‹ Thorvaldsen sa vie et son óeuvreChapitre 4 sur 189 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le baron de Humboldt. — Rauch. — L'Adonis. — Les deux Hébé. — Le Triomphe d’Alexandre. — La grande-duchesse de Toscane. —>

— La baronne de Schubart. — L'.lurore et la Nuit. — La Vénus.

— Les marbres d’Égine. — Byron. — L’Espérance. — La princesse Baryatinska. — Le Mercure. — Les Trois Grâces.

L’ Enlèvement de Briséisex le groupe de l'Amour et Psyché marquent le moment où Thorvaldsen est parvenu au plein développement de son talent. Il travaille dès lors avec ardeur, avec entrain , avec foi, et l’on voit sortir de ses ateliers ce grand nombre d’œuvres sévères qui l’ont mis au rang des premiers artistes de notre siècle.

Les trois statues de demi -grandeur naturelle

commandées par la comtesse WoronzofF et esquissées en grande partie à Montenero, avaient, dès i8o5 , été achevées en marbre avec le plus grand soin.

C’est vers le même temps que Thorvaldsen fit le premier modèle d’une Vénus, alors moins grande que nature. La déesse est complètement nue ; ses vêtements sont posés sur un tronc d’arbre, elle tient de la main droite la pomme, prix de la beauté. Des deux exemplaires en marbre qui exi.stent de cette statue, l’un appartient à la comtesse Woronzoff, l’autre à madame de Ropp. Mais bien, que plusieurs amateurs en aient demandé de nouvelles répétitions, l’artiste, peu satisfait des dimensions qu’il avait adoptées, brisa le modèle. Plus tard, il exécutera cette même Vénus de grandeur naturelle.

En 1806, par l’entremise de la comtesse de Schimmelmann, sœur du baron de Schubart, il fut chargé de sculpter des fonts baptismaux pour l’église de Brahe-Trolleborg, dans l’île de Fionie. C’est, à notre connaissance, le premier ouvrage religieux qu’il ait entrepris. Il continua d’ailleurs à traiter les sujets de la mythologie grecque, qui lui plaisaient plus que tous autres, et il fit une Hébé, statue de demi-grandeur, commandée par un baron danois. De la main droite elle tient une coupe pleine, et son chiton, détaché sur l’épaule, laisse le sein droit découvert.

Le zèle avec lequel Thorvaldsen se livrait à son art ne lui faisait pas négliger les relations du

VIE DE THORVALDSEN.

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monde, et son atelier, toujours ouvert, était sans cesse rempli de visiteurs. L'artiste était d’un commerce aimable et sympathique, parlant avec assez de facilité, racontant d’une manière intéressante et faisant passer des heures agréables à ceux qui posaient devant lui. Non -seulement il recevait avec affabilité, mais il paraissait volontiers dans les réunions choisies auxquelles il était convié. Une maison surtout lui plaisait, celle du baron Guillaume de Humboldt. Cet ambassadeur du roi de Prusse à la cour de Rome avait précisément quitté au printemps de 1807 la villa di Malta, qu’il avait habitée jusqu’alors, pour venir s’installer dans un vaste hôtel de la strada Gregoriana, à la Trinità del Monte. Dans son salon se trouvaient réunis tous les étrangers de distinction , des voyageurs de tous les pays, tout ce que la société romaine, en un mot, comptait de gens d’esprit ou de mérite. Thorvaldsen retrouvait là son ami Zoëga et le peintre Camuccini ; il était surtout charmé d’y rencontrer cette Jeune fille qui devait un Jour être la comtesse de Bombelles, mademoiselle Ida Brun, dont la mère, madame Frédérique Brun, avait été pour lui une généreuse amie à l'époque de .ses débuts.

Thorvaldsen s’était chargé de donner des leçons de de.ssin à mademoiselle Ida; mais il préférait la faire chanter et l’accompagrjpr sur la guitare, instrument dont il Jouait avec beaucoup de goût. En véritable artiste, il était profondément impres-

sionné de la beauté de cette jeune fille, qui n’était pas moins remarquable par ses talents et son esprit ; il avait pour elle un culte de respect et d’admiration, et ne négligeait rien pour lui plaire (i).

Rauch vint à Rome vers ce temps et fut aussi reçu chez le baron de Humboldt ; il était alors tout à fait inconnu. Avec le sentiment de bienveillance

( i) Thorvaldsen modela quelques années plus tard (i8 lo) le portrait-buste de mademoiselle Brun. Madame de Staél parle ainsi de cette jeune hile dans son livre de l’Allemagne :

« J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en Allemagne, c’est Ida Brun, jeune fille que son existence sociale exclut de la vie d'artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les plus touchants ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite de chefs-d’œuvre passagers dont on voudrait hxer chacun pour toujours; il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que sa 611e sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brun font découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les regards distraits n’avaient point aperçues. J'ai vu la jeune Ida, encore enfant, représentant Althée prête à brûler le tison auquel est attachée la vie de son 61s Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, les combats et la terrible résolution d’une mère; ses regards animés servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur, mais l’art de' varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’clîet que sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même attitude, et chaque fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu’elle improvisait; un tel talent est unique. »

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qui lui était naturel, Thorvaldscn lui procura quelques travaux qui donnèrent au sculpteur berlinois l’occasion de se faire apprécier. Rauch fut plus tard chargé d’exécuter le mausolée de la reine Louise de Prusse, destiné à Charlottenbourg, ainsi qu’un grand nombre d’œuvres importantes que possède la ville de Berlin, et parmi lesquelles il faut citer en première ligne le monument élevé à la mémoire de Frédéric le Grand.

Le Jeune prince Louis de Bavière, devenu plus tard roi, et demeuré toujours ardent protecteur des arts, entretenait une correspondance suivie avec Thorvaldscn. Rassemblant des marbres antiques pour composer le Musée créé par ses soins à Munich, sous le nom de Glyptothèque, il avait à Rome des agents fort zélés, à la piste de toutes les découvertes artistiques, mais qui souvent étaient embarrassés pour discerner dans les objets qu’on leur présentait les vrais antiques et les ouvrages des faussaires. Thorvaldscn, dont le jugement était formé par une étude longue et passionnée des œuvres du grand art, ne s’y trompait guère. Nombre de fois les agents du prince eurent à se féliciter de l’avoir consulté. Un jour entre autres, il les avait dissuadés d’acquérir un grand vase d'origine suspecte, que des brocanteurs prétendaient faire passer pour un chef-d’œuvre de l’antiquité grecque (i). La supercherie de ces mar-

(i) Thiele.

chands ayant été dévoilée peu de temps après, le prince s’empressa de remercier le sculpteur, auquel il avait déjà fait des commandes importantes. Mais ces avis consciencieux finirent par attirer à celui qui les donnait une foule de démêlés avec les gens que ses jugements incorruptibles entravaient dans leur commerce peu honorable.

A cette époque, des conflits d’une haute gravité allaient éclater dans les sphères politiques entre Napoléon et Pie VII. Le désaccord entre l’Empereur et le Pape eut pour premier résultat l’occupation des Etats romains, puis celle de Rome même par l’armée française. Le général Miollis entra sans coup férir dans la ville, le 2 février 1 808, prit possession du château Saint-Ange et de tous les points dominants; le Pape ne fut plus souverain que de nom, jusqu’au moment où la résistance inflexible qu’il opposait à la volonté de l’Empereur amena, le 6 juillet 1809, son enlèvement de Rome et la dispersion des cardinaux.

De tels bouleversements devaient naturellement apporter bien du trouble dans l’existence des artistes; toutefois, Thorvaldsen poursuivait ses travaux avec une persévérance qui témoigne de son attachement pour son art. Il fit une statue de Mars pacificateur , haute de huit pieds, dont le prince de Bavière lui commanda le marbre; mais le prince donna ensuite la préférence à un Adonis qu’il vit dans l’atelier du sculpteur.

h' Adonis, modelé en 1808, et dont la statue ne

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fut complètement achevée qu’en 1 83 2 , est un chefd'œuvre de grâce et de simplicité antique. Thorvaldsen travailla longtemps cette figure, et le marbre, placé aujourd’hui dans la Glyptothèque de Munich, au centre de la salle des modernes, où l’on peut l’admirer sous tous ses aspects, présente cette particularité qu’il a été sculpté tout entier de la main de l’artiste. Le prince de Bavière avait formellement stipulé qu'il en serait ainsi, car il savait que le maître avait pour habitude de laisser à ses praticiens le soin de dégrossir, et même d’achever ses marbres, ne se réservant en général que la dernière retouche.

Canova. professait une sincère admiration pour cette statue. Rencontrant un jour madame Frédérique Brun à la villa Doria, il lui dit : « Avezvous vu l’Adonis? » — « Pas encore. » — « 11 faut le voir, reprit-il vivement, car cette statue est admirable, noble, simple, dans le vrai style antique, et pleine de sentiment. » Et il ajouta en s’échauffant : « Votre ami , madame , est un homme divin! » Puis, ayant gardé quelques instants un silence pensif : « Il est pourtant dommage que je ne sois plus jeune ! »

Malgré ces paroles bienveillantes, on pourrait être porté à croire, d’après quelques mots de Thorvaldsen , que Canova n’agissait peut-être pas toujours avec franchise envers son jeune émule. Celui-ci disait plus tard à un ami intime : tt Lorsque Canova avait terminé un nouveau

ijt)

travail, il m’invitait habituellement à venir l’examiner : il voulait avoir mon opinion. Si Je taisais quelques observations, par exemple qu’un pli de la draperie tomberait peut-être mieux de telle façon, il reconnaissait toujours la Justesse de ma remarque, et il m’embrassait, me remerciant avec effusion; mais il ne rectifiait Jamais rien. Par politesse. Je le priais aussi de visiter mes ateliers; il venait, mais il se bornait à me dire que tous mes ouvrages étaient excellents, excellentissimes , et qu’il n’y avait absolument rien à reprendre (i). »

A la suite du grand incendie qui avait dévasté le palais de Christiansborg à Copenhague, on avait entrepris la restauration de ce palais, et Thorvaldsen fut chargé d’exécuter quatre basreliefs de forme ronde : Prométhée et Minerve, Hercule et Hébé, Esculape et Hygie, Jupiter et Némésis.

L’Académie de Saint- Luc, à Rome, ayant, le 6 mars 1808, nommé l’artiste Accademico di mérita, ce fut pour lui l’occasion d’e.xécuter, comme morceau de réception , un autre basrelief fameux et souvent reproduit, connu sous ce titre : A genio lumen. L’Art y est représenté sous la figure d’une femme prête à dessiner sur des tablettes , et attendant pour créer que le génie de l’inspiration ait versé l'huile dans la lampe.

(1) Thiele.

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Le titre de membre de l’Académie de Saint-Luc donnait à Thorvaldsen le droit de participer à la direction des élèves de l’école. Cependant son influence fut entravée par des cabales que l’on a quelquefois attribuées, bien à tort, croyons-nous, à Canova, tandis qu’elles étaient suscitées par des artistes sans mérite, jaloux de ce qu’un « barbare venu des dernières limites du Nord » leur enlevât leurs travaux et leur gloire. Les élèves de Thorvaldsen furent assez longtemps maltraités ; on s’effortj'a de les humilier, et ils eurent à se plaindre de quelques Injustices.

Durant la période qui précéda l’enlèvement du Pape, Thorvaldsen, outre ces vexations suscitées par l'envie, éprouva des pertes cruelles; la mort lui enleva d’abord son ancien camarade d’école l’architecte Stanley, et peu de temps après son premier protecteur à Rome, son ami Zoëga. Ce sage conseiller de l’artiste mourut le 10 février i8oc). Thorvaldsen, qui lui avait donné les soins les plus attentifs pendant tout le temps de la maladie, moula le masque et modela le buste du défunt, puis dessina le portrait qui accompagne la Biographie de Zoëga par Welcker. 11 ne s’en tint pas là; reportant sur la famille de son ami une partie de l’aflcction qu’il avait pour lui, il intervint dans les affaires de la succession, et de nombreux embarras en furent la conséquence.

Malgré les agitations politiques, les chagrins et les tracas personnels, l’année 1809 ne fut point

Stérile pour l'œuvre de Thorvaldsen; c’est alors en effet qu’il conçut la première et la meilleure composition d'Hector che\ Paris et Hélène. Nous pouvons encore citer quatre bas-reliefs : l’Amour vainqueur du lion, la Naissance de Vénus, l’Amour piqué par une abeille. Mercure remet à Ino Bacclius enfant.

En i8io, le roi de Danemark ayant nommé Thorvald.sen chevalier du Danebrog, on prit l’habitude à Rome, suivant en cela l’usage de la Péninsule, de l’appeler cavalière Alberto. C’était un procédé commode pour éviter la prononciation de son nom danois, Thorvaldsen, qui a toujours offert une grande difficulté aux Italiens.

Aux années 1 8 1 o et 1 8 1 1 se rapportent deux gracieuses compositions, l’Amour ranimant Psyché évanouie, Bacclius présentant la coupe à l’Amour, ainsi que deux autres bas-reliefs figurant l’Été et l’Automne. Ajoutons aux travaux de cette époque la statue colossale de Mars, reprise d’après une ébauche antérieure de quelques années, et groupée cette fois avec une statue de l’Amour; le buste de la charmante mademoiselle Ida Brun, dont il appréciait tant la grâce et l’esprit; et son propre portrait en Hermès colossal. La jolie statue de P.y^c/té paraît également appartenir à l’année i8i i.

La renommée de Thorvaldsen allait toujours grandissant, et les Danois, justement fiers de leur compatriote, commençaient à manifester le plus vif désir de revoir parmi eux celui qui avait quitté

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son pays jeune et presque ignoré pour devenir ce personnage célèbre que sa patrie rappelait maintenant avec instance. Une carrière de marbre venait d’être découverte en Norvège. Le prince

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