CHAPITRE ONZIÈME
Départ pour Rome. — Réceptions à Berlin, à Dresde, à Leipzig, à Francfort , à .Mayence, à Stuttgart. — Fête donnée à Munich. — La Société des hommes sans gêne. — . Visite au roi Louis. — Séjour à Rome. — Retour en Danemark. — L’artiste et son Musée. — Le Génie de la sculpture. — Mort de Thorvaldsen. — Ses funérailles.
Thorvaldsen était rentré dans sa patrie pour y terminer sa carrière; mais en quittant Rome il s’était promis de revoir encore la ville où s’était écoulée la plus importante période de sa vie, ne fùt-ce que pour y faire un séjour de courte durée. Quelques travaux inachevés l’attendaient dans son ancien atelier ; il devait y retrouver aussi les souvenirs de quarante -deux années d’une féconde existence.
Il ne fallait qu’une occasion pour décider ce nouveau voyage : le baron de Stampe ayant résolu de se rendre en Italie avec sa famille, ce fut une raison pour le sculpteur de ne plus ajourner son départ. Les amis résolurent de voyager de compagnie en traversant le continent ; Thorvaldsen désirait revoir celles de ses oeuvres qui décoraient les places publiques de quelques-unes des plus grandes villes de l’Allemagne.
On se mit en route le 21 mai 1841, et Ton débarqua au petit port de Warnemünde, dans le Mec Idem bourg.
Les fêtes extraordinaires auxquelles avait donné lieu le retour de l’artiste dans son pays trouvent une explication légitime dans la juste admiration de compatriotes que la gloire de l’un des leurs flatte dans leur orgueil national. Les ovations qui se succédèrent en Allemagne durant tout le voyage du sculpteur danois offrent un spectacle qui peut paraître étrange aujourd’hui (1).
A Berlin, la famille royale invite Thorvaldsen à passer la soirée au château de Schônhausen (2). Quelques jours après, les artistes de cette ville organisent un grand banquet dans la salle Jagor, et pour désigner d’une manière plus directe le héros de cette solennité, ils placent dans une niche
(1) Le Kunstblatt de 1841 a publié les détails les plus circonstanciés de ce voyage à travers l’Allemagne.
(2) 3o mai 1841.
VIE DE THORVALDSEN. 25i
de feuillage le buste de Thorvaldsen, et le font couronner par la célèbre Victoire de Rauch (i).
A Dresde, le roi de Saxe s’empresse de le convier à une représentation extraordinaire donnée au nouveau théâtre. Un équipage de la cour vient le prendre à Tliôtel et le conduit dans la loge royale. A peine y paraît-il que tous les assistants l’accueillent par de bruyantes acclamations, et comme si ce n’était pas encore assez de tant d’enthousiasme, à la fin de la pièce, la toile se lève de nouveau, et, sous forme d’épilogue, une actrice vient le saluer au nom de l’art dramatique (2).
Mendelssohn , que nous avons vu naguère arriver tout jeune à Rom*e et charmer le sculpteur en jouant du piano dans son atelier, habite maintenant Leipzig. Thorvaldsen s’en souvient en passant dans cette ville , et le compositeur tressaille de joie lorsqu’il revoit son vieil ami. Mendelssohn organise une fête musicale en l’honneur de son hôte, puis un banquet à l’hôtel de Saxe, et le soir, les étudiants, munis de torches, viennent chanter en chœur sous les fenêtres de l’illustre voyageur.
Thorvaldsen va ensuite visiter le monument de Gœthe'à Francfort, et celui de Gutenberg à Mayence. Il arrive le soir dans cette dernière ville (3), et la municipalité, avertie de la présence
(1) 3 juin 1841.
(2) 12 juin 1841.
(3) 29 juin 1841.
du sculpteur, l’escorte au bruit de la musique et à la lumière des flambeaux. Dès le lendemain , le président du gouvernement grand-ducal de Hesse vient le chercher avec une suite nombreuse qui le conduit à la statue de l’inventeur de l’imprimerie; pour la circonstance, le monument avait été entouré de guirlandes; la place est couverte de monde, les discours et les hourras sont prodigués.
Le poursuivant, le théâtre donne une représentation extraordinaire en l’honneur du « bourgeois honoraire de la ville, du chevalier Thorvaldsen. »
A Stuttgart, ce sont encore des fêtes semblables. Dès le soir de l’arrivée du maître (i), la place où se trouve le monument du poète Schiller est illuminée par des feux de Bengale, et la Société des Amis du chant donne une sérénade, après laquelle la foule acclame l’artiste de ses vivat enthousiastes. Le lendemain, dès le matin, une députation de la magistrature et du collège des bourgeois vient complimenter celui qui a doté la ville d’un si beau monument, et lui exprimer les sentiments de reconnaissance de cette cité. Le diplôme de bourgeois honoraire lui est remis le jour suivant, pendant un grand repas donné au château de Silberbourg, et à minuit, il est reconduit à son hôtel par toute l’assistance, formant une procession aux flambeaux.
Thorvaldsen se rend ensuite à Munich , où il
(i) 6 juillet 1841.
revoit sa statue de Maximilien I***, sur la place Wittelsbach. Il y a dans cette ville une réunion de savants qui s’intitule : Société des Hommes sans gêne. Ceux-ci donnent au sculpteur une fête dans le goût allemand, qui a bien son caractère (i).
L’un d’eux, Schelling, commence par souhaiter une longue vie à l’artiste. Jusqu’ici rien de plus naturel; mais voici la série des excentricités germaniques : Martius conjure les esprits de la nature et la chaleur des tropiques (on était au mois de juillet) de glorifier ce jour heureux ; Stieglitz chante en vers grecs la joie des hommes sans gêne, qui ont au milieu d’eux un maître classique. Une langue morte ne convient pas à l’orientaliste Naumann; il célèbre la gloire de Thorvaldsen successivement en cinq langues vivantes : en allemand, en anglais, en français, en arménien et... en chinois! C’était faire bien de l’honneur à un homme qui ne prétendait pas être un savant. Mais ce n’est pas tout : voici un discours, fort applaudi et très-goûté, dans lequel l’orateur, traitant de l’art et de l’industrie, dépeint « la mirifique et plaisante querelle de Thorvaldsen avec le diable. » (Que venait faire le diable en cette affaire?) Weichselbrenner est plus sérieux dans son appréciation de l’œuvre de l’artiste, qu’il passe en revue, en même temps qu’il retrace rapidement l’histoire de la vie du maître.
(i) i5 juillet 1841.
Sommes-nous au bout?... Pas encore. Le biographe auquel nous empruntons ces détails affirme que Fôrster porta un toast en vers « A la feuillette couronnée de myrte et de laurier, toujours pleine de vin fin et généreux !.... » Une fois lancés sur cette pente, les Hommes sans gêne durent aller loin. Il n’est plus de notre programme de les suivre.
Pourtant nous n’avons pas fini le chapitre des originalités. A peine laisse-t-on le voyageur respirer. La Société des Amis des arts organise une fête qui a lieu deux jours après, et où fieurit l’allégorie. Là, dans un intermède mythologique, Mercure apparait , enveloppé d’un manteau de fourrure, fine allusion à la température, et il annonce qu’on va représenter le Jugement définitif, bouffonnerie en un acte et en prose. Il s’agit en effet de prononcer dans une querelle qui s’est élevée entre différentes villes, celles-ci prétendant avoir un certain droit de revendication à exercer sur la personne de Thorvaldsen. Schiller vient plaider la cause de Stuttgart, Gutenberg celle de Mayence. Maximilien 1" s’avance à cheval et se présente comme défenseur de Munich; Christian IV, champion de Copenhague, n’est pas disposé à céder. Il ne manque pas non plus d’orateurs pour soutenir les droits de Rome, de Varsovie, et de bien d’autres cités encore. Mais voici que Junon, assise auprès de Jupiter, s’échauffe ellemême en entendant ce débat, au point d’oublier
VIE DE THORVALDSEN. 255
sa fierté et d’y prendre part : elle prétend que c’est à l'Olympe qu’il convient de revendiquer un si grand artiste. Le souverain des dieux fronce son terrible sourcil; une telle querelle le courrouce, et de sa voix puissante il rend lui-même l’arrêt : <t C’est à l'univers entier qu’appartient Thorvaldsen ! »
Leroi Louis, l’illustre ami du maître, n’était pas alors à Munich, il prenait les eaux à Brückenau ; mais dès qu’il fut informé de l’arrivée de Thorvaldsen, il s’empressa de lui écrire (i) :
« J’avais le plus vif désir de revoir à Munich mon excellent et vieil ami Thorvaldsen, le plus grand de tous les sculpteurs depuis les temps les plus florissants de la Grèce, et de lui faire les honneurs de ma capitale, où le plus beau monument qui soit sorti de ses mains excite l’admiration générale. La statue équestre de l’électeur Maximilien I" n’a pas été surpassée.
» Ne pouvant vous remettre moi-même la croix de l’ordre du Mérite de Saint-Michel que je vous ai destinée, j’ai chargé mon ministre de ma maison et des affaires extérieures de vous la faire tenir. Veuillez l’agréer comme une marque des bonnes intentions de celui qui sait apprécier ce que le monde possède en votre personne. »
Thorvaldsen ne voulut point quitter la Bavière sans revoir le roi Louis. Ce prince s’étant rendu
(i) 17 juillet 1841.
quelques Jours plus tard à son château de Hohenschwangau en Tyrol, le sculpteur s’empressa d’aller visiter la famille royale. Il venait précisément de recevoir une lettre tout intime du roi de Danemark , dans laquelle ce souverain le chargeait de présenter ses compliments à son vieil ami le roi de Bavière. Ces deux princes s’étaient autrefois connus à Rome dans leur jeunesse.
Le voyage triomphal de l’artiste à travers l’Allemagne l’avait singulièrement fatigué; il entra en Suisse par Lindau, visita Zurich et Lucerne, et s’arrêta tout un mois dans ces contrées pour prendre quelque repos avant de descendre en Italie par le Saint-Gothard (i). Il ne fit que traverser Milan, Gênes et Livourne, et resta deux jours seulement à Florence, malgré le bon accueil qui lui fut fait en cette ville par les artistes. Le 1 2 septembre il arrivait à Rome.
Dès le lendemain , une députation , à la tête de laquelle se trouvaient le président, l’ex-président et le vice-président de l’Académie de Saint-Luc , vint lui apporter les félicitations du monde artistique de la glorieuse cité. Quelques jours après, il y eut une grande fête pour célébrer son retour.
Pendant deux mois, Thorvaldsen n’eut d’autre occupation que de renouveler connaissance avec ses anciens amis. Sa santé se trouva moins bien du climat de l’Italie qu’il ne l’avait espéré; il res-
(i) Thiele.
VIE DE THORVALDSEN.
sentit pour la première fois de douloureuses courbatures, et il s’en affecta assez sérieusement pour qu’on écrivît à cette époque (i) : « Thorvaldsen croit qu’il est atteint de phthisie, et qu’il en mourra. C’est sous cette impression qu’il prit la résolution de revenir à Copenhague dçs le printemps suivant. Il prolongea néanmoins son séjour à Rome au delà de ce terme, puisqu’il y passa la plus grande partie de l’année 1 842 , et ne retourna en Danemark qu’au commencement du mois d’octobre de la même année.
A Rome, il s’occupa surtout d’ouvrages religieux, parmi lesquels nous citerons une série de petits bas-reliefs représentant la vie du Christ : l’Adoration des bergers, la Fuite en Egypte, Jésus au milieu des docteurs, le Baptême de Jésus, r Entrée de Jésus à Jérusalem.
Ces sujets devaient faire partie d’un ensemble encore plus considérable, puisqu’on a retrouvé des dessins, tracés à la même époque et aujourd’hui conservés au Musée, dans lesquels sont représentés : le Mariage de la Vierge , le Songe de Joseph, l’Adoration des Rois, la Circoncision, la Résurrection, la Fille de J aire , Jésus tenté par le diable, les Marchands chassés du temple, la Chananéenne, la Trahison de Judas , la Mise au tombeau.
Il fit aussi à Rome le modèle d’un nouveau
(i) 8 novembre 1841.
groupe des Trois Grâces, commandé par le roi de Wurtemberg, et qui diffère considérablement de celui dont nous avons déjà parlé.
C’est encore pendant ce dernier séjour en Italie qu’il exécuta les modèles nouveaux des deux statues des apôtres Saint André et Saint Thaddée, dont les premières figures ne l’avaient point satisfait.
Thorvaldsen hésita beaucoup sur la route qu’il suivrait pour rentrer dans sa patrie. La crainte de nouvelles ovations , et , d’après ce qu’il écrit , « l’ennui de se montrer par toute l’Europe comme une bête curieuse », lui font songer d’abord à prendre la voie de mer. Puis il change d’avis : il traversera la France pour aller voir Paris; il ira de Livourne à Marseille, et se rembarquera au Havre. Mais ce plan de voyage fut encore modifié; pendant la traversée de Livourne à Marseille, il lui vint à l’esprit que s’il passait par Paris, pour visiter sérieusement cette grande ville qu’il ne connaissait pas, il se trouverait entraîné à y séjourner quelque temps. D’autre part, il était pressé de rentrer à Copenhague, car il avait appris que la construction de son Musée était achevée : déterminé par cette dernière considération à ne pas prolonger son absence, il ne s’arrêta que deux jours à Marseille (i), pour aller de là directement à Strasbourg. En passant rapidement par Man-
(i) Du 5 au 7 octobre 1842.
VIE DE THORVALDSEN. 259
heim, Mayence, Francfort, Cassel, Hanovre et Hambourg, il parvint à Kiel , où l’attendait la frégate de la marine royale le Frédéric VI, qui le conduisit à Copenhague.
Son premier soin fut de se rendre à son Musée, qui avait été construit d'après les plans de l’architecte Bindesbôll. Une souscription publique en avait couvert en grande partie les frais , et la commune, avec l’approbation royale, avait complété la somme nécessaire. La construction , commencée à la fin de l’année 1889, se trouvait terminée et couverte à la fin de 1841.
Thorvaldsen y fut reçu, dès le lendemain de son retour, par le collège des bourgeois, auquel s’était joint le comité des travaux publics. Il parcourut avec un vif intérêt tout ce grand bâtiment, tapissé de guirlandes pour la circonstance, et il s’arrêta au centre de la cour intérieure. C’était là qu’il devait être inhumé. Le monument élevé pour perpétuer sa gloire était son tombeau , et il semblait que la postérité commençât de ce jour pour le maître : l’œuvre de marbre allait rester, l’homme rentrer dans la poussière. Baissant vers la terre sa tête blanchie, le vieillard demeura quelques instants pensif; mais bientôt l’artiste se redressa et marcha le front haut. Luimême devait revivre dans tous ses ouvrages, qui resteraient là comme les témoins impérissables du génie à côté des cendres mortelles. Ces pensées avaient-elles traversé son esprit? Ceux qui l’en-
26o première partie.
touraient étaient émus; mais personne n’osa l'interroger.
Thorvaldsen était alors dans sa soixante-douzième année. Son esprit n’avait rien perdu de sa valeur ; c’était toujours la même verve féconde, la même facilité de création; l’exécution seule était inégale. On ne retrouve plus dès lors dans sei^ modèles cette perfection élégante qu’on admire dans un grand nombre des œuvres précédentes, notamment dans celles qu’il a exécutées à Rome aux beaux temps de sa gloire et de sa force. Il ne serait donc pas équitable de juger l’artiste d’après ses derniers travaux, bien que plusieurs d’entre eux soient encore dignes de son talent. Tels sont le buste colossal de Frédéric VI, fait pour le monument élevé à ce prince, en Jutland, sur la colline du château de Skanderborg; et les quatre bas-reliefs qui ornent le piédestal : V Abolition du servage, l'Institution des États provinciaux , la Protection des sciences et des arts, l’Administration de la justice.
Un joli médaillon représentant les Anges fêtant la Noël aux deux est aussi de la fin de l’année 1842; le roi de Danemark en fut tellement charmé qu’il s’empressa d’en commander le marbre. Le buste de la baronne de Stampe date de la même époque.
L’année suivante, l’artiste exécuta le modèle de la statue colossale d’Hercule. Malgré les imperfections de cette œuvre , on demeure étonné de
VIE DE THORVALDSEN. 261
la vigueur d’esprit qu’elle témoigne de la part du vieillard. Il fit aussi Pesquisse de la statue d’Esculape, ouvrage destiné à servir de pendant au précédent; tous deux devaient être coulés en bronze pour la façade du château royal de Christiansborg, à Copenhague (i).
Toute une série de médaillons parut en même temps : ce sont les Génies de la sculpture, de la peinture, de V architecture , de la poésie et de r harmonie ; puis les trois Génies des arts du dessin. En iSqlj., l’artiste donna encore des répétitions variées de la plupart de ces ouvrages.
Mais nous devons mentionner particulièrement, et à cause du bruit qu’elle fit en Danemark, une composition plus importante, le basrelief connu sous le nom de Génie de la paix. Le génie est à genoux et présente un plat dans lequel mangent ensemble un lion et un aigle , tandis qu’un chien est assis près de lui. Il y avait là une allusion au prochain mariage du prince royal de Danemark avec une grande-duchesse de Russie ; l’intentionTut remarquée , et les journaux politiques en parlèrent. Wilkens ayant rapporté leurs commentaires à son maître : « Puisqu’il en est ainsi, dit Thorvaldsen, je vais ajouter le bonnet phrygien à ma composition. » Et le même jour il plaça cet emblème d’abord sur la tête de
(i) Ces statues furent exécutées plus tard sous la direction de M. Bissen. (Voir au Catalogue.)
la figure allégorique, et une seconde fois sur un arbre de la liberté.
Parmi les personnifications de génies qui, dans les dernières années de sa vie, lui servirent à caractériser soit des idées philosophiques, soit les expressions diverses de l’art, le génie de la sculpture le préoccupa naturellement plus que tout autre. En 1843 , à Nysôe, il l’avait montré assis devant un bas-relief représentant la naissance de Minerve; c’est la pensée qui s’élance du cerveau et prend une forme. Mais cette composition , bien qu’heureusement conçue, ne lui avait pas paru suffisante; il reprit ce sujet et fit asseoir le génie sur l’aigle, au pied de la statue de Jupiter. Ce nouveau bas-relief ne lui plut pas davantage, et le 20 mars 1844, il traça sur l’ardoise, à la craie, un troisième projet, qu’on peut voir aujourd’hui au Musée de Copenhague. Ici le génie, dans sa hardiesse toute-puissante, est venu se poser sur l’épaule du Jupiter Olympien... Ce fut la dernière composition du sculpteur. Nous arrivons en effet au terme de cette longue et féconde carrière.
Vers cinq heures du matin , le dimanche 24 mars, l’artiste, se sentant indisposé, sonna son domestique; il avait passé une mauvaise nuit et n’avait pu trouver de sommeil. Wilkens s’efforça de le tranquilliser; il l’engagea pourtant à garderie lit; mais Thorvaldsen se leva, ouvrit un livre, et alla s’installer sur son canapé, où bientôt après, la fatigue l’emportant, il s’endormit. Quand vers
Cioogle
VIE DE THORVALDSEN. 26H
huit heures il se réveilla, il prit comme de coutume son verre de lait et son petit pain, et se mit à travailler toute la matinée (i).
La baronne de Stampe l’ayant fait inviter à dîner, il s’excusa et répondit qu’il avait Pintention de rester chez lui. Cette dame, venue pour renouveler son invitation , le trouva occupé à modeler le buste de Luther. Il céda aux prières de la baronne, posa devant le buste la poignée d’argile qu’il avait dans la main , et enfonça l’ébauchoir dans la glaise. L’œuvre inachevée est conservée sous verre, au Musée, et l’on voit encore l’empreinte de la main du maître dans le morceau de terre qu’il vient de quitter.
Il partit avec madame de Stampe, rendit quelques visites, et rentra dîner chez le baron. Il causa très-gaiement, s’amusa d’un article humouristique d’un petit journal, et dit gaillardement en parlant de son Musée : « Maintenant je puis mourir quand je voudrai, Bindesbôll a terminé mon tombeau. » Quelques instants après, en se rendant au théâtre, il rencontra cet architecte, et ils échangèrent un salut amical.
Le poëte Andersen, un an plus tôt, frappé de la nouvelle d’un événement tragique, était venu le raconter à Thorvaldsen : l’amiral Wulff, célèbre en Danemark pour avoir traduit les œuvres de Shakespeare et celles de Byron , s’était trouvé
(i) Thiele.
indisposé au Théâtre-Royal pendant la représentation, et avait pris une voiture pour rentrer chez lui ; en arrivant à sa porte, il avait été trouvé mort par le cocher. « Eh bien, s’écria le sculpteur avec une sorte d’enthousiasme qui stupéfia Andersen, n’est-ce pas là une mort admirable et digne d’envie (i)? »
A un an de distance, Andersen rencontra l’artiste qui sortait de dîner chez le baron de Stampe et se rendait au Théâtre - Royal. Le sculpteur pressa le poète d’y venir passer la soirée avec lui; mais le conteur avait hâte de jeter sur le papier quelque œuvre nouvelle de son imagination , et il refusa. Thorvaldsen entra seul dans la salle de spectacle; on Jouait l’ouverture : il s’assit à sa stalle habituelle du parterre, à côté de Oehlenschlaeger. Une dame étant arrivée ensuite dut passer devant lui; afin de faire place il se leva, et la dame, se retournant pour le remercier, le vit se baisser vers le sol. « Avez-vous perdu quelque chose. Monsieur? » lui dit-elle. 11 ne répondit pas. « Thorvaldsen se trouve mal! n s’écria Oehlenschlaeger, appelant à son aide les personnes les plus voisines, et l’on s’empressa de venir au secours du vieillard; on le transporta en toute hâte au palais de Charlottenborg, qui touche au théâtre.
(i) Nous tenons cette particularité de M. Andersen, qui nous l’a rapportée lorsque nous lui avons rendu visite à Copenhague.
VIE DE THORVALDSEN.
et il fut déposé sur son canapé. Le médecin s’empressa d’ouvrir une veine; mais il ne vint pas une goutte de sang. Le grand artiste avait cessé de vivre (i).
Le lendemain, la triste nouvelle se répandit bien vite par toute la ville, qui fut plongée dans la consternation.
La cérémonie funèbre eut lieu le samedi 3o mars 1844, avec une pompe royale. Ce fut pour ainsi dire toute la nation qui fit cortège au maître vénéré.
La salle des antiques du palais de Charlottenborg fut transformée en chapelle ardente. Entouré des chefs-d’œuvre de la Grèce antique, qu’il avait en quelque sorte fait revivre, Thorvaldsen, le visage découvert, la tête ceinte de lauriers, y fut exposé dans un cercueil richement orné de couronnes (2).
C’est là que toutes les députations vinrent se réunir aux amis du défunt; les artistes entonnèrent le chant d’adieu , et le cercueil fut fermé. La statue de Thorvaldsen était dessinée sur le couvercle; on plaça sur le drap noir le ciseau du
(1) Nous devons ces divers renseignements à M. Thiele et à madame la baronne de Stampe. La récente publication des Souvenirs de Wilkens en confirme encore la complète exactitude.
(2) M. Dotezac, ministre de France à Copenhague, qui assistait à cette cérémonie, nous en a rapporté quelques détails.
sculpteur au milieu de branches de laurier et de palmier, et parmi les couronnes on put remarquer celle que la reine de Danemark avait tressée avec des fleurs.
Le professeur Clausen, docteur en théologie, prononça un discours, et le convoi se mit en mouvement le long du Marché neuf, de la rue de l’Est, de la place d’Amack, de la rue de Vimmelskaftet et de la rue Neuve (i). Toutes les maisons étaient tendues de noir; la foule était morne et silencieuse; on n’entendait que le glas funèbre, sonné par les cloches des églises de la ville, et du haut des clochers les chœurs religieux. Des croisées les femmes jetaient des fleurs devant le cercueil, porté par quarante artistes , et quand on vit le cortège arriver à Notre-Dame, le roi en personne, accompagné du prince royal, vint, tête découverte, le recevoir à l’entrée de l’église.
C’est au milieu de l’œuvre religieux de Thorvaldsen que fut célébré le service. Le prieur de la cathédrale, le Rév. Tryde, prononça une oraison funèbre , et après la cérémonie , la foule recueillie se retira lentement. On sentait que toute la nation était douloureusement frappée au cœur.
Les restes de l’illustre sculpteur demeurèrent près de quatre ans dans une chapelle de l’église de Notre-Dame, en attendant que les travaux intérieurs du Musée fussent terminés, et ce n’est
(i) Thiele.
VIE DE THORVALDSEN. liô;
que le 6 septembre 1848 qu’eut lieu la translation du corps dans le caveau placé au milieu du Musée Thorvaldsen. Ces restes mortels reposent aujourd’hui au milieu de la riche collection des <EUvres du maître.