CHAPITRE IV
Peu de temps après le départ de Locke, Sydenham mettait la dernière main à un ouvrage vraiment nouveau, quoique l'auteur le considérât modestement comme une troisième édition de sa Méthode, U avait hésité à le publier; les vues qu'il y exprimait lui semblaient demander encore l'appui d'une plus longue expérience : il eût voulu les mûrir ; mais des jaloux l'accablaient d'injures et tournaient sa pratique en dérision; ses amis lui conseillèrent, pour se défendre, de publier ses nouveaux écrits qui ne pouvaient pas manquer de lui concilier l'opinion et l'estime des hommes sincères (i). Le manuscrit fut achevé le 30 décornbre 1675. La dédicace était adressée à son « très excellent ami, M. Jean Mapletoft, docteur en médecine, professeur au collège Gresham de Londres et membre de la société royale de la même ville (2). » Mapletoft, que nous avons vu exercer à Londres la profession médicale en 1667 en qualité de docteur de Cambridge, n'y avait pas toujours demeuré. Après s'être fait recevoir docteur en médecine à Oxford, il avait accompagné comme médecin en 1670 lord Essex, ambassadeur
(i) Opéra, éd. Gr., p. 5. —(2) Ibid., p. 3.
en Danemark. En 1671 il avait suivi en France la douairière de Northumberland. Cependant ses rapports d'amitié avec Sydenham ne furent jamais rompus; quand Locke lui écrivit (lo juillet 1670) pour le complimenter de ce qu'il venait d'être attaché à l'ambassade de Copenhague, il ajouta : « Le D' Sydenham désire être rappelé avec beaucoup de bienveillance à votre souvenir (i). »
Mapletoft avait été nommé professeur de médecine au collège Gresham (2) depuis quelques mois (27 mars 1675) lorsque Sydenham lui dédia son livre. Sa nomination à la qualité de membre de la Société royale était beaucoup plus récente (10 fév. 1675-76). L'ouvrage était dédié à Mapletoft pour un double motif (3) : c'était d'abord un hommage dç l'amitié que lui portait son auteur ; en outre il avait été pendant sept ans le témoin oculaire de la plupart des faits les plus remarquables et les plus importants signalés dans les Observatiotus, Peutêtre y a-t-il un troisième motif que Sydenham pouvait passer sous silence puisqu'il revient au premier : un motif de remerciement. Il y a lieu de se demander en eflFet si Mapletoft, habile latiniste, n'avait pas offert à son ami de faire subir à ce travail quelques retouches littéraires. Nous reviendrons sur ce point.
Locke malgré son absence n'avait pas été oublié dans l'épître dé'dicatoire ; bien au contraire, il y était l'objet de l'appréciation la plus flatteuse : « Vous savez, » écrit Sydenham, « combien M. Jean Locke, notre excellent
(i) The European Magas(., 1788 (vol. XIV), p. 32i. - (2) Fondé au siècle précédent^ grâce à un legs de sir Thomas Gresham. Six professeurs d'astronomie, de médecine, de jurisprudence, de théologie, de rhétorique et de musique y donnaient successivement , leurs leçons. — (3) Syd. Opera^ éd. Gr., p. 5.
ami à tous les deux, approuvait ma méthode ; et il l'avait profondément examinée dans tous ses détails. J'ai le sentiment que, parmi tous les hommes de notre époque, on aurait de la peine à en trouver un qui le dépassât par les qualités naturelles par la pénétration et la culture du jugement, par l'excellence des manières. Assurément combien peu lui pourraient être comparés ! Mais je n'ai pas besoin de vous engager à me croire ; vous-même êtes persuadé de cela depuis longtemps (i). »
L'impression des Observationes commença vers février 1675-76 : Locke en fut informé par un ami, Thomas Stringer, secrétaire du comte de Shaftesbury, qui lui écrivit le 17 février : « Le docteur Sydenham vous présente ses hommages; il fait imprimer^ son livre en ce moment (2).» En 1676 l'ouvrage parut sous ce titre: Observationes medica circa morborum acutorum historiam et curationem. Authore Thoma Sydenham M. D, On y lisait cette épigraphe : a Cicero de Nat. Deor. Opinionum commenta delet dies : Naturae judicia confirmât (3). »
Sydenham après avoir retranché quelques passages de la seconde édition de la Màhode^ et en avoir modifié quelques autres, l'avait fondue avec son nouvel ouvrage. Celui-ci s'ouvrait par une longue préface, majestueux commentaire de l'épigraphe, dont on à dit avec juste raison qu'elle sert de clef à la doctrine de l'illustre clinicien. En voici quelques fragments : « A mon avis le progrès de notre art exige... d'abord une histoire de toutes les maladies, c'est-à-dire une description achevée et faite d'après nature... Et sur ce point... i*» U serait bon
(i) Ibid., p. 6. — (2) Cf. Boarne, The Life.,\, I,p. 354. — (3) Opéra, éd. Gr., p. XIX.
de réduire toutes les maladies en espèces bien définies avec le même soin, la même minutie qu'ont apportée nos botanistes à la description des plantes... 2° Il faudrait laisser réîsolûment de côté toute hypothèse philosophique capable d'in4uire en préjugé Tesprit de l'écrivain, et noter avec le plus grand soin, pour si légers qu'ils soient, tous les phénomènes d'une maladie qui se montrent avec netteté, et qui sont le fait de l'évolution morbide : ainsi les peintres habiles expriment dans leurs tableaux tous les signes et jusqu'aux moindres taches de leurs originaux... 3*» Il faut, dans les descriptions, séparer les phénomènes propres à la maladie et qui se reproduisent sans cesse, d'avec ceux qui sont accidentels et adventices: j'appelle ainsi les phénomènes qui tiennent au tempérament et à l'âge du malade, au mode de traitement... Enfin il faut observer quelles saisons sont plus favorables à l'éclosion de tel genre de maladies : quelques-unes, il est vrai, sont de toutes les époques ; mais il en est d'autres, en assez grand nombre, qui surviennent à tels moments de l'année, par une sorte de naturel instinct qui rappelle celui de certains animaux et de certaines plantes... Cette connaissance est d'un grand profit pour le médecin tant au point de vue du diagnostic qu'i celui du traitement (i). » Telle avait été la marche du grand Hippocrate « lorsqu'il donna pour base à l'art médical ce principe inébranlable, que la nature porte remède à la maladie... Le divin vieillard n'avait pas emprunté sa théorie grandiose aux vaines conceptions d'une imagination livrée à elle-même ; ce n'était pas le
(i) Ibid., pp. 10-12.
rêve d'un homme en délire : non ; mais il avait raconté avec exactitude les procédés dont se sert la nature au cours des maladies humaines (i). *
L'ouvrage de Sydenham se partageait en six sections qui embrassaient l'histoire des maladies aiguës à Londres, durant quinze ans, de 1661 à 1675.
La première section s'ouvrait par un chapitre nouveau sur les maladies aiguës en général. Qu'est-ce qu'une maladie aiguë ? « La maladie n'est pas autre chose qu'un effort secourable accompli par la nature pour chasser audehors par tous les moyens possibles la matière morbifique. » L'auteur définit ensuite la matière morbifique : « Certaines maladies proviennent de particules disséminées dans l'atmosphère ; ces particules, une fois introduites dans le corps, et possédant d'ailleurs des qualités contraires à celles de nos humeurs, se mêlent au sang ; d'où le contage morbifique se répand dans tout Torganisme. D'autres maladies prennent leur source dans des fermentations ou des putréfactions de nos humeurs, suivant divers procédés : soit quantité excessive, soit qualité mauvaise de ces humeurs, le corps devient incapable de les assimiler, puis de les excréter, et elles y séjournent au-delà du temps convenable (2). » De là Sydenham tirait la distinction des maladies aiguës et des maladies chroniques : a Dans les maladies aiguës, la fièvre vient au secours de la nature pour séparer de la masse du sang celles de ses particules qui ont été corrompues : elles sont expulsées ensuite par les sueurs, la diarrhée, les éruptions ou tout autre évacuation de ce genre... Dans les
(i) Ibid., pp. i3*i4. — (2) Ibid., p. 26.
maladies chroniques, la matière morbifique n'est pas de nature à exciter le processus fébrile, instrument de purification complète ; aussi se fixe-t-elle sur telle partie du corps désormais incapable de s'en débarrasser... ou bien si la coction de cette matière se produit, elle n'est achevée qu'au bout d'un temps fort long (i). »
Le second chapitre également nouveau contenait des notions générales sur les maladies épidémiques qu'il venait de définir : des maladies a qui proviennent d'une altération cachée et inexplicable de l'air... et non point d'une crase du sang ou des autres humeurs propres à tel individu (2). » Ce chapitre servait d'introduction nécessaire aux constitutions épidémiques de Londres, dont Sydenham allait tracer l'histoire : « Il y a, « dit-il, a des constitutions d'années qui ne proviennent ni de la chaleur, ni du firoid, ni de la sécheresse, ni de l'humidité, mais d'une altération cachée, inexplicable qui se produit dans les profondeurs du sol : des effluves en naissent, qui souillent l'air, pénètrent dans le corps et le disposent à telle maladie particulière. Celle-ci prédomine aussi longtemps que dure la constitution de l'air correspondante; puis elle fait place à une autre au bout d'un certain nombre d'années. Chacune de ces constitutions générales ainsi comprises est caractérisée par une espèce de fièvre de la dernière gravité qui n'apparaît nulle part en dehors d'elle. Je donne à ces sortes de fièvres le nom de stationnaires (3). » Si nous nous étions attribué dans ce travail un autre rôle que celui d'historien, nous aurions à relever ici les justes critiques que l'on a
(i) Ibid., pp. 27 et 28. — (2) Ibid., p. 28. — (3) Ibid.,p. 3o.
opposées à cette conception par trop spéculative des conditions génératrices de Tépidémicité.
Sydenham divise « toutes les maladies épidémiques en vemales et automnales (i). » Quand elles ne correspondent pas exactement à l'un ou à l'autre équinoxe, on les ramène à celle de ces deux saisons dont elles sont le plus rapprochées. Mais il peut arriver « que plusieurs maladies épidémiques régnent en même temps: alors Tune d'elles est prédominante et semble gouverner les autres. C'est elle qui fait le plus de ravages; devientelle plus intense, celles-là s'atténuent ; vient-elle à diminuer, les autres croissent à proportion... L'épidémie qui fait le plus de victimes vers l'équinoxe d'automne donne son nom à la constitution de toute l'année... Toutes les autres épidémies synchrones s'accommodent à son génie, en raison de leur nature (2). »
Les trois derniers chapitres de la première section sont consacrés à la constitution épidémique de Londres en 1661, 1662, 1663, 1664. Après quelques généralités (Cap. m) Sydenham fait l'histoire des maladies épidémiques qui régnèrent à peu près uniquement dans cet intervalle de quatre ans : la fièvre continue (Cap. iv) et les fièvres intermittentes (Cap. v). La plupart des matières renfermées dans les deux derniers chapitres avaient été déjà publiées dans la Màhodt : celle du chap. rv dans les sections i et n ; celles du chap. v, dans la section m.
La seconde section des Observaiianes comprenait la constitution épidémique de Londres en 1665 et 1666. Elle s'ouvrait par un préambule nouveau (Cap. i). Le cha-
(1) Ibid., p. 3i.— (2) Ibid., p. 33.
«67pitre suivant reproduisait la section v de la Méthode de
La troisième section traitait de la constitution- épidémique des années 1667, 1668, jusqu'en août 1669. Trois maladies s'y montrèrent (Cap. i) : i*» Une variole des plus régulières que Sydenham eût vues jusque-là, et qui devait lui servir à tracer l'histoire générale de la maladie et son traitement (Cap. n) ; Sydenham Élisait rentrer dans ce chapitre la plupart des matériaux classés dans la section iv des éditions précédentes; 2° Une sorte de fièvre continue qui apparut en même temps que l'épidémie varioleuse et que Sydenham n'avait jamais vue; « elle ne diflférait guère de la variole d'alors, à la réserve de l'éruption pustuleuse et des phénomènes morbides qui tiennent à cette éruption (i)... Les malades éprouvaient de la douleur au niveau de la fossette sus-xiphoïdienne et ne soufiraient pas qu'on y exerçât une pression manuelle ; je ne me souviens pas, » dit-il, « d'avoir observé un semblable symptôme dans aucune autre maladie, à l'exception de la variole de la même constitution (2) » (Cap. m). 3° Avant que la fièvre précédente eût disparu, mais surtout en 1668, survint une diarrhée épidémique, sans fièvre, mais précédée d'un fiîsson. Ici encore les malades ne pouvaient supporter la pression manuelle exercée au niveau de la fossette susxiphoïdienne. Sydenham pense qu'il s'agissait d'une diarrhée de même nature que la fièvre varioleuse dont il vient de parler, et il invoque en faveur de cette manière de voirl'efficacité du même traitement (3 )(id. cap.).
(i)Ibid.,pp. 118-9. —(2) Ibid., p. i5i. — (3)Ibid., pp. i58-g).
La quatrième section exposait la constitution épidëmique de 1669 à partir du mois d'août, et de 1670, 1671, 1672. (Cap. i). Plusieurs maladies s'y montrèrent dans l'ordre suivant : i** Un choléra-morbus qui ne dépassa pas les premières semaines du mois de septembre 1869 (Cap. 11). 2** Une dyssentérie qui commença à peu près en même temps, mais qui dura pendant toute la constitution actuelle. En même temps se montrèrent, mais seulement jusqu'à l'entrée de l'hiver de 1669, des tranchées sans déjections (Cap. m). 3*» Avec les tranchées et la dyssentérie parut une fièvre d'un nouveau genre : <c A la réserve des évacuations alvines et des symptômes qui en dépendent, cette fièvre semblait tout à fait de même nature que la dyssentérie (i). » En outre « elle eut la même durée (2). » De là le nom que Sydenham lui a donné, de fièvre dysscntérique (Cap. iv). 4<*Vers le mois de janvier 1670-71 se montra une rougeole qui disparut en juillet (Cap. v); cette rougeole firayait la voie à 5** une variole d'un caractère nouveau, très diflférente des varioles de la constitution précédente, et que Sydenham appela variole anomale de la constitution dyssentirique (3). « Pendant toute la durée de cette constitution si fortement caractérisée par la dyssentérie épidémique, les varioles traitées par un régime trop échaufiEant se terminaient par une dyssentérie ; je n'avais, » dit-il, (c jamais vu le fait, même une seule fois (4). » Apparue presque en même temps que la rougeole, cette variole anomale se prolongea durant toute la constitu-
(i)Ibid.,p. 178. — (2)Ibtd., p. 181.— (3)Ibid., p. 161. — (4)lbid., pp. 190-1.
tion; mais, aussi bien que la fièvre dyssentérique, elle survécut à la dyssentérie, car on en trouvait encore quelques cas disséminés de forme bénigne au commencement de Tété de 1673 (i) (Cap. vi). Sydenham termine par l'étude d'une maladie chronique : la colique bilieuse des années 1670, 1671, 1672, parce qu'elle était précédée des mêmes symptômes fébriles que la dyssentérie d'alors, quand elle n'en était pas une terminaison (2) (Cap. vin).
Sydenham prend occasion des services que lui rendit le laudanum liquide combiné aux purgations, dans la dyssentérie de la constitution précédente, pour faire l'éloge de ce médicament : « De tous les remèdes, » dit-il, « que le Tout-Puissant a donnés au genre humain pour adoucir sqs misères, il n'en est point qui ait, au même titre que l'opium, la propriété de combattre un aussi grand nombre de maladies ou même de les guérir... sans lui, la médecine serait boiteuse et manchote ; le médecin qui saura s'en servir obtiendra des résultats dépassant toutes les espérances qu'on a jamais pu fonder sur un seul médicament. Car il serait bien peu au courant des vertus de ce remède, celui qui ne lui en accorderait pas d'autres que de procurer le sommeil, de calmer la douleur, et d'arrêter la diarrhée; comme le glaive de Delphes, il peut servir à bien d'autres usages ; c'est le meilleur des cordiaux, pour ne pas dire le seul, que nous connaissions à présent (3). » La formule du laudanum liquide em-
(0 Ibid.,p. 35a. — (a) Ibid., p. 194. — (3) Ibid., pp. 174-5. T. Search, au siècle dernier, a écrit que « Sydenham était appelé opio» philos. » (V. The GentlemaiCs MagcLç,^ for January 1788, p. 34.
— Z4 — mettre en peine du bien qu'on en pense. Cependant on goûte d'ordinaire une vive et louable satisfaction à voir les arbres que nous avons plantés nous-mêmes jeter leurs racines et grandir (i). »
Peu de temps après la publication de son livre, Sydenham, malgré son indifférence pour les honneurs académiques, voulut consacrer son œuvre aux yeux de ses rivaux en se faisant recevoir docteur en médecine. A cette époque Guillaume son fils aîné étudiait depuis environ deux ans à l'Université de Cambridge, dans le collège Pembroke où il était pensionnaire (commoner)(2). Sydenham s'y rendit. Nous ignorons s'il eut à subir l'épreuve des leçons solennelles ou improvisées que les candidats au doctorat avaient à faire sans doute à Cambridge, comme à Oxford, sur les textes de Galien. Mais assurément ses oeuvres aussi bien que les succès professionnels qui l'avaient rendu célèbre dans le monde médical lui avaient valu depuis longtemps le jus incipiendi in facultate mcdicina (3). Il fut donc admis au degré du doctorat le 17 mai 1676. Le diplôme était ainsi libellé: « 17 mai 1676. Thomas Sydenham ex Aula Magd. infra Universitatem Oxoniensem admissus ad gradum Baccalaurii in Medicina in praedicta Universitate 14** die mensis aprilis A. D. 1648, in CoUegium nostrum admissus est die et anno supra scriptis » (4). •
(1) The European Maga^., 1789 (Vol. XV), p. 10.— (2) Cf. Munk, The RoU., t. 1, p. 475; et Latham. The Li/e..^ p. xxxvii. — (3) Cest-à*dire « de commencer dans la faculté de médecine, de lire, de disputer, et de remplir toutes les autres fonctions qui appartiennent au grade de docteur... suivant la formule latine que prononce encore aujourd'hui le Tice-chancelier en posant le livre sur la tête de l'admissible. » Oemog. et Montucct, De Venseign., p. 98. — (4) Latham, The Life,, p. xxxvii.
~ 75 — L'année suivante, 1677, Sydenham tomba malade. « Au commencement de cette année, » dit-il, « je fus atteint d'une hématurie fort pénible qui reparaissait au moindre mouvement ; peu de temps après, la goutte me tourmenta de tes plus cruelles douleurs : elle était moins articulaire que viscérale ; il s'y joignait de la prostration des forces, de la perte d'appétit, de l'œdème des membres inférieurs, et quelques autres symptômes de la même gravité. Je m'abandonnai à mon mal, convaincu que s'il devait m'être funeste, je serais ainsi délivré des malheurs de la vie plutôt que privé de ses biens. Je passai donc trois mois sans sortir ; ensuite j'allai passer à peu près le même temps à la campagne, afin de me rétablir. A l'automne je retournai au sein de ma femille ; mais l'état de ma santé ne me permit pas de reprendre la visite^ des malades pour le reste de l'année (i). » Ailleurs il nous donne de plus longs détails sur sa maladie: € Dans l'hiver de 1676, je m'étais promené longtemps à la suite d'un grand dégel ; bientôt après je rendis de l'urine sanglante. Le même fait se reproduisait toutes les fois que je voulais fournir une longue course à pied, ou aller en voiture sur le pavé, pour si lente que fût l'allure des chevaux ; il cessait au contraire lorsque j'allais en voiture sur la grande route, même pour un long trajet. Il semblait, chose eôrayante, que je rendisse du sang presque pur ; mais peu de temps après la miction lé sang se rassemblait en grumeaux au fond du vase, tandis que les couches supérieures devenaient limpides et prenaient l'aspect de l'urine. Je me fis faire une sai-
(1) Operût éd. Gr., p. 279.
gnée du bras assez abondante ; et, après quelques purgations générales, je pris des remèdes rafraîchissants et analeptiques ; en même temps je me mis à un régime convenable, évitant les liqueurs acides, acres, et aflFaiblissantes. Mais ces remèdes et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, furent inutiles ; d'autre part je craignais d'employer les eaux ferrugineuses pour solliciter l'issue d'un calcul trop volumineux ; surtout j'avais vu quelques vieillards de ma connaissance se donner la mort en recourant vainement à des eaux de ce genre ; je perdis donc tout espoir et me décidai à ne plus rien essayer ; je me contentai seulement, pour prévenir le retour de ces hématuries, d'éviter autant que possible tout mouvement corporel. Mais un jour je me rappelai combien on m'avait^ vanté la vertu lithontriplique de la semence de frêne, et je vins à penser que si telle était la vertu de la semence il était vraisemblable que la manne de frêne possédait cette vertu encore davantage... Je fis donc dissoudre deux onces et demie de manne dans deux livres de petit-lait que je me mis à boire, en avalant de temps en temps un peu de suc de limons... C'est à peine si je puis dire combien le remède soulagea la sensation pénible que j'éprouvais dans la région des reins : car j'y avais auparavant, non pas une douleur continuelle, mais une sorte de sentiment pénible, de forme gravative. En présence d'un tel résultat, je repris le même purgatif deux fois par semaine à jour fixe pendant quelques mois; après chaque purgation je me sentais mieux. Enfin, je devins capable de supporter de rudes cahots en voiture, et l'hématurie cessa (i). »
(i) Ibid., pp. 521-3.
Locke ayant appris l'état de son ami écrivit de Paris au D' Mapletoft le 9 août 1677 • * J'apprends de vous et d'autres personnes que notre bon ami le D' Sydenham a eu beaucoup à souflfrir de plus d'une maladie. J'espère qu'à cette heure il est entièrement remis, et qu'il est retourné à ses anciennes occupations et à sa clientèle. J'en ai grand souci, et pour le public et pour mon propre intérêt. Veuillez me rappeler bien aimablement à lui, et dans votre prochaine lettre, ayez la bonté de me dire comment il va... » Il était sans doute au moment de recevoir de meilleures nouvelles, car on lit dans le post-scriptum : « Je suis bien aise d'apprendre que le D' Sydenham est débarrassé de ce long accès. Rappelez-moi très amicalement, je vous prie, à son souvenir... (i) »
Nous ne savons rien de Sydenham depuis ce moment jusqu'en décembre 1679. Le 30 de ce mois, un de ses amis, le I> Robert Brady (2), professeur regius de médecine à l'Université de Cambridge, lui écrivit (3) pour le féliciter de ses Observations^ lui demander s'il avait continué cette histoire si intéressante des constitutions médicales de Londres, et dans ce cas d'en faire part au public ; l'interroger sur ce que l'expérience lui avait appris touchant les indications du quinquina, dont il se servait lui-même depuis environ vingt ans; et lui demander enfin s'il ne pouvait pas lui indiquer un autre traitement du rhumatisme que celui de la saignée, mentionné dans les Observationes.
(i)The European Maga:^,, 1789 (Vol. XV), p. 89. — (a) V. sur R. Brady : Munk, The Roi!., t, I, p. 418. — (3) Th. Syd. Opéra, td. Gr., pp. 273-4.
Sydenham répondit de Londres à son ami sur ces différents points, le 7 février suivant (1679-80) (i). Il traçait d'abord année par année Thistoire des maladies épidémiques qui avaient régné à Londres depub le commencement de Tannée 1676 jusqu'à celui de l'année 1680. Toutefois il ne dit rien de l'année 1677, car une hématurie grave l'avait enlevé entièrement à ses occupations professionnelles durant toute cette année (2). A propos de la recrudescence des fièvres intermittentes en 1678, il fait l'histoire médicale du quinquina (3). Il termine par un chapitre sur le traitement du rhumatisme, où il a « substitué avantageusement à la saignée la diète de petit-lait (4). »
Il est curieux de comparer le jugement queSydenham portait sur le quinquina dans son épître à Brady, avec ce qu'il avait écrit sur la précieuse écorce dans ses oeuvres antécédentes. Ce rapprochement, pour être compris, veut être commenté avec les événements contemporains.
Le quinquina avait été importé du Pérou en Espagne en 1632 (3), mais les médecins espagnols ne l'administrèrent pour la première fois qu'en 1639; ils continuèrent à n'y faire pas grande attention. En 1643 l'écorce arriva à Rome sous les auspices du cardinal espagnol Jean de Lugo; et le premier médecin dii pape, après plusieurs essais, prononça sur elle un jugement favorable. L'année du grand jubilé 1650 permit aux Pères Jésuites d'aller puiser à Rome dans les provisions
(i) L*autographe de cette lettre est conservé à la bibliothèque du collège Calus à Cambridge (Latham, The Li/e,^ p. ltii). -^ (2) Opéra, éd. Gr., p. 279. —(3) Ibid., pp. 281-292. — (4) Ibid., pp. 299-3oo.«> (5) Sébastien Badus, Anastasis corticis Peruvice^ seu Chinœ Chinœ defensio..,, p. 202, Genuie, i663.
considérables d'écorce qu'avait apportées le provincial d'Amérique, et de la disséminer en Europe à leur retour. Toutefois le quinquina ne semble avoir été introduit en Angleterre que vers léSJ. Autant que Sydenham s'en souvient, on l'employait à Londres à cette époque contre les fièvres intermittentes, surtout les quartes. Mais il ne tarda pas à tomber en désuétude, car on le donnait alors peu d'heures avant l'accès, et dans ces conditions il tuait parfois le malade ; en outre, ceux dont l'accès avait été prévenu à temps n'arrivaient pas au quatorzième jour sans avoir une récidive (i). Badus ajoute, en l'appuyant d'une fine histoire (2), une troisième raison qu'il tenait du légat de Gênes auprès de Charles H, Jean Durazzo, et qui a été confirmée par Morton (3). Le quinquina était entré en Angleterre sous le nom de Poudre des Jésuites^ ce qui l'avait fait passer aux yeux des protestants anglais pour un remède diabolique.
Combien de temps dura la disgrâce du quinquina en Angleterre? Il est d'autant plus difficile de le dire que pendant quelque* temps les praticiens conçurent à son égard des opinions divergentes. En i6S9, Brady commençait à l'employer à Cambridge avec succès (4) ; et
(i) Opéra, éd. Gr., pp. 282-3. —(2) Il s'agit de deux daines anglaises atteintes de fièvres intermittentes, et qui après avoir essayé bien des remèdes, et consulté bien des médecins, n'osèrent pendant longtemps recourir à la poudre, pensant que rien ne pouvait sortir de bon des Jésuites. Mais pressées par le mal, elles finirent par s'en servir, et la fièvre céda comme par enchantement. Elles en conclurent que les Jésuites n'étaient donc pas si mauvais que les ministres le leur avaient dit, et qu'ils méritaient une meilleure opinion. (Cf. Sébastien Badus, op. cit., pp. 149-150); — (3) Opéra, éd. Lugd. cit., p. 21 3. — (4) Th. Syd., Opéra, cd. Gr.. P- ^74.
en 1663 , au témoignage de Morton a il prenait rang parmi les médicaments salutaires et des plus eflScaces (i). » En revanche, Sydenham, dans la Méthode de 1666, la trouvait insuffisante à prévenir les retours d'accès, dangereuse dans certains cas, pouvant, il est vrai, rendre des services, mais plutôt à la phase de déclin de la fièvre, aux époques de moindre épidémie, et à la condition d'être prudemment et habilement maniée (2). Et il adjurait l'homme, — s'il y en avait un, — qui avait le secret de guérir radicalement les fièvres intermit. tentes, de le publier pour le bien de l'humanité (3).
H semble que Sydenham visait par là un ancien apprenti d'un pharmacien de Gimbridge, qui se servait avec succès d'une préparation secrète de quinquina dans le pays marécageux de l'Essex (4). En 1671, Talbor, — c'était son nom, — quitta ce pays pour venir fixer sa résidence à Londres (3); Sydenham, dans cet intervalle, avait maintenu dans la Méthode de 1668 ce qu'il disait du quinquina dans l'édition précédente (6). Ce fut en 1673, dans hs Observationes qu^ Sydenham commença à exprimer à l'égard de l'écorce du Pérou une meilleure opinion : il la donnait alors en prises fi-équentes, de faible quantité, et assez loin des accès (7). Dans ces conditions le remède procurait au malade deux ou trois semaines de répit ; mais il demeurait toujours incapable de prévenir les récidives (8). Enfin l'Epître à
(i) Opéra, éd. Lugd. cit., p. 217. — (2) Opéra, éd. Gr., p. 80, note. — (3) Ibid., p. 79. — (4) Georges Baker. Observations on the late intermittent fevers ; to which is added a short history of the Peruvian Bark [Médical Transactions published by the collège of Physicians in London, t. III, p. 207. London, 1785). — (5) Ibid., pp. 207-8. — (6) Opéra, éd. Gr., p. 80, note. — (7) Ibid., pp. 82-3. — (8) Ibid., p. 82.
Brady vint montrer que Topinion de Sydenham était bien changée : ses recherches à l'occasion des fièvres intermittentes de 1678 l'avaient conduit à mettre dans le quinquina son espoir le plus assuré ; il allait même jusqu'à le louer dans des termes qui contredisaient la déclaration de 1666. « Je puis bien affirmer, » disait-il, a contre le préjugé du vulgaire et d'un très petit nombre de savants, que je n'ai jamais vu aucun accident survenir aux malades, de par son usage, ou que pareille chose ne saurait être raisonnablement soupçonnée (i). » Sydenham usait alors, dans l'administration de l'écorce, d'une méthode nouvelle. Il donnait dans les quartes, par exemple, une once de poudre à distribuer de quatre en quatre heures pendant toute la durée des jours d'intermission (2)%
Une contradiction semblable est fort surprenante dans les œuvres de Sydenham ; et il n'est pas improbable que la faveur considérable dont jouit l'écorce du Pérou, à la Cour de Charles H, puis en France, ait été pour quelque chose dans ce revirement d'opinion. Sydenham, il est vrai, fait remonter à 1678 les succès qu'il avait obtenus par l'administration de l'écorce, mais son prononcé de 'jugement date de 1680. Or, dès l'année précédente, Talbor quittant Londres avait emporté à Paris son remède secret, et sous le nom de Y Anglais (3) il n'avait pas tardé à y acquérir de la renommée par plusieurs cures brillantes opérées sur des grands de la Cour. M"* de Sévîgné écrivant au comte de Guîtaut, le 25 août 1679, se
plaint de ce qu'on ait laissé mourir le cardinal de Retz
(i) Ibid., p. 281. — (2] Ibid., pp. 284-6. — (3) M"* de Sévigné lui donne toujours ce nom dans ses lettres.
sans « qu'on lui donnât du remède de l'Anglais quoiqu'il le demandât. » La réputation des médecins de Paris (c'est elle encore qui nous l'apprend), finit par en subir une atteinte : « Je vous assure, écrit-elle à sa fille, que les médecins sont fort décriés et fort méprisés ici ; hormis les trois ou quatre que vous connaissez et qui conseillent l'Anglais, les autres sont en horreur. Cet Anglais vient de tirer de la mort le maréchal de Bellefonds. » Il suffit de parcourir les lettres de l'illustre écrivain (i) pour reconnaître que la célébrité de Talbor, dont la pratique était loin de se restreindre aux seules fièvres intermittentes, augmentait tous les jours. Talbor, après avoir opéré à la Cour les cures Us plus merveilleuses y vendit son secret à Louis XIV « pour deux mille francs de pension et deux mille pistoles une fois payées (2). » Après la mort de Talbor (1681) le gouvernement français fit publier son secret (1682); à la poudre de quinquina qui en formait la base, Talbor ajoutait, selon les cas, des sucs de diverses plantes, d'après un procédé pharmaceutique assez compliqué (3).
Cinq jours après la réponse adressée à Brady, le 12 février 1679-80, un autre ami de Sydenham, plus connu dans le monde médical, Henri Paman, agrégé du' collège Saint-Jean de Cambridge, orateur public (4)
(i) V. en particulier dans Tcd. Monmerqué les n«» 726, 737, 738, 739, 740. 749, 755. pour Tannée 1679 5 *«« ï^** 77^, 774, 7^9^ 790, 791, 843, 857, 858, 859, 860, 869, pour Tannée 1680; et, pour les années suivantes, les n*» 968, io38, 1039, 1226, 1307. — (2) Lettre de M"* de Scudéry au comte de Bussy, du 14 novembre tôSo {V, Correspondance du comte de Bussy, èâ, Lud. Lalanne Paris, i858). — (3) N. de Blégny, Le Remède anglais pour la guérison des fièvres t publié par ordre du roi, Paris, 1682. — (4) Entre autres fonctions, Torateur public devait prendre la parole au nom
de l'Université de cette ville, et professeur de médecine du collège Gresham de Londres (i), lui écrivit de Lambeth (2) pour le remercier du service qu'il avait rendu à la médecine par son Histoire des maladies aiguës^ et lui demander une méthode de traitement pour le mal vénérien {3). Sydenham lui répondit le 10 mars suivant par une description magistrale de lue venerea. Desault qui y a fait de larges emprunts écrivait à propos de cette description : •« Sydenham est un auteur qui décrit les maladies avec autant de finesse que d'exactitude ; il imite l'industrie de ces peintres qui expriment et. font sentir dans leurs tableaux jusques aux seings et aux moindres traits des originaux qu'ils veulent peindre (4). » Pour Sysdenham, la blennorrhagie et ses complications testiculaires, les bubons, le phimosis, le paraphirposis et le chancre sont, au même titre, des symptômes de la vérole et ne diffèrent entre eux que du plus au moins (5). — Quant au traitement, il le distribue en deux chapitres : le traitement de la simple gonorrhée virulente, et celui de la vérole confirmée ; dans le premier cas, il préconise la méthode purgative, et au nombre de ses meilleurs agents la racine de Jalap; dans le second, il ne connaît rien de préférable à la salivation produite par le mercure (6).
Les deux réponses de Sydenham à Brady et à Paman furent publiées ensemble à Londres, dans le courant de
de rUniversité, lorsqu'elle recevait la visite des princes, des nobles ou des grands hommes. — (0 V* &ur H. Paman : Ward, The Lives,, p. 279. — (2) Depuis 1677, Paman vivait au palais de Lambeth en compagnie de Sancroft, d^hevêque de Cantorbéry. — (3) Th. Syd. Opéra, pp. 3o4-5. — (4) Dissert, sur les mal. vénér,, p. 2. — (5)Op«rd, ed.Gr., pp. 3ioet seqq.— (6) Ibid., pp. 3i3etseqq.
Tannée 1680, ainsi que les lettres qui y avaient donné sujet, avec ce titre: Epistola responsoria dua a Thoma Sydenham M. D. Prima de morbis epidemicis ab anno i6jj ad annum 1680 ad apiplissimum doctissimumque virum Robertum Brady M. D. Collegîi Cajo-GoneviUensis custodeniy necnon Regium in Medicina apud Cantabrigienses professorem longe celeberrimum. Secunda de Luis Venerea Historia et Curatione ad ornatissimum eruditissimumque virum Henricum Paman M. D. Collegii Divi Johannis Cantabrigiensis socium, Academia oratorem publicum et in ColUgio Greshatnensi apud Londinmses in Medicina Professorem,