicitant avec force sa démission lorsqu'il ne lui était plus possible de servir son pays sans sacrifier son intégrité , il renonça au pouvoir, à la splendeur et à la fortune , pour souffrir toutes les privations de la pauvreté, fruit de son patriotisme désintéressé. Cependant il ne perdit rien de son enjouement; et s'il jetait
un regard en arrière sur la position qu'il avait occupée, ce n'était que pour se féliciter d'avoir échappé à la tentation. A mesure que, vers le déclin de sa vie, la perspective commençait à s'assombrir, la pureté de son âme n'en parut que plus resplendissante par le contraste ; et son départ de ce monde parait trop digne d'envie pour exciter le regret. Bien des hommes ont souffert sur l'échafaud une mort non méritée avec un héroïsme indomptable, mais il s'en trouve bien peu qui aient surmonté l'appréhension de la mort , le chagrin de se séparer de leurs amis, et l'indignation provoquée par la méchanceté de leurs ennemis , pour ne faire paraître ni résignation forcée , ni tranquillité affectée , ni fiel mal déguisé contre l'injustice de leur sort. Cependant l'esprit de Morus paraissait tellement réconcilié avec ce monde , et en même temps préparé pour le monde à venir, qu'il semblait satisfait de rester, mais content néanmoins de partir. Tl prouva par son exemple que rien ne doit exciter ni la terreur ni la pitié dans la mort de l'innocent et il succomba saint martyr dans la cause de la vérité. Exemple mémorable de la force que peut acquérir l'àme humaine , quel que soit l'adversaire qu'elle ait à combattre.