BACCHUS
Écossais, M. Alexandre Murray, la commande d’un buste colossal de Napoléon I". N’ayant jamais eu occasion de voir l’Empereur, il s’entoura des documents nécessaires, statues, médailles.
gravures, et il réussit à faire une œuvre sévère, qui a moins le caractère d’un portrait que celui d’une apothéose. Le buste est supporté par un aigle aux ailes éployées. L’artiste avait pu trouver cette disposition dans plusieurs bustes d’empereurs romains.
Admirateur fervent de l’antiquité, Thorvaldsen était aussi ardent collectionneur d’objets d’art anciens : vases, pierres gravées, statuettes, camées, médailles. Ces collections remplissent aujourd’hui plusieurs salles du premier étage de son Musée à Copenhague. Des travaux de réparation étant devenus nécessaires dans la maison de la signora Buti, il jugea prudent de fermer tous les accès de son appartement, de telle sorte qu’on ne pouvait plus pénétrer chez lui que par le logement de la propriétaire. Cependant il s’aperçut un jour qu’un nombre important de médailles lui avait été dérobé. Le désespoir du collectionneur fut tel que la colère lui fit perdre toute mesure, et qu'il commit l’imprudence de laisser planer des soupçons sur d’honnêtes gens dont il était entouré. Une instruction judiciaire devint nécessaire, et elle amena bientôt la certitude que l’auteur du vol était un misérable auquel avait été donné le soin de tenir les livres de comptes de l’artiste (i).
Dès que Thorvaldsen eut l’espoir de retrouver ses médailles, sa colère s’apaisa; il revint aux seii-
(i) Thiele.
VIE DE THORVALDSEN.
timents de douceur qui étaient le fond de sa nature, et fit lui -même des démarches pour arrêter les poursuites, ne voulant pas perdre le coupable. A quelque temps de là, il reçut par la fenêtre un petit sac qui vint tomber au milieu de la chambre et qui contenait une partie des objets .dérobés. Quant à Fauteur du méfait, il disparut de Rome. On fit chez les marchands toutes les recherches possibles pour retrouver ce qui n’avait pas été restitué, mais ce fut sans succès, et Thorvaldsen en eut d’autant plus de regret que la plupart des pièces définitivement perdues appartenaient à son ami le professeur Brôndsted , qui les avait déposées chez lui.
Cet incident, sans importance en lui -même, produisit pourtant une fâcheuse impression sur l’esprit de l’artiste, auquel il inspira, comme nous aurons occasion de le voir plus tard , une défiance exagérée des hommes.
Appelé à Munich par le désir de surveiller luimême les derniers arrangements d’installation qui devaient précéder l’inauguration du monument du 'duc de Leuchtenberg, Thorvaldsen quitta Rome le 22 janvier i83o. Il partit en compagnie du comte de Vash, ambassadeur du roi de Prusse à la cour de Naples, et arriva le 14 février suivant dans la capitale de la Bavière. Malgré les modifications de détail qu’il s’était permis d’apporter au projet primitif, la duchesse avait été tellement satisfaite de l’ensemble de l’œuvre, qu'elle l’avait
déjà fait reproduire en lithographie , pour en distribuer les épreuves à tous les membres de sa famille.
A peine arrivé, l'artiste se présenta au palais, où le roi était retenu au lit depuis plusieurs jours ;
11 fut néanmoins introduit tout de suite dans la chambre à coucher du prince, auquel on savait ménager ainsi une agréable surprise. « Est-ce que je rêve? s’écria le malade. Suis-je bien éveillé? Thorvaldsen à Munich! » Ce fut une effusion de joie, et pendant plusieurs semaines la cour et la ville furent en fête pour recevoir cet ami sur lequel on n’avait pas compté.
L’inauguration du mausolée du duc de Leuchtenberg devait avoir lieu le 20 février, veille de l’anniversaire de la mort du prince (i). Mais le sculpteur ayant trouvé nécessaire d’apporter quelques changements à la partie architecturale, pour que le monument se présentât sous un meilleur aspect à la place qui lui était réservée dans l’église de Saint-Michel, demanda que la cérémonie fût retardée. D’après son désir, elle fut remise au
1 2 mars suivant.
Le mausolée découvert fut bientôt en butte à quelques critiques; en revanche, il obtint les suffrages du plus grand nombre. Aucun juge de
(i) Michaud dit que le prince Eugène est mort le 26 février. C’est une erreur. Voir au Catalogue l’inscription que porte le mausolée.
VIE DE THORVALDSEN.
bonne foi ne contestera la beauté de la statue, non plus que l’exécution remarquable du groupe des deux génies, au marbre duquel Thorvaldsen avait lui-même donné la dernière main.
Un an plus tard, après la chute du gouvernement de la Restauration, le sculpteur qui avait composé le triomphe d’Alexandre et le monument du prince Eugène de Beauharnais reçut une distinction que nous sommes heureux d’avoir à mentionner : il fut nommé officier de la Légion d’honneur (i). L’ambassadeur de France à Rome, chargé de le lui annoncer, ajoutait : « Cette distinction n’est qu’une justice rendue au génie dont le ciseau , parmi tant de chefs-d’œuvre, nous a reproduit et le triomphe du plus grand des conquérants dont l’histoire fasse mention, et les traits d’un guerrier célèbre que la France, dans ses temps de malheurs, n'avait adopté que pour en porter immédiatement le deuil. Cette statue du héros servira de palladium à la ville dont elle fait le plus noble ornement, et votre nom, sortant de la sphère dans laquelle vous vouliez le tenir enchaîné, se mêlera à ces hauts faits qui émeuvent aujourd’hui tous les cœurs et tiennent le monde entier suspendu entre l’admiration et la crainte. »
Ce doit être vers l’époque de son voyage en Bavière que Thorvaldsen eut à Florence une entrevue singulière avec Bartolini. Depuis long-
(i) mai i83i.
temps déjà il avait eu occasion de connaître personnellement le célèbre sculpteur italien , dont la vie a été une lutte de tous les instants : lutte terrible contre la misère, jusqu’au jour où son beau talent fut enfin reconnu; lutte non moins opiniâtre contre les persécutions incessantes de l’envie, lorsqu’il eut conquis sa grande position dans les arts.
Lorenzo Bartolini avait d'ailleurs une âme trempée à toute épreuve, et le combat n’était point fait pour l’effrayer; son esprit indépendant n’avait nul souci de plaire, et son caractère se ressentait de ces habitudes presque batailleuses que les circonstances semblaient lui avoir imposées.
Il avait appris que Thorvaldsen était à Florence, et il s’attendait à recevoir une de ses premières visites. Cependant l'artiste danois ayant tardé quelques jours à se présenter dans l’atelier de Bartolini, l’Italien considéra ce peu d’empressement comme une marque d’indifférence et comme un oubli des égards qu’on se doit entre confrères de grande renommée. Il en fut froissé à tel point qu’il enjoignit à ses élèves, dans le cas où Thorvaldscn se déciderait enfin à paraître, de lui déclarer qu’il était absent. Celui-ci vint en effet; on lui dit que le maître était sorti. Il insista et donna son nom; la réponse fut la même. « Mais il n’est pas possible que monsieur Bartolini ne soit pas chez lui pour moi! Veuillez donc lui dire que c’est le chevalier Thorvaldsen qui le demande. »
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Bartolini se tenait dans un petit atelier placé à l’extrémité de la grande salle où travaillaient ses élèves, et il entendait parfaitement le colloque. Irrité de Tinsistance de celui dont il croyait avoir à se plaindre, il entr’ouvrit sa porte, et passant la tête : a Non, monsieur, je n’y suis pas pour vous! » lui cria-t-il; et il referma la porte (i).
L’artiste, qui avait coutume d’être reçu avec tant d'empressement et tant d’égards partout où il se présentait , se retira stupéfait de cette scène étrange, qui lui apparut comme une inexplicable excentricité, et dont il ne sut peut-être jamais la cause.
(0 Cette anecdote nous a été rapportée par M. Daniel Ramée, qui la tenait directement de Bartolini, avec lequel il vécut assez longtemps à Florence dans les rapports d’une complète intimité.
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