LE LION DE LUCERNE
mort , couché et posant sa tête sur l’écu royal de France qu’il serre encore dans ses griffes. La pensée de l’artiste était à la hauteur de la noblesse du sujet. La simplicité majestueuse de la composition
est digne du dévouement chevaleresque dont elle perpétue le souvenir.
L’un des élèves de Thorvaldsen, Bienaimé, fut chargé de commencer, d’après l’ébauche, le travail, que le maître retoucha lui-même en s’inspirant des statues antiques, car il n’avait pas encore eu occasion de voir un lion vivant. Le plâtre fut envoyé à Lucerne dès le commencement de l’année 1819. On avait eu d’abord l’intention d’exécuter l’œuvre en bronze; mais Thorvaldsen fit abandonner ce projet. On creusa dans le flanc du rocher une vaste niche haute de dix mètres, et, d’après le modèle, le sculpteur Lucas Ahorn tailla dans le roc même ce lion colossal, bien connu de quiconque a fait le voyage de Suisse. Ce travail, commencé en mars 1820, fut achevé en août 1821 .
En quittant Lucerne, Thorvaldsen ne fit que traverser Schaffhouse, Stuttgart (oü il visita le sculpteur Dannecker , qui modelait alors une statue colossale du Christ) , Heidelberg, Francfort, Coblentz, Cologne, Munster, Hambourg, Sleswig, et il arriva dès le 3 octobre à Copenhague.
On lui avait depuis longtemps préparé un logement au palais de Charlottenborg, oti est installée l’Académie des beaux-arts. C’est là qu’il descendit. La première personne qui s’offrit à ses yeux fut le vieux concierge qui avait autrefois servi de modèle aux élèves de l’école. Il sentit aussitôt se ranimer tous ses souvenirs d’enfance , et dans son émotion
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il sauta au cou du vieillard pour l’embrasser avec effusion.
Bientôt dans la ville se répandit le bruit de l’arrivée de Thorvaldsen. Ses amis d’enfance, d’autres qui avaient fait le voyage d’Italie et avaient pu le voir à Rome, accoururent à l’envi. L’accueil le plus cordial fut fait à tous. Vinrent ensuite en foule tous ceux qui ne le connaissaient que de réputation, et l’empressement fut tel que le sculpteur, dont les mœurs étaient toujours demeurées simples, se sentit presque confus de tant d’ovations. On se pressait autour de lui, disait-il, comme s’il eût été le grand kraken du Nord (i), ce monstre marin célèbre dans les légendes Scandinaves (2).
Dans le petit nombre des amis de sa première jeunesse se trouvait un conseiller de justice, M. Haste (3), qui l’avait accompagné autrefois à bord de la Thétis. Voici comment ce magistrat raconte son entretien avec son ancien condisciple (4) ;
(1) Nagler.
(2) Les matelots norvégiens s’entretenaient souvent autrefois de cet animal extraordinaire, dont l’évêque Pontoppidan a donné une description dans son Histoire naturelle de Norvège. Il est probable qu’il tient, par plus d’un point de ressemblance, du grand serpent de mer dont il a été question de nos jours.
(3) Voir la note de la page 5.
(4) Thiele.
« Lorsque nous parvînmes à être seuls, car il y avait cour autour de lui comme autour d’un prince étranger d’illustre maison, il alla chercher dans le pupitre son album et m’y ht voir un feuillet sur lequel j’avais écrit, vingt-quatre ou vingt-cinq ans auparavant, quelques vers comme souvenir. Il me serra silencieusement la main, dirigea de nouveau ses pas vers le pupitre où il prit une médaille. « Vois-tu, mon cher, me dit-il, quelques amis de Rome qui ont de l’estime pour moi ont fait frapper cette médaille en mon honneur. J’en ai apporté quatre exemplaires; Je t’en donne un. Il n’est qu’en bronze. J’en possède un en or, mais je ne te le donne pas. 11 ne faut pas que le métal puisse faire oublier l’homme. »
Tandis que toutes les gazettes souhaitaient à l’envi la bienvenue au sculpteur, l’Académie de Copenhague lui ht une réception solennelle. La fête eut lieu le i 5 octobre, dans la grande salle du corps des arquebusiers; toute la ville y assistait. Les étudiants vinrent au-devant de Thorvaldsen au bruit des fanfares et des tambours, et hrent faire la haie sur son passage ; le canon gronda ; une cantate de circonstance fut chantée par la société chorale; enhn, le poète Oehlenschlaeger prononça un pompeux discours : « Si nos aïeux , dit-il, ont jadis renversé à Rome les chefs-d’œuvre des anciens , aujourd’hui , grâce au génie de l’homme du Nord, ils s’y relèvent, dignes de la Grèce antique! »
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La fête se termina par un immense banquet, dans lequel Thorvaldsen occupa la place d’honneur entre Oehlenschlaeger et le comte de Schimmelmann. Le maître porta aux étudiants un toast qui fut chaudement acclamé de toute l’assistance; mais l’enthousiasme de l’assemblée tourna au délire après que le comte de Schimmelmann se fut levé en s’écriant : « Vivent toutes les belles filles danoises! vivent par conséquent les Grâces de notre Thorvaldsen ( i ) ! »
L’artiste fut ensuite reçu à la cour, où l’accueil le plus distingué lui était réservé par le roi et par toute la famille royale. Afin qu’il prît place à la table du souverain sans porter atteinte à l’étiquette très-sévère de cette époque, on lui conféra la dignité de conseiller d’Etat.
Thorvaldsen était un peu fatigué du mouvement qui se faisait autour de lui. Quand il voulut se retirer dans un atelier pour se soustraire à toutes ces ovations , il n’y trouva pas plus de tranquillité ; la mode et le bon ton exigeaient qu’on l’eùt vu travailler, et les visites se succédaient incessamment. « Mais, lui dit un jour une grande dame lui voyant prendre la terre glaise dans ses mains pour modeler, je suppose, monsieur le professeur , que vous ne faites pas vous-méme cette besogne lorsque vous êtes à Rome! — Je vous assure, ma-
(i) Thîele.
dame, lui répondit l’artiste avec bonhomie, que cela est la chose la plus essentielle. »
La présence du maître à Copenhague fut d’ailleurs mise à profit. On le consulta sur toutes les questions d’art, on le chargea de proposer les moyens les plus propres à en répandre le goût dans le pays, et il eut à rédiger de nombreux rapports (i). Les travaux à exécuter pour les monuments publics occupèrent aussi son attention : on voulait enrichir de sculptures non-seulement le château royal et la maison municipale, mais encore la chapelle du château et l’église métropolitaine de Notre-Dame.
Cette église venait d’être réédifiée, et Thorvaldsen avait le champ libre pour en imaginer l’ornementation. C’est alors qu’il conçut le premier projet de cet ensemble de décorations sculpturales qui s’étend à toutes les parties intérieures et extérieures de l’édifice, et qui compose la presque totalité de son œuvre religieux :
Au fronton, le Sermon de saint Jean-Baptiste ; au portail, l’Entrée de Jésus à Jérusalem; dans l’intérieur de l’église , le Christ colossal et les Dou\e Apôtres; derrière l’autel, la grande frise représentant Jésus allant au Calvaire; de chaque côté, le Baptême du Christ et l’Institution de la Cène.
(i) Il fut en outre chargé de faire les bustes du roi Frédéric VI, de la reine, des deux princesses royales et du jeune prince Frédéric-Charles-Christian.
Pigitirnri hy
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Bien qu’à cetie époque la commande fût limitée au Sermon de saint Jean, au Christ et aux Dou:{e Apôtres, cependant ce court séjour à Copenhague porta ses fruits, et pour l’artiste et pour son pays. Thorvaldsen repartit pour l’Italie le 1 1 août 1820 (i), et fit route par l’Allemagne, qu’il parcourut cette fois assez longuement. A Dresde et à Berlin il fut chaleureusement fêté par des amis , et il arriva le 1 9 septembre de la même année à Varsovie, oü l’appelaient des négociations nouées depuis longtemps au sujet d’importants travaux.
L’empereur Alexandre se trouvait alors dans cette ville; Thorvaldsen lui fut présenté. Le rôle joué par le souverain de toutes les Russies aux temps de l’envahissement de la France par les alliés avait rendu sa personne populaire en Europe; en France même, on n’avait pas oublié qu’il s’était énergiquement prononcé contre les vindicatives propositions de Blucher, qui prétendait démembrer notre pays.
Le czar ayant appris le désir de Thorvaldsen de modeler .son buste , s’y prêta volontiers ; il n’avait pas voulu précédemment accéder à une demande semblable présentée par Canova, peut-être à cause des souvenirs qui rattachaient le nom de cet artiste à quelques-uns des membres de la famille de Na-
(i) On lui avait remis une somme de 2,3oo écus danois (6,900 francs environ) pour l’indemniser de ses frais.
poléon. Alexandre accorda plusieurs séances au sculpteur danois, qui, malgré l’obligation, imposée par l’usage, de se tenir à une distance respectueuse de l’empereur de toutes les Russies, eut beaucoup à se louer de sa bienveillance. L’illustre modèle , assure-t-on , s’étant aperçu que l’uniforme militaire dont il était revêtu donnait de la roideur au mouvement de la tête, s’empressa de mettre à nu son cou et sa poitrine.
Peu de temps après, Thorvaldsen tomba malade; l’empereur lui envoya aussitôt son médecin. Lorsque l’artiste vint ensuite prendre congé, Alexandre, qui lui avait fait remettre une bague garnie de diamants, l’embrassa cordialement, laissant ainsi de côté toute la sévérité de l’étiquette.
Avant de partir , le maire fit rapidement couler plusieurs exemplaires du buste du czar pour les offrir à quelques grands personnages, et quand il revint à Rome, il eut pendant plusieurs années des praticiens continuellement occupés à reproduire ce portrait en marbre, pour répondre à de nombreuses demandes.
Pendant que Thorvaldsen était à Varsovie, le président de la Société royale des Amis des sciences et des belles-lettres de cette ville prit avec lui des arrangements pour un monument destiné à être élevé sur la place de l’Université en l’honneur de Copernic (i). La statue fut terminée
( i) Les Polonais se sont toujours montrés fiers des tra
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trois ans plus tard , mais des circonstances diverses en retardèrent l’envoi, et l’inauguration n’eut lieu que le 1 1 mai i83o.
Le voyage de l’artiste en Pologne avait surtout pour objet la statue équestre du prince Poniatowski. Une première lettre avait été écrite dès 1817 par le comte Mokronowski, au nom du comité formé dans le but d’ériger un monument à la gloire du héros polonais. Thorvaldsen s’entendit directement avec le comité. Mais quand il fut de retour à Rome, l’œuvre fut assez longtemps négligée pour que la lenteur apportée à son achèvement donnât lieu à une correspondance dans laquelle l’impatience des Polonais s’exprima dans les termes les plus pressants d’abord (i), les plus vifs ensuite.
vaux de Copernic, qui, en 1604, avaitété nommé membre de r.\cadémie de Cracovie, distinction très-recherchée et d'un haut prix à cette époque. En 1801 , la Société des .\mis des sciences de Varsovie avait proposé un prix pour la meilleure dissertation sur les découvertes de ce savant. La statue dont nous parlons ici a été élevée aux frais de la nation polonaise, au moyen d’une souscription; il manquait 40,000 florins pour en compléter les dépenses, et ce fut un savant ministre d’État, l’abbé Staszic, qui les paya de ses deniers.
(i) On lui écrivait en iSaS : « En vous choisissant pour perpétuer la gloire de Copernic et de Poniatowski , c’est la nation entière qui vous a désigné, comme l'artiste le plus célèbre et le plus digne de sauver du naufrage au moins quelques souvenirs de notre gloire passée. Une âme aussi noble , aussi élevée , pourrait-elle être insensible à cexhoix ; Plus d’une fois les artistes sont forcés de célébrer l’orgueil
La première pensée du sculpteur fut de représenter le héros en costume national , au moment où il presse son cheval pour s’élancer dans le fleuve où il va trouver la mort. L’animal hésite et se défend contre son cavalier. Devant le piédestal du monument devait s’échapper l’eau d’une fontaine. Les premiers modèles furent la mise en œuvre de cette idée, admise par le comité; mais soit que de nouvelles conventions aient été faites , soit que la famille ait regretté de voir la cause matérielle de la mort du héros trop directement rappelée par cette composition, ce modèle fut complètement abandonné, pour faire place à une statue toute romaine , dans laquelle le prince est vêtu à l’antique. L’œuvre, telle qu’elle fut exécutée, rappelait la statue équestre de Marc-Aurèle au Capitole. Terminée en 1827 seulement, expédiée en 1828 par Danzig, elle n’arriva qu’en 1829 à Varsovie. Le temps nécessaire pour la couler- en bronze ne permit pas qu’on la découvrît avant le 1 1 mai i83o.
Survinrent alors les complications politiques, et le gouvernement russe ne se souciant pas de
sans mérite; vous. Monsieur, en travaillant pour la Pologne, vous prîtes un engagement plus digne de votre âme, celui d’immortaliser les vertus les plus sublimes, le génie créateur, la valeur et le dévouement sacré à la patrie. Que ces motifs parlent à votre âme , échauffent votre génie ; hâtent votre ciseau créateur. Envoyez-nous au plus tôt vos chefs-d’œuvre. Que la Pologne, en contemplant ses héros, bénisse l’artiste qui les a rendus à la vie. »
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