CHAPITRE PREMIER
Naissance de Thorvaldsen. — Dispositions naturelles de l’enùnt pour la sculpture. — Ses études à l'Académie de Copenhague. — Scs premiers succès. — Départ pour l'Italie. — Voyage. — Arrivée à Rome.
Quand sur la tombe d’un grand artiste quelques années écoulées ont calmé les esprits et ramené à une juste mesure l’admiration ou la rivalité, les contemporains, croyons- nous , ont un devoir de prévoyance à remplir : ils doivent recueillir les faits qui concernent l’homme célèbre alors que son souvenir est encore vivant dans la mémoire des personnes au milieu desquelles il a vécu.
On sait de quelle utilité sont pour l’histoire de l’art les biographies que nous a laissées Vasàr*T. Loin de penser à entreprendre un travail aussi
considérable , qui embrasse plusieurs générations de peintres illustres, nous nous sommes limité pour notre part à l’étude de la vie et de l’œuvre d’un seul artiste; mais, sur ce point circonscrit, nous n’avons négligé aucune recherche, soit auprès des personnes qui ont connu le maître, soit auprès de celles qui pouvaient savoir quelque particularité sur son existence ou sur ses ouvrages; nous avons tout recueilli, jusqu’au moindre détail, dans l'espoir que les documents ainsi rassemblés seront un jour utiles à ceux dont la tâche sera d’écrire l’histoire des arts pendant la même période. D’ailleurs toute physionomie de grand homme a son caractère propre, et elle offre un sujet d’étude digne d’attention, en dehors de l’intérét qui s’attache aux œuvres du génie.
Le sculpteur dont nous nous sommes proposé de raconter la vie et de décrire les ouvrages , a joué un rôle considérable dans le grand mouvement de rénovation qui a commencé avec Mengs et Winckelmann et s’est développé pendant les dernières années du dix-huitième siècle et la première moitié du dix-neuvième, avec David, Canova et Bartolini.
Bertel ou Albert ( i ) Thorvaldsen naquit à Copen-
( i) Bertel est en danois un équivalent familier de Bartholomé. L’enfant fut toujours appelé Bertel par ses parents et par ses camarades, et jusque dans sa vieillesse ses amis
VIE DE THORVALDSEN.
haguele 19 novembre 1 770(1). Son père, Gottskalk Thorvaldsen, était un pauvre artisan sculpteur
les plus intimes lui conservèrent ce nom, sous lequel il est devenu populaire. De Bertel les Italiens ont fait Alberto, et toute la société italienne et étrangère qui a connu l’artiste à Rome lui a gardé ce nom d’emprunt.
(i) Les biographes ne sont pas d’accord sur l’année de la naissance de Thorvaldsen. Les uns donnent 1771 , d’autres 1772. Mais l’artiste lui-même a toujours dit qu’il était né en 1770; cette date est adoptée avec raison par iM. Thiele, son biographe danois, et, après lui, par Nagler, dans le Nouveau Dictionnaire universel des artistes, ainsi que par Michaud, dans la Biographie universelle. C’est donc par une faute typographique évidente que David d’.*\ngers, dans une lettre publiée en 1844, indique 1779. Quant au jour précis, il donne lieu à de nouvelles erreurs : Michaud veut que ce soit le 9 novembre; M. de Loménie, dans sa Galerie des contemporains illustres, par un homme de rien, fixe le 29; pour adopter le 19, Nagler s’en rapporte à .M. Haste, qui de son côté n’avait fait que s’en fier à son vieil agenda. M. Haste était un respectable magistrat, ami d’enfance de l’artiste; dans sa jeunesse, il avait coutume de noter la date de naissance de ses camarades. Interrogé par M. Thiele à ce sujet, il a supposé que le renseignement inscrit sur son agenda lui avait été donné par la mère de Thorvaldsen. Ce qui nous paraît une raison définitive pour nous y tenir, c’est la certitude qu’en Danemark le sculpteur avait coutume de fêter son anniversaire à cette date avec ses amis. Mais voici bien une autre difficulté : ce ne sont point, comme pour Homère, sept villes qui se disputent l’honneur d’avoir vu naître Thorvaldsen , ce sont deux îles et la pleine mer. En effet, tandis que des biographes lui font voir le jour en Islande, David d’Angers (ou plutôt M. Charles Blanc, qui lui a prêté sa plume), M. de I.oménic et Michaud prétendent, suivant une autre tradition, que sa mère l’aurait mis au monde pendant la traversée de Rejkjavick à Copenhague. Cette version offrirait sans doute plus d’agrément au récit, mais eUe est inexacte.
ti
en bois ; sa mère , Karen Gronlund , était Hile d’un paysan jutlandais (i). Tout le talent de Gottskalk
ainsi que nous l’a affirmé l’ami et le biographe de l’artiste. Thorvaldsen est néà Copenhague, dans la maison de Store Grônnegade qui porte aujourd’hui le numéro 7 et qui était autrefois désignée par le numéro de quartier 256. M. Thiele a eu l’obligeance de nous y conduire.
(1) Si l’on s’en rapporte aux savants annalistes de l’Islande (John Espolin, Annales islandaises), le sculpteur aurait pu s’enorgueillir d’une origine aussi ancienne qu’illustre. Ces annalistes font, en effet, remonter sa généalogie jusqu’au huitième siècle : suivant leurs tables, les ancêtres connus de l’artiste descendraient d’Harald Hildetand, roi de Danemark, que des guerres civiles obligèrent d’abandonner sa patrie pour se réfugier d’abord en Norvège et plus tard en Islande. Là un des descendants de ce prince, Oluf Paa (le paon), devint un chef puissant, renommé dans les sagas de Landôl et chanté par les bardes, qui vantent sa générosité et son goût pour les arts. Ce chef, qui vivait au douzième siècle, sculptait lui-même sur bois; de son temps, il jouit d'une grande célébrité, et son nom est encore connu dans les pays du Nord. Oluf revivrait donc en quelque sorte, à sept siècles d’intervalle, dans la personne de Thorvaldsen. Ces origines si reculées sont pourtant beaucoup moins légendaires qu’on ne pourrait le croire, car l'Islande est le pays classique des généalogies, et celles qui ne remontent pas au delà du huitième siècle ne paraissent pas discutables aux savants du Nord. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’au quatorzième siècle vivait dans l’Islande méridionale un homme riche et considéré dans le pays, Odd Petersen, dont la famille et les descendants ont presque tous occupé des positions honorables dans la magistrature islandaise. L’un d’eux, Thor\'ald Gottskalksen, pasteur de Myklabye, n’ayant qu’une médiocre fortune, envoya ses deux fils à Copenhague. Le premier, .\ri , mis en apprentissage chez un orfèvre, mourut jeune. Le second, Gottskalk, qui avait quelque aptitude pour la sculpture sur bois, trouva
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se bornait à tailler assez grossièrement des figures destinées à orner la proue des vaisseaux marchands. Ces travaux suffisaient bien juste à faire vivre la famille dans une situation de fortune très-médiocre ; mais ils donnèrent à l’esprit de Bertel sa première direction. Tout jeune encore, il aidait son père, et, tant bien que mal, lui aussi commençait à sculpter le bois. De vieux charpentiers, vivants il y a peu d’années, se rappelaient parfaitement ce bel enfant aux yeux bleus, aux cheveux blonds , qui souvent venait trouver l’ouvrier dans les chantiers du port, à Copenhague. Nul ne l’avait vu sans éprouver pour lui une réelle sympathie.
Bertel était en effet d’un caractère doux et timide. Pour le peindre, il nous suffira de rapporter cette anecdote de son enfance que nous a racontée le poète Andersen, l’un des amis les plus intimes de ses dernières années.
Il jouait un jour avec d’autres garçons de son âge sur la grande place Royale de Copenhague, autour de la statue équestre de Christian V foulant aux pieds de son cheval le monstre de l’Envie (i). Ses malicieux camarades surprenant Bertel en
de l'occupation dans les chantiers des constructeurs de navires. A vingt-sept ans il se maria, et c’est lui qui fut le père de Bertel. (V. Thielc.)
(i) Cette statue, qui date de 1688, est l’œuvre maniérée du sculpteur Abraham-César L’Amoureux.
s PREMIÈRE PARTIE.
t contemplaiion naïve devant cette statue , moitié de gré, moitié de force, le hissèrent sur le cheval . et se sauvèrent. Le pauvre enfant, tout confus, demeura immobile, comme le royal cavalier, et c'était vraiment un spectacle comique de le voir, avec son bonnet de coton rouge, chevaucher en si noble compagnie. Mais les gendarmes vinrent à passer, qui, en vrais gendarmes, s’empressèrent de conduire provisoirement au poste de police non les auteurs, mais la victime du méfait.
Le petit Bertel avait des dispositions précoces pour la sculpture. Bien que Gottskalk manquât lui-méme de toute éducation artistique, il eut la sage pensée de cultiver sérieusement chez son fils une aptitude qui flattait sa tendresse paternelle. Sans doute l’honnéte artisan ne prévoyait pas les glorieuses destinées que l’avenir réservait à Thor-
* valdsen ; mais son bon sens lui faisait comprendre qu’avec quelque connaissance du dessin le fils pourrait un jour faire mieux que le père. L’enfant fut donc envoyé, à l’âge de onze ans, à l’école gratuite de l’Académie des beaux-arts, et dans l’espace de deux années il fit des progrès si marqués, qu’il fut bientôt en état de prêter un concours précieux à Gottskalk, dont les ouvrages se firent dès lors remarquer par un dessin moins incorrect et par l’intelligence de la forme. Le jeune artiste éclairait de ses faibles lumières le travail de l’ouvrier.
f Cependant Bertel ne montrait pas une aptitude
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égale pour toutes les branches d’étude, surtout pour celles qui ne se rapportaient pas directement à l’objet de sa vocation. On rapporte que, pendant les six premières années de son séjour à l’école de Charlottenborg , il parut si peu zélé„que l’aumônier Hôyer, lorsque vint le temps de la première communion, le mit au dernier rang du catéchisme, le considérant comme à peu près dépourvu des connaissances les plus élémentaires. Mais à la même époque avait lieu la distribution des prix de l’Académie, et Bertel obtenait en récompense de son application la petite médaille d’argent. Les journaux de Copenhague en firent mention , et le nom du lauréat fut remarqué par le maître du catéchisme, qui interpella son élève : « Thorvaldsen. serait-ce votre frère qui vient de remporter un prix à l’Académie? » L’écolier se redressa, rouge de surprise : « C’est moi, monsieur l’aumônier. » \ cette révélation inattendue, on comprend tout l'étonnement de l’ecclésiastique, qtii s’était habitué à juger Bertel comme un élève sans valeur. Sur l’heure il change de ton avec lui : « Monsieur Thorvaldsen, lui dit-il, veuillez passer au premier rang. » A ce mot de Monsieur, l’enfant fut tout ému. Le professeur employa désormais cette formule; elle faisait à Bertel une situation à part dans la classe, et celui-ci en demeura tellement touché, que l’impression qu’il en ressentit resta toujours profondément gravée dans son souvenir. Parvenu à un âge avancé, entouré de toute la con-
lo PREMIÈRE PARTIE.
sidération dont un artiste ait jamais joui, comblé d’honneurs, le maître disait souvent à ses amis, en reportant sa pensée vers ses jeunes années, qu’il n’avait jamais depuis savouré la gloire avec autant de délices que le jour où elle avait fait si violemment bondir son cœur d’écolier.
Thorvaldsen avait dix-sept ans (1787) lorsqu’il remporta ce premier succès. Loin de concevoir une idée exagérée de son mérite, il ne travailla qu’avec plus d’ardeur. Calme, sérieux, réservé même, il parlait peu, et ses camarades pouvaient difficilement le distraire lorsqu’il avait pris ses crayons et s’était mis à l’étude.
Nous avons dit que son père le destinait à devenir l’associé de ses modestes travaux. Le jeune homme cédait volontiers à l’impulsion paternelle; souvent encore il portait au chantier le dîner de l’artisan, et tandis que celui-ci prenait quelques instants de repos , Bertel s’emparait du ciseau et terminait, en la corrigeant, la figure commencée.
Deux ans après (1789), il remporta un nouveau prix : un bas-relief, l'Amour au repos, lui valut la grande médaille d’argent. Alors Gottskalk jugea son fils assez instruit pour se consacrer complètement ù la carrière qu’il devait suivre. Bertel était disposé à se conformer à ces désirs ; mais le peintre Abildgaard, qui l’avait dirigé dans ses études à l’Académie, avait reconnu en lui de trop sérieuses qualités pour l’abandonner à un métier indigne de son talent naissant. 11 lui avait voué une affec-
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lion véritable, et tandis que les camarades pressaient leur condisciple de rester parmi eux , -le professeur alla trou ver. Gottskalk. On eut quelque peine à s’entendre. Le père avait rêvé pour son fils, s’il le gardait prés de lui, un état modeste sans doute, mais dans lequel il avait l’assurance de le voir gagner convenablement sa vie. Une carrière plus élevée, où il ne pouvait plus le suivre, c’était à ses yeux l’inconnu avec tous les dangers; sa tendresse s’en effrayait.
Pourtant il fut décidé que le jeune homme partagerait son temps en deux moitiés à peu près égales, l’une réservée aux études académiques qui devaient mettre un fonds de connaissances solides au service de ses instincts d’artiste, l’autre consacrée au labeur qui fait vivre. Avec ses parents il habita une petite maison d’Aabenraa, et trouva le moyen de satisfaire à la fois son père (i) et .\bildgaard.
Dès cette époque, Bertel ébauchait des basreliefs et sculptait en pierre des figures de ronde
(i) Une grande horloge de bois, léguée il y a quelques années au iMusée de Thorvaldsen, et que l’on voit aujourd’hui dans la salle où se trouve l’ameublement du sculpteur, est un ouvrage de ce temps. Bertel travailla aussi avec son père à l'écusson des armes de Danemark placé audessus de la porte de la pharmacie du roi. Une œuvre plus artistique est celle qu’ils exécutèrent conjointement pour le château de Frédériesberg, résidence d’été du souverain : ce sont quatre lions placés autour du rond-point qui précède l’entrée des jardins.
bosse. Son premier ouvrage digne de mention est un médaillon de la princesse de Danemark, fait en 1790 d’après une mauvaise peinture, car il n’avait pu qu'entrevoir cette princesse à son passage. Ce portrait eut néanmoins beaucoup de succès; la ressemblance était frappante, et le mouleur qui acheta le modèle en débita un nombre considérable d’exemplaires.
Thorvaldsen travaillait ordinairement sur les dessins d’autres artistes, et surtout d’après ceux de son maître Abildgaard. Une femme tenant un télescope, placée sur le fronton d’une maison près de la Douane, a été exécutée par lui d’après un dessin du peintre Nicolas Woltî.
De tout artiste de valeur les moindres essais sont à noter, parce qu’ils accusent les tâtonnements d’un esprit qui cherche sa voie. Nous mentionnerons, pour ce motif, quelques-uns des ouvrages du jeune sculpteur qui ne mériteraient pas autrement de prendre place dans l’énumération de ses travaux. En effet, V Amour au repos (un religieux respect l’a fait conserver dans le M usée du maître ( i ) n’est que l’œuvre d’un écolier heureusement doué. L’ -Académie possède les autres bas-reliefs pour lesquels Thorvaldsen a obtenu ses premières récompenses. C’est d'abord Héliodore chassé du temple.
Bertel s’était préparé au concours en meme temps que d’autres Jeunes gens, ses amis. Dans ce but.
(i) Ce bas-relief est placé dans les galeries du sous-sol.
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ceux-ci se réunissaient une fois par semaine, et s’exercaient en commun à composer des sujets tirés le plus souvent de l’Ancien et du Nouveau Testament. Tandis que ses camarades discutaient, Thorvaldsen, plus disposé à l’action qu’au discours, modelait déjà sa terre, ou même sa mie de pain, et avant que les autres eussent trouvé la solution du problème, il avait achevé son modèle. Ce trait est caractéristique; il montre la tournure d'esprit de l’artiste ; toute sa vie , on le verra appliquer plutôt que discuter les théories qui lui paraîtront justes, et il ne laissera aucun travail écrit pour dire son sentirpent en matière d’art. Rien dans ses lettres, d’ailleurs fort rares, ne permet de supposer qu'il ait jamais eu la préoccupation d'exposer des principes. Ses idées , il les a traduites en marbre, et c’est avec le ciseau, jamais avec la plume, qu’il a exprimé l’énergie de ses convictions.
A vingt ans il était bien loin de se croire quelque mérite; la timidité naturelle de son caractère le portait tout au contraire à douter de ses propres forces, et la crainte que lui inspirait la pensée du prochain concours, il ne la dissimulait pas à ses condisciples, qui en faisaient naturellement un sujet de raillerie.
Cependant, le i" juin 1791 , on le voit se présenter comme les autres, et, le sujet donné, il monte en loge. Mais à peine y est-il installé que , saisi de frayeur, il s'esquive par un escalier dé-
robé. Sur le point de prendre la clef des champs, il rencontre un professeur de l’école, qui le gourmande doucement, et par quelques bonnes paroles l’encourage à rentrer en loge. Un peu honteu.x de son escapade, il obéit, et se met au travail avec tant d’ardeur, que dans l’espace de quatre heures il achève l’esquisse de VHéliodore chassé du temple , qui lui vaut la petite médaille d’or.
Quand on examine aujourd’hui cet ouvrage, on a peine à comprendre que Thorvaldsen en puisse être l’auteur : ce bas-relief, par ses qualités comme par ses défauts , est en désaccord complet avec l’ensemble de son œuvre. Mais les maîtres débutent bien souvent dans la carrière en suivant les traditions de l’école. L’inexpérience de la jeunesse ne leur permet pas encore d’agir autrement ; et ce n’est que lorsqu’ils se sont fait remarquer par quelque travail conforme au goût du jour, que, forts de leurs premiers succès, ils peuvent, en s’affranchissant des entraves , trouver eux-mêmes leur propre voie.
Dans VHéliodore , la composition manque de sobriété; la scène est confuse, les personnages n’ont pas une allure franche et naturelle : mais l’ouvrage est accommodé aux idées de l’époque , et l’exécution montre assez de talent pour attirer l’attention. Le ministre d’Etat, M. Detler de Reventlow, remarqua ce bas-relief et le fit mouler. Il assura Thorvaldsen de ses bonnes dispositions, et se mit à la tête d’une souscription organisée par le peintre
VIE DE THORVALDSEN.
Wolff dans le but de procurer au sculpteur les loisirs nécessaires au complément de ses études.
On souhaitait qu’il appliquât son talent naissant à des sujets de l’antiquité païenne. C’est alors qu’il composa Pr/<2m demandant à Achille le corps d'Hector (i). Thorvaldsen a plus tard traité le même sujet, mais avec un tout autre accent. Il est curieux de comparer l’essai de jeunesse avec l’œuvre magistrale de l’âge mûr.
La première composition est banale : un vieillard s'agenouille, un jeune homme le relève avec bonté. Rien d’ailleurs n’indique, à première vue, ni quels sont les personnages, ni ce qu’il y a de dramatique dans l’action.
Quelle grandeur, au contraire, et quelle énergie dans la seconde! Ce vieillard, c’est Priam, c’est le malheureux père d’Hector; ce guerrier, c’est Achille, assis, le regard fixe, le sourcil froncé; on sent bouillonner dans son cœur cette terrible colère chantée par le poète. Se laissera-t-il toucher parla pitié, ou repoussera- t-il cette immense douleur d’un père? Les compagnons du héros attendent le dénoûment avec anxiété. Et pour produire un effet aussi saisissant, l’artiste n’a pas recours
(i) Cet ouvrage a été donné comme souvenir par Thorvaldsen, au moment de son départ pour Rome, à l’un de ses camarades, le graveur Lahde. Plus tard, il fut acheté par le gouvernement danois et placé dans la collection de l’Académie.
iG PREMIÈRE PARTIE.
à des attitudes forcées : la composition est simple, et la pose de tous les personnages est naturelle.
Pourtant la première œuvre de l’élève n’était pas absolument dépourvue de mérite. On rapporte que l’évêque Frédéric Münter, homme de goût et esprit éclairé, en fut satisfait à ce point, qu’il prédit que Thorvaldsen deviendrait un des grands sculpteurs de son siècle. Comparé à VHéliodore , le Priant dénotait un progrès important; il se faisait surtout remarquer par un certain degré de simplicité et de naturel. On peut comprendre dès lors comment l’étude de l’antiquité donnera dans la suite au talent de l’artiste sa véritable direction.
Peu de temps après, Thorvaldsen modela un ‘ autre bas-relief de plus petite dimension. Hercule et Omphale.
Ce fut en 1793 qu’il s’engagea dans une lutte sérieuse, dont le résultat devait en grande partie décider de son avenir. S’il obtenait la grande médaille d’or, il acquérait le droit de voyager pendant trois ans avec une pension de l’Académie. En se présentant cette fois au concours, il n’était pas soutenu par une confiance présomptueuse, mais il n’avait plus d’appréhension. Saint Pierre guérissant le paralytique lui valut le grand prix (i).
Des biographes ont représenté Thorvaldsen à cette époque comme dépourvu de toute instruc-
(i) Ce bas-relief figure à l’Académie.
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tion. Il est évident que cette assertion est exagérée. Les professeurs de l’Académie avaient coutume de donner à leurs élèves, comme sujets d’études, les œuvres les plus sérieuses de la sculpture ou du ' dessin ; et dans le Saint Pierre on reconnaît déjà les traces d’une imitation et d’une sorte de réminiscence des compositions de Raphaël. Plus tard , tous les travaux religieux du sculpteur porteront
l’empreinte de son admiration pour le grand peintre, de même que ses statues ou ses bas-reliefs recevront, dans les sujets païens, une sorte de reflet de l’antiquité grecque. Toutefois il est Juste de dire qu’en dehors des connaissances spéciales acquises dans son art, il ignorait tout ce qui ne s’y rapportait pas directement; la littérature et l’histoire étaient presque lettres closes pour lui, et toute sa vie il ne fut rien moins qu’un lettré.
La pension attachée au grand prix de sculpture, et qui devait permettre au lauréat de voyager pendant trois ans, n’étant point disponible, Thorvaldsen attendit à Copenhague. Pour lui permettre de continuer ses études, l’Académie lui accorda une subvention pendant deux années, et bientôt il trouva l’occasion d’être chargé de quelques travaux. Il dessina des vignettes pour des éditeurs ( i ) ; il enseigna l’art de modeler à un certain nombre de personnes riches, et donna aussi des leçons de dessin. Il fit même plusieurs portraits, la plupart dessinés sur parchemin et légèrement coloriés (2).
Mentionnons encore quelques portraits-médaillons , parmi lesquels on a retrouvé ceux du peintre N. Wolff et du médecin M. Saxtorff; deux basreliefs, les Saisons et les Heures, faits d’après les dessins d’Abildgaard , et quatre compositions originales, une Euterpe, une Terpsichore , et deux autres Muses.
Le peintre Abildgaard , qui eut le mérite de discerner le premier les heureuses dispositions de Thorvaldsen et de le prendre sous sa protection , fut un artiste maniéré, dont la vogue était toute naturelle à cette époque; il n’exerça pourtant
(i) Thalie, de Haste; Contes du Nord, de Suhm ; Essais en prose, de Rahbeck.
.^2) On a retrouvé quelques-uns de ces portraits. M.Thiele possède une petite silhouette noire, gracieuse et tine, du jeune Bertel, dessinée par lui-même et offerte à son ami le peintre de fleurs Fritsch.
VIE DE THORVALDSEN.
sur son élève qu’une influence très-limitée , et on ne pourra guère en remarquer la trace que dans un petit groupe très-médiocre, travail de première jeunesse (i), représentant une femme assise qui fait boire deux Jeunes garçons dont les poses n’ont rien de naturel.
Dés qu’il fut sorti de la première période de tâtonnement, Thorvaldsen s’affranchit complètement de l’influence d’Abildgaard ; mais il a toujours conservé dans ses dessins, et cela est trèsremarquable, le faire du peintre, qui dessinait d'après nature avec beaucoup de talent. Il y a de cet artiste, dans les salles de l’Académie, de larges études anatomiques vraiment belles. Si les modèles ont en général des attitudes forcées , le crayon est ferme, correct et très-pur. Jusqu’à la fin de sa vie, Thorvaldsen a dessiné d’après les principes que lui avait inculqués Abildgaard.
Dans sa jeunesse, Bertel parlait peu. Son regard limpide n'était pas exempt d’une certaine mélancolie qu’on avait peine à s’expliquer. N’ayant pas l’habitude du monde, il était peu expansif; d’ailleurs il avait l'esprit paresseux pour tout ce qui ne touchait pas à la sculpture, et s’il apprit quelque chose en dehors de son art , ce ne fut que par l’observation ou par le commerce avec des hommes instruits. Les dernières années qu’il passa encore
(i) Ce groupe est placé dans les galeries du sous-sol du Musée.
à Copenhague avant son départ pour Rome modifièrent cependant quelque peu l’excès de réserve qu’on avait d’abord pu lui reprocher, et, lui qu’on n’avait jamais vu rire, il prit quelquefois part dès lors à la gaieté de ses camarades.
Deux années s’étaient écoulées depuis qu’il avait obtenu le grand prix de sculpture ; mais la pension qui devait lui permettre de voyager n’était pas encore vacante, et le temps de la subvention accordée par l’Académie touchait à son terme. Thorvaldsen demanda que cette subvention lui fût conservée une troisième année. En même temps il présenta un petit bas-relief, Numa consultant la nymphe Egérie ( i ), œuvre assez gracieuse , mais où l’on remarque encore la pose forcée des figures. La prolongation de la subvention lui fut accordée, et il reçut en outre l'assurance que l’année suivante la pension deviendrait disponible à son profit.
Pendant les derniers temps de son séjour à Copenhague, il fit, sur la commande de M. de Reventlow, le buste du ministre d’Etat, M. de Bernstorff, qu’il n’avait jamais vu, et dont il fut obligé de reproduire les traits d’après un portrait peint. Pour mettre la dernière main à son travail, il obtint de ce personnage, non sans difficulté, une séance de quelques minutes, et cepen-
(i) Il se trouve dans les galeries du sous-sol du Musée Thorvaldsen.
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dant il eut le bonheur de réussir sous le rapport de la ressemblance. Cet ouvrage est aussi d'une assez bonne exécution. Il modela encore, mais avec beaucoup plus de facilité, le buste du conseiller d’Etat Tyge Rothe. Ce sont les deux premières œuvres de Thorvaldsen, dans l’ordre de date, qui figurent à son Musée. Bien que les modèles eussent été terminés à Copenhague, il n’exécuta les marbres qu’après son arrivée à Rome.
Le 20 mai 1796, il s’embarqua sur la Thétis, en partance pour Naples. L’artiste, qui ne devait plus revoir ses parents (i), s’éloigna de sa patrie, recommandé au capitaine, M. Fisker, par le comte de Bernstorff, et muni de quelques lettres pour Rome. Le voyage fut long, et il eut à supporter de nombreuses traverses avant d’en voir le terme. Après avoir croisé dans la mer du Nord , la Thétis alla toucher à Malaga, puis à Alger, et s’arrêta devant Malte. Là, elle subit une quarantaine trèssévère; et ayant ensuite remis à la voile pour Tripoli, elle fut assaillie par une tempête si terrible, qu’elle fut obligée de rentrer à Malte afin de réparer ses avaries.
Toujours disposé à repousser toute étude autre que celle de la sculpture, Thorvaldsen, à bord, demeura dans la plus complète oisiveté. Son temps se passait en conversations ou le plus souvent en rêveries, et sa seule occupation fut de tracer sur
(i) Sa mère mourut en 1804, et son père en 1806.
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un album (i) quelques notes qui nous montrent dans toute sa naïveté le caractère du Jeune artiste. Nous en donnerons quelques extraits :
« .Malte, i8 décembre 1796.
« A la quarantaine. Matinée aussi belle qu’on peut l’imaginer; on vient de nous annoncer que nous sommes désinfectés et libres. Le froid n’est pas tout à fait aussi piquant qu’il l’est chez nous par une belle matinée d’automne. Avec le chevalier messager de la bonne nouvelle, sept barques remplies de musiciens de toute espèce viennent s’installer au bas de nos cabines, et nous régaler probablement de ce que ces gens savent faire de mieux. Ce n’est pas beau; cependant ce n’est pas non plus tout à fait mal. Mais cette belle matinée, la nouveauté, la haine et la crainte des Maltais changéès tout à coup en amitié et en insouciance, surtout le vieux rêve de musique italienne sur l’eau , réalisé en quelque sorte sous mes yeux, tout cela en fait à mes oreilles la musique la plus délicieuse, quoiqu’elle se réduise le plus souvent à des airs de sérénade qui ne sont guère employés en temps et en lieux opportuns. »
• Malte, 16 janvier 1797.
« Dans l’après-midi, à cinq heures. Je quitte la
(i) Cet album est conservé au Musée, avec beaucoup d’autres papiers.
VIE DE THORVALDSEN.
frégate, qui se rend de Malte à Tripoli. Assis dans le canot, je souffre de la voir partir. J’ai de la peine à cacher mes larmes au vice-consul, qui se tient dans le canot avec le pilote et un autre homme que je ne connais pas. Je descends à terre. Le pilote m’indique le capitaine du Spironaro , avec lequel je dois partir pour Palerme. Il revient aussitôt. Il cherche à me consoler lorsqu’il me voit triste. Je soupe chez lui ; il me montre ensuite mon gîte , qui est assez bien. »
« 17 janvier.
« Je me couche, et je finis par m’endormir. Mon hôte vient me réveiller , moi et Hector , mon chien ; il m’embrasse avec effusion. Je sors et je me rends à bord du Speronaro , pour changer de linge; de là je vais au brick danois pour parler au capitaine, mais il n’est pas à bord. Je rentre au logis; en chemin, Hector prend ses ébats et fait la chasse à des chèvres qui exécutent des bonds et des cabrioles. Il renverse une petite fille qui porte un enfant dans ses bras; mais ils n’ont pas de mal. Il renverse encore un petit garçon : on en rit. »
Ces courts fragments peignent dans toute sa candeur la bonhomie du jeune Scandinave. Sans nul doute la musique, les statues, les tableaux, tout cela lè passionne vivement; mais ce qu’il ne peut oublier, ce sont les exploits d’Hector : Hector a renversé une petite fille sans lui faire de mal ; il
a renversé un petit garçon et l’on a ri! Voilà un chien décidément digne de son nom. Comme tous les rêveurs, Thorvaldsen aime cet animal sympathique dont la familiarité discrète ne vient pas interrompre la suite des idées’, et que l’on retrouve là, toujours prêt à bondir joyeusement, quand la pensée, fatiguée, cherche une distraction. Où rencontrer un compagnon plus patient, plus accommodant, plus résigné à se taire, plus disposé à parler et à courir, que ce compagnon du poète qui cherche son vers, du sculpteur dont l’imagination parfait un chef-d’œuvre? Les chiens de Thorvaldsen doivent avoir une place dans sa biographie.
Le capitaine de la Thétis, qui avait promis de veiller sur le jeune voyageur, avait tenu sa promesse. IH’avait même pris en amitié, et nous venons de voir que ce fut un chagrin pour Bertel de se séparer de lui. Pourtant, cet homme, habitué à une vie dure et active, ne goûtait pas l’oisiveté de son protégé. Voici un passage d’une lettre adressée à sa femme, et datée de Malte le 29 décembre 1 796 ;
« Thorvaldsen est encore ici, mais il se met enfin à s’enquérir d’une occasion d’aller à Rome. Il se porte bien; tu peux le faire savoir à ses parents. Dieu sait ce qu’il deviendra! Il est si foncièrement paresseux qu’il n’a pas eu envie d’écrire lui-même , et que , étant à bord , il n’a pas voulu apprendre un mot de la langue italienne, bien que l’aumônier et moi nous nous soyons offerts à lui donner des leçons. J’ai résolu de l’adresser à
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notre ambassadeur de Naples, afin que celui-ci le fasse parvenir à Rome. Le jeune hompie a une pension annuelle de quatre cents écus, et que Dieu lui soit en aide ! 11 a un gros chien qu’il a baptisé du nom d’Hector. Il dort la grasse matinée, et ne se préoccupe que de ses aises et de friandises. Mais tout le monde à bord l’aime parce qu’il est bon enfant. »
Dans une autre lettre, le capitaine tlit encore :
« C’est un honnête garçon , mais un vilain paresseux. »
Il est curieux de* voir porter un tel jugement, de bonne foi et avec une apparence de vérité, sur celui qui devait un jour être l’un de's sculpteurs les plus féconds et les plus laborieux de son temps. Qui sait, pourtant, quel travail de germination inconsciente se cachait peut-être sous cette apparente oisiveté?
Thorvaldsen s’^était donc décidé à continuer sa route par Palerme. Voyons encore quelques frag- ' ments de son journal : , *
• • Palerme, 25 janvier 1797. *
« M. Mathé et le vice-consul me conduisent à un palais où il y a des tableaux de Rubens, puis . à une église peinte par un Sicilien nommé Manno. Il a peint le plafond, qui est assez bien. Il y a encore d’autres bonnes peintures et un beau mo-* nument dans cette église.* De là nous allons chez Manno; c’est un galant homme; il nous fait voir
cinq tableaux , entre autres une Sainte Madeleine en prière qui est très-bien. On vient à parler de l’Académie; il me dit que je la verrai ce soir. J’arrive au moment où il s'habille. Il met l’uniforme guerrier que le grand maître de Malte lui a donné pour avoir peint une église. Il nous conduit à l’Académie , qui se compose de trois classes. Je vois la classe du modèle; elle est faible. »
* 26 janvier.
« Je sors le matin et Je rencontre mon interprète chez M. Mathé. Nous allons à la cathédrale, qui est en construction; nous visitons en même temps un atelier de sculpture; il y a quelques figures terminées ; Je n’en vois qu’une qui est trèsmédiocre. Je parcours plusieurs autres églises. Le soir, Je vais à l’Opéra. Il y a deux ou trois chanteurs excellents. »
. ’ • • 28 janvier
« Le paquebot part ce matin à sept heures , en même temps que la frégate napolitaine qui doit le convoyer à cause des Turcs. Le lendemain (dimanche 29 Janvier), les hommes à bord croient distinguer Naples, dont ils ne sont plus éloignés que de quatre-vingts milles à peu prés. Je pense arriver à Naples avant la nuit. Je commence à me • sentir un peu mieux. A bord il y a quelques Jolies femmes, et la plus belle parle allemand. Il y a encore de mauvais drôles à physionomie hideuse,
de vieilles femmes à peau tannée, et autres individus qui ne sont pas précisément de la bonne compagnie. On me dit que je dois payer pour mon chien; il y a tant de passagers, que la pauvre bête trouve à peine assez de place pour se coucher; ils sont entassés comme des harengs saurs à fond de cale. A dix heures, nous Jetons l’ancre dans la rade de Naples. »
• Naples, I" février.
U Je me lève et je m’habille à sept heures. Je descends à terre. Un homme vient au-devant de moi; il me demande si je désire un domestique de place. Je lui dis que non: je lui demande de me conduire alla pia^^a francese. 11 y consent; mais chemin faisant il me dit qu’il va m’indiquer une hôtellerie bien meilleure, celle-là étant détestable, et en effet elle en a l’air. Nous traversons un grand nombre de rues. ,Nous arrivons chez un traiteur avec lequel il convient du prix, fixé à quatre carlins, deux pour le coucher et deux pour le manger. Je suis bien aise de trouver quelque chose à manger, car je suis aussi affamé qu’on peut l’être. Le garçon monte à ma chambre et me demande si je veux déjeuner. Je descends dans la salle; il y a là quantité de gens, officiers et prêtres. C’est mauvais et sale; bref, mon chien mange plus que moi, bien que j’aie grand’faim. Si ce traiteur est le meilleur qu’il y ait en ville, que Dieu ait pitié des mauvais ! »
• 2 février.
« Je m’habille pour aller chez le ministre résident [M. de Bourke, chambellan du roi de Danemark]. Une vieille femme est chargée de me guider, mais elle ne sait pas le chemin ; elle le demande à un marchand verrier qui sait parler allemand, ainsi que tous les verriers de Naples, à ce que je crois. Il ne sait pas non plus où ça est. La vieille est'obligée de s’en informer. Avant d’arriver chez le ministre, j’ai avec moi trois individus et un petit garçon qui doivent m’indiquer la maison.
» Arrivé chez le ministre, je me chamaille en allemand avec un domestique qui me dit que Son Excellence n’est pas visible, et qu’elle est à table. Je n’ai guère envie de m’en aller sans avoir obtenu quelque chose; je lui demande de m’annoncer, il se décide en rechignant. Le ministre sort; il m’adresse la parole en français, je lui réponds en danois, qu’il a presque oublié. Il s’excuse de ne pouvoir m’entretenir pour le moment ; il aura le plaisir de causer plus longuement avec moi si je veux lui faire l’honneur de dîner chez lui le surlendemain. Je retourne au logis, en passant par la grande allée [Villa reale], où est un superbe groupe de marbre [le Taureau Farnèsel. »
• 3 février.
« Je dîne chez le ministre; j’y fais la connais-
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sance du professeur Tischbein ; il me prie de venir le voir demain; il me conduira partout. »
> 4 février.
« J’y vais le matin ; Je ne le trouve pas chez lui. J’y rencontre un de ses élèves qui parle aussi allemand. Je vois ses tableaux et quelques dessins qui sont très-bien. M. Tischbein revient; il charge un de ses élèves de me conduire dans tous les studj.
» Nous allons d’abord à un atelier de sculpture où il y a beaucoup de belles figures en marbre ; j'en copie une. De là nous allons à un autre endroit où il y a quantité d’antiques, le grand Hercule et beaucoup d’autres. Mais il y fait si froid que Je ne puis y rester longtemps ; demain J’emporterai mon manteau. Quand tout sera placé, il n’y aura rien de pareil au monde. »
• 5 février.
« Aujourd’hui, le verrier allemand vient me trouver. Nous sortons ensemble pour voir plusieurs églises, entre autres celle qui est enrichie d’un grand nombre de figures de marbre. Nous allons ensuite à la campagne. Nous sommes assez heureux pour voir quelques - unes des figures provenant des fouilles faites au château de Plaisance [Portici]; il y en a deux qui sont excellentes. »
* 7 février.
« Aujourd'hui, je vois Capo di Monte; M. Andrea a la bonté de m'accompagner. C'est magnifique ! Ah ! que de belles choses ! Il y a des tableaux de Raphaël et d'autres grands maîtres; il y a encore des vases étrusques , des médailles , des mosaïques. Je suis obligé de parcourir les salles à la hâte ; j'en suis fâché. J’y retournerai une autre fois, w
« 9 février.
« Je vais chez le professeur Tischbein , et de là à Capo di Monte. Je vois la galerie plus à loisir. Je dîne chez M. Andrea. Dans l’après-dînée, je retourne à la galerie. »
Mais arrêtons-nous. Ces citations doivent suffire : au milieu de ce pêle-mêle de notes intimes se peint déjà tout entier le caractère de Thorvaldsen. Son admiration sincère pour les antiques ne l'entraîne à aucun mouvement emphatique ou déclamatoire. Il marque tout simplement sur son album le Taureau Farnèse ouV Hercule , tandis que son esprit en gardera un bien autre souvenir. Et toutes ces nobles figures, qui se gravent si profondément dans sa mémoire, lui arrachent à peine une exclamation : « Ah I que de belles choses ! »
Son premier séjour en Italie ne fut point heureux. Il tomba malade; et, comme il était naturellement porté à la mélancolie, il souffrit beaucoup
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de son isolement. Plusieurs fois il fut tenté de reprendre la route du Danemark; mais la crainte d’avoir à rougir de cette faiblesse le retint. Dans un moment d’humeur moins noire, il monta dans un vetturino, et arriva enfin à Rome, le 8 mars 1797. Près de neuf mois s’étaient écoulés depuis son départ de Copenhague lorsqu’il mit le pied dans la Ville éternelle. Absolument libre d’ailleurs de voyager partout où il lui plairait, c'est là qu’il préféra vivre tout le temps qu’il fut pensionnaire de l’Académie.
l’aurore.