‹ ThorvaldsenChapitre 22 sur 207 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Arrivée H* Thorvaldwn à Copenhague. — Le# Danois fêlent son retour avec enthousiasme. — Il s'installe au palais de Chariot tenhorg. — L'égline de Nutre-Dume. — — Parcimonie cl générosité du vieillard. — M. Thiele.

Ap rès un mois de traversée, Tliorvaldscn revit pour la seconde fois son pays , non plus en visiteur, comme il l'avait fait près de vingt ans auparavant, mais avec l'intention de s’ y fixer pour y finir ses jours.

Comment exprimer feutliousiasme de ses compatriotes ? comment décrire l’ovation dont il fut l'objet? On eût dit un prince illustre, un souverain populaire rentrant dans scs Etats après la conquête d’une province.

C’est à peine si l’histoire a conservé le souvenir d’un pareil triomphe dans les fastes des conquérants.

La nation était fière du grand artiste qui, parti des rangs les plus obscurs, s’était élevé par son mérite; elle fêla son retour avec une joie tenant du délire. Il faut, dans celte circonstance, rendre aux Oanois la justice de reconnaître qu’ils savent apprécier

lë« moi* crack.*.

l.i valeur de leurs compatriotes, et qu’ils ne les sacrifient pas volontiers aux étrangers, comme il arrive trop souvent dans d’autres pays.

On avait appris que Thorvaldsen était en mer, a bord de la Itota, et le navire était attendu avec impatience. Le 15 septembre, vers six heures un quart du soir, il entra dans le Sund , et un courrier arriva en toute bâte annoncer à Copenhague la grande nouvelle. Le vent étant très- faible et le courant contraire à la marche de la frégate, on calculait qu’elle ne pourrait atteindre qu’avec peine la rade d'Hclsingüer dans la soirée, et il ne fallait pas compter qu'elle entrât dans celle de Copenhague avant le lendemain, dans la matinée. Le lendemain était précisément un dimanche; la population entière fut sur pied de bonne heure; mais la journée se passa dans une anxieuse et vaine attente.

La frégate, retenue par le courant contraire, avait jeté l’ancre près de Ilclsingoer. En cet endroit, le Sund n’a guère que la largeur d’un grand fleuve; une invitation fut de suite adressée par les Danois à la ville suédoise d’Helsingborg, et le lendemain un steamer, la Raina Marie , ayant à son bord une société com[>osée d’habitants des deux villes et portant les pavillons des deux nations, vint saluer la Rota. Le steamer fit le tour de la frégate, tandis que la musique de son orchestre jouait des airs nationaux, que les chœura reprenaient alternativement. La Raina Maria ayant accosté, Thorvaldsen monta à son bord , où il fut salué par un hymne patriotique; le pasteur d’Helsingtter, M. Boye, lui adressa uue harangue, et la fête se prolongea une partie de la journée.

L’artiste revint ensuite à boni de la Rota , où il se promena sur le gaillard d’arrière jusqu’à une heure avancée de la soirée, et à la tombée de la nuit, la frégate se trouva enveloppée d'une splendide aurore boréale. Ce phénomène est d'ailleurs assez fréquent dans les mers du Nord, mais l’enthousiasme national voulut y voir une sorte de prodige destiné à Thorvaldsen : c’était le dieu Thor qui ceignait d’une radieuse auréole le front d’un de ses plus glorieux enfants.

Le steamer s’était efforcé de remorquer la frégate; ce ne fut pour-

VIE DE THORVALDSE.N. 121

Uint que le lundi mutin qu'il put l'amener au delà de Kronborg. Le brouillard était épais, et il était impossible de jouir de ce beau spectacle qu'offre le Suud, de l’ile de Secland à la côte suédoise, admirable tableau qui, par les belles soirées d’été, rappelle en quelque j>oint la vue du Bosphore ou celle du golfe de Naples. La Rota s’avançait lentement dans la brume, escortée de deux canots, l’un danois, l'autre suédois, d’où s’élevaient des chants nationaux mêlés au bruit cadencé des avirons.

L’attente, déçue toute la journée du dimauchc à Copenhague, n’avait lassé tiersonne, et le lundi , tous les regards étaient encore fixés sur le clocher de l’église de Saint-Nicolas, au sommet duquel devait être hissé un pavillon dès que le navire paraîtrait. Pourtant l'homme chargé de faire le guet à la batterie Scxtus ne pouvait rien voir a cause du brouillard, et l’anxiété redoublait.

Quelques instants avant midi le ciel s’éclaircit tout a coup. Alors on vit au loin la Rota , toutes voiles dehors, qui cinglait vers la rade; le drapeau fut vivement hissé au haut du clocher; au même morncul s’éleva dans toute la ville une clameur prolongée, et la populal ion eu foule se précipita vers le port.

Malgré la pluie qui tombait assez abondamment, ou se mit eu mesure de recevoir Thorvaldsen suivant le programme tracé par le comité qui présidait à la fête 1 . Bientôt ou vit sortir du port militaire et s’avancer dans la rade, au-devant du la frégate, des canots où flottaient des banderoles et des pavillons, et que montaient les députations des différentes associations de la ville. L’un des pavillons, celui des artistes, portait l’image des Trois Grâces de Thorvaldsen; les poètes s’étaient mis sous la bannière de Pégase, les étudiants sous celle de Minerve; Ksculapc désignait les médecins, Vulcain les industriels; la figure de Neptune, reproduite sur un autre drapeau , faisait reconnaître le canot monte par un ofticier de marine qui dirigeait la manœuvre. En deçà de la batterie des Trois -Couronnes, toutes les embarcations se diviseront eu deux files, traçant chacune un demi-cercle, au milieu duquel entra la

1 M. Thiclc a conservé les moindres détails de celte fête.

frégate. A ce moment, un brillant arc-en-ciel perça la nuée et vint former comme uii arc triomphal au-dessus de la Rota : jiour la seconde fois, le ciel du Nord semblait vouloir fêter le retour de sou enfant.

Tous les canots approchèrent bientôt du navire, et l’un d’eux, décoré dans le style pompéien, vint s'y amarrer ; il était mouté par MM. Freund et Thiele, qui passèrent à bord de la Rota. Thorvaldseu se tenait debout sur le gaillard d’arrière, parfaitement calme, souriant avec bonhomie, et regardant avec une sorte d’étonnement naïf toutes ces démonstrations solennelles, comme s’il ne comprenait pas bien qu’elles avaient lieu en sou houucur. Dès qu'il vit ses deux amis, il courut à eux et les embrassa cordialement, leur laissant à peine le loisir de le complimenter, ainsi qu’ils en avaient la mission.

Pendant ce temps , un immense concert de voix s’éleva de toutes les barques, pour chanter en chœur un hymne composé en F honneur de l’artiste par le poète Heiberg. Ces chants eurent pour échos prolongés les hourras enthousiastes de la foule groupée autour du port. En même temps, la Rota se trouva pour ainsi dire prise à l’abordage par toutes les barques, chacun voulant monter à bord pour voir de plus près l’illustre vieillard. En quelques instants, le navire fut tellement encombré qu’on put craindre un accident, et Ton s’empressa de faire descendre Thorvaldsen dans la chaloupe qui devait le conduire à terre, sous la sauvegarde du capitaine Dahlerup.

Dès qu’ils s’aperçurent de son départ, les Danois qui étaient montés sur la Rota se jetèrent précipitamment dans leurs embarcations, et le pont fut vide en un instant. Alors ce fut jusqu’au quai une course improvisée à l’aviron entre les canots s’efforçant de rejoindre celui qui portait Thorvaldsen. Pendant ce temps, les marins de la frégate étaient montés aux vergues et saluaient de leurs acclamations le grand artiste qu’ils avaient eu l'honneur de ramener dans leur patrie.

Le vieillard fut reçu au débarcadère par les membres de l’Académie des beaux-arts, auxquels ses anciens amis s’étaient réunis. Thorvaldsen avait le regard limpide, la physionomie douce et inlel-

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