‹ ThorvaldsenChapitre 23 sur 207 · VIE I) F, T 11 OU VALUS K .N · texte numérisé non relu

VIE I) F, T 11 OU VALUS K .N

ligente; le dessin régulier de son visage était noblement encadré par la longue chevelure blanche qui retombait sur scs épaules. Sa taille était élevée, son allure ferme, son corps droit. Sa belle figure, ta simplicité de sa tenue, produisirent sur la foule une profonde et sympathique impression , et l’on eut beaucoup de peine à lui frayer un chemin jusqu'à la voiture qui l’attendait sur le quai. L’ affluence était si considérable qu’il alla ainsi, par la rue Amélie et la place d’Amalienborg, jusqu'au palais de Charlottenborg , sans s’apercevoir que ses chevaux avaient été dételés et que sa voiture était traînée par le peuple. Lorsqu’on lui parla de cette particularité, il refusa d’y croire : cette démonstration un peu exagérée n’était pas de nature à plaire à la simplicité de ses mœurs et de son caractère.

La voiture entra dans la cour de Charlottenborg 1 ; le palais fut bientôt assiégé, et les curieux rassemblés sur la place voulaient absolumeut pénétrer par la grande porte, que l’on avait prudemment fermée. Le portier ne répondant pas aux coups de sonnette réitérés, un individu parvint à s’introduire par la fenêtre même du gardien, et, se donnant pour mandataire de la foule, dit qu’elle ne se séjiareruit pas sans avoir vu Thorvaldseu. Dès que l’artiste connut ce désir, il se laissa conduire par M. Thiele au balcon de la grande salle qui donne sur la place Royale.

« Ne croirait-on pas, dit-il en souriant, que nous sommes à Rome, que je suis le Pape, et que je vais donner la bénédiction urbi et orbi du haut du balcon de Saint-Pierre? »

11 se découvrit pour saluer scs compatriotes et fut accueilli par des hourras prolongés. L’affluence était si grande sur toute la place, que la statue équestre de Christian V semblait nager dans une mer agitée, taudis que les poteaux des réverbères portaient de véritables grappes d’enfants. Charlottenborg était tout enguirlandé de fleurs pour recevoir son nouvel hôte, et le soir il y eut par la ville une promenade aux flambeaux, organisée pur les jeunes artistes.

Après une telle journée, Thorvaldsen se flattait sans doute de

1 Nous avons dit que ee palais »*sl occupé par l'Académie des beaux-ails.

pouvoir rentrer dans la vie paisible; mais il se trompait, ce n'était là que le prélude d’autres solennités, d’autres ovations, et l’artiste n’eut pas de longtemps le loisir de se reposer. Comme un souverain, il lui fallut porter le fardeau de sa grandeur sans paraître en être fatigué

Nous n’entrerons pas dans le détail de toutes ces fêtes, qui nous mènerait beaucoup trop loin : peu d’hommes furent à tel point l’objet de la sollicitude persistante de leurs concitoyens. Les journaux avaient célébré le retour du sculpteur et continuaient à entretenir le public de ses moindres actions; chaque courrier apportait une quantité incroyable de lettres : c’étaient des félicitations, des demandes de secours , des pétitions qu’il fallait apostiller. Les poésies ne manquèrent pas non plus, car les Muses sont cultivées avec ferveur en Danemark .

Parmi les lettres qui attendaient Thorvaldsen bien avant son arrivée a Copenhague, nous devons en mentionner une, remarquable par son étrangeté. Le secrétaire de la Société historique de Rhodc-Island, dans l’Amérique du Nord , l’informait que ladite Société l’avait nommé membre honoraire, par ce motif qu’il pouvait

1 Dès le lendemain ce fut une excursion à Sans-Souci, château de plaisance de Christian-Frédéric, où étaient réunis tons les membres de l'Académie des beaux-arts, dont ce prince était président. Il y eut même une séance dans la forêt, après laquelle on alla dîner à l’hôtel de Bcllevuc, si joliment situé sur le boni du Snnd, et où la population de Copenhague se plaît à se rendre le dimanche pendant la belle saison.

I.e jour suivant eut lieu une séance plus solennelle, dans laquelle le vice-président aniionça que l’Académie avait décidé de faire frapper en l’honneur de Thorvaldsen une médaille portant son nom et qui serait donnée en prix aux élèves de sculpture. L’exécution de cette médaille fut confiée au professeur Christensen.

Quant aux membres du la municipalité, ils remirent an vieillard le diplôme de bourgeois honoraire de la ville de Copenhague.

Les artistes qui avaient fait le voyage d'Italie s’étaient groupés en une sorte d’association sous le nom de Société romaine. Ils organisèrent une réunion intime en l’honneur du sculpteur, qui y parut décoré de l 'ordre de la Ratoque , c’est-à-dire portant cette petite mounaic de cuivre suspendue à la poitrine par un ruban vert. Au dessert, on ne manqua pas de le couronner de lauriers.

Mentionnons encore une grande tète qui eut lieu à Hocskilde, alors le siège du parlement danois.

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être considère comme le représentant actuel du premier Américain de sang européen. Des recherches récentes sur les antiquités américaines établissaient en effet qu'un certain Thorfinne Knrlscfuc avait en 1007 dirigé une expédition à Rhode-Island ; il avait passé l’hiver àMouut-Ilopc, et sa femme, Gudrid, le printemps suivant, lui avait donné dans cette contrée même un fils qui fut nommé Snome. Or ce même Snome, d’après les généalogistes, est un des ancêtres de Thorvaldsen « Admirez ces savants, dit l’artiste en riant de hou cœur. Comment pourrions -nous, sans eux, nous imaginer d'où nous venons et où nous allons? »

Thorvaldsen s'installa au palais de Charlottenborg, dans l’appartement du rez-de-chaussée, destiné au professeur de sculpture de l'Académie. Cet appartement, dont les fenêtres donnent sur le Jardin botanique, l’attendait depuis 1805, et n’avait été occupé que pendant le court séjour qu’il fit à Copenhague en 1819. On y avait ajouté plusieurs salles pour déposer provisoirement, avant son arrivée, celles de ses œuvres qu’il avait envoyées d’Italie et qui l’avaient précédé dans sa patrie. L’artiste se mit en devoir de disposer ces marbres et ces plâtres, ainsi que les nombreux morceaux que la Rota venait de transporter. 11 songea même à déballer ses riches collections de médailles, de vases antiques, de pierres gravées ; mais il lui fallait du temps pour mettre de l’ordre dans ces richesses. Le sculpteur ne s’appartenait plus, il était la proie du public; chaque jour on voyait à la porte de l’Académie stationner des files de voitures, comme il ne s’en trouve à Copenhague qu’aux abords du théâtre, les soirs de représentation extraordinaire. Tous les visiteurs étaient reçus avec affabilité; l’artiste, qui avait l’habitude le matin de passer une robe de chambre et qui ne se pressait guère d’achever sa toilette, était généralement surpris dans cette tenue; c’est ainsi que, les pieds dans ses pantoufles, il passait des journées entières à remplir les fonctions de cicerone au milieu de scs propres sculptures. Puis il lui fallait chaque jour aller dîner

1 L’ouvrage qui renferme le résultat de ces recherches sur l'histoire de l’Amérique du ?ford a été publié en 1837 sous le titre de Anfiquilates amcricanæ . Le tableau généalogique qui y est annexé déduit la filiation de Thorvaldsen.

en ville et finir la soirée dans quelque réunion. « J’y coulerai à fond, » disait-il à un ami '.

Ce qui le fatiguait surtout dans ce genre de vie, c’était l’impossibilité de se livrer à ses travaux ; car il craignit longtemps de paraître manquer d’égard aux visiteurs s’il les recevait l’cbauchoir ou le marteau à la main. Plus tard, quand il s’aperçut du plaisir qu’on prenait à le voir à l’œuvre, il ne se gêna plus pour travailler comme à Home, et pou à j>eu sa vie reprit une allure plus conforme à ses goûts.

11 se levait de bonne heure, et, suivant une ancienne habitude, il déjeunait fini gaiement de deux grands verres de lait accompagnés de deux petits pains. Mais il continuait à dîner chaque soir chez, un nouvel hôte, sans pouvoir satisfaire à toutes les invitations qui lui étaient adressées.

Peu de temps après l’arrivée de Thorvaldsen à Copenhague, le conseil d'administration de l’église de Notre- Dame voulut mettre à profit la présence de l’artiste, qui résolut alors de réunir dans eette église tout son œuvre religieux, f.e Christ et les douze Apôtres *, le Sermon de Saint -Jean- Baptiste, n'allaient pas seuls enrichir Notre-Dame. D’autres grands ouvrages furent encore projetés : l’Entrée de Jésus à Jérusalem* , frise destinée à orner le péristyle; quatre statues de prophètes, qui devaient être placées dans des niches de chaque côté du portail, et les statues de marbre de Luther et de Mélanchthon, qui auraient figuré sous le porche*.

1 Thiele.

* Le conseil lui Ht savoir qu’il affectait à cette entreprise une somme de 34,000 écus danois, dont il pouvait disposer. La statue de marbre du Christ, exécutée pour la chapelle royale, fut cédée au prix de 16,000 écus. En outre, les dix apôtres que le sculpteur avait fait exécuter en marbre à ses frais lui furent achetés et payés 2,000 écus chacun. Quant aux deux autres apôtres * dont il avait toujours songé à remanier les modèles, ils lui furent également commandés.

* Le sujet a été choisi par Thorvaldsen.

4 L’artiste travaillait au buste de Luther quand il mourut. Apres sa mort, le projet de ce* deux statues parait avoir été abandonné par le conseil d’administration de l’église. Deux seulement des statues des prophètes ont été exécutées plus tard : celles de David et de Moïse, par MM. Bissen et Jérichau.

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Thorvaldsen était à cette époque dans sa soixante-huitième année : on oublie son âge quand on voit avec quelle ardeur il songeait encore à entreprendre de grands travaux , malgré les entraves que les exigences de la société danoise devaient apporter à leur rapide exécution.

C’était une occupation considérable que d’ouvrir chaque jour sa correspondance; l’artiste, nous l'avons dit, n'avait jamais mis beaucoup de zèle à lire les lettres, non plus qu’à y répondre; il était moins disposé que jamais à se donner ce tracas. Heureusement il trouva dans la personne du secrétaire de l'Académie, M. Thicle, qui devait un jour être son biographe, un ami sûr, un esprit droit, un homme de tact, qui lui rendit le service d’entreprendre cette l>esogne. M. Thicle ouvrait les lettres, mettait sous les yeux du maître celles qu’il pouvait avoir intérêt à lire de suite; quant aux autres, elles étaient classées pour faire l’objet d’une sorte de rapport périodique; de ce nombre furent toutes les demandes de secours. L’argent comptant que Thorvaldsen avait apporté de Rome s’était écoulé en dons charitables avec une rapidité telle, qu'il avait fallu bientôt en renouveler la provision. Mais une nouvelle somme prenant aussitôt le même chemin que la première, force fut à l’artiste de mettre quelque réserve à scs libéralités en examinant sérieusement les diverses requêtes. M. Thicle, qui se chargea de ce travail , cumula les fonctions de secrétaire et de trésorier.

Bien que ses habitudes d’économie eussent, dans ses dernières années, dégénéré en parcimonie, Thorvaldsen fut toujours disposé à secourir largement le malheur. Les esprits superficiels ont pu l’accuser d’avarice avec une apparence de vérité; mais ceux qui ont connu les secrets intimes de sa vie repoussent avec énergie cette accusation. Sans doute on a entendu le vieillard discuter avec obstination le prix d’une paire de chaussures; on l’a vu se baisser péniblement pour ramasser à terre un bouton. Cependant qu’une pauvre femme s'éloigne de chez lui satisfaite d’une généreuse aumône, que la mise et le maintien de la malheureuse créature lui paraissent cacher une misère plus grande encore qu’il ne l'avait cru

d'abord, il s’empresse de la taire rappeler et lui met dans la main une nouvelle poignée d’écus.

Rien de plus naturel que cette apparente contradiction ; les caractères ne sont point tout d’une pièce, et l’on trouve à tout instant dans la vie des hommes des contrastes aussi étranges au premier abord. Thorvaldscn avait cette exagération d’économie assez commune aux vieillards qui ont connu la pauvreté dans leur jeunesse, et qui, pour avoir mené une vie laborieuse, n’ont pas vu leurs besoins s’accroître avec leur fortune. De tels hommes sont d'autant plus à louer lorsque, parcimonieux pour eux-memes par habitude, ils savent largement disposer au profit du malheur de ce qu’ils ont acquis par leurs efforts personnels.

Mais ce n'étaient |>oiut seulement les indigents qui avaient recouis à l’artiste. Comme on connaissait son crédit, quiconque sollicitait à la cour, auprès des ministres, ou des gens en place, s’adressait à lui ; il fallait alors présenter des requêtes, les apostiller. Le commerçant qui songeait à étendre ses affaires demandait que Thorvaldsen lui prêtât la somme dont il avait besoin, ou se jiortât caution. On avait alors grand’peine à dissuader le maitre d’engager sa signature; car le service lui paraissait si facile à rendre, qu’il avait presque honte de le refuser, et sans la vigilance de son secrétaire et ami, il aurait pu quelquefois se compromettre sérieusement par ses dispositions obligeantes. Une fortune royale aurait eu jieine à suffire à tant d’exigences.

Rien souvent aussi il n’était sollicité que ad pom/Htm et ostentationein , et l’on pourrait composer une histoire plaisante si l’on énumérait toutes les lettres des pères et des mères qui priaient l’artiste d’être parrain de leurs enfants. Il consentait généralement à accepter cette charge, et le plus souvent il oubliait sa promesse; mais il se tirait alors d’affaire en envoyant quelque présent.

Enfin tous les Thorvaldsen , et de la ville, et des environs, et de tout le royaume, lui écrivaient ou venaient le voir pour lui déduire soigneusement les liens généalogiques qui établissaient leur parenté. Le sculpteur s’en amusait, et il ne rebutait personne.

De tous les importuns, les plus nombreux et les moins réservés

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Otaient ceux, qui lui faisaient savoir que, lorsqu’il irait revoir l'Italie, ainsi qu'il en avait manifesté l’intention, ils seraient volontiers du voyage. Ils comptaient, bien entendu, être défrayés par un aussi illustre et généreux compagnon de route, et même, dans ces conditions, ils ne manquaient pas d’insinuer qu'ils séjourneraient sans répugnance plusieurs années sur la terre classique de l’art.

On comprend qu’avec tant de sollicitations, et surtout tant d’entrainements mondains, il fût difficile à l'artiste de se livrer, autant qu’il le souhaitait , au travail qui faisait encore la joie intime de sa vie , après avoir fait la gloire de son nom. Il reconnut qu’il uc pouvait se soustraire à toutes ces entraves qu’en s’éloignant de CojHmhague.

Nous ne voulons pas d'ailleurs reprocher aux Danois un empressement à la faveur duquel ont pu se produire quelques importunités. Si dans le nombre des enthousiastes il s’est trouvé des indiscrets, où n’en reucoutre-t-ou pas. 1 * Mais ce qui mérite d’être remarqué, c’est la considération extraordinaire dont l’illustre artiste était l’objet; ce sont les respects dont sa vieillesse fut entourée par ses concitoyens. De tels hommages ne fout pas moins honneur au Danemark qu'à Thorvaldscn; ils donnent la mesure de l'intelligence de la nation et de son goût sincère pour les arts. Dans quel pays voit-on les grands artistes ainsi honorés?

C’est d’après ces considérations que nous ne craindrons pas d'entrer dans quelques détails touchant les dernières années de la vie du sculpteur.

L*H IVK«.

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