‹ Thorvaldsen sa vie et son óeuvreChapitre 16 sur 189 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Horace Vemet. — Mcndeissohn. — Troubles à Rome. — L’atelier et le jardin de Thorvaldsen. — société romaine. — L'histoire de r.\mour. — Monument de Byron. — Walter Scott. — Adonis. — La statue de .Maximilien l'f. — Monuments de Gutenberg et de Schiller. — Départ de Vernet. — Le choléra. — Thorvaldsen retourne en Danemark.

Dès le 25 mars i83o, Thorvaldsen était revenu de son voyage en Bavière. Les événements qui se produisirent en France peu de temps après causèrent une profonde émotion en Italie, et surtout à Rome. A peine la nouvelle du changement de gouvernement y était-elle parvenue que l’ambassadeur français quitta cette ville et se rendit à Naples. Dans les premiers mois qui suivirent ce départ, Horace Vernet, alors directeur de l’école française, et resté seul représentant officiel de la

France près du Saint-Siège, se trouva investi par les circonstances de fonctions diplomatiques. Il s’acquitta de cette mission délicate avec l’intelligence et l’énergie qu’on lui a connues, et l’attitude qu’il sut prendre préserva les intérêts français, qui auraient pu se trouver sérieusement compromis.

Horace Vernet et Thorvaldsen étaient grands amis ; l’un faisait beaucoup de cas du talent du sculpteur; l’autre professait une admiration passionnée pour le peintre, et il ne nous paraît pas douteux que la conduite de Vernet à cette époque n’ait contribué à augmenter encore l’enthousiasme de Thorvaldsen. Malgré la différence profonde de leur tempérament, ces deux hommes illustres restèrent toujours liés par une sincère et réciproque estime.

La situation était vraiment difficile pour Horace Vernet (i). Les idées nouvelles avaient pénétré dans les États pontificaux, et il se trouvait des esprits assez prévenus pour vouloir rendre responsables de leurs progrès les Français qui résidaient à Rome. Les pamphlets les plus hostiles couraient à ce sujet, et les lettres anonymes pleuvaient chez le directeur de l’école. Il n’était pas homme à s’intimider de ces menaces; au nom de la France il alla trouver le cardinal Albani, et le

(i) Voir à ce propos l’intéressante publication de M. A. Durande sur Joseph, Carie et Horace Vernet. Paris, Hetzel.

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pria de vouloir bien prendre des mesures pour faire cesser une telle importunité.

Le compositeur F. Mendelssohn, le charmant esprit auquel nous devons de si suaves mélodies, était alors à Rome. Une de ses lettres (i), datée du i" mars i83i , montre que cet état d’agitation se prolongea encore quelque temps.

« Les plus à plaindre au milieu de toutes ces histoires, dit-il, ce sont les dames Vernet, qui se trouvent dans une situation fâcheuse. La haine de toute la population est tournée assez singulièrement contre les pensionnaires de l’école française; on prétend qu’à eux seuls ils pourraient facilement mener à bout une révolution. On a envoyé à Horace Vernet plusieurs lettres anonymes pleines de menaces; il a même trouvé dernièrement devant son atelier un Transtévérin armé, qui a pris la fuite en voyant qu’il allait chercher son fusil; et comme maintenant à la villa ces dames sont toutes seules, cette position est des plus pénibles pour cette famille. »

Si les Français étaient plus particuliérement menacés, tous les étrangers se trouvaient inquiétés à Rome, et il circulait les bruits les plus alarmants sur les dispositions de la populace à leur

(i) Les lettres de Mendelssohn, lettres pleines de verve, de jeunesse, d’enthousiasme, ont été publiées en Allemagne, et traduites en français par M. A. Rolland. Paris, Hetzel.

égard (i). Thorvaldsen, dont les succès avaient suscité de nombreuses jalousies, pouvait plus qu’aucun autre avoir des craintes fondées; c'était l’opinion des jeunes artistes danois, qui lui proposèrent de former autour de lui une garde {X)ur protéger ses ouvrages et ses collections. 11 accueillit d’abord ce témoignage de dévouement de ses compatriotes; mais lorsque les troubles parurent prendre un caractère plus grave, il ne voulut plus l’accepter. « Ce serait payer trop cher, dit-il, la défense de ma personne ou de mes statues que d’exposer l’un de vous à se faire tuer. Si l’on n’en

(i) Thorvaldsen eut sa part de tourments dans ces agitations. Un jour il fut très-surpris de voir airiver chez lui l’exécuteur testamentaire du cardinal Consalvi, qui l’invitait à venir toucher sur l’heure les 12,000 écus encore dus pour le monument de Pie VII. Le sculpteur fit observer que, son travail n’étant pas complètement achevé, le terme du payement n’était pas venu; mais la personne insista, et le pria de monter sans plus tarder dans la voiture qui l’attendait à la porte. 11 y avait des troubles dans la ville, et les directeurs du mont-de-piété craignaient une attaque de la populace contre leur caisse, où l’on sait que la somme avait été déposée par le cardinal Consalvi ; on voulait que l’artiste touchât immédiatement les 1 2,000 écus, ou qu’il les y laissât à ses risques et périls. Il choisit la première alternative, mais il se trouva ensuite fort inquiet , avec ses sacs d’argent dans sa voiture. Chez M. Torlonia, où il se rendit pour demander qu’on en acceptât le dépôt, la plus grande agitation régnait; la cour était remplie de gendarmes, on redoutait à chaque instant une attaque, et il fut assez cavalièrement congédié par les commis. Cependant, grâce à l’obligeante intervention de madame Torlonia, il put se débarrasser de son incommode ferdeau. (Thiele.)

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veut qu’à mon argent, c’est fort bien, je m’efforcerai de le remplacer; si c’est à ma vie, qu’on la prenne aussi. Ne faudra-t-il pas la donner un jour? J)

Malgré la fermeté de ce langage, Thorvaldsen était d’humeur trop pacifique pour se plaire dans une vie agitée. Dès cette époque il paraît ne plus se trouver chez lui à Rome, et il songe sérieusement à changer de résidence; cette résolution ressort de plusieurs lettres conservées dans ses papiers, par lesquelles des amis l’engagent à se rendre de Rome à Marseille, pour venir par Paris les rejoindre à Londres, où ils se dirigent de leur côté.

En Bavière on eut sans doute quelque soupçon de ces projets, car le roi Louis s’efforça d’appeler le sculpteur à Munich ; il lui offrait de le nommer professeur à l’Académie de cette ville et conseiller d’Etat en service extraordinaire; mais il ne réussit pas non plus à lui faire prendre un parti définitif.

D’ailleurs, l’agitation s’étant calmée, les fêtes recommencèrent avec plus d’entrain que jamais. Thorvaldsen avait toujours aimé se rendre le soir dans les réunions, où l’attirait surtout le plaisir de rencontrer d’élégantes et jolies femmes , fort nombreuses alors, paraît-il, dans la société romaine. Horace Vernet animait toutes ces réunions ; on a conservé le souvenir de sa direction, qui a fait époque dans les fastes de l’école française.

Mendelssohn, le jeune et ardent artiste qui vivait dans l’intimité des deux illustres maîtres, était également de toutes les fêtes; c’est même ainsi qu’il les avait l’un et l’autre rencontrés pour la première fois.

« A mon premier bal chez Torlonia, écrit-il, ne connaissant aucune dame, je me tenais debout , examinant le monde et ne dansant pas. Tout à coup je sens quelqu’un me frapper sur l’épaule ,

Digilized

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et en même temps une voix inconnue me dit : « Vous admirez donc aussi la belle Anglaise? » Quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu’en me retournant je me trouvai face à face avec le conseiller d’Etat Thorvaldsen, qui, debout à la porte du salon, ne se lassait pas d’admirer cette délicieuse créature. A peine m’avait-il adressé sa question, que j’entends derrière nous un grand bruit de paroles : « Mais où est-elle donc, cette petite Anglaise? Ma femme m’a envoyé pour la regarder, per Bacco! » Celui qui parlait ainsi était un petit Français fluet, aux cheveux gris et hérissés; à sa boutonnière brillait le ruban de la Légion d’honneur. Je reconnus de suite en lui Horace Vernet. Il engagea aussitôt avec Thorvaldsen une conversation très-sérieuse et trèssavante au sujet de cette beauté, et ce qui me charma surtout, ce fut de voir la jeune fille tant admirée par ces deux vieux maîtres (i), qui ne se lassaient pas de la contempler, continuer à danser, sans se douter de rien, avec la plus adorable naïveté. Thorvaldsen et Vernet se firent présenter aux parents de la jeune Anglaise, et ne s’inquiétèrent plus de moi; de sorte que je ne pus rien leur dire ce jour-là. Mais quelques jours après , je

(i) Mendeissohn parle en jeune homme lorsqu’il appelle Vernet et Thorvaldsen ces deux vieux maîtres. En fait le peintreavaità peine quarante ans, et le sculpteur, qui n’en avait pas encore soixante, était dans toute sa verdeur.

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fus invité chez mes bons Anglais de Venise, qui voulaient, disaient-ils, me présenter à quelquesuns de leurs amis. Or, ces amis étaient préci- ' sèment Vernet et Thorvaldsen, ce dont je fus enchanté. »

Les deux maîtres, qui se retrouvaient chaque soir dans le monde, se visitaient souvent aussi dans leurs ateliers. Mendelssohn les voyait assidûment; c’est ainsi qu’il décrit l’atelier de Vernet :

« Dans des allées d’arbres toujours verts, qui maintenant, au moment des fleurs, exhalent un parfum exquis, au milieu des massifs du jardin Médicis, il y a une petite maison où l’on fait toujours un bruit quelconque qui s’entend de loin : des cris ou des querelles , ou bien un air joué sur la trompette, ou bien des aboiements de chiens; c’est là qu’est l’atelier. Le plus beau désordre y règne partout. Des fusils, un cor de chasse, un requin, des palettes, une couple de lièvres tués à la chasse ou de lapins morts; partout sur les murs des tableaux achevés ou à moitié faits. Ulnaugiiration de la cocarde tricolore , des portraits commencés de Thorvaldsen, Eynard, Latour-Maubourg, quelques chevaux, l’esquisse et les études de la Judith, le portrait du Pape, des têtes de Mores , des pifferari , des soldats pontificaux , votre humble serviteur, Caïn et Abel, enfin l’atelier lui-même, tout cela est appendu dans l’atelier. »

On respirait un air plus calme au pied des terrasses du palais Barberini. Combien de visiteurs

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de tous les pays ont tour à tour passé dans les ateliers du sculpteur, se sont promenés dans ce petit jardin tout parfumé de la douce senteur des lauriers-roses, sous cette treille verte coupée par la teinte brune des grands vases de fleurs, tandis que des tortues familières se traînaient paisiblement dans les allées et les rplates-bandes !

« Thorvaldsen , dit un visiteur , demeure à Rome sur le mont Pincio, rue Sixtine, au palazzo Tomati. ^.e premier étage est consacré à son habitation; l’atelier est plus haut; on y parvient par un escalier étroit. Lorsque vous frappez à la porte, c’est le grand statuaire qui vient vous ouvrir luimême, à l’exemple du Poussin. La simplicité de son ameublement est tout à fait primitive, mais une foule de belles peintures ornent les murs de ses appartements. Là .sont des bibliothèques remplies de livres, des vases rares, des collections de médailles, de pierres. Vous ap»ercevez partout de charmantes gravures, des esquisses, des portraits de princes et d’artistes. Un jardin précède la maison, et l’on y descend de l’atelier même. Les mauves, les fleurs rouges, l’aloès, les roses .sauvages, enveloppent çà et là quelques blocs de marbre.

» Thorvaldsen se fait remarquer par sa grande activité, par la vive attention qu’il donne à tous les objets dont il s’occupe. Vous suivez l’idée dans son travail avec une aisance extrême. Sa conversation, lorsque son travail n’est qu’une simple

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exécution, est facile, enjouée, en même temps que remplie d’esprit et de finesse. Personne parmi les artistes ne porte plus de dévouement et d’intérêt à ceux qui commencent avec zèle la carrière. Thorvaldsen est une des plus grandes existences qui aient acquis leur droit de cité dans le monde artistique. L’art lui a donné le rang le plus élevé, un rang que nul n’efface, même en Allemagne, dans ce pays des positions héréditaires. C’est incontestablement un esprit de premier ordre. Il Joint à une énergie rare cette souplesse facile qui semble n’étre le partage que des talents élégants. Il finit sa vie, commencée durement au milieu du peuple, dans les premiers rangs de la société, où sa personne inspire autant d’intérêt que de vénération (i). »

On voyait souvent dans son jardin le sculpteur se promener d’un pas tranquille, l’air rêveur, et pétrissant un morceau d’argile; au premier abord , on aurait pu le prendre pour un homme oisif. Mais quelle activité sous ce calme apparent! et comme elle devait être bien organisée cette tête qui, sans efforts, menait de front tant de grands travaux, souvent si différents, profanes ou religieux, légers ou sévères!

Le travail le plus péqible pour l’artiste, c’était sa correspondance : il lui en coûtait d’écrire, et il avait fini par prendre à cet égard une habitude

(i) M- Fayot, dans le journal l’Artiste.

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flegmatique dont il ne se départait presque jamais. Quand il supposait qu’une lettre devait contenir quelque réclamation désagréable , il s’abstenait de la décacheter, et laissait accumuler sa correspondance pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’un ami voulût bien se charger de la mettre en ordre et de répondre pour lui (i).

(0 Le plus souvent Thorvaldsen se bornait à signer. Sauf ses lettres en danois, la plupart de celles qui sont écrites en d’autres langues (français, allemand, italien} offrent donc peu d'intérêt comme autographes. Nous nous bornons, pour ce motif, à donner ces deux signatures;

Elles sont, la première surtout, d’une fermeté toute sculpturale. Dans l’une, il conserve le prénom familier de Bertel; dans l’autre, il a traduit son prénom en italien, Alberto.

Thorvaldsen ne détruisait jamais les lettres qu’il recevait ; c’était sur le verso qu’il écrivait le brouillon de sa réponse, quand exceptionnellement il la faisait lui-même. 11 couvrait aussi les feuillets blancs de croquis , d’esquisses , de projets. M. Thiele a retrouvé toutes ces pièces, si précieuses pour reconstituer l’histoire de l’artiste et de son œuvre, enfouies dans une cave sous des monceaux de décombres dans le palais Tomati, à Rome.

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« Ma qualité de pianiste, dit encore Mendelssohn, me procure ici un plaisir particulier. Vous savez combien Thorvaldsen aime la musique. Il a dans son atelier un très-bon instrument, et le matin je lui joue de temps en temps quelque chose pendant qu’il travaille. Lorsque je vois le vieil artiste pétrir son argile brune, donner d’une main ferme et délicate le dernier coup à un bras ou à une draperie; lorsque je le vois créer ces œuvres impérissables qui feront l’admiration de . la postérité, je me sens heureux de pouvoir lui être agréable. »

Thorvaldsen était alors en commerce intime

avec l’Amour : après avoir représenté le dieu dominateur de l’univers dans les quatre bas-reliefs dont nous avons parlé plus haut, il entreprit une série de compositions sur l’histoire du fils de Vénus, cette histoire si féconde en incidents et la plus variée que nous offre la fable antique. -Ce n’était d'ailleurs pour lui qu’un divertissement. ^ (( Je vais m’occuper des petites affaires de l’Amour , disait-il alors ; le malin enfant me tire les manches ; il faut que je les secoue pour l’en faire sortir. »

Il était cependant trop peu érudit pour trouver de lui-même tous les sujets qu’il a représentés, et dont la plupart sont tirés des fragments les moins connus de l’Anthologie grecque. Mais il était aidé en cela par un ami, savant poète (savant plus encore que poète), du nom de Ricci, qui habitait à Rieti près de Rome. Ricci ayant eu le malheur

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de perdre sa femme, l’artiste s’était empressé de composer un monument pour le tombeau de cette dame dans Téglise de Rieti. Le poëte en fut extrêmement reconnaissant , et les bons rapports entre les deux amis devinrent encore plus intimes.

Ricci se livrait donc à des recherches qui étaient dans ses goûts, et fournissait, en vers italiens, les sujets des bas-reliefs, qu’il nourrissait même le projet de faire tous graver pour illustrer une histoire de l’Amour ainsi composée par lui d’après les vieux poètes.

Thorvaldsen prenait beaucoup de plaisir à ce passe-temps, et les productions suivaient les indications de Ricci avec une facilité si* étonnante, que bientôt les exploits du fils de Vénus se trouvèrent réunis en une sorte d’épopée en relief (i).

Ces productions , qui lui coûtaient si peu d'eftorts, ne le détournaient d’ailleurs aucunement' de ses grands travaux.

Le buste de lord Byron , modelé en 1817, avait été très-bien accueilli en Angleterre. Plusieurs

(i) Tous ces petits sujets étaient moulés et modelés en septembre i83i. Thorvaldsen en continua la série l’année suivante, et Ricci ht paraître un volume intitulé : Anacreonte novissimo del commendatore Alberto Thorvaldsen in XXX bassorilievi anacreontici , tradotti da Angelo Maria Ricci. Roma, i832, in-8®. Cet ouvrage, dédié au sculpteur et qui renferme trente planches gravées au trait d’après ses bas-reliefs, paraît avoir eu quelque succès. Ricci avait déjà publié en 1828 un recueil de poésies ayant pour titre VAnacreonte di Thorvaldsen.

années après la mort du poète à Missolonghi, ses compatriotes songèrent à lui élever un monument, et le comité formé dans ce but s’adressa au sculpteur. Celui-ci, philhellène comme tous les esprits libéraux de ce temps, se chargea volontiers de l’exécution du travail; Byron, dont la personne lui avait été peu sympathique, n’était plus alors pour lui que l’un des héros de l’indépendance de la Grèce, la noble patrie de Phidias.

En 1829, sir John Hobhouse, qui présidait le comité anglais, écrivait à Thorvaldsen à la date du 22 mai ; en même temps qu'il le priait de vouloir bien entreprendre cette œuvre, il lui offrait la somme de mille livres sterling. On sait combien les Anglais se montrent généreux lorsqu’ils veulent honorer la mémoire de quelqu’une de leurs illustrations. Thorvaldsen, de son côté, a toujours été plus soucieux de l’honneur que du profit qu’il pouvait tirer de ses ouvrages. Bien qu’il gagnât l’argent facilement, il était économe par simplicité de mœurs, mais en même temps très-large dans sa manière de traiter; nous en pourrions donner des preuves nombreuses.

Il répondit donc que la somme offerte lui permettrait d’exécuter non-seulement la statue, mais aussi un bas-relief pour le piédestal. Le comité, qui s’en rapportait entièrement au maître pour la composition de l’œuvre, lui demanda seulement un dessin pour le soumettre aux souscripteurs , en faisant observer qu’on dissimulerait plus faci-

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lement Tinfirmité de Tillustre défunt (i) si on le représentait assis.

L’esquisse fut faite en 1 83o , et l’année suivante , un premier plâtre fut modelé ; mais d’assez importantes modifications ont été apportées à l’exécution définitive en marbre, qui montre Byron assis sur les débris d’une colonne grecque et tenant d’une main la plume, de l’autre le poëme de Childe- Harold. La tête semble écouter l’inspiration poétique.

Le bas-relief représentant le Génie de la poésie était terminé à la même époque, et pourtant les marbres ne purent être expédiés à Londres qu’en avril i835. Avant d’être érigé, le monument eut à subir de longues vicissitudes. On avait d’abord songé à le placer dans Westminster ou dans l’église de Saint-Paul ; puis au Musée britannique, à la galerie nationale; enfin au cimetière de Kensalgreen. Mais le clergé anglican, qui ne peut être cité pour sa tolérance, fut plus hostile que ne l’avait été le clergé romain au mausolée de Pie VII. 11 voyait avec déplaisir cet hommage rendu à la mémoire d’ün poëte à ses yeux immoral et impie.

Dix années s'étaient écoulées sans que la statue eût trouvé une place, lorsqu’en 1845 le collège de la Trinité [Trinity college) de Cambridge, où

(i) Byron était boiteux, et mettait tous ses soins à cacher cette infirmité; le comité anglais paraît s’être attaché à respecter cette préoccupation du poète.

Byron avait fait ses études, offrit de la recevoir. On parvint, non sans peine, à retrouver les marbres, restés jusque-là dans les souterrains de la douane de Londres, et le monument fut enfin érigé dans la bibliothèque du collège, où l’on peut le voir aujourd'hui.

En i83i, Thorvaldsen reçut la visite d’une autre illustration littéraire de l’Angleterre, sir Walter Scott. D’après ce qu’on rapporte, le célèbre historien romancier se serait pourtant montré à Rome peu curieux des œuvres d’art, puisque , dit-on, il n’alla pas même voir le Vatican. Nous ne mentionnons que sous toutes réserves une as- -sertion à laquelle nous avons peine à ajouter foi. Quoi qu’il en soit , l’écrivain désira être présenté au sculpteur. Walter Scott, tout versé qu’il était dans la connaissance des langues du Nord, ne savait parler que la sienne, et quant à Thorvaldsen, il lui eût été impossible de suivre une conversation en anglais. Une personne qui assistait à leur entrevue en a conservé les détails (i). Ces deux hommes illustres allèrent au-devant l’un de l’autre avec une touchante cordialité. Quant à leur conversation , elle fut singulièrement entrecoupée, comme on peut se l’imaginer, et elle ne se formula guère qu’en interjections et en monosyllabes. Cependant on put entendre de part et d’autre les mots : conoscen^a, — charmé, —

(i) M. Kestner, Etudes romaines.

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plaisir, — happy, — connaissance, — piacere, — delighted, — heureux. C’était un langage assez sommaire, mais les deux nouveaux amis étaient si contents, qu’ils paraissaient se comprendre à merveille; ils se serraient les mains avec effusion, se frappaient sur l’épaule ; et quand ils se quittèrent, ils se suivirent encore des yeux aussi longtemps qu’ils le purent, en continuant à faire les gestes les plus démonstratifs.

Tout ce qui est clair, ouvert, naturel, charmait Thorvaldsen. La simplicité de sa nature ne s'était pas accommodée de l’étrangeté de Byron ; il n’avait jamais pu rien entendre à cette immense mélancolie. A première vue, au contraire, il éprouve de la sympathie pour Walter Scott, il le comprend aussitôt. Pendant le séjour que fit à Rome le grand romancier, il modela son buste.

Bien qu’il eût reçu à Munich son artiste favori avec la plus cordiale bienveillance, le roi de Bavière n’avait pas manqué de lui reprocher assez vivement le peu de zèle apporté à l’achèvement de la statue d’ Adonis, objet de toutes ses prédilections. Thorvaldsen, de retour à Rome, avait tenu compte des plaintes du souverain , et il s’était remis avec une certaine ardeur à cet ouvrage. Les connaisseurs considéraient le marbre comme presque achevé, et ils en admiraient l’exécution soignée; ils furent donc très-surpris de voir le sculpteur le soumettre tout à coup à un remaniement en quelque sorte radical, car, malgré les

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éloges qui lui avaient été prodigués pour cette figure, il en était médiocrement satisfait et ne la considérait pas encore comme digne d’être livrée. 11 la retoucha donc avec une telle hardiesse qu’il

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