‹ Thomas Sydenham, sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Au commencement de 1668, Sydenham publia à Londres la seconde édition de sa Méthode, avec ce titre : Thoma Sydenham medidna Doctoris Methodus curandi fcbres propriis observationibus superstructa. Editio secunda priori multo auctior ac emendatior ; cui accessit etiam sectio quinta de Peste sive febre pestilentiali (i). Nous croirions volontiers que Locke contribua à rédiger ce titre, car nous y trouvons la même erreur qu'il commit dans le titre suivant pbcé en tête des distiques latins qu'il avait composés à la louange de son ami, en guise de préface k cette deuxième édition : In tractatum de febribus D. D, Sydenham, praxin medicam apud Londinenses mira solertia aeque ac falicitate exercentis (2). DD, équivaut à Dni Doctoris, Les succès de Sydenham pouvaient avoir laissé croire qu'il était déjà revêtu des honneurs du doctorat.

Sydenham fit présent de nouveau à Boyle de cette seconde édition. « Il eût été convenable, » lui écrivaitil le 2 avril 1668, « que lorsque je me permis de vous oflfrir la seconde édition de mon livre, je vous demandasse si vous vouliez l'accepter; mais soit mes occupa-

(i) Ibid., p. XiX. — (2) Ibid., p. 24.

autour de lui, dans le quartier de Westminster, Sydenham suivit l'exemple qu'avait donné Galien, en présence de la peste qui décima Rome en 1 68 : « Voyant, » dit-il, « brûler le mur de mon voisin^ en face d'un danger qui me menaçait de si près, je finis par prêter l'oreille au conseil de mes amis, et me joignant à la multitude des fuyards, je me retirai avec ma famille à quelques milles de Londres. Néanmoins j'y rentrai plus tôt que mes voisins, à un moment où le fléau était d'une telle violence qu'on fut obligé de recourir à moi, faute de meilleurs médecins (i). » Sydenham invoque donc les circonstances atténuantes : « ... tandem amicorum suasu numerosissimis fugientium turbis me adjunxi. » Pour permettre au lecteur de les apprécier, nous allons mettre sous ses yeux le tableau des scènes poignantes qui affligèrent Londres durant le fléau. Nous aurons ainsi l'occasion de tracer l'hbtoire de la peste de 1665, sur laquelle Sydenham ne nous semble pas avoir suffisamment insisté (2). Nous avons vu que suivant l'opinion de Hodges, confirmée par le docteur Martin, le germe de la peste venait de la Hollande : il lui fallait un terrain. L'automne de 1664 avait été plus humide que d'habitude; une épizootie se déclara, qui fit périr un grand nombre d'animaux ; le peuple en acheta les cadavres à

p. io3. — " (i) Ibid., p. III. — (2) V. sur la peste de Londres : Hodges, op. cit. ; [Daniel de FoéJ Ajournai of the plague year,,., written by a citizen who continued ail the while in London.., London, 1722 (Inséré dans The Works of D. de Foe.., by W. Haz» litt, t. II, London, 1840-3): Loftic, A History,, u I, pp. 355-8; S. Pepys, Diary and Correspondence.,, by lord Braybrooke, 3 éd., t. m, pp. 12-255, passim. London, 1848. Plusieurs ont sévèrement apprécié la valeur historique du journal de de Foé; nous devons dire en sa faveur que dans les parties de son ouvrage sus-

très bas prix, afin de s'en nourrir (i). Ce fut aussi dans un quartier pauvre que la peste se déclara. Il y avait à Touest d^ Londres, hors de son enceinte, une paroisse dite de Saint-Gilles-aux-Champs, habitée par de pauvres. Irlandais ou des étrangers. Là deux Français moururent de la peste aux mois de novembre ou décembre 1664 (2). Ces deux cas restèrent isolés. L'hiver fut très froid ; la gelée et la sécheresse durèrent jusqu'à la fin de mars 1665 , puis cessèrent subitement : « des pneumonies, des pleurésies, des angines, et d'autres espèces de maladies inflammatoires se déclarèrent alors et firent de grands ravages (3). » Cependant la peste avait reparu vers le milieu de février dans la paroisse de Saint-Gilles-aux- Champs; elle s'y apaisa une seconde fois, puis s'y montra de nouveau au mois d'avril (4). Au début du mois suivant la peste était à Londres ; et dès la fin de mai et le commencement de juin Sydenham soigna un certain nombre de personnes atteintes, auxquelles il rendit la santé (5). Cependant la température devenait accablante. Pepys parle du 7 juin comme du jour le plus chaud qu'il eût jamais vu dans sa vie (6). Les oiseaux semblaient languir dans leur vol (7). « Le temps était si calme et l'air si sec qu'on eût dit que la pluie et le vent étaient bannis du royaume, le feu brûlait avec peine, et les

ceptibles de contrôle, son récit est conforme à celui des autres historiens et aux documents officiels. — (i) Hodges, op. cit., p. 66. Cet auteur signale (p. 27) une autre circonstance : il y avait cette année grande abondance de cerises et de raisins qu'on acheta à vil prix, pour s'en nourrir à Texcès. — (2) De Foe, A journaly p. 2. — (3) Th, Syd. opéra, cd. Gr., p. 96. — (4) R. Mead, A Discourse on thé Plague, the ninth éd., p. 20, London, 1744. — (5) Opéra, éd. Gr., p. 109. — (6) Diary., t. III, p. 23.— (7) Loftie, loc. cit.

~ 48 girouettes et les moulins à vent ne tournaient pas (i). » Bientôt la mortalité devint considérable. Le roi et sa cour, suivant leur coutume, avaient quitté Londres au . premier signal du fléau ; 200,000 personnes environ suivirent leur exemple (2) : « on eût dit d'un incendie : les portes de la ville et les routes royales étaient trop étroites pour suffire aux fuyards (3). » En même temps « quarante mille domestiques ou artisans furent renvoyés, et se trouvèrent tout à coup sans asile, exposés aux atteintes du fléau et de la faim (4). »

Cependant les autorités de la ville firent leur devoir. Le lord maire, Jean Laurence, demeura à son poste. De concert avec ses aldermen; il fit revivre une mesure qu'on avait appliquée dans la peste précédente (5) : il décida que des médecins seraient chargés de surveiller dans la ville la naissance des cas de peste ; que lorsque les txaminers découvriraient une maison de pestiférés, ils la désigneraient aux constables qui y placeraient des sentinelles (watchmen) et marqueraient sur la porte une croix rouge d'un pied de long, avec cette formule, à la fois de prière et de contrôle, écrite au-dessus : Lord hâve mercy upon us (Seigneur ayez pitié de nous). Lorsqu'une maison était ainsi gardée, personne ne devait plus en sortir. Les hommes de l'art étaient les seuls à qui les sentinelles laissaient libre passage (6) : celles-ci devaient en outre transmettre aux prisonniers la nourriture et les médicaments. La garde durait quarante jours (7).

(i) Burcaud-Riofrey, Londres. y^. 54. — (2) Loftie, loc. cit. — (3) Hodgcs, op. cit., p. i5. — (4) Bureaud-Riofrey, op. cit., p. 54. — (5) Encyclopœdia Britannica {cond, by T. i?. Baynes) 9 éd., art. Plague, Edinburgh, 1875. —(6) De Foe, op. cit., pp. iS-iy. — (7) Mead^ A Discourse, ^ p. 90.

Parmi les mesures d'autorité, il y en eut une extrêmement nuisible. Afin de parer à la transmission du mal par contact, il fut ordonné qu'on ne garderait plus ni chiens, ni chats, ni pigeons, ni lapins, en aucun endroit de la ville; qu'on ne laisserait plus les pourceaux errer au milieu des rues (i). En conséquence, « 40,000 chiens et le double de chats furent tués dès le commencement

de l'épidémie, et l'histoire ne nous dit pas quels

moyens on prit pour que les corps de ces animaux ne devinssent pas des foyers de putréfaction et des causes de maladie (2). »

La mortalité croissait toujours. La peste fit d'abord de tels ravages dans les dernières classes de la société qu'on l'appela partout la peste des pauvres (3) (lues pauperûm). Elle se déclara ensuite avec violence dans les campagnes voisines de Londres (4), où ceux qui parvenaient à tromper la surveillance et à quitter la ville en avaient apporté le germe. On voulut allumer des feux sur les places, contre l'avis des médecins; le troisième jour survint une pluie abondante qui les éteignit (5). Du reste la population n'avait pas une foi robuste dans l'habileté de ses docteurs. Claromont a remarqué cette incrédulité systématique du peuple anglais vis-à-vis des hommes de l'art (6). Aussi ne faut-il pas s'étonner si, par une conduite tout aussi peu raisonnable, le peuple se jeta entre les mains des charlatans (7). L'audace de ceux-ci fut sans pareille. De Foe nous a conservé quelques échan-

(i) De Foë, op. cit., p. 17. — (2) Burcaud-Riofrey, op. cit., p. 54. - (3) Hodgcs, op. cit., p. 19. — (4) Ibid., p. 3o. - (3) Ibid.. pp. 24-25.— (6) C Claromont, De aère ^ locis et aquis terrœ Anglice, p. 36, Londini. 1672. — (7) Cf. Hodges , op. cit.,

tillons des réclames aussi retentissantes que vaines qu'ils affichaient sur les portes et au coin des rues, sans parler a des charmes, des philtres, des exorcismes, des amulettes... Leurs portes, » dit-il, « furent bien plus assiégées que celles des docteurs Brooks, Upton, Hodges, Berwick et de quelques autres, les hommes les plus fameux de ce temps (i). »

Cependant un certain nombre de médecins restèrent à leur poste; huit ou neuf d'entre eux payèrent leur dévouement de leur vie (2). Les autres se retirèrent à la campagne : ainsi firent la plupart des dignitaires du Collège des médecins « et dans leur nombre, le gardien, D"^ Merrett. » Le Collège en souflfrit. L'année précédente, afin de relever les finances de l'association, on avait proposé la création d'associés honoraires ; plus de soixante-dix médecins avaient été élus. En l'absence des dignitaires, les portes du Collège furent enfoncées, et la caisse du Trésor, dont les fonds étaient alors considérables, disparut (3).

Le fléau sévit plus violemment encore en août et en septembre. Ainsi « dans les premières semaines de septembre le nombre des cas mortels s'éleva à 1,500 par jour : les bills de mortalité relèvent 24,000 décès du I*'' au 21 de ce mois (4). » Les cimetières des églises avaient été bientôt « remplis, et l'on creusait de vastes fosses dans lesquelles on jetait les cadavres en monceaux. Dans le cimetière d'Aldgate... on creusa... une fosse qui avait 40 pieds de long, 15 ou 16 de large et 40 de pro-

p. 26. — (1) De Foô, op. cit., pp. i2-i3. — (2) Hodget, op. cit., p. 19. — (3) Munk, The RolL, t. IIF, pp. 326-7. — (4) Loftie, loc. cit.

fondeur. On commença le 4 septembre à jeter des morts dans le goufre; le 20 du même mois, 11 14 cadavres y avaient été amoncelés (i). » Tandis que ces vastes fosses restaient ouvertes, l'infection se propageait avec plus de violence aux alentours.

« Toutes les affaires étaient suspendues. L*herbe croissait dans les rues ; personne n'y circulait. Le bruit sourd des roues du fourgon aux cadavres et le cri « apportez vos morts » troublaient seuls le silence de la nuit (2). » Néanmoins « quelques maisons d'où tous les domestiques avaient été renvoyés et dont les maîtres succombaient au fléau conservaient pendant longtemps les cadavres qui suivaient tous les degrés de décomposition jusqu'à ce que les pones fussent enfoncées (3). »

Le nombre des morts, abaissé à la fin de septembre, se releva au commencement d'octobre. Un changement de temps survint enfin, et au commencement de novembre, le nombre des décès était ramené à 1200 (4). Ceux qui avaient quitté la ville y rentrèrent par bandes, comme ils étaient sortis, et remplirent en peu de temps des maisons encore tout infectées (5). Aux approches de l'hiver le fléau avait presque disparu; quelques cas se montrèrent néanmoins çà et là pendant l'hiver, et au commencement du printemps suivant ; puis il n'en resta plus de trace que la fièvre pestilentielle que Sydenham a décrite et qui dura un an (6).

La plupart des historiens, fixent à 100,000 environ le nombre des victimes de cette grande calamité. *Or,

(i) Bureaud-Riofrcy, Londres.^ p. î)5. — (2) Loftie, loc. cit. — (3) Bureaud-Riofrey, op. cit., p. 56. — (4) Loftie, loc. cit. — (5) « ... domicilia... modo plena mortuis.yiyis denuo repleta. » Hodgcs, op. cit., p. 33. — (6) Opéra, éd. Gr., p. 96.

d'après la moyenne des estimations très différentes données par les auteurs, il y avait à Londres, vers cette époque, 700,000 à 800,000 habitants (i).

Il est une cause qui contribua puissamment à éteindre dans Lor^dres les épidémies de peste jusque-là si fréquentes : cause dont Sydenham, trop préoccupé de chercher la cause des épidémies dans des qualités occultes de Tair, ne dit pas un seul mot. Nous voulons parler du grand incendie de Londres en 1666 (2). Il se déclara le 2 septembre à une heure du matin dans la boutique d'un boulanger. « La maison était pleine de fagots; le feu la consuma en peu de temps (3). » Si l'on se rappelle que la plupart des maisons étaient en bois, que les rues étaient fort étroites, on devinera sans peine avec quelle violence l'incendie se propagea aux maisons voisines. « La flamme se communiqua si promptement que les habitants, plongés dans l'effroi et la consternation, n'essayèrent pas de l'arrêter et ne s'occupèrent qu'à sauver leurs biens (4). » L'incendie dura cinq jours : Londres n'offrait plus qu'un amas de décombres. « 396 acres de terrain bâti furent consumés, c'est-àdire quinze quartiers entièrement ruinés, huit autres à demi brûlés, 400 rues, 13,200 habitations, 89 églises, sans compter les chapelles paroissiales ; 4 portes de la cité, la cathédrale de Saint-Paul, la Bourse, la Douane, une partie de Guildhall, la plupart des hôtels appartenant aux compagnies de la ville, et une foule d'autres grands édifices de toutes sortes (5). » Le spectacle

(i) Loftie, loc. cit. — (2) V. sur le grand incendie de Londres : Pepys, Diary.y t. III, pp. 267 et seq ; Loftie, A history., t. I, p.338. — (3)Bureaud-Biofrey,op. cit., p. 127.— (4) Ibid.— (5) Loftie, loc. cit.

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était lamentable. « On voyait çà et là quelques restes de murailles ^u d'édifices publics qui servaient de guide aux habitants pour reconnaître la place de leurs tristes demeures (r). » En dehors des objets dont la perte était irréparable, on a évalué de trois à quatre millions de livres sterling la somme des dégâts matériels (2).

Cette terrible catastrophe produisit un excellent résultat. Christophe Wren, le plus grand des architectes de Londres, fut chargé par le roi Charles de dresser un plan pour la reconstruction de la cité ; les maisons de bois furent abandonnées. Malheureusement devant l'obstination des habitants qui voulaient conserver quand môme le terrain qui leur appartenait, il fallut se contenter de « greffer sur l'ancien plan les perfectionnements dont il était susceptible... Le lord-maire ordonna que tout propriétaire ferait paver la rue devant sa maison, et aurait soin de la tenir propre (3). Il défendit de jeter désormais des ordures dans les rues ; il enjoignit de les garder jusqu'à ce qu'on vînt les chercher, et des hommes furent chargés de ce soin (4). » La ville fut reconstruite au bout de quelques années.

Loâie a signalé une autre circonstance qui dut modifier beaucoup l'hygiène de la ville et par conséquent sa constitution médicale. Un plan d'approvisionnement dont le Gallois sir Hugh Myddelton était l'auteur, devait amener de l'eau de source du comté de Hertford à Londres par un canal de 40 milles de long. Mais les habitants ne comprirent pas la portée de cette entreprise, et

(i) Bureaud-Riofrcy, op.cit^ p. 128.-- (2) Loftic, loc. cit.— (3) V. à propos de ces ordonnances G. Blane, loc. cit., p. io3. — (4) Burcaud-Riofrey, op. cit., pp. iig-iSi.

ar rL*^ ie r^oj. Lorsque les vieux puits de la cité ci/i!!! itv: ce tables par les décombres du grand incendie, Z^niris sendr que sir Hugh avait été Tun de ses plus iTm i: i'ienùireurs, et Teau de la Nouvelle-Riviére devint ^.riiirriiis Sun usage universel.

Z iecir'e qu'après la seconde édition de sa méthode, b} i^zirz étudiant la variole avec une plus vive attend:-, i^rai: eu le dessein d'écrire un ouvrage spècialeniîrct cccsacré à cène maladie, et que Locke ait été charge de r«îdigcr à cet usage une préface et une dédicace en 1670 (i). La dédicace était adressée à lord AshIcT ; tùt témoigne que Locke fut aidé par Sydenhim a suivre quelques cas de variole qui s'étaient produits dans la famille de son bienfaiteur: a Si dans cet ouvrage, » écrivait Locke au nom de son ami, « je n'avais pour moi l'appui assuré d'une longue expérience, je n'en serais pas venu à engager le nom de Votre seigneurie dans une controverse qui aurait donné lieu à de véritables factions, si j'avais mis, à faire du tapage et à réclamer en ma faveur, la même ardeur que d'autres ont mis à me poursuivre et à me décrier par des reproches, de faux rapports, et des propos diflfamatoires en secret ou en public. » Puis, faisant le procès des méthodes de traitement de plusieurs médecins qui en retiraient des louanges, même quand ils tuaient leurs malades : « Je ne dis pas ceci, ajoutait-il, pour déprécier la façon de faire d'autrui, mais simplement pour montrer à votre seigneurie combien il en va diflféremment avec moi, puisque j'ai supporté tant de blâmes et de repro-

(i) C'est aux recherches de Bourae que nous devons ces détails intéressants (Cf. The Life., i.I, pp. 23i-233)

ches que m'a*attirés la poursuite d'une méthode simple et évidente à tout le monde : méthode que je ne pouvais ni n'ai jamais tâché de soustraire aux regards de qui voulait l'observer, et qui n'a aucun autre défaut que d'être facile et simple dans l'exécution, telle en un mot que les pauvres gens, pour sauver leur vie, peuvent en faire usage sans le secours d'un médecin. Enfin, monseigneur, il était raisonnable de vous montrer que je n'ai rien pratiqué dans votre famille que je ne fusse prêt à l'avouer et à le publier devant tous ; et de montrer à mes concitoyens que tout ce que je leur dis ici a été réellement éprouvé, non sans succès, dans une famille qui peut compter ses membres au nombre des personnages les plus capables et les plus éminents (i). »

Ce fragment de préface avait pour but de justifi'er la production d'un traité « sur l'histoire et le traitement d'une maladie, trop bien connue en vérité par sa terrible physionomie et par lesJ deuils qu'elle sème dans le phis grand nombre des familles en Angleterre ; mais dont la véritable nature, aussi bien que la méthode convenable pour en régler la marche, ont été juscju'à présent ignorées. » Ensuite le traitement ignorant et malfaisant adopté par la plupart des autres praticiens dans la variole était excusé, mais l'on montrait que Sydenham aurait pu amasser une fortune en tuant ses malades par le procédé orthodoxe^ au lieu de les guérir par sa propre méthode qui lui valait partout de mauvais traitements (2).

Ce traité de la variole ne vit jamais le jour, du moins comme œuvre séparée. Quelques-unes des notes qui s'y

(i) Shaftesbury Papers, séries VIII, n» 2 (Cité par Bourne, The Life. y t. I, p. 23 1-2). - (2) Bourne, ibid.

rapportaient furent retenues par Locke ; ^lles ont paru depuis dans les AnecdoîaSy.ienhamiana, p. 58, DtvarioUs confl'uentibus (i). Le reste fut rattaché par Sydenham, avec une grande quantité de matériaux nouveaux, au traité des Observationes medica de 1676; et il composa alors pour cet ouvrage une dédicace et une préface différentes de celles que nous venons de citer. Dans cet intervalle, Locke était devenu d'abord, en 1672, secrétaire des présentations aux bénéfices sous la direction de son protecteur lord Ashley, nommé grand-chancelier avec le titre de comte de Shaftesbury. Les relations de Locke avec son ami étaient déjà moins fréquentes, car le 14 février 1673, ^^ écrivait d'Exeter-House au D' Mapletoft alors à Aix, où il accompagnait la douairière de Northumberland : a Le D*" Sydenham et moi parlons de vous quelquefois; nos rencontres ne sont plus si M-équentes, car mes affaires ne me laissent que peu de Idisir pour la visite des malades (2). »

L'année suivante Locke perdit sa place de secrétaire par la disgrâce de son bienfaiteur; mais il continua à demeurer dans la famille du comte de Shaftesbury. Toutefois, comme il était d'une complexion et d'une santé fort délicates, il ne pouvait pas demeurer longtemps à Londres où le charbon de pierre que l'on y brûle l'incommodait : « D était obligé d'aller passer de temps en

(i) Nous verrons que le recueil publié sous ce nom par le D' Greenhill en 1843 avait été rédigé par Loke après 1684. — (2) The European Magcvçine and London Review, 1788, p. 40a. On trouve dans ce recueil douze lettres intéressantes adressées par Locke à Mapletoft de 1670 à 1677. V. en partie : vol XIV (1788) pp. 32 1, 322, 401,402; vol. XV (1789), pp. 9, 10, 89, 90, r85, 186, 273. Une treizième lettre a été publiée par King (The Life. , 1. 1, p. 82); elle est datée de Lyon, 8 nov. 1678.

^ 57 ~ temps quelques semaines à la campagne pour y respirer un air qui ne fût pas gâté parles vapeurs de charbon dont la ville de Londres est pleine (i). » Nous en avons une preuve dans les lacunes incessantes du tableau d'observations météorologiques qu'il avait commencées à Londres avec tant de soin le 6 décembre 1669, et dont les dernières s'arrêtent au 30 juin 1683 (2).

A une date incertaine, mais probablement à l'automne de 1674, Sydenham adressa à Locke le mémorandum suivant, à propos d'une maladie récente dont la nature n'a pas été indiquée : « Votre âgOf la mauvaise disposition de votre corps, l'approche de l'hiver, font que le mal dont vous vous plaignez ne cède pas aussi vite aux remèdes qu'il ferait dans des conditions opposées. Vous ne sauriez douter néanmoins que, si vous vous conformez avec persévérance aux instructions suivantes, fondées non pas sur une simple opinion, mais sur l'expérience de tous les jours, vous devez obtenir la guérison désirée. » Sydenham lui recommandait alors quelques remèdes, dont la formule avait été précédemment indiquée, à prendre « deux fois par semaine, tous les jeudis et tous les lundis, par exemple, vers quatre heures du matin, » et traçait un autre traitement médical, a Ensuite, comme il est d'autant plus nécessaire que dans des corps brisés par les aflfaires, et troublés pour les motifs cidessus mentionnés, la provision de chaleur naturelle qui leur reste amène vite les matières nutritives au degré de

(i) Le Clerc, op. cit., p. 366. Mortoa avait noté le fait dans son chap. : De Fhthisi a calcul is (Op. med,, Lugd. 1696). ^- (2) A Register kept hy M^ Locke in London {The Works of R. Boy le, éd. cit.. t. VI, pp. 668-683).

«58la digestion, il est de la plus haute importance que vous ayez soin, autant que possible, de vous coucher de bonne heure, et même à huit heures. Après le moyen qui consiste à garder le lit, — vous ne le pouvez mettre en pratique, — c'est celui qui contribuera le mieux à vous rétablir, bien au delà de ce que vous pouvez croire. Quant au régime, vous pouvez recourir à tous les aliments vraiment alibiles et de facile digestion, pourvu qu'ils ne soient ni salés, ni sucrés, ni épicés ; j'excepte de même les fiiiits, les racines et autres aliments de ce genre. Pour le vin, attant que je puis le conjecturer, il serait très avantageux de vous en abstenir tout à fait et de le remplacer par une bonne petite bière, comme on en trouve dans nos meilleures maisons ; par là votre corps se maintiendrait en bon état, et par suite tous les accidents qui naissent des humeurs chaudes et acres allant irriter l'organe malade seraient prévenus. » Et après lui avoir donné d'autres conseils, il terminait ainsi : « Voilà tout ce que j'ai à vous proposer; j'y ai pensé aussi bien qu'à toutes les circonstances de votre cas, comme si ma vie et celle de mon enfant eussent été en jeu (i). »

Locke se rendait souvent à Oxford. Le 6 février 1674- 75 il se fit recevoir bachelier en médecine à l'Université de cette ville (2). Mais dans l'été de 1675, le comte de Shaftesbury « trouva à propos de faire voyager M. Locke qui avait un penchant à tomber dans l'Etisie (3). » Locke choisit la France, et prit le parti

(i) Cf. Bourne, The Life., t. I, p. 333-5. Le fragment précité est iwé àt% Shaftesbury PaperSt séries VIII, n* 2. —(2) Wood, Athenœ., t. II, col. 1046.— (3) Le Clerc, op. cit., p. 364.

— 59 ~ d'aller goûter quelque temps les douceurs de son climat méditerranéen; mais il voulait aussi visiter la femeuse Ecole de Montpellier. Son voyage eut lieu probablement en novembre 1675. Le jour de Noël suivant il arrivait à Montpellier où il résida jusqu'en mars 1677, à la réserve de quelques courtes absences.

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