CHAPITRE CINQUIÈME
Le lion de Lucerne. — Réception par l'Académie de Q>penhague. — L'église de Notre-Dame. — Voyage en Allemagne. — L’empereur Alexandre. — Monuments de Copernic , du prince Poniatowski , du prince Potocki. — Retour à Rome.
Il y avait vingt-trois années que Thorvaldsen vivait éloigné de son pays , et malgré le désir naturel qu’il avait de le revoir, ses nombreux travaux ne lui avaient pas laissé jusqu’alors le loisir d’entreprendre un tel voyage. Il se rendit d’abord à Florence, puis à Parme et à Milan, où il s’arrêta peu de temps. Par le Simplon, il passa ensuite à Lucerne , où l’appelaient les mesures à prendre en vue de l’érection du monument que la Suisse voulait consacrer à la mémoire de ses enfants morts en défendant les Tuileries, le lo août 1792.
Tout le monde connaît les incidents de cette fatale journée qui précipita la chute de la royauté. Tandis que Louis XVI , pour « éviter à la nation
un grand crime », se laissait entraîner à l’Assemblée, qui allait quelques heures plus tard voter la déchéance du roi, le peuple se rua sur les Tuileries, occupées par une poignée de défenseurs fidèles , gentilshommes , gardes nationaux et Suisses. Ceux-ci repoussèrent pourtant les assaillants, et peut-être auraient-ils tout à fait dissipé l’émeute ce jour-là, si l’ordre du roi n’était arrivé de ne pas faire feu sur le peuple et de se retirer. Il resta néanmoins dans le château quelques-uns de ces malheureux Suisses auxquels il n’avait pas été possible de signifier la volonté royale. E.\posés à tout le ressentiment populaire, ils furent massacrés sans merci, inutiles mais héroïques victimes de leur dévouement à une cause perdue.
Un officier de cette loyale garde suisse, échappé à la colère des vainqueurs, le commandant Pfyffer von Altishofen, s’était retiré auprès de Lucerne. 11 projeta de faire élever dans son jardin un monument à la mémoire de ses infortunés compagnons d’armes. La Suisse entière adopta cette pensée; de nombreux souscripteurs s’y associèrent avec empressement, et plusieurs princes souverains voulurent aussi contribuer à l’érection du monument. L’ambassadeur de Suisse à Rome, M. Vincenz Rüttimann, pria Thorvaldsen de vouloir bien l’exécuter.
Quoiqu’il fût alors assez souffrant (i) et peu
(i) En i8i8.
VIE DE THORVALDSEN.
disposé à entreprendre de nouveaux travaux, le sculpteur se chargea néanmoins de cet ouvrage. Il modela une ébauche représentant un lion blessé à