‹ Thorvaldsen sa vie et son óeuvreChapitre 19 sur 189 · HÉBÉ · texte numérisé non relu

HÉBÉ

songea même à déballer ses riches collections de médailles , de vases antiques , de pierres gravées ; mais il lui fallait du temps pour mettre de l’ordre dans ces richesses. Le sculpteur ne s’appartenait

plus, il était la proie du public; chaque Jour on voyait à la porte de l’Académie stationner des files de voitures, comme il ne s’en trouve à Copenhague qu’aux abords du théâtre, les soirs de représentation extraordinaire. Tous les visiteurs étaient reçus avec affabilité ; l’artiste, qui le matin avait l’habitude de travailler en robe de chambre et qui ne se pressait guère d’achever sa toilette, était généralement surpris dans cette tenue; c’est ainsi que, les pieds dans ses pantoufles, il passait des journées entières à remplir les fonctions de cicerone au milieu de ses propres sculptures. Puis il lui fallait chaque jour aller dîner en ville et finir la soirée dans quelque réunion. « J’y coulerai à fond », disait-il à un ami (i).

Ce qui le fatiguait surtout dans ce genre de vie, c’était l’impossibilité de se livrer à ses travaux; car il craignit longtemps de paraître manquer d’égard aux visiteurs s’il les recevait l’ébauchoir ou le marteau à la main. Plus tard, quand il s’aperçut du plaisir qu’on prenait à le voir à l’œuvre, il ne se gêna plus pour travailler comme à Rome, et peu à peu sa vie reprit une allure plus conforme à ses goûts.

Il se levait de bonne heure, et, suivant une ancienne habitude, il déjeunait frugalement de deux grands verres de lait accompagnés de deux petits pains. Mais il continuait à dîner chaque

(1) Thiele.

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soir chez un nouvel hôte, sans pouvoir satisfaire à toutes les invitations qui lui étaient adressées.

Peu de temps après l’arrivée de Thorvaldsen à Copenhague, le conseil d’administration de l'église de Notre-Dame voulut mettre à profit la présence de l’artiste, qui résolut alors de réunir dans cette église tout son œuvre religieux. Le Christ et les Dou^e Apôtres (i), le Sermon de saint Jean- Baptiste, n’allaient pas seuls enrichir Notre- Dame. D'autres grands ouvrages furent encore projetés ; l'Entrée de Jésus à Jérusalem (2) , frise destinée à orner le péristyle; quatre statues de Prophètes, qui devaient être placées dans des niches de chaque côté du portail, et les statues de marbre de Luther et de Mélanchthon , qui auraient figuré sous le porche (3).

(1) Lx conseil lui fit savoir qu’on affectait à cette entreprise une somme de 34,000 écus danois, dont il pouvait disposer. La statue de marbre du Christ fut cédée au prix de 16,000 écus. En outre, les dix apôtres que le sculpteur avait fait exécuter en marbre à ses frais lui furent achetés et payés 2,000 écus chacun. Quant aux deux autres apôtres dont il avait toujours songé à remanier les modèles, ils lui furent également commandés.

(2) Le sujet a été choisi par Thorvaldsen.

(3) L’artiste travaillait au buste de Luther quand il mourut. .\près sa mort, le projet de ces deux statues parait avoir été abandonné par le conseil d'administration de l'église. Deux seulement des statues des prophètes ont été exécutées plus tard : celles de David et de .Moïse, par MM. Bissen et Jérichau.

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Thorvaldsen avait alors atteint sa soixante-huitième année : on oublie son âge quand on voit avec quelle ardeur il songeait encore à entreprendre de grands travaux, malgré les entraves que les exigences de la société danoise devaient apporter à leur rapide exécution.

C’était une occupation considérable que d’ouvrir chaque Jour sa correspondance ; l’artiste , nous l’avons dit, n’avait jamais mis beaucoup de zèle à lire les lettres, non plus qu’à y répondre; il était moins disposé que jamais à se donner ce tracas. Heureusement il trouva dans la personne du secrétaire de l’Académie, M. Thiele, qui devait un jour être son biographe, un ami sùr, un esprit droit, un homme de tact, dont le concours lui fut précieux. M. Thiele ouvrait les lettres, mettait sous les yeux du maître celles qu’il pouvait avoir intérêt à lire aussitôt ; quant aux autres, elles étaient classées pour faire l’objet d’une sorte de rapport périodique; de ce nombre furent toutes les demandes de secours. L’argent comptant que Thorvaldsen avait apporté de Rome s’était écoulé en dons charitables avec une rapidité telle, qu’il avait fallu bientôt en renouveler la provision. Mais une nouvelle somme prenant aussitôt le même chemin que la première, force fut à l’artiste de mettre quelque réserve à ses libéralités en examinant sérieusement les diverses requêtes. M. Thiele, qui se chargea de ce travail, cumula les fonctions de secrétaire et de trésorier.

Bien que ses habitudes d’économie eussent, dans ses dernières années , dégénéré en parcimonie, Thorvaldsen fut toujours disposé à sécourir largement le malheur. Les esprits superficiels ont pu l’accuser d’avarice avec une apparence de vérité ; mais ceux qui ont connu les secrets intimes de sa vie repoussent avec énergie cette accusation. Sans doute on a entendu le vieillard discuter avec obstination le prix d’une paire de chaussures; on l’a vu se baisser, péniblement pour ramasser à terre un bouton. Cependant, qu’une pauvre femme s'éloigne de chez lui satisfaite d’une généreuse aumône, que la mise et le maintien de la malheureuse créature lui paraissent cacher une misère plus grande encore qu’il ne l’avait cru d’abord, il s’empresse de la faire rappeler, et lui met dans la main une nouvelle poignée d’écus.

Rien de plus naturel que cette apparente contradiction ; les caractères ne sont point tout d’une pièce, et l’on trouve à tout instant dans la vie des hommes des contrastes aussi étranges au premier abord. Thorvaldsen avait cette exagération d’économie assez commune aux vieillards qui ont connu la pauvreté dans leur jeunesse, et qui, pour avoir mené une vie laborieuse , n’ont pas vu leurs besoins s’accroître avec leur fortune. De tels hommes sont d’autant plus à louer lorsque, parcimonieux pour eux-mêmes par habitude, ils savent largement disposer au profit du malheur de ce qu’ils ont acquis par leurs efforts personnels.

Mais ce n’étaient pas seulement les indigents qui avaient recours à l’artisté. Comme on con- - naissait son crédit, quiconque sollicitait à la cour, auprès des ministres, ou des gens en place, s’adressait à lui; il fallait alors présenter des requêtes, les apostiller. Le commerçant qui songeait à étendre ses affaires demandait que Thorvaldsen lui prêtât la somme dont il avait besoin, ou se portât caution. On avait alors grand’peine à dissuader le maître d’engager sa signature; car le service lui paraissait si facile à rendre, qu’il avait presque honte de le refuser, et sans la vigilance de son secrétaire et ami, il aurait pu quelquefois se compromettre sérieusement par ses dispositions obligeantes. Une fortune royale aurait eu peine à suffire à tant d’exigences.

Bien souvent aussi il n’était sollicité que ad pompam et ostentationem , et l’on pourrait composer une histoire plaisante si l’on énumérait toutes les lettres des pères et des mères qui le priaient d’étre parrain de leurs enfants. Il consentait généralement à accepter cette charge, et le plus souvent il oubliait sa promesse; mais il se tirait alors d’affaire en envoyant quelque présent.

Enfin tous les Thorvaldsen, et de la ville, et des environs, et de tout le royaume, lui écrivaient ou venaient le voir pour lui déduire soigneusement les liens généalogiques qui établissaient leur parenté. Le sculpteur s’en amusait, et il ne rebutait personne.

VIE DE THORVALDSEN.

De tous les importuns, les plus nombreux et les moins réservés étaient ceux qui lui faisaient savoir que, lorsqu’il irait revoir l’Italie, ainsi qu’il en avait manifesté l’intention, ils seraient volontiers du voyage. Ils comptaient, bien entendu, être défrayés par un aussi illustre et généreux compagnon de route, et même, dans ces conditions, ils ne manquaient pas d’insinuer qu’ils séjourneraient sans répugnance plusieurs années sur la terre classique de l’art.

Tant de sollicitations et surtout tant d’entraînements mondains, rendaient difficile à l’artiste de se livrer, selon ses goûts, au travail qui faisait encore la joie intime de sa vie, après avoir fait la gloire de son nom. II reconnut qu’il ne pouvait se soustraire à toutes ces entraves qu’en s’éloignant de Copenhague.

Nous ne voulons pas d’ailleurs reprocher aux Danois un empressement à la faveur duquel ont pu se produire quelques importunités. Si dans le nombre des enthousiastes il s’est trouvé des indiscrets, où n’en rencontre-t-on pas ? Mais ce qui mérite d’être remarqué , c’est la considération extraordinaire dont l’illustre artiste était l’objet; ce sont les respects dont sa vieillesse fut entourée par ses concitoyens. De tels hommages ne font pas moins honneur au Danemark qu’à Thorvaldsen; ils donnent la mesure de l’intelligence de la nation et de son goût sincère pour les arts. Dans quel pays voit-on les grands artistes ainsi honorés?

Nous ne craindrons pas d’entrer dans quelques détails sur les dernières années de la vie du sculpteur : nous pensons pouvoir ainsi faire mieux connaître le caractère de l’homme et celui de ses concitoyens.

l’hiver.

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