P RE M I K R E P À HT I E
Londres qu’en avril 1835. Avant d’être érigé , le monument eut à subir de longues vicissitudes. On avait d'abord songe à le placer dans Westminster ou dans l’église de Saint -Paul; puis au Musée britannique, à la galerie nationale; enfin au cimetière de Kcnsalgreen. Mais le clergé anglican, qui ne peut être cité pour sa tolérance, fut plus hostile que ne l’avait été le clergé romain au mausolée de Pie VII. Il voyait avec déplaisir qu’on honorât la mémoire d’un poète à ses yeux immoral et impie.
Dix années s’étaient écoulées sans que le monument eût trouvé une place, lorsqu’en 1845 le college de la Trinité (Trinity college ) de Cambridge, où Byron avait fait ses études, offrit de le recevoir. On parvint, non sans peine, à retrouver les marbres, restés jusque-là dans les souterrains de la douane de Londres, et le monument fut enfin érigé au lieu où l'on peut le voir aujourd’hui, dans la bibliothèque du collège.
En 1831, Thorvaldsen reçut la visite d’une autre illustration littéraire de l’Angleterre, sir Walter Scott. D’après ce qu’on rapporte, le célèbre historien romancier se serait pourtant montré à Home peu curieux des oeuvres d’art, puisque, dit-on, il n’alla pas même voir le Vatican; nous ne mentionnons que sous toute réserve une assertion à laquelle nous avons peine à ajouter toi. Quoi qu’il en soit, l’écrivain désira être présenté au sculpteur. Walter Scott, tout versé qu’il était dans la connaissance des langues du Nord, ne savait parler que la sienne, et quant à Thorvaldsen, il lui eût été impossible de suivre une conversation en anglais. Une personne qui assistait à leur entrevue en a conservé les détails 1 . Ces deux hommes illustres allèrent au-devant l’un de l’autre avec une touchante cordialité; mais leur conversation fut singulièrement entrecoupée, comme on peut se l’imaginer; elle ne se formula qu'en interjections et en monosyllabes. Cependant on put entendre de part et d’autre les mots : conoscenza, — charmé , — plaisir, — happy , — connaissance , — piacere, — delighted , — heureux. C’était un langage assez sommaire, mais les deux nouveaux amis
1 M. Kcstner, Etudes romaines .
Vil; 1»E THOJlVAhDSEK. 117
étaient si contents, qu'ils paraissaient se comprendre à merveille; ils se serraient les mains avec effusion, se frappaient sur l'épaule; et quand ils se quittèrent, ils se suivirent encore des yeux aussi longtemps qu’ils le purent, en continuant à faire les gestes les plus démonstratifs.
Tout ce qui est clair, ouvert, naturel, charmait Tliorvaldscn. La simplicité de sa nature ne s’était pas accommodée de l’étrangeté de Byron ; il n’avait jamais pu rien entendre à cette immense mélancolie; Walter Scott, au contraire, lui plaît dès qu’il le voit, il le comprend de suite. Pendant le séjour que fit à Rome le grand romancier, il modela son hustc.
Tout en recevant à Munich son artiste favori avec la plus cordiale bienveillance, le roi do Bavière n’avait pourtant pas manqué de lui reprocher assez vivement le peu de zèle qu’il apportait à l’achèvement de la statue d’ Adonis, objet de toutes ses prédilections. A son retour à Rome, Thorvaldsen avait tenu compte des plaintes du souverain , et il s’était remis avec une certaine ardeur à cet ouvrage. Les connaisseurs considéraient le marbre comme presque achevé, et ils en admiraient l’exécution soignée; ils furent donc très-surpris de voir le sculpteur le soumettre tout à coup à un remaniement en quelque sorte radical, car, maigre les éloges qui lui avaient été prodigués pour cette figure, il en était médiocrement satisfait et ne la considérait pas encore comme digne d’ètre livrée. Il la retoucha donc avec une telle hardiesse qu’il effraya ceux qui le voyaient à l’œuvre. Les troubles survenus à Rome interrompirent pendant quelque temps ce travail, et ce ne fut qu'eu octobre 1831 que l’artiste en annonça le complet achèvement à son royal ami. Le roi Louis se «jouit hautement de la bonne nouvelle, et insista de nouveau sur son désir de voir Thorvaldsen accepter les fonctions de professeur à l'Académie de Munich. Il lui demandait en même temps à quel point en était la statue de Maximilieu 1 er de Bavière, qu’il lui avait commandée plus récemment 1 .
1 Le roi Louis avait fait cette commande le 15 février 1830, c’est-à-dire le lendemain de l’arrivée de l’artiste à Munich, et comme témoignage de la satisfaction que lui causait sa visite.
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Le modèle de cette statue équestre, faraud deux t'ois comme nature, ne fut terminé qu’en 1836; il arriva en Bavière la même année et fut exposé à la fonderie royale. La statue et le cheval furent fondus d’un seul jet l’année suivante par Stiglmaier 1 ; cette opération fut si heureuse qu’il fut presque inutile de ciseler le bronze. En 1839, le monument de l’aïeul du roi Louis fut inaugure solennellement sur la place de Wittelsbach, à Munich. L’électeur est représenté armé île tontes pièces, dans le costume qu’il portait au temps de la guerre de trente ans.
Thorvaldscn, qui trouvait qu’un monument n’était pas complet si le piédestal était dépourvu de bas-reliefs, avait modelé deux compositions destinées aux deux faces; mais quand le roi en apprit l’existence, il lit écrire au sculpteurque des considérations politiques ne lui permettaient pas d’en taire emploi*.
C’est à cette époque que Thorvaldscn travailla au monument de Gutenberg, et ensuite à celui de Schiller. Il ne fit d’ailleurs que h» petites esquisses de ces deux ouvrages. Le premier lui avait été demandé par la ville de Mayence en 1832; et la statue fut exécutée, d’après ses dessins et ses maquettes, par son élève, M. Bisscn, sculpteur danois d’un vrai mérite, qui a fiait depuis de beaux travaux pour sou pays. Cette figure montre l’inventeur de l’imprimerie dans le costume des vieux maîtres allemands du moyen âge, tenant dans la main droite les lettres mobiles, et portant au bras gauche la Bible latine, le premier livre multiplié par la typographie. L’un des bas-reliefs représente V Invention de la presse, l’autre 1 Y Invention
1 Midland , dans sa Biographie universelle , fait sans doute une confusion lorsqu’il dit que la statue de Maximilien 1" a été fondue par Stiglmaicr (f après te modèle de Rnuch. A nus ne nous soutenons pas qu’il y ait à Munidi d’autre statue de Maximilien que celle de Thorvaldscn. Sligltnaier était fils d’un forgeron. l.e roi Louis ayant eu connaissance de son talent naturel, l’avait envoyé en Italie pour étudier la science du fondeur; il lui confia ensuite de nombreux travaux. Stigltnaier a fondu la statue colossale de la Bauaria, érigée sur une colline près de Munich. Cette statue, qui a près de vingt mètres de hauteur, a été exécutée d’après le modèle du sculpteur Schwanlbaler, ce même artiste que le roi Louis avait recommandé à Thonaldsen. (V. p. 98.)
3 Les deux modèles furent mis de côté, cl figurent aujourd’hui au Musée de Copenhague. Nous en donnons la description au catalogue.
VIF. DE THORVAI.DSEN.
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des letti-es mobiles : Gutenberg y figure cn compagnie de son collaborateur Faust.
Toute l’œuvre fut coulée en bronze, à Paris, par M. Crozatier, en 183G, et le monument fut inauguré à Mayence le 14 août 1837. Cette ville, pour remercier Thorvaidsen, qui n'avait voulu accepter aucune rémunération pour prix de ses modèles, lui décerna le droit de ltourgeoisie honoraire.
L’artiste prit également un collaborateur pour exécuter le monument de Schiller 1 , qui devait être érigé à Stuttgart, et qui fut inauguré avec pompe dans celte ville le 8 mai 1839.
bien que Thorvaidsen eût manifesté à plusieurs reprises l’intention de quitter Rome, où les agitations politiques avaient troublé le calme de son esprit , il n’avait pas eu le loisir de préparer avec suite les moyens de mettre ce projet à exécution. De grands travaux avaient occupé tous ses instants ; il se trouvait en outre retenu par l'attrait d’une société d’élite, dont Horace Vernet stimulait l’ardeur aux plaisirs. Malheureusement pour le sculpteur, le directeur de l’ecole française allait bientôt s’éloigner. Thorvaidsen avait modelé le buste du peintre en 1833, et avant de partir, Vernet termina le portrait de son ami. Ce portrait, peint vivement et avec esprit, reproduit les traits et la physionomie du maître avec une grande vérité*.
Vernet était trop («qiulairc à Rome pour que son départ ne fût pas un grand événement et ne donnât j>as lieu à de sincères regrets. Comme il devait s’euiharquer au mois de février, les artistes de toutes les nations, au milieu desquels il avait vécu plusieurs
1 II se chargea de composer les esquisses, et ne demanda pour ce travail que le remboursement de ses frais. C’est k l’un de ses élèves, M. Matthiae, que fut confiée l’exécution de l’oeuvre elle-même. Les esquisses, envoyées A Stuttgart en 1835, y furent approuvées, et les plâtres furent alors coulés suivant la convention. Les modèles passèrent de Home à Munich pour y être fondus par Stiglmaier; on les laissa quelque temps exposés à la Fonderie royale, où ils reçurent la visite d’un grand nombre d’amateurs, tandis que les bronzes étaient expédiés à Stuttgart.
’ Ce portrait figure aujourd’hui dans une des salles du premier étage du Musée Thorvaidsen à Copenhague. Nous eu donnons une gravure sur la page de titre de ce livre.
années , organisèrent une fête d’adieu au palais Ruspoli. On trouve à ce sujet, dans une lettre datée de Rome', quelques détails caractéristiques.
h Chose assez singulière, y est-il dit, à quelque réunion que Tborvaldsen soit présent, et quelle (pie soit la personne pour qui la fête se donne, il y a toujours un moment imprévu où il semble que la solennité ait lieu en son honneur. C’est ce qui est arrivé encore cette fois. L’assemblée ayant porté un toast à Horace Vernet, Tborvaldsen, qui était à sa droite, lui présenta la couronne de laurier, laissée jusqu’à ce moment sur le buste du peintre. Mais Vernet ne souffrit pas qu’on la ]>osât sur sa tête; il se leva, la saisit, et en ceignit le front de Tborvaldsen en disant : « La voilà à sa place! » En même temps, il se jeta au cou du sculpteur et l’embrassa. Cette scène provoqua un enthousiasme indescriptible, et le vieux palais Ruspoli s’ébranla jusque dans scs fondements, au bruit des acclamations et des applaudissements. »
Le même narrateur nous apprend que cette fête eut son lendemain. Elle avait eu lieu un jour d’abstinence, et comme il était difficile que les lois religieuses fussent scrupuleusement respectées, les organisateurs du banquet avaient pris la précaution de solliciter d’avance l’indulgence de l’autorité ecclésiastique. Pourtant « le jour suivant, les gendarmes se présentèrent pour arrêter l’hôtelier du palais Ruspoli, comme coupable d’avoir permis à ses bûtes de manger gras la veille de la Purification de la sainte Vierge. Le coupable s’étant réfugié à temps à la villa Médicis, qui jouit du droit d’asile, l’affaire fut accommodée, et il put échapper à l'emprisonnement; mais pour le lui épargner, les ordonnateurs de la fête payèrent une amende de cent écus romains. »
Le départ d’Horace Vernet fit un vide dans la société romaine; personne n’en fut plus ému que le sculpteur, qui dès ce jour songea plus sérieusement à quitter Rome. Les deux artistes restèrent d’ailleurs toujours unis par une amitié sincère.
« Cher et illustre collègue, écrivait quelques mois après Horace Vernet, je ne veux pas laisser partir un de mes amis pour Rome
1 Anus avons trouvé cetlc lellre dans l’ouvrage de M. Thicle.
VI K DK TIIOHVALDSEN.
sans le charger d’un petit mot de souvenir pour vous. Je ne sais si M * * * , à qui j’avais donné une semblable commission, l’aura remplie
a Je suis certain que vous n'aurez jamais pensé un instant qu’il pût y avoir négligence de ma part. Les sentiments de respect et d’amitié que j’ai pour votre talent et pour votre personne vous sont un sûr garant de l’inviolabilité de mou attachcmeut et de ma vénération (jour l’un et pour l’autre, sans compter toute ma reconnaissance pour vos bontés pour moi.
u Il avait été question dans nos journaux d’un voyage que vous deviez faire à Paris 1 . Jugez de mu joie a une semblable nouvelle! Je vous ni écrit à cette époque, comme je vous l’ai dit plus haut, mais le temps s’est passé, et je craius bien d’être forcé de renoncer à l’espoir de vous tenir ici.
» Adieu, cher et illustre ami. Si je pouvais vous être de quelque utilité dans ce pays, disposez de moi. Vous ne doutez pas du bonheur que j’éprouverais à vous donner de nouvelles preuves de mon dévouement.
o Tout à vous et de bien bon cœur.