‹ ThorvaldsenChapitre 197 sur 207 · LETTRE DE DAVID D ANGERS SI R THORV ALDSEN · texte numérisé non relu

LETTRE DE DAVID D ANGERS SI R THORV ALDSEN

A M. Cha h les Blanc, rédacteur de l ’ Almanach du Mois.

Mon cheu Ami ,

Paris, le 1» avril 18U.

Vous me demandez ce que je pense de Thorvuldsen, et vous voulez Bien attacher quelque prix à l'expression de mon sentiment personnel.

Je vous adresse de grand coeur les notes que voici. Ce sont des souvenirs que j’ai mis par écrit dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre où ils me sont venus, l'uhlic/.-les dans V Almanach du Mois, si vous le jugez utile, mais n'y mettez pus plus d’importance qu’il ne faut.

Vous savez que Thorvuldsen naquit en pleine mer en 177!), entre Copenhague et Rcjkiavik', et qu’il était fils d'un ouvrier de la marine islandaise , pauvre sculpteur de figures grossières. Admis il recevoir une éducation gratuite à l'Académie des beaux-arts de Copenhague , il remporta, en 1704, le grand prix, qui lui donnait le droit d'aller à Borne aux frais de l'Etat. Su biographie, du reste, est partout; elle n'oITre rien de bien saillant.

Thorvuldsen n'appartient pas a l'école du dernier siècle, à celle école qui en Italie avait commencé au cavalier llcrnin , et qui en

* Celte If lire a été IIII|II iméc pour l.t première fois dans Y Almunnch tlu Mois, en 1844. \oii* croyons superflu de faire 1104 réserve* en publiant celle pièce, dont la facture trahit la plume brillante à latpielle elle eût due. F.es personne* «pii ont pareniiru le* pages de notre livre ne peu veut douter «pie non* soyons loin d’adopter toute* les opinion* de David (T Angers . traduite* par M. Charles Hlaiic. sur Thorvald*rn cl Cattova. Mai* non* avons dû consigner ici, h litre de doetimeiii , le jugement porté sur le* deux grand* sculpteur* étranger* par un grand sculpteur français, dont le talent nous semble d'ailleurs avoir plu* d'analogie avec la manière sévère de Tliorvaldsen «pi’avec la grâce souvent mignarde ei sensuelle île Canova.

• David eoinmel ici une double erreur. Voir la note de la page

Fronce remonte au Pu {jet. Ce n’est pas l’homme de l’art mouvementé et hardi. Il est toujours calme , quelquefois jusqu’au sommeil ; il est toujours sévère, quelquefois jusqu’à la pesanteur.

Sa vie a été longue et son œuvre est immense. Il me serait difficile d'énumérer ses statues, ses groupes, ses bas-reliefs; mais quelques-uns me suffiront pour vous donner ou moins une idée de son génie et du caractère qui le distingue de son illustre émule, Conova.

Un soir, j’étais alors bien jeune, et j’apprenais la sculpture avec amour, je me trouvais à Rome, dans l’atelier de Canova; le grand artiste avait cessé de travailler; il parlait de son art. Un dernier rayon de soleil éclairait encore les corniches les plus élevées ; un peu au-dessous, dans une chaude demi-teinte , on voyait le groupe des Trois Grâces, et à quelque distance d’autres figures mythologiques de nymphes, de déesses ou de courtisanes lascives, à peine vêtues.

Je contemplais ces figures, que la lumière abandonnait peu à peu, et qui bientôt se trouvèrent noyées dans le crépuscule. Il y eut un moment où je crus les voir s’agiter comme des apparitions fantastiques ; il me semblait que ces poétiques figures , prenant du doigt leurs draperies légères, allaient se détacher de leur piédestal et se mêler dans une danse aérienne. Alors tout ce qu’il y avait de séduisant dans ces formes voluptueuses parlait à mon imagination ; la sculpture m'apparaissait comme la pure expression des beautés exquises, comme l’art de diviniser la forme, en la faisant adorer. Jamais je n’avais senti une attraction plus forte vers le sensualisme antique; j’étais enchanté, fasciné par la grâce de ces divinités de marbre, auxquelles j’allais consacrer mon admiration et mon ciseau.

Mais quami je fus sorti de cet atelier, et que je m’en revins par les rues tranquilles de Rome, quand j’eus respiré l’air du soir et (pie ma tête se fut un peu calmée, il se fit en moi une réaction puissante; l’austère souvenir du Poussin, de ce génie français qui avait erré parmi ces ruines, me commandait un retour sur moi-même; je fus bientôt en proie à un autre genre d’exaltation; je sentais mon unie s’élever dans les régions de la pensée, je me rappelais les préceptes de Platon ; et les statues que je rencontrais ça et là sur ma route, et qui forment, pour aillai dire, un autre peuple dans Rome, redoublaient en moi la vénération des héros, et me révélaient toute la grandeur de la sculpture, destinée à perpétuer les mâles vertus, les nobles dévouements, et à faire vivre les traits de l'homme de génie quatre mille ans après qu'il n’est plus. Je dis faire l ivre , car je rêvais, dans mon enthousiasme, d’animer le marbre et le bronze, je voulais poursuivre le mouvement et la vie;

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ma plus grande ambition d’artiste était de faire disparaître ces mots : la froide sculpture.

Vous comprenez déjà, mon ami, pourquoi mes sympathies 11e vont pas précisément du côté de Thorvaldsen , artiste prudent, compassé et d’une sagesse inaltérable, mais je n’en suis que plus à mon aise pour vanter ses qualités éminentes.

Les Grecs regardaient l’immobilité comme devant caractériser les symboles de leur croyance; de là cette tendance vers une apparente froideur, si opposée aux idées de mouvement et de vie qui ont prévalu chez les peuples de l’Occident.

Thorvaldsen étant un classique pur, était extrêmement réservé, calme, et ne se permettait le mouvement que dans une très-petite mesure. Il subordonnait le geste il l'harmonie des lignes, et leur agencement le préoccupait beaucoup plus que l’expression elle-même; aussi cette disposition le rendait propre surtout à traiter le bas-relief, et, en effet, l’on peut dire que Thorvaldsen a excellé dans cet art si difficile, qui depuis Phidias a fait le désespoir de tant de sculpteurs.

Vous connaissez les figures du Jour et de la Nuit , qui décorent une des frises du palais Ouirinal , à Home, et qui ont été reproduites par la gravure. Celle du Jour me semble un peu triviale , mais j’aiuie et j’admire beaucoup celle de la Nuit , portant des enfants endormis dans ses bras, et le front ceint des pavots symboliques dont se compose sa triste couronne. C’est un heureux mélange de puissance et «le grâce. La plénitude des formes n'empêche pas qu’elles n'aient de l’élégance et une sorte de légèreté majestueuse. Les draperies abondantes sont soulevées et comme soutenues parle vent; les lignes sont heureusement balancées, et le grand vide qui sc trouve entre les ailes et les pieds de la déesse est parfaitement rempli par la figure mélancolique «lu hibou aux ailes étendues.

On trouve des ouvrages de Thorvaldsen dans toutes les grandes villes de l’Europe, particulièrement ji Munich, à Stuttgart, à Mayence, à Varsovie; il y a «le ses statues ii Home*; il y en a quelques-unes à Naples; la plus grande partie est maintenant à Copenhague, sa patrie.

Je vous dirai un mot de sa statue de Schiller, «pii est sur une place publique à Stuttgart. Cette statue, de douze à quinze pieds «le haut, s’élève sur un pié«lestal de granit ou est dessinée une simple palme. Le poète est représenté debout, couvert d’un ample manteau rejeté sur l’épaule, tenant d’une main sa draperie, de l’autre son manuscrit; ses yeux sont attachés à la terre.

Schiller était mélancolique, sains doute, mais il était fier; il fut le

poète de lu liberté. Si je ne nie trompe , c’étaient les deux ipie devait regarder le front de Schiller. Tliorvaldsen a toujours été l’artiste des puissants de ce monde 1 ; il n’eût pas osé donner à sa statue une allure plus généreuse ; c’était bien assez pour les souverains d’Allemagne que l'image d’un tel poète s’élevât au milieu d'une de ces places «pie l’adulation a si longtemps réservées aux rois.

Je ne vous parle pas du Tombeau de Pie VII , que je n’ai point vu. On vante la beauté de la tète du pontife.

La statue équestre «lu prince Max de Bavière , qui se voit sur une des plaees de Munich, est un des plus remarquables ouvrages de Thorvaldsen : c’est celui ou il s’est montré, je crois, le plus hardi , bien que le cheval soit conçu dans le sentiment des anciens, c’est-à-dire sévèrement, sans cet attirail de harnais, de houppes, de glands et de détails de toute espèce qui sont indignes de l’austérité et de lu grandeur de notre art.

Il est inutile de vous dire que la question du costume n’a guère occupé Thorvaldsen. 11 pensait que l’artiste doit s'emparer de l'homme, qui est l’œuvre de la nature , et négliger le costume , qui est l’oeuvre d’une civilisation imparfaite, changeante et souvent ridicule. C’est ainsi que sur le Tombeau du Prince Eugène il a représenté son héros nu, tenant son épée sur son cœur. Il est entouré de trophées et de ligures allégoriques, parmi lesquelles on distingue la Mort éteignant un llamheau, et, en regard , [Immortalité montrant une couronne *.

Ne croyez pourtant pus, mon ami, que j’entende bannir absolument le costume! Il est clair que des personnages qui ne se sont pus élevés jusqu'au sublime ne méritent pas l’honneur d’étre idéalisés comme des dieux; qu’ils portent donc le costume de leur époque ajusté avec une certaine grandeur, et dissimulé dans ce qu’il peut avoir d’ingrat; mais si le sculpteur est en présence d’une de ces grandes figures qui n’apparaissent que de loin en loin , de Napoléon , par exemple , nul doute qu’il pourra s’élever jusqu’à l’apothéose, et alors, dépouillant son héros de ce qui le rattache plus particulièrement à telle époque ou à telle nation , la statuaire le représentera non plus comme Français, mais comme homme; elle en fera la plus haute expression de l’humanité.

Une belle et noble draperie jetée sur les épaules d’un grand homme plaira dans tous les siècles, tandis que les gestes de convention sociale

1 David d'Anjjer.* a *.in* doute entendu formuler rc rrprochc, à Rome, par quelque rmirtni de Thorvaldtcn. Mais 1rs |w*r!»«inm*' qui ont lu la première partie de rr livre ont pu voir cntnhicii prit l'artiste fut courtisan, maigre les royale* amitié* dont il a été honoré,

- Voir au Üatalojpu' la description rucle do ce monument.

et les vêtements d'actualité ne pourront plaire «pt’uux esprits étroits. L’histoire des modes peut être bonne à conserver, mais ce n’est vraiment pas la peine de l’écrire en marbre ou de la couler en bronze, surtout quand le personnage peut être dégagé de son costume par une Hction sublime.

En ce sens, et pour ce qui est des hommes de génie, Thorvaldsen avait parfaitement raison de repousser le costume moderne; ne croyezvous pas, du reste, que l’on pourrait concilier les deux systèmes en rappelant le costume de l’époque dans les bas-reliefs du piédestal ? Celui qui écrit la vie d’un homme célèbre relègue dans les notes de l’ouvrage les circonstances de s» vie intime. Ainsi ferait le sculpteur. Les basreliefs sont aux pieds de la stutuc comme les notes aux pieds du livre.

Le nom de Thorvaldsen amène naturellement celui de Canova, son contemporain, auquel on l’a si souvent comparé. Bien que je me détie «les comparaisons, s'il fallait me prononcer entre ces deux artistes, je n’hésiterais pas dans ma préférence pour Canova 1 . Celui-ci a évidemment plus d’idéal, plus de composition, dans le sens élevé du mot. Thorvaldsen, ce me semble, a manque d’inspiration et d'élan : son oeuvre produit rarement l’émotion, et ce n’est qu’après une longue étude qu’on y découvre des beautés éminentes.

J’ai vu Thorvaldsen à Home; sa tête Scandinave paraissait pins singulière encore au milieu de t«ius ces visages italiens : il avait le masque large, osseux, les pommettes saillantes, les yeux petits et d’un bleu dur*; de longs cheveux blancs accompagnaient cette physionomie massive, où la puissance remplaçait la délicatesse, et dont le sourire h«>nnéte annonçait un homme bon et ferme. Canova, au contraire, était une nature sensible et fine, dont tous les jKires étaient ouverts à l’impression; sa sculpture est plus coquette, sans doute, mais elle est aussi plus séduisante, plus fine, plus suave. Son exécution est supérieure à celle «le Thorvaldsen, qui en général a de la dureté.

La statue de Byron ne mérite pas la réputation qu’on lui fit dans le temps. L’expression, qui eût été si facilement idéale, n’a pas toute la poésie qu’on voudrait. Et cependant, lorsijue Byron dut poser pour Thorvaldsen, il parut tout à coup dans son at«*lier sans l’avoir prévenu. Il s’était drapé dans son manteau et avait pris un air héroïque de nature à frapper l'artiste et à lui laisser une impression profonde*.

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