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MISSION DE M. CHARLES BLANC EN DANEMARK

Ko 18 K», l'administration du Musée Thorvaldsen ayant installe détinitivement la riche collection des œuvres du maître , crut devoir mettre en vente quelques répétitions de marbre et des modelés de plâtre qui se trouvaient en double. Cette vente fut annoncée dans tous les journaux et Ht grand bruit. M Charles Blanc, alors directeur des Beaux- Arts, se rendit en Danemark, au nom du gouvernement français, pour acquérir quelques-uns de ces précieux morceaux que plusieurs gouvernements allaient se disputer.

Peu de temps après, le Moniteur (10 octobre 18 4ÎI) insérait la note suivante :

• Ou écrit de Copenhague , le 9 octobre : Hier matin , on a commencé lu vente publique des objets d'art de la succession de l'illustre Thor- \ nid se ii. Parmi ceux cpii ont été xeudiis se trouve une statue en marbre de Ganvinède, par Thorvaldsen , qui a été adjugée pour 12,000 rixdalers .30,000 francs) à M. de Gueto, ministre d'E*pagne en Danemark, et lu collection complète des plâtres des ouvrages de Thorvaldsen , qui a été acquise par M. Charles Blanc pour l’école des Beaux-Arts de France \ »

De retour en France, M. Charles Blanc rendit compte de sa mission dans le Moniteur du 18 octobre 1810. On retrouve dans son rapport, que nou> reproduisons ici , toutes les qualité;* qui distinguent l'éminent critique : la finesse des aperçus, le goût sur, le stvle brillant. \if et coloré.

1 Nijjlvr r.i|»|x>rte rju’j tcllt veille, ou de. objets mobilier* furent aussi mi» aux caclérrl, lr culte voué au maître s'attacha aux moindre* instmracnU <ju’il avait louché*. Tr->i* rivaux furent art | ois par de, Adulai,, .jui le* pavèrent de V50 .. 6tM) franc*.

A P im:si>icks.

Ha p port au ministre de l’intérieur sur la mission du directeur des Beaux-Arts à Copenhague.

Monsieur le Ministre,

Envoyé par vous en mission à Copenhague pour assister à la vente Thorvaldsen et y acheter les objets d’art qui me paraîtraient dignes de figurer dans nos collections nationales , je viens vous rendre compte du résultat de ma mission et vous faire part, si vous le permettez ,- de quelques observations que j’ai recueillies dans l’intérét de l’art.

La ville de Copenhague possède, vous le savez, un vaste Musée, consacré uniquement aux ouvrages de Thorvaldsen. Ce Musée, voisin du palais de Christianshorg, est bâti dans le style égyptien , qui fut le style le plus élevé de l’art antique, et qui, par cela même, n’est pas sans convenir à un musée de sculpture. L'édifice se compose de deux galeries et de vingt et une chambres, dont chacune renferme une statue ou un groupe de Thorvaldsen avec des bas-reliefs. Les murailles, rembrunies de diverses couleurs, font ressortir la blancheur du marbre, et, par leur nullité même, laissent toute leur valeur aux sculptures, sur lesquelles tombe d’en haut une lumière tranquille et ménagée. Les plafonds seulement sont égayés d’ornements dans le goût dits peintures d’Herculanum.

Aux deux extrémités du Musée sont deux vastes et hautes salles, dont l’une renferme les modèles du Christ et des Douze A poires que Thorvaldsen a sculptés pour la principale église protestante de Copenhague; l’autre, mesurant la largeur «le l’édifice, contient ù elle seule tous les grands ouvrages du sculpteur danois. Là sont rangés, dans un ordre imposant, la statue équestre colossale de Poniatowski , <p:i a élé coulée en bronze et devait être érigée sur une des places de Varsovie; le cheval du monument de Maximilien de Bavière, «pii est à Munich; les énormes moulages du mausolée de Pie Vil, qui se voit à Borne; les grandes figures de Copernic «•! de Gultemhcrg, et enfin le tombeau ou s’élève la statue pensive du prince Eugène, tenant son épée sur son coeur. Sous la corniche règne la frise monumentale du Triomphe d’Alexandre , que Napoléon avait commandée à Thorvaldsen pour le palais du Boi de Borne, et qui fut exécutée en marbre au tjnirinal 1 .

C’est dans le vestibule, au pied de ces colosses, «pie la vente a eu lieu, l«* lundi H octobre. Les membres des légations étrangères y assis-

1 l.a frUe «In Qtlirinal ni «*tt Voir -ni fol.ilugiM*.

taient. On y remarquait 1er ministre de Prusse, M. de Werther, qui avait commission pour le Musée de Berlin ; les ministres d’Angleterre e! d’Espagne, M. Wynn et M. Cucto, deux amateurs éclairés, qui étaient venus pour représenter, l’un de riches particuliers anglais, l’autre le gouvernement espagnol, et notre ministre plénipotentiaire, M. Dotézac, qui avait bien voulu m’accompagner et me donner un interprète.

La vente se composait de marbres exécutés pour la deuxième ou troisième fois d’après les modèles de Thorvaldsen , et de plâtres dont la plupart sont des épreuves doubles, mais uniques. Ayant reconnu dès la veille que les marbres étaient assez faibles d’exécution , et sachant d’ailleurs que Thorvaldsen y touchait rarement , j’ai renoncé à les acquérir, dans la pensée que nos habiles praticiens de France pourraient au besoin nous en donner de meilleurs et de plus finis , s’il n’était pas plus sage de s’en tenir aux modèles. J’ai donc abandonné h mes compétiteurs la statue de Mercure, V Amour, le Ganymède agenouillé donnant à boire à l’aigle de Jupiter, les Trois Grâces , et nombre de bas-reliefs, parmi lesquels la Nuit portant dans ses bras le Sommeil et la Mort et le front ceint d’une couronne symbolique. Nous avons à Paris le moulage de cette composition célèbre, tant de fois reproduite en marbre et toujours admirée. C’est un heureux mélange de puissance et de grâce. La plénitude des formes n’empêche pas qu’elles n’aient aussi de l’élégance et une sorte de légèreté majestueuse.

Presque tous ces marbres ont été adjugés à l’Espagne, au ministre anglais et aux amateurs de Copenhague. Sont venus ensuite les modèles en plâtre, et j’ai été assez heureux pour acquérir les plus beaux.

Celui du Mercure sc préparant à tuer Argus porte le pétase ailé qui n’est point dans le marbre vendu à la légation espagnole. C’est là un chef-d'œuvre : Thorvaldsen n’est pas l'homme de l’art remué et hardi tics temps modernes; c’était un classique pur, austère, qui ne se permettait le mouvement que dans une juste mesure. Il était toujours calme, quelquefois jusqu’au sommeil; mais dans ce Mercure il a choisi un sujet où la figure promet le mouvement sans l’accomplir, et de cette manière il a pu modeler sa statue avec délicatesse , accuser les muscles sans les contracter, laisser aux lignes leur tranquillité et leur grandeur, et ne pas froncer le visage pour lui prêter une expression que désavouerait la sérénité de l’art antique.

La l'émis, Vflebé et le Ganymède debout m’ont été adjugés pour des prix modérés, la direction du Musée s’étant abstenue d’enchérir ces précieux modèles, qui, à sa vive satisfaction , allaient prendre le chemin de la France. L ' Ifebé surtout est remarquable par le charme et la naïveté

■le son attitude : elle est vêtue de cette tunique athénienne que |iorluit Aspasie devant l’Aréopage.

itestait la statue équestre colossale de Poniatowski, dont le cheval seul était mis en vente pur la direction du Musée, qui ne possède qu’une épreuve du cavalier. Ce monument est curieux it plus d'un titre. Il était destiné à lu décoration d’une grande fontaine à Varsovie, et c’est pour cela que dans la première esquisse le cheval reculait d'effroi devant les eaux de la fontaine, rappelant ces flots de l’Elster, qui , suivant le mot de Lamarque , murmurent encore le nom de Poniatowski. La statue coulée en bronze allait être érigée , quand éclatèrent les révolutions de Pologne. Maître de Varsovie, l’empereur s'opposa, dit-on, au placement de la statue, et il est certain que, pur le plus étrange des mystères, on ignore aujourd’hui ce qu’est devenu le monument. Je tiens d’un liant personnage que cette statue, changée eu un Saint Georges, aurait été transportée dans la citadelle de Modlin. Ces circonstances donnaient un double prix au modèle mis en vente ; et dans l'espoir fopdé d’obtenir de la ville de Copenhague un moulage du cavalier, je me suis rendu acquéreur du Cheval de Poniatowski , ainsi ■pie du modèle réduit du Cheval de Maximilien. Lu France possédera ainsi un monument qui n'est pus moins intéressant pour elle que pour les Polonais eux-mémes, puisqu’il rappelle le découragement sublime d'un héros qui mourut en la servant.

Thorvaldsen excellait surtout au bas-relief, cet art éminemment classique, sévère et convenu. Dans su tète Scandinave, au masque élargi et puissant , l’arrangement des lignes et la pondération des groupes dominaient toujours l'inspiration. Aussi ai-je dû enchérir divers bas-reliefs de choix, et notamment la célèbre frise du Triomphe tl' Alexandre , dont on offrait à la vente un exemplaire modelé en 1818 sur une échelle réduite, et portant les traces de la mise au point pour l'exécution en marbre.

Telles sont les acquisitions que j’ai faites à Copenhague pour le compte de l'Etat. Le public en pourra juger, quand elles seront exposées dans une des salles du Louvre destinées aux moulages des niominients étrangers. Imputées sur le crédit des musées, ces acquisitions laissent intact le crédit des ouvrages d’art, du reste, consacré à nos artistes.

Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le ministre, que la mission dont j'étais investi m’a valu en Danemark l'accueil le plus flatteur de la part de M. de Lcventzan, grand maréchal; de M. de Moltke, premier ministre, qui a eu I obligeance de m'ouvrir sa galerie particulière, une des plus précieuses de I Europe, et enfin de XI ’fhicle, bibliothécaire

3i« appendices.

«lu Roi «*t savant iconographe, «pii avait été désigné pour me faire les honneurs du Musée et des grandes collections.

Avant de «piitter h* Musée Thorvaldsen , j’ai voulu le parcourir une dernière fois en compagnie de notre ministre. Je me suis arrêté devant la statue de madame Raryatinska, dont nous aurons une épreuve, statue charmante, où la grâce et la dignité antiques se marient a l’expression d’une tête profondément humaine. En contemplant ces ouvrages, pour la plupart d’un calme solennel, en admirant ces figures auxquelles n’ont rien à envier d’ailleurs ni les belles déesses de Pradier, ni les mâles héros de David , nous nous disions «pie la France, si féconde en grands sculpteurs, était peut-être la seule nation à qui l'impartialité fût aussi facile. Comme nous passions dans la cour intérieure, j’ai remarqué un petit gazon entouré de marbre noir. C’est la tombe modeste ou git, au milieu même «le son œuvre, l’illustre statuaire, l’humble fils d’un pécheur islandais.

Agréez, Monsieur le ministre, l'hommage de mon respect ,

Le Directeur des Beaux-Arts y C ii . Blanc.

M: Blanc s était acipiitté de la mission délicate qui lui avait été confiée avec la sagacité et le zèle qu’on lui connaît pour tout ce qui se rapporte aux intérêts de l’art, et grâce à lui la France allait posséder, non pas des marbres travaillés par des praticiens, niais des modèles de plâtre sortis de la main même du maître. L'un des administrateurs du Musée Thorvaldsen, M. le professeur Muller, nous a donné le détail de l'acquisition faite par le gouvernement français :

1* Le Triomphe d' Alexandre (haut., 56 c.; larg., 23 ni.), réduction variée de la grande frise si célèbre du Quirinnl.

2* Apollon et son cortège au Parnasse.

3° Deux exemplaires du Pan enseignant à un jeune satyre à jouer de la syrinx : l’un moulé sur le modèle de plâtre, l'autre sur le marbre.

-t* Mercure (statue).

5* Vénus (statue).

6* Hébé (statue).

7° Ganymède (statue).

8° Le cheval demi-grandeur de la statue équestre d» 1 Maximilien de Bavière.

La statue colossale de Poniatowski l'administration du Musée avant sans dout«‘ (‘misent) a livrer un moulage du cavalier!.

APPENDICES. Hl 7

Il est inutile d'insister sur l'importance et le grand intérêt d’une telle acquisition. Les caisses renfermant toutes ces œuvres furent ou\ertes au Louvre, le 9 avril 1850, et malheureusement on trouva «pie les plâtres avaient été considérablement endommagés dans le trajet. Cependant la lettre <|iti annonce en Danemark cette fâcheuse nouvelle etle mauvais état de l’ensemble de l’envoi, constate que Yllèbé et le Triomphe d'Alexandre sont arrivés presque intacts. (Archives du Musée de Copenhague .

L’administration du Musée danois s’empressa d’olfrir, il titre gracieux, au gouvernement français, des moulages de :

1* Vénus.

2* Mercure.

3° Canymède.

Les caisses <pii contenaient ces trois statues, et dont l’emballage avait été surveillé avec le plus grand soin par M. le professeur Mttller, restèrent plusieurs mois dans les galeries du bas, attendant que le gouvernement français eût occasion de les faire prendre. Elles ne durent arrivera Paris qu’en 1851. A cette occasion M. Dotézac, ministre de France à Copenhague, écrivit une lettre de remerciaient un nom du gouvernement de la République. (Archives du Musée Thorvaldsen .)

Pourtant, aucune des œuvres du grand sculpteur danois ne prit place dans l’un ou l’autre de nos musées. Le professeur Müller, étant venu quelques années plus tard à Paris, fit, pour savoir ce qu’étaient devenus ces plâtres, des démarches qui restèrent sans résultat, et il nous pria récemment de les renouveler. Nous y étions sulKsummcnt incité par notre goût pour l’artiste danois et par le désir de travailler, dans la mesure de nos forces, à étendre sur la France un peu de la popularité dont le nom de Thorvaldsen est en possession chez nos voisins d’outre- Rhin. Nous avons cru d’abord ne pas être plus heureux que le savant M. Müller. Les faits étaient si anciens que personne n’en avait conservé un souvenir précis. Cependant, nous no nous sommes pas découragé, convaincu que des objets aussi intéressants ne pouvaient avoir été détruits ; nous appréhendions seulement que leur mauvais état de conservation les eût fait reléguer avec des plâtras dans quelque coin ou il eût été bien difficile de les retrouver. Enfin nos recherches ont été couronnées de succès. Nous avons pu la voir parfaitement intacte, la belle Frise d* Alexandre ; elles nous ont souri du fond des combles du Louvre, où nous allions les saluer, ces créations charmantes, la Vénus, le Canymède , le Mercure lui-même, bien qu’il ait un pied mutilé. Elles espèrent peut-être que notre visite pourra contribuer a leur faire retrouver la lumière, le soleil et le public pour lequel elles ont été

fuites. Puisse l'espoir de ces pauvres fi (jures , si longtemps dédaignées, u 'être pas déçu! Nous le souhaitons pour elles et pour nous.

Les trois statues, reléguées derrière les mêmes poutres de la toiture, constituent selon toute apparence le second envoi fait par le Musée de Copenhague.

C’est un grand bonheur que le Triomphe d'Alexandre , morceau capital, ait été préservé; puisqu'il est là, il y a lieu d’espérer que les autres pièces du même envoi, ou tout au moins VHébe, constatée intacte, sont placées, elles aussi, dans quelque partie -obscure du même grenier, mais où nos regards n'ont pu les atteindre.

Si le Musée du Louvre n’a pas d'emplacement pour mettre sous les yeux du public les oeuvres de Thorvaldsen qu’il a emmagasinées, ne pourrait-on les placer à l'École des beaux-arts, et ne serait-ce pas un bon enseignement pour les élèves que de leur montrer, en face des bas-reliefs du Partbénon, comment un artiste moderne, en s’inspirant de la composition de Phidias, a pu créer une œuvre puissante et originale?

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