‹ Thorvaldsen sa vie et son óeuvreChapitre 17 sur 189 · ADONIS · texte numérisé non relu

ADONIS

effraya ceux qui le voyaient à l’œuvre. Les troubles survenus à Rome ayant interrompu pendant quelque temps ce travail, ce ne fut qu’en octobre 1 83 i qu’il en annonça le complet achèvement à son

VIE DE THORVALDSEN. kji

royal ami. I.e roi Louis se réjouit hautement de la bonne nouvelle, et insista de nouveau sur son désir de voir Thorvaldsen accepter les fonctions de professeur à l’Académie de Munich. Il lui demandait en même temps à quel point en était la statue de Maximilien l" de Bavière, commandée plus récemment (i).

Le modèle de cette statue équestre, grand deux fois comme nature, ne fut terminé qu’en i836; il arriva en Bavière la même année, et fut exposé à la fonderie royale. La statue et le cheval furent fondus d’un seul jet l’année suivante par Stiglmaier (2) , et cette opération fut si heureuse qu’il devint presque inutile de ciseler le bronze. En 1839, le monument de l’aïeul du roi Louis fut inauguré solennellement sur la place de Wit-

(1) Le roi Louis avait fait cette commande le i5 février i83o, c’est-à-dire le lendemain de l’arrivée de l’artiste à Munich, et comme témoignage de la satisfaction que lui causait sa visite.

(2) Stiglmaier était fils d’un forgeron. Le roi Louis ayant eu connaissance de son talent naturel, l’avait envoyé en Italie pour étudier la science du fondeur; il lui confia ensuite de nombreux travaux. Stiglmaier a fondu la statue colossale de la Bavaria, érigée sur une colline près de .Munich. Cette statue, qui a près de vingt mètres de hauteur, a été exécutée d’après le modèle du sculpteur Schwanthaler, ce même artiste que le roi Louis avait recommandé à Thorvaldsen. (V. p. i58.) C’est encore à Stiglmaier qu’on doit la fonte de la statue du roi Maximilien l", œuvre du sculpteur Rauch, qu’on voit aussi à Munich, et qu’il ne faut pas confondre avec la statue équestre de l’électeur, dont nous venons de parler.

telsbach, à Munich. Cest une des plus belles statues équestres des temps modernes. L’électeur est représenté armé de toutes pièces, dans le costume qu’il portait au temps de la guerre de trente ans.

Thorvaldsen, qui jugeait un monument incomplet si le piédestal était dépourvu de bas-reliefs , avait modelé deux compositions destinées aux deux faces; mais quand le roi en apprit l’existence, il fit écrire que des considérations politiques ne lui permettaient pas d’en faire emploi ( i ).

Thorvaldsen travailla aussi au monument de Gutenberg, et ensuite à celui de Schiller. Il ne fit d’ailleurs que les petites esquisses de ces deux ouvrages. Le premier lui avait été demandé par la ville de Mayence en i832; et la statue fut exécutée, d’après ses dessins et ses maquettes, par .son élève, M. Bissen , sculpteur danois d’un vrai mérite, qui a fait depuis de beaux travaux pour son pays. Cette figure montre l’inventeur de l’imprimerie dans le costume des vieux maîtres allemands du moyen âge, tenant dans la main droite les lettres mobiles, et portant au bras gauche la Bible latine, le premier livre multiplié par la typographie. L’un des bas-reliefs représente Vlnvention de la presse, l’autre, V Invention des lettres

(i) Les deux modèles furent mis de côté, et figurent aujourd’hui au Musée de Copenhague. Nous en donnons la description au Catalogue.

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mobiles : Gutenberg y figure en compagnie de son collaborateur Faust.

Toute l’œuvre fut coulée en bronze, à Paris, par M. Crozatier, en i836, et le monument fut inauguré à Mayence le 14 août iSSy. Cette ville, pour remercier Thorvaldsen , qui avait fourni les modèles sans vouloir accepter aucune rémunération, lui décerna le droit de bourgeoisie honoraire.

L’artiste prit également un collaborateur pour exécuter le monument de Schiller (i), qui devait être érigé à Stuttgart, et qui fut inauguré avec pompe dans cette ville le 8 mai i83g.

Bien que Thorvaldsen eût à plusieurs reprises manifesté l’intention de quitter Rome, où les agitations politiques avaient troublé le calme de son esprit, il n’avait pas eu le loisir de préparer avec suite les moyens de mettre ce projet à exécution. De grands travaux avaient occupé tous ses instants; il se trouvait en outre retenu par l’attrait d’une société d’élite, dont Horace Vernet stimu-

(i) Il se chargea de composer les esquisses, et ne demanda pour ce travail que le remboursement de ses frais. C’est à l'un de ses élèves, M. Matthiae, que fut confiée l’exécution de l’œuvre elle-même. Les esquisses, envoyées à Stuttgart en i835, y furent approuvées, et les plâtres furent alors coulés suivant la convention. Les modèles passèrent de Rome à Munich pour y être fondus par Stiglmaicr; on les laissa quelque temps exposés à la Fonderie royale, où ils reçurent la visite dlun grand nombre d’amateurs, tandis que les bronzes étaient expédiés à Stuttgart.

lait l’ardeur aux plaisirs. Malheureusement le directeur de l’école française allait bientôt s’éloigner. Thorvaldsen avait modelé le buste du peintre en i833 , et avant de partir, Vernet termina le portrait de son ami. Ce portrait, d’une touche vive et facile, reproduit avec une grande vérité les traits et la physionomie du maître danois (i).

Vernet était trop populaire à Rome pour que son départ ne fût pas un grand événement et ne donnât pas lieu à de sincères regrets. Comme il devait .s’embarquer au mois de février, les artistes de toutes les nations, au milieu desquels il avait vécu plusieurs années, organisèrent une fête d’adieu au palais Ruspoli. On trouve à ce sujet, dans une lettre datée de Rome (2) , quelques détails caractéristiques.

tt Chose assez singulière, y est-il dit, à quelque réunion que Thorvaldsen soit présent, et quelle que soit la personne pour qui la fête se donne , il y a toujours un moment imprévu où il semble

(1) II figure aujourd’hui dans une des salles du premier étage du Musée Thorvaldsen à Copenhague. Nous en donnons une gravure en tête de ce livre. L'artiste est représenté dans son costume d’atelier; le buste auquel il travaille est celui d’Horace Vernet. Le peintre avait eu d’abord la pensée de représenter son ami appuyé sur le Lion de Lucerne : M. Philippe Delaroche- Vernet possède un croquis de cette première composition.

(2) Nous avons trouvé cette lettre dans l’ouvrage de M. Thiele.

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que la solennité ait lieu en son honneur. C’est ce qui est arrivé encore cette fois. L’assemblée ayant porté un toast à Horace Vernet, Thorvaldsen, qui était à sa droite, lui présenta la couronne de laurier, laissée jusqu’à ce moment sur le buste du peintre. Mais Vernet ne souffrit pas qu’on la posât sur sa tête; il se leva, la saisit, et en ceignit le front de Thorvaldsen en disant ; a La voilà à sa place! r> En même temps, il se jeta au cou du sculpteur et l’embrassa. Cette scène provoqua un enthousiasme indescriptible, et le vieux palais Ruspoli s’ébranla jusque dans ses fondements, au milieu des acclamations et des applaudissements. »

Le même narrateur nous apprend que cette fête eut son lendemain. Elle avait eu lieu un jour d’abstinence, et comme il était difficile que les lois religieuses fussent scrupuleusement respectées, les organisateurs du banquet avaient d’avance pris la précaution de solliciter l’indulgence de l’autorité ecclésiastique. Pourtant « le jour suivant, les gendarmes se présentèrent pour arrêter l’hôtelier du palais Ruspoli , comme accusé d’avoir permis à ses hôtes de manger gras la veille de la Purification de la sainte Vierge. Le coupable s’étant réfugié à temps à la villa Médicis, qui jouit du droit d’asile, l’affaire fut accommodée, et il put échapper à l’emprisonnement; mais pour le lui épargner, les ordonnateurs de la fête payèrent une amende de cent écus romains. »

Le départ d’Horace Vernet fit un vide dans la société romaine; personne n’en fut plus ému que Thorvaldsen, qui dès ce jour songea plus sérieusement à quitter Rome. Les deux artistes restèrent d'ailleurs toujours unis par une amitié sincère.

« Cher et illustre collègue , écrivait quelques mois après Horace Vernet, je ne veux pas laisser partir un de mes amis pour Rome sans le charger d’un petit mot de souvenir pour vous. Je ne sais si M***, à qui j’avais donné une semblable commission , l’aura remplie

» Je suis certain que vous n’aurez jamais pensé un instant qu’il pût y avoir négligence de ma part. Les sentiments de respect et d’amitié que j’ai pour votre talent et pour votre personne vous sont un sûr garant de l’inviolabilité de mon attachement et de ma vénération pour l’un et pour l’autre, sans compter toute ma reconnaissance pour vos bontés pour moi.

» Il avait été question dans nos journaux d’un voyage que vous deviez faire à Paris (i). Jugez de ma joie à une semblable nouvelle ! Je vous ai écrit à cette époque, comme je vous l’ai dit plus haut, mais le temps s’est passé, et je crains bien d’être forcé de renoncer à l’espoir de vous tenir ici.

» Adieu, cher et illustre ami. Si je pouvais vous être de quelque utilité dans ce pays, disposez de moi. Vous ne doutez pas du bonheur que j’éprou-

(i) Thorvaldsen n'est jamais venu à Paris.

VIE DE THORVALDSEN.

verais à vous donner de nouvelles preuves de mon dévouement

» Tout à vous et de bien bon cœur.

)) H. Vernet.

• Paris, ce 8 janvier i836. »

Comme on le voit, Vernet éprouvait pour Thorvaldsen une amitié mélée de respect : le sculpteur avait vingt ans de plus que lui, et déjà sa longue chevelure blanchie lui donnait un aspect tout à fait vénérable (i).

A la fin de cette année i836, le 3i décembre, l’Académie de Saint-Luc de Rome décida par acclamation que, pour rendre hommage au talent de l’illustre artiste danois, une médaille d’or serait frappée en son honneur, et, à cette occasion , le président de l’Académie lui écrivit une lettre des plus flatteuses (2).

(1) Après la mort de Thorvaldsen, madame la baronne de Stampe vint à Paris et remit à Horace Vernet la bague de son ami. Le peintre la reçut avec toutes les marques d’une vive et respectueuse émotion. « Il prit la bague, nous a dit madame de Stampe, la passa à son doigt, et l’appliquant sur son front , il s’inclina pour demeurer quelques instants comme absorbé dans ses souvenirs. »

(2) Voici cette lettre :

• Insigne e Pontificia .tccademia Romana delle belle arti , denominata di S. Luca. Li 3i dicembre i836.

» Illustrissimo Signore!

» Gli insigni meriti di V. S. Illustrissima ed il favorc che da tanto tempo compiacesi ' rendere alla PontiHcia Accademia rilasciando a pieno suo uso l’intero onorario

Thorvaldsen était déjà bien décidé à quitter Rome, lorsque, en i83y , le choléra se déclara dans cette ville avec violence. L’artiste n’exerçait' aucune fonction publique, et rien par conséquent

che le compete di cattedratico di scultura, hanno mosso la Congregazione generale adunata jeri appresso la proposizione fattane dal Consiglio dei 12 del cadente, ad esternarlene con alcun atto straordinario la comune riconoscenza.

» È stato quindi con unanime ripetuta acclamazione determinato, che sia coniata in onore di V. S. 111"* una medaglia d’oro, la quale nel dritto abbia l’emblema accademico di San Luca, secondo lo stcsso di Lei disegno, e nel rovescio la seguente cpigrafe :

ALBERTO THORVALDSEN.

SCULPTORI. CELEBERRIMO SODALI.

BENE MERENTL EX DECR. ACADEMIAE.

ANN. MDCCCXXXVI.

Eietissimo di potere coll’ annunzio di quest’ atto accadcmico, cosi vivamente grato al mio cuore, por complimento al quadriennio délia mia Presidenza, altro non mi rimane se non di pregare V. S. lll™* a gradire questa si spontanea e solenne dimostrazione dell’ ossequio ed amore de’ suoi afFettuosi colleghi, e di far voti sincerissimi al Cielo perche ci servi per lunghi anni nel Sig. Commendatore Thorvaldsen uno de’ più grandi ornamenti dell’ Accademia e di Roma, uno de’ più insigni e cclebrati maestri di che si onorino le arti europee.

» Con questi sentimenti dell’ animo desidero, che V. S. Ill“* mi abbia costantemente per suo con tutta la venerazione » Di V. S. 111"»

1) Dev""> obi™" Servitore » G. Cav* Salvi, Présidente.

» Prof. Salvatore Betti,

» Segr. perp. »

VIE DE THORVALDSEN.

ne pouvait lui faire tenir à honneur de demeurer en présence d’un danger si sérieux , alors qu’il était appelé avec instance dans son pays. Aussi, tandis que l’Académie de Saint-Luc convoquait les artistes pour se rendre en procession, le 14 août, à l’église del Gesü, où se trouvait une image miraculeuse de la Vierge, il se laissa persuader par plusieurs compatriotes et partit avec eux.

En prenant cette détermination , les voyageurs ignoraient que les habitants des' petites villes voisines, redoutant l’irruption du fléau, avaient trouvé prudent d’établir autour de Rome une sorte de cordon sanitaire, et que, les armes à la main, ils repoussaient quiconque tentait de s’approcher. C’est par suite de cette mesure, dictée par la peur, que Thorvaldsen et ses compagnons, aux abords du premier village qu'ils rencontrèrent, furent tenus à distance par une sorte de milice improvisée; on leur fit sommation d’avoir à rebrousser chemin immédiatement, les menaçant de faire feu s’ils ne se conformaient à cette injonction.

11 fallut donc rentrer à Rome, où l’épidémie sévissait cruellement. Thorvaldsen dut penser qu’il pourrait ne plus revoir son pays, et il jugea prudent de faire son testament définitif. Dans ce document, daté du 24 août iSSy (i), il déclare

(i) Voir ce testament aux Appendices.

léguer à sa ville natale, Copenhague, ses œuvres et toutes ses collections d’objets d’art et d’antiquité, mais à la condition qu’elles formeront un Musée distinct, pour l’installation duquel la ville fournira un emplacement convenable. Il avait déjà, par un acte antérieur, assuré un revenu suffisant à sa fille, qu’il avait pu adopter en 1 83 5 , et à laquelle il avait fait contracter un mariage honorable.

Ce fut un triste séjour que celui de Rome pendant l’été de 1837. Le travail devint pour Thorvaldsen un refuge contre les pénibles préoccupations causées par la présence d’une épidémie qui faisait chaque jour de nombreuses victimes. Le maître entreprit alors une statue représentant une jeune fille dansant le saltarello, figure destinée à orner une des salles du palais Torlonia, où se trouvait déjà sa première Danseuse , ainsi qu’une œuvre semblable de Canova.

Après avoir suffisamment ébauché cet ouvrage, il fit venir un modèle. Une belle Romaine, conduite par sa mère, posait depuis peu de temps, lorsqu’elle se sentit indisposée; bientôt même elle fut plus souffrante, et les symptômes ne laissant plus de doute sur la nature de la maladie, c’était une attaque de choléra, on se hâta de reconduire la jeune fille chez elle. Toutefois elle guérit. Sa mère la ramena quelque temps après, mais Thorvaldsen ne consentit pas à la faire poser de nouveau , et il acheva la figure sans modèle.

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Dès lors il ne songea plus qu’à s’éloigner de Rome; il prit toutes ses dispositions pour raccomplissement de ce projet bien arrête, et il écrivit à ses amis de Copenhague pour leur en donner avis. La nouvelle se répandit bientôt en Danemark; ce fut une Joie générale dans le pays. Immédiatement le roi fit notifier au prince Christian, président de l’Académie, qu'il avait donné des ordres pour qu’une frégate de l’Etat fût envoyée à Livourne, pendant l’été de 1 838, afin d’aller chercher Thorvaldsen et de transporter tous ses ouvrages. Non -seulement l’artiste en reçut l’avis officiel, mais dans une lettre particulière le prince lui exprima toute la satisfaction que causait son retour.

Thorvaldsen fit préparer d’avance ses caisses, et les expédia successivement à Livourne, au nombre de soixante-deux ; elles renfermaient ses statues, ses tableaux, ses antiquités, ses livres. -Ainsi lorsque, au mois de juillet, M. Dahlerup, capitaine de la marine royale de Danemark, l’informa que la frégate Rota était à l’ancre , devant Livourne, prête à le prendre à son bord, avec sa suite et ses eli'ets, il n’avait plus qu’à partir. 11 quitta Rome, non sans penser y revenir encore, et il s’embarqua pour Copenhague le 1 3 août i838.

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