I> REMI K R K PARTI K
un <|uart d’heure de Nysiie, au fond d'une baie bordée de grands arbres, au milieu d’un pays riche eu fermes et en forêts. Mais il faut sept à huit heures de bateau à vapeur pour s’y rendre par mer de Copenhague, et plus de temps encore eu jioste si l’on prend la voie de terre; on y est donc tout à fait à l'abri des visites importunes. Tborvaldseu accepta l’invitation avec un double plaisir, et se déroba de cette manière à des obligations <[ui, pour n'étre pas toutes sans charmes, n’en devenaient pas moins fatigantes.
Au milieu des loisirs de la vie de campagne, il fit , en se jouant, quelques ébauches d’argile. II occupait une chambre au premier étage, et on lui abandonna bientôt la pièce contiguë, qui devint son atelier; son travail ne fut au début qu’un passe-temps, mais il s’y appliqua peu à peu avec l'ardeur qui lui était naturelle.
Depuis son retour à Copenhague, Thorvaldscn avait été pressé bien des fois par ses amis de modeler sa propre statue. La baronne de Stampc lui en avait souvent parlé sans parvenir à le décider, et il refusait toujours, prétendant que c'était une trop grande vanité de la part d’un artiste que de se représenter lui-même. Pourtant, à force d’instances, la baronne, profitant de son séjour à Nysfte, finit par l’amener à ébaucher un petit modèle; il s'en tint là, prétextant l'impossibilité de faire quelque chose de plus sérieux dans uue pièce où il n’avait pas l’élévation suffisante pour travailler à l’aise, et où le jour ne venait pas d'en liant. La baronne conçut dès lors un projet dont elle se garda de lui faire part; mais elle le questionna, sans paraître y attacher d’importance, sur les dispositions et les mesures qu’il jugeait indispensables pour un atelier, et elle eu prit lionne note.
Tborvaldseu fut obligé de retourner à Copenhague, où il avait laissé l’ébauche en terre de la statue du célèbre poète danois Ilolbcrg. l’n élève était chargé de mouiller chaque jour cette ébauche en attendant le retour du maître, dans la crainte que l'argile ne se desséchât ; mais l’artiste jugea prudent de 11e pas prolonger celle situation ; il lui fallait une semaine seulement pour aller à Copenhague, amener le travail au point nécessaire et revenir à Nysôc; il partit donc, promettant d’être de retour huit jours après.
VIE DE THORVALDSEN. Dit)
A peine était-il embarqué, que la baronne avait appelé entrepreneur et ouvriers ; elle choisit de suite une place convenable dans le jardiu qui s’étend devant le château , fit abattre le jour même trois grands arbres, et l’on se mit à l’oeuvre pour élever un petit atelier. L’activité fut grande à Nysiie pendant cette semaine, car il avait été convenu que si tout n'était pas achevé dans les huit jours, rien ne serait payé. Quand l’artiste revint, tout était prêt. Ce fut pour lui une charmante surprise, et à cette occasion eut lieu une fête d’inauguration. On était alors au mois de juillet 1839,.
L’atelier était disposé de fa(;on que Thorvaldsen n’avait plus de prétextes à donner pour ne pas exécuter sa statue; force lui fut donc de céder. Il y travaillait avec un certain zèle depuis quelques jours, lorsqu’il reçut de Copenhague une lettre d’Ochlenschlægcr, dont il avait promis de modeler le buste. Le poète avait le plus vif désir de voir l’artiste remplir sa promesse, et il insistait vivement, non sans que perçât la vanité de l’homme célèbre préoccupé de laisser ses traits à la postérité et de les voir sculptés par un ciseau illustre.
Thorvaldsen s’en amusa devant la baronne, et même, maigre sa bonhomie habituelle, il ne put retenir quelques propos railleurs à ce sujet. Mais tout à coup il cessa de rire, et la lettre du poète lui tomba des mains. « Il me sied bien, dit-il, de me moquer de la vanité des autres, lorsque moi-même, en ce moment, je ne fais autre chose que de m’élever un monument de vanité. >, II jeta violemment à terre ses instruments de travail et voulut briser sa statue. La baronne s’empressa d’appeler à son aide, et elle entraîna l’artiste hors de l’atelier, dont elle garda soigneusement la clef. Pendant plusieurs jours, elle s’efforça de le convaincre, mais ce fut sans résultat. Voyant qu’elle n’obtenait rien par le raisonnement , elle usa de stratagème. Calderon, je crois, a dit quelque part : v Pleure, femme, et lu auras ce (pie tu veux. » Elle feignit un grand chagrin et se mit à pleurer : « Thorvaldsen n’avait pas d'amitié pour elle! Il voyait combien elle désirait avoir sa statue; l’empressement à construire ce petit atelier en était le témoignage;
mais rien ne le touchait; il (allait qu'il eût le cœur bien dur pour agir ainsi avec une amie aussi dévouée. «
Le vieillard, naïf comme un enfant, se laissa prendre à ce jeu. Touché de cette douleur feinte : » Tant pis ! s’écria-t-il , les gens penseront ce qu’ils voudront. Ma statue n’est pas pour la postérité, mais je ne puis la refuser à une amie à qui elle doit faire tant de plaisir. » Dés cet instant, il se remit à l’oeuvre avec une incroyable ardeur, comme s’il craignait d’être repris de ses scrupules, et en dixsept jours le modèle fut terminé 1 . L’a rtiste s’est représenté dans son costume de travail, le bras appuyé sur sa statue de l’Espérance *.
Dès lors Thorvaldsen devint l'hôte assidu de Stampehorg, et alternativement il habita Copenhague et N ysoe. Les premiers ouvrages composés dans l’atelier construit par la baronne sont, avec la statue du maître, le buste du poète Oehlenschlaeger et l’ esquisse de l’Entrée île Jésus à Jérusalem, grande frise qui surmonte aujourd’hui la |«>rte principale de l’église de Notre-Dame a Copenhague. On remarquera d’ailleurs des 'différences notables entre l'esquisse et l’exécution définitive, qui fut assez sérieusement remaniée.
Ce fut encore à Nysiie qu’il exécuta une autre ébauche de non moindre importance : celle de la frise qui représente le Chemin du Calvaire. A la Pentecôte précédente, les statues de marbre des apôtres avaient remplace les plâtres provisoires dans l’église de Notre-Dame, et la statue du Christ, transportée de la chapelle royale, avait été érigée devant le chœur. Le professeur Freund, chargé du soin de celte installation, y avait déployé un grand zèle’.
Lorsque toutes ces statues se trouvèrent rangées dans l'église, l’architecte iletseh pensa qu’une frise placée dans l’abside, derrière le Christ , serait d’un heureux effet |>our relier toutes ces sculptures
' Celle anecdote nous a été rapportée par la baronne elle-même, lorsque nous avons en l'honneur (t’être reçu en son château de Stampc.
* En choisissant la statue de VEspi'ranre, oeuvre archaïque, pour la placer près de sou portrait, la pensée de Thorvaldsen était de bien faire comprendre le contraste entre l'homme qui devait être représenté vivant et la figure de marbre qui devait au contraire rester froide et immobile.
' Thiele.